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L>e suffixe -aricius en wallon

Il y a dans les Nouveaux Essais de Philologie française de M. Antoine Thomas, p. 62-110, un article très documenté sur le suffixe composé -aricius. C'est un suffixe formé à l'origine par addition de -ici us à un mot en -aris ou en -arius. Exemple : munera sigillaricia, cadeaux pour les fêtes sigillaires. Plus tard, -aricius a vécu d'une vie propre : il a été ajouté en bloc a un grand nombre de thèmes. Annal u s sigillar i ci u s signifie : un anneau — destiné à servir de cachet; donc l'adjectif ici, différent de celui du premier exemple, vient de sigillum -f- -arieius. M. Thomas a montré que le développement de ce suffixe est beaucoup plus considérable que Horning, Tobler et Meyer-Lûbke ne le croyaient. Avec une ingéniosité et une précision d'analyse admirables, écartant tout ce que l'on pourrait assigner indûment au domaine de -aricius, rappelant au contraire des mots méconnus par d'autres romanistes, comme

banneret , ou assignés à d'autres suffixes, comme certains noms en -eret, -erette. il a dressé une liste imposante d'environ 270 mots français et dialectaux où il retrouve ce suffixe. Un grand nombre de ces mots étaient restés jusqu'ici peu ou mal expliqués. Le Dictionnaire général de Hatzfeld-Darmesteter n'a point poussé au-delà des apparences.

Dans ee qui suit, nous avons l'intention i° de faire connaître aux wallonisants. et surtout à ceux qui lisent les vieux textes, ce suffixe que Grandgagnage n'a pas reconnu une seule fois; 20 de compléter au point de vue du wallon la liste de M. Thomas, soit par le nombre des termes, soit par une documentation plus précise et plus décisive sur quelques-uns. Le savant philologue français a noté très soigneusement presque tout ce que Grandgagnage recelait, même à des places inattendues. D'autres sources dialectales nous fourniront a leur tour un certain contingent de mots inexpliqués jusqu'ici.

Rappelons, a l'usage «les lecteurs à qui cette matière ne serait pas familière, (pie la terminaison -erèsse affuble deux sortes de dérivés d'origine et de sens bien différents. Il y a en réalité -erèsse et -erèce. Le premier est un suffixe composé de -ator -| — issa, -eur -esse. Il sert essentiellement et originairement à former le féminin des nom- substantifs et adjectifs en -eûr, eu : minteûr, miiiterèsse: voleur, volerèsse; coreû, coûrerèsse; feû (faiseur), frèsse; vindeû, vinderèsse ; tapeù, taperèsse; lanïcineû, luiricinerèsse. Il a servi aussi, en wallon seulement, à former le féminin de beaucoup de noms de métiers en -/, anciennement -îr, franc, -ier, -er, lat. -arius. Mais ici la formation ne remonte pas au latin, elle apparaît analogique; sinon il faudrait ranger à part encore cet -erèsse, -irèsse né de -ariu + -issa : ex. bolefyî, bolefyirèsse: coti ou cotieù, cotirèsse : botî, boterèsse; vatchî, vatcherèsse: ardennais, pivartchî, pwatcherèsse ; cinsî, cinsercs.se; crâssi, crâsserèssc : vî-ivari, m-warerèsse ; mèssèfyî, mèssèfyerèsse.

Ces noms en -erèsse désignent la personne qui fait le métier ou l'action indiquée parle masculin correspondant ou par le radical : vinderèsse est celle qui vend, vatcherèsse est celle qui garde les vacbes. Tel n'est pas du tout le sens des noms de la deuxième catégorie, des noms en -erèce. Ceux-ci sont proprement des adjectifs indiquant la destination de l'objet qu'ils qualifient. Une plantche hatcherèce n'est pas une planche qui hache, car les planches ne hachent pas; c'est une planche qui sert d'accessoire au

hachoir quand on veut hacher, plus simplement : une planche — destinée à hacher, servant à hacher, et faite de façon à concourir à ce but, car c'est surtout en vertu de la l'orme, appropriée au but, que L'objet prend une désignation particulière. Une sèle buerèce (gaumais) n'est pas une selle qui lessive, niais une selle ou trépied destiné à buer.

L'adjectif en - a ricins peut devenir substantif par suppression du nom de l'objet qualifié. Alors il faut deviner le premier terme pour rétablir la filiation des sens. Une fagnerèce est un objet propre à la « fagne » : ce pourrait être une faux de forme particulière adaptée au sol ou a l'herbe de la fagne; et l'action incluse dans l'idée de destination serait celle de faucher. En fait, c'est un oiseau, la litorne, que le mot fagnerèce signifie, et l'analyse de l'expression donne : grive — adaptée à la fagne, à vivre dans la fagne.

C'est surtout sur l'analyse sémantique qu'il faut compter pour distinguer les noms féminins en -erèce de ceux en -erèsse. Les graphies anciennes ne font la distinction qu'au début. Celles de nos archives présentent invariablement -erèsse : elles peuvent donc fournir des mots, — et les inventaires, les comptes de gens de métiers en contiennent beaucoup, — mais elles ne fournissent pas le critérium distinctif.

Malgré la différence de sens originelle, il reste des cas douteux. On hésite i° quand le sens de l'attribution s'est atténué; 20 quand il existe, ce qui arrive assez fréquemment, un masculin en -eu ou en -i du même thème verbal; 3" quand les exemples anciens ne sont point là pour offrir un sens plus précis ou pour fournir le nom générique spécifié par le nom en -erèce.

On comprend facilement pourquoi la confusion entre -erèce et -erèsse s'est produite. C'est que souvent l'objet destiné à hacher, à courir, à couper, n'est pas un ustensile accessoire de l'action, mais l'ustensile principal, qui hache, court et coupe réellement. Si une sèle buerèce ne lessive pas, si une plantche hatcherèce ne hache pas, une scie destinée à couper, donc côperèce, coupe réellement, en quoi elle est côperèsse, coupeuse; une varlope courerèce court réellement; une manne purerèce épure réellement. 11 en résulte que l'adjectif, inventé pour noter la destination et la forme particulière afférente à cette destination, paraît ensuite désigner Tact ion. On peut donc hésiter sur l'explication et l'orthographe de couuerèsse en présence du français couveuse, sur le nom de la scie appelée ricèperèsse, mais aussi rîcèpeû. Nous espérons

montrer que l'on confond même sous la terminaison -erèsse des

homonymes qui sont réellement des mots différents.

Il faut encore songer à ceci. Depuis la confusion de -erèce et -erèsse, des mots nouveaux ont été formés. A quel suffixe allonsnous les assigner? Pour répondre victorieusement à cette question, il faudrait savoir d'abord si la confusion qui se produisait dans l'écriture était dans les cerveaux en même temps, savoir ensuite quelle est l'époque de création de chaque mot. Au moins il n'v a point de doute sur les plus récents. L'industrie mécanique a remplacé certaines personnes par des machines ou organes de machines. En ce cas, le nom de la personne a passé analogiquement a la machine, sans conteste possible, et les noms modernes ainsi employés sont en -erèsse.

Mais nous n'avons parle jusqu'ici que des noms féminins issus delà forme féminine -aricia. La difficulté s'accroît quand il s'agit de retrouver les masculins. Se seraient-ils tous évanouis? Xon, mais leur terminaison ancienne -erez, devenue de bonne heure -ré, -rê, -ret, s'est confondue avec celles des mots en -é (-eau) et en -et. L'e protonique a cessé d'être écrit, IV a passé pour intercalaire. Entre mossai et mosrai, comme on écrivait ces mots, il n'y avait vraiment (prune variation dialectale sans signification et sans importance. Ainsi ont passe pour des dérivés en -ellum ou en -ittum les termes gauinais ou chestrolais bouchré, chitré, coupirê, fourchré, houpré ou houpperai, mousré, pateré, pètré, chapitré, chantre, les termes du nord clouktrai, cocrai, costrai, cotraî, coistrai, dosrai, findrai, fouyerai, hachrai, hitrai, houtrai, laurai, leherai, leiivrai, lignerai, titrai, livrai, màdrai, macrai, murai ou muret, nokrai, péterai, piquerai ou picrai, plastrai, pocrai, poitrai, spitrai, tastrai, tindrai, vautrai, vètrai : autant d'énigmes sous leur livrée populaire; car, pour beaucoup, le suffixe ne devient si facilement explicable qu'au détriment du radical. qui s'obscurcit d'autant.

D'autres confusions se sout produites en wallon comme en français. Dès que le suffixe -erez a commencé à perdre son sens précis, on dirait qu'il s'affole. Comme une bête égarée qui a perdu son maître, il se met à courir d'un passant à l'autre, il adopte un maître de hasard. On pourrait encore comparer ces mots de terminaison incertaine et amorphe au bernard l'hermite qui loge son arrière-train dans une coquille de rencontre. Mais effaçons ces métaphores interdites au philologue et disons que. par méprise ou par essai d'étymologie populaire, on rapproche inconsciem-

ment le suffixe rare, ou compliqué, ou troublé, de quelque autre suffixe commuu el d'intelligence facile. Ce rapprochement et la confusion finale ont été favorisés par le voisinage des dialectes, par les à-peu-près de traduction et de rétroversion d'un dialecte à L'autre. Ainsi coquerez, g raterez, grimperez, hotterez, ont pu être compris comme ayani le suffixe -et, soit dans une région où -ez et -cl se i rononçaienl avec é fermé, soit là où ils se prononçaient tous deux avec è ouvert. Retraduits par des tabellions, des greffiers, de leurs patois en français approximatif, des mots semblables peuvent devenir coquerel, grimperel, listreau, liureau, etc. Il arrivera même à quelques-unes de ces formes dialectales de faire fortune et de passer dans le courant du langage, tels costereau, gritnpereau, hottereau. Ailleurs, il arrivera que -et se confonde avec -ais du suffixe collectif -etum, ou avec -oè, eu issu du même suffixe -etum en d'autres régions, lequel -eu sera retraduit analogiquement en -ois, exemple *faverez, faveret, /'avérais ou [aurais, fanerois. Tout n'a pas encore été découvert sous ce rapport et il n'est pas môme possible de tout découvrir, ni de tout démontrer. Néanmoins nous n'avons pas voulu fuir les suggestions et les conjectures lorsque la phonétique ou la sémantique militaient contre l'explication superficielle courante en faveur d'un primitif en -erez.

('es diverses confusions ne sont pas de la même date ni de la même région. Ainsi on confond la forme féminine et la forme masculine dans eoq bruereche ( i3 17), sou èwerèee, malien folereche, banneresse (porte-bannière), chevalier bannereche (i4<j3, Mons) : cette confusion a dû se produire pendant que le masculin se prononçait encore en articulant la sifflante finale. Au contraire -erez n'a pu être interprété comme -eret qu'à l'époque où la consonne finale 2 était amuïe. Alors naissent bouveret, baveret, cierg'eret, ce qui rend possible des féminins en -elle : baverète, èscumerète, chauferète, passerète. De même -erez n'a pu être confondu avec -erel qu'à l'époque et dans les dialectes où -erel s'amuïssait en -erê, et cette erreur a rendu possibles des féminins en -erelle, ailleurs des masculins en -eria, -erea, -ereau. Des déformations plus vilaines, mais donnant une idée de l'amplitude de ces variations, sont fournies par castrètche et castrèfe pour casirerèce.

En même temps que la forme vacille, le sens fléchit déplus en plus. < 'e qui était adjectif n'est plus compris dans sa précision : rente chambrerece devient « rente de chambereehe » ; le wallon

clâ cwastrê devient « clâ iV cwastrê ». Alors l'histoire du mot est impossible à reconstituer, si l'on ne trouve pas des témoins des étapes intermédiaires. Nous n'avons pas la prétention d'avoir résolu tous les petits problèmes de ce genre, ni rencontré toutes les preuves. Notre série d'articulets aura du moins le mérite d'attirer l'attention sur des formes étudiées superficiellement jusqu'ici.

M. Thomas a partagé sa liste eu deux grandes classes, thèmes nominaux et thèmes verbaux, comportant chacune les subdivisions en adjectifs, substantifs masculins, substantifs féminins. Cette disposition en six catégories a ses inconvénients et ses avantages. D'abord, comme l'auteur l'avoue, il est parfois difficile de décider si l'on a affaire à un thème nominal ou à un thème verbal. Ensuite le même mot peut exister sous deux ou trois espèces, comme adj., comme subst. masc., comme subs. fém., de sorte que les doubles emplois se multiplient. Cette disposition nécessite donc des renvois et fragmente la démonstration. En revanche, elle a l'avantage de présenter des listes plus homogènes. A tort ou a raison, nous nous sommes contenté de ranger notre moisson, ou plutôt notre glane, par ordre alphabétique.

Xous conservons dans notre liste, entre crochets, des noms en -erèsse issus de -ator -f -issa. et des noms en -erê issus de -er-f- -ellu, lorsque nous avons douté de leur origine et que nous avons dû les soumettre a un examen pour décider de leur suffixe. Xous avons seulement écarté les mots trop nombreux de ce genre qui n'avaient aucune forme wallonne correspondante à celles des recueils de Du Cange, Godefroy, etc., et pour lesquelles nous n'avions rien de spécial cà fournir. La présence de mots comme amerèsse dispensera les chercheurs de croire que ces mots n'ont pas été examinés et ont été omis à tort. — Xous insérons aussi dans notre liste des mots d'anc. -franc, non recueillis par M. Thomas dans son article des Nouveaux essais de philologie française, p. 78-110 et 359-362.

Dans les articles qui suivent, j'impose aux mots wallons, pour lesquels j'ai les mains libres, l'orthographe rationnelle que me suggère l'étymologie. Les mots d'ancien-wallon ont la graphie des documents. Les mots d'ancien-français et les mots dialectaux des provinces de France ont la graphie des lexiques ou des documents dont ils proviennent, sauf quand les variantes me permet taient de poser hardiment en tète d'article le primitif en -erez, ou

quand l'en-tête eût présenté mie forme trop barbare (voy. ferrerez, foûrerèce).

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