L.e suffixe toponymique -han
Les noms de lieux en -han n'ont guère attiré l'attention des linguistes ni même des géographes. Ils appartiennent à des villages, a des hameaux, à des bois localisés le long de quelques rivières ou de ruisseaux peu importants. Ils n'apparaissent guère dans les atlas généraux. Ainsi, par exemple, dans le vieil Atlas de Blaeu (1639-1640), la carte intitulée Lutzenburg Dùcatus ne donne que Bolian pour toute la Semois, et encore le mot est-il écrit Bohain; sur l'Ourtbe. elle donne Grand-IIan, Petit-IIan et Bolian. Les eût-on remarqués d'ailleurs, on les aurait assimilés sans hésitation aux noms en -hain de la Belgique wallonne ou aux noms bretons comme Rolian et Morbihan.
1)«- archéologues luxembourgeois, De la Fontaine et Prat, ont totalement identifié han ou hain avec heim. Chotin a traduit d'abord hum par « pacage, pré, enclos », sans justifier son inter-
('i J'écris a présent noke avec e final, parce que je le crois issu de 'noc'lum pour 'nod'lum (comparez 'vec'Ium pour vet'lum), de même que tike, taie, vient de tecula et non de toc a.
prétation ('). plus tard par « demeure, habitation » (2). A. de Prémorel, dans un livre sur la Semois (3), explique han par a trou », et cette opinion a été reprise par Grandgagnage dans son dictionnaire (4) et par Jean d'Ardenne dans son estimable guide (5), Citons ie passage caractéristique de Jean d'Ardenne : « La montagne de la grotte île Han] (boëme, baume ou balme , couverte de taillis, élève son large mamelon qui domine le paysage. A son flanc septentrional, tourné vers nous, s'ouvre le fameux trou du Han (ce qui revient à dire « trou du trou », le mot « han » assez commun dans la terminologie géographique du pays, ne signifie lui-même pas autre ebose que trou dans tous les lieux qu'il désigne, soit seul, soit composant un nom : Dohan, Poupehan, Martehan, Bohan, Frahan, Hau-sur-Lesse, Han-sur-Meuse, Hansur-Heure, Manelian, etc., il exprime l'idée de gouffre, d'excavation ou de dépression profonde), soupirail énorme par lequel la rivière, en nappe tranquille, soit de la montagne sous une arcade rocheuse ». Je ne doute . as que cette opinion ne soit une interprétation de celle de De Prémorel, que l'auteur connaissait et dont il cite l'ouvrage ailleurs.
D'autre part, M. Kurth dans la Frontière linguistique (I, 207) a cité incidemment la finale toponymique -han. ("est à propos des noms en -heim : « Je n'ai pas davantage », dit-il, « admis [parmi les noms en -heim] le noms wallons terminés en -han (Han, Bohan, Dohan. Frahan, Grand-Han, Marbehan, Mortehan, Petit- Ilan, Poupehan) dans lesquels le suffixe est positivement distinct de -heim ». M. Kurth apporte aussitôt une preuve de son assertion : <c Dans un document de 636, on mentionne une villa Chambo secia (= siia) super Orlho fluviolo (Beyer, Urkundenbuch, t. I, p. 7); il s'agit de Grand-Han ou de Petit-Han sur l'Ourthe. On peut sans témérité conjecturer que le même vocable est contenu dans tous les -han ». Telle est la première opinion motivée «pie l'on puisse enregistrer. Elle est d'ailleurs prudemment négative; elle conclut simplement à ceci : hun représenté par Chambo en 636 n'est pas un heim.
(') Études étymologiques sur tes noms [de lieux du Bràbant, 1809, p. XII.
(2) hl. du Haiiuud. 1SG8. p. 35 et 366.
(3) Un peu de tout ù propos de lu Semois, p. 209.
(4) Dans le supplément du Dictionnaire étymologique de lu langue luullonne. t. II, p. 534.
1" L'Ardenne. t. I.p. 3oa (édition de Bruxelles, Rozez, 1903).
Plus récemment, M. L. Roger (') rejette l'interprétation de M. Kmtli, pour en revenir, — semble-t-il, car il ne dit rien de catégorique, — à heini. Mais il ne voit pas clair dans les phénomènes phonétiques sur lesquels il prétend s'appuyer, ou nous n'avons pas réussi a comprendre son argumentai ion (8).
A\ant tout examen, l'opinion la plus plausible consistai! à croire -han identique au -hain de Dolhain, Rechain, formes wallonnes de D al hem, Ric-heim, c'est-à-dire au heim germanique. Les traductions de Chotin, De Prémorel, Jean d'Ardenne, l'exisfcence de la l'orme Chambo viennent détruire cette sensation de l'ident iie des deux finales. Cette croyance ébranlée, l'examen s'impose. 11 y a donc lieu d'étudier de près ce suffixe, d'en rechercher les traces partout OÙ il est possible, soit dans la toponymie, soit dans le langage courant, soit dans les anciens textes, d'en fixer le sens, l'aire d'emploi, de le distinguer des homonymes, enfin d'examiner s'il n'y a point d'enseignement à retirer de cette recherche au point de vue historique.
La première constatation que nous avons faite est d'ordre topographique. En parcourant les cartes à la recherche des hun de toute espèce, nous avons été frappé d'une particularité étrange. C'est que la plupart des localités qui portent le nom de han ou un composé de ce nom sont situées à des courbes de rivières. Seraitce par une circonstance tout à l'ait fortuite qu'il en est ainsi poulies -han de la Semois, qui sont, en suivant le cours de la rivière, Marbehan, Mortehan, Dohan, Morsehan, Briahan; Poupehan, Frahan, Bohan, Nohan (:i) ; pour H an-sur- Lesse; pour Grand- Han et Petit-Han sur l'Ourthe en amont de Durbuy, Bohan entre Durbu}r et Barvaux, Ham dépendance d'Esneux; pour Ham sur la Meuse entre Commercv et Saint-Mihiel, le Ham sur la Meuse
Recherches sur la toponymie du pays Gaumais, dans les Annales </<■ V 1 Ustitut archéologique du Luxembourg, t. XI,V. 1910, p. 257.
D'abord l'alternance mb/mm n'a pas d'importance après la tonique eJ devant une voyelle autre que a (exemples : pltfmbum, plomb; campum, champ; rumpit, rompt: ensuite si panem en gaumais devient /><-. pèy, et planicam, plétche, les motsdu type campum, tantum (a | nasale ; consonne: prennent a nasal et non ô. Cf. J. Fki.i.kk. Phonétique du gaumais et du wallon comparés, §§ 7-9.
1 Pour le P. Goffinet 'dans Tandki,. Comm. lux.. VI. 877), c'est le mot Cugnon, de Congidunum, qui exprime fort bien la courbure faite par la ri\ ière !
entre Aubrives et Givet; Hamwez, bois au confluent du Bocq et de la Meuse: pour Ham devant Marville sur l'Othain, Ham lez- Juvigny sur la rivière Loison : pour Ham-sur-Heare, Ham-sur- Sambre, Ham sur la Somme entre Péronne et Saint-Quentin: pour flamme sur la Dnrrae ; pour Hambach au S.-E. de Juliers, Hamme au X. «le Brème, Hamm au S. de Dusseldorf, Haam sur la Prum, Hamm sur l'Alzette à l'E. de Luxembourg, Ham sur la Moselle à l'E. de Thionville, Hamm sur la Saar au S. de Saarburg et Hamm sur la Saar au S. de Conz, et d'autres encore dont les noms, moins probants, ont besoin d'être examines à loisir?
Cette constatation topographique est devenue pour nous une obsession dès que nous eûmes étudié les -han du cours de la Semois. Dès lors, en parcourant les cartes pour rechercher des noms en -han, nos veux se portaient instinctivement sut' les sinuosités des cours d'eau et ont eu maintes fois le plaisir de voir apparaître le Ham confirmant notre conjecture; ou bien, réciproquement, une liste de noms nous offrant un Ilam, en nous reportant sur la carte, nous découvrions la boucle el la petite presqu'île qu'elle enserre. Parfois la localité dénommée est en dehors de la boucle et non en dedans: mais comme, dans notre hypothèse, le nom qualifie réellement l'accident de terrain et non les habitations, il peut passer au groupe de maisons qui occupe la convexité aussi bien qu'a celui qui occupe la concavité. Au reste, la tyrannie de cette hypothèse ne nous a pas empêché de noter des han qui ne semblent pas obéir à cette condition. Car, à supposer qu'il y ait quelque chose de vrai dans le rapport entrevu, nous ne savons pas si le mot han désigne le phénomène de la courbure, ou la concavité, ou la convexité, ou l'eau, ou la presqu'île enserrée par la rivière, ou le promontoire qu'elle contourne, ou la cavité qu'elle crée dans la montagne. Nous n'avons qu'une vague indication, qui sera détruite ou précisée par les recherches étymologiques.
11 nous semble aussi, maintenant, après réflexion sur cette suggestion de la topographie, que De Prémorel avait une conception analogue, lorsqu'il assignait à han le sens .le trou: mais elle est restée plus vague et il n'a pas su la traduire. En effet le mot trou dont il se sert ne signifie pas nécessairement une caverne comme le Trou de Belvaux, mais une cavité ou plutôt une concavité. Tel est bien le sens du wallon trô, et c'est une disposition de la nature en concavité qui a fait donner à un coin de la Vesdre le
nom de Trooz si bizarrement écrit ('). En français aussi, le mot trou, dans le langage du peuple, est un de ces mots complaisants qui dispensent d'en connaître une foule d'autres : il signifie ouverture el cavité, lacune, intervalle, chatière et tanière, petite ville et petit logement. La traduction de han par trou pourrait s'appliquer a une étable a porcs comme à un village de la Semois. C'est a la linguistique de préciser davantage.
L'étude des formes anciennes vient-elle vérifier le sens suggéré par la topographie? Pour aboutir à quelque chose de probant par ce moyen, quand il s'agit de noms peut-être antérieurs à la domination romaine, il faudrait trouver des formes très anciennes de ces noms. Mais les cartulaires et les archives en sont fort avares. Nous avons déjà noté le Chambo du VII' siècle (636). Cette bonne fortune ne s'est pas reproduite. Voici le peu que nous avons trouvé en glanant dans les cartulaires : ce sont des notations de formes peu variées, ou qui achèvent de compliquer le problème au lieu de l'éclaircir.
i. Chambo, (536 (voir ci-dessus).
2. « Hamnia super fluvio Marsbeke in pago tnempisco », 877, (Guérard, p. 129) est Hem, dans un coude de la Marcq, commune de Lannoy, dép. du Nord. Ce hamina à forme féminine peut-il être assimilé au heim germanique? Oui, si on le considère comme une traduction latine du moyen-néerlandais heime, féminin de heim. Mais comme on admet que dans le Boulonnais, de même qu'en Angleterre, l'anglo-saxon -hêm aboutit à -hum dans les noms de lieux, ce croisement de formes nous promet de belles confusions.
3. « Godefridus et G-elindis domini de Ham dederunt nobis decimam de Malen apud Eprave, anno MC111 » (De Reiffenberg, Moi), pour servir à l'histoire des prov. de Namur, Hainaut et Luxembourg, t. VIII. p. 55). Il s'agit de Han-sur-Lesse.
4. Dans le Cartulaire de Saint-Hubert (éd. Kurtb. p. 107/, le Hun de la Lesse est écrit Ham en 11'ip. — On trouve de même Godefridi de Ham entre 1 189 et 1 19G (ihid , p. 173).
5. Han-sur-Lesse est aussi Hnni en n39 dans la bulle d'Innocent II. que rapporte le Cantatorium S''-Hubei-1i, éd. K. Ilanquet.
('j Voyez dans le Dict. des Communes belges, de JOURDAIN et Y.\.\ Stai.i.i.. deux colonnes de lieux dénommés trou.
Le même ouvrage donne au personnage cité plus haut le nom de Godofridus de Ham (p. 2671.
6. Un Coun de Ham est cité en n53 et 1172 dans le Cartulaire d'Orval, et serait bien mal cité si le Supplément de Deleseluse n'était venu rectifier le texte du P. Goffinkt, éditeur du Cartulaire d'Orval.
7. « Rupem du Ham » 1173, est le Ham au sud de Givet (Goffinet, Cari. d'Orval. — « Rambaldo de Ham » est témoin en u83 (ibid. p. 91, 92).
8. Dans le même Cartulaire d'Orval, on trouve maintes fois Hans, en 1209, I2i3, I23i, 1317. Nous n'attachons pas d'importance à cette s, souvenir de la forme du nominatif.
9. Bouhang dans le Cartulaire de S'-Hubert est Bohan, dépendance de Barvaux lez-Durbuy. Mais la forme ancienne ordinaire est Bohon. Une famille noble de cette région avait adopté la graphie Bohon.
10. En i359, Ham-devant-Marville est écrit Hams et Hans (Supplément de Deleseluse au Cari . d'Orval).
11. Dans le Cart. d'Orval, Marbelian est nommé Mabrehan en i3 1 4- Mabrahan en 1 3 1 4 ( > fois), en i3i5 et i3i6.
12. Hambrui de la Chronique de 1^02 est aujourd'hui Hombroux. Voyez plus haut Bohon. n° 9.
i3. On trouve Boheang en i326, pour désigner Bohan de la Semois, sur une pierre tombale (Tandel, Comm. lux., t. VI, p. 566). Voyez plus haut Bouhang, n° 9.
i4- On trouve une fois Mortehaine pour Mortehan, en 1600: une fois Bihan pour Bihain, en i555, qui est Busanch en 895.
11 serait facile de triompher de ces disparates pour en conclure que Ifam et Hem à l'Ouest, Han et Hain à l'Est sont un seul et même mot. Pourtant, si on examine les formes anciennes et modernes des noms composés de -heim, dont il existe des listes copieuses dans l'ouvrage de M . Kurth (1), 011 arrivera à cette constatation que les noms en -heim aboutissent à -cm, -om, -um en pays resté germanique, à -hain, -en. -in, en pays roman; que deux ou trois confusions dues à des scribes ignorants ou étrangers ne peuvent infirmer les résultats généraux. Sans doute, dans le détail, il y a toujours lieu de se défier. De même (pie l'on trouve dans les actes Orban, Urban pour Urbain, de Urbanum, de même
('j Frontière linguistique, t. I, pp. 259-280.
que panem a donne pan dans certains dialectes wallons, de même hi toponymie pourrait avoir transformé -hem on -hain d'un côte, en -han «le l'autre. Mais celle confusion, qui est à craindre pour l'explication de quelque nom en particulier, est-cale à craindre pour la masse en général? S'il faut accorder quelque créance aux lois phonétiques, il est difficile que les noms eu -cm, -uni, -om se rencontrent mélangés dans la même région avec des noms en -Jiuin qui auraient la même origine. De même pour han et hain. Manaihan et Rechain, qui sont voisins, n'ont pas, en principe, le même suffixe. Stockem près d'Arlon ne me paraît pas, phonétiquement, avoir le même suffixe que ses voisins, Marbehan près de la Semois en pays wallon et Ham sur l'Alzette en pays allemand. Les noms en -inghem ,'donl l'origine ne peut être contestée, pourraient servir de critérium : mais il n'y en a pas un de cette nature dans la région orientale wallonne et lorraine; point d' Enghan ou Encan qui corresponde à Enghien de Hainaut ou Inghem de l'arrondissement de Saint-Omer. Mais, en revanche, on peut tirer argument de ce que Ham se présente si souvent sans déterminatif. On ne comprendrait guère que heim, signifiant la maison d'un fondateur germain, lût exprimé sans indication de propriétai e ou sans qualification : ham-, avec le sens que nous lui supposons, peut aller seul. Enfin les heim sont des noms de demeures, de lieux- habités : ce fait ne se vérifie pas toujours pour les han, qui peuvent désigner des bois, des promontoires escarpés inhabitables. Nous tenons donc malgré tout la différence pour légitime, et, devant l'insuffisance des textes historiques, nous allons recourir, pour démêler cet écheveau, à la méthode comparative.
lit.
Le mot han ne peut appartenir qu'à l'une des trois sources suivantes : germanique, celtique, latine. Le latin ne nous offrira rien de satisfaisant, sans quoi l'étymologie serait transparente. Reste donc à chercher du côté celtique et du côté germanique.
D'abord, pour ne pas commettre la faute d'investiguer bien loin en dédaignant ce qui est à portée de la main, est-ce (pie han ne peut pas être assimile à quelque nom wallon d'origine germanique?
Le wallon et le lorrain possèdent en effet un substantif han, peu connu et encore très obscur, qu'il convient d'examiner.
Le Dict. wall. de Lobet (p. i<So) avait inscrit un mot et han, qu'il traduisait par des verbes : mettre en train, commencer,
encourager, etc. Trop peu défiant des habitudes graphiques de Lobet, Grandgagnage a inséré ethan dans son dictionnaire étymologique (11, 523), sans comprendre l'énigme. Il s'agit d'une impression mèie è han, qui signifie : mettre en place, met lie en train (qqch.), mettre (qqn) au courant, mettre (deux personnes) en rapport. Han a ici le sens général de lieu à soi, lieu qu'on connaît bien, qu'on aime, où l'on est à son aise et dont on sait user à sa jouissance: puis celui de : état de la maison, ses recoins et ses êtres, l'usage familier de ce qu'elle contient : par extension le trantran journalier des choses, la pratique facile d'une opération. Ritoumer è han signifie : se remettre dans le train, dans le cours des choses, reprendre le pli (l). Ainsi interprété, han représente bien le mot heim, qui, décidément, ne veut point nous lâcher.
A l'ouest de Liège, cortr lès hons, qu'on pourrait traduire vaguement par « courir la prétantaine », doit aussi se ramener a han. Le sens réel est « aller hunier (courtiser les filles) de maison en maison ».
Le lorrain a possédé han au sens de « fréquentation » :
Elle ooûreût dédjè nue so bel émorous tchârtcheuse vitemant d'awè lo han tcheuz ous (2).
Au reste, en wallon, le mot n'existe plus guère que dans deux cas : i° comme expression toponymique : Han des pôrcês (enclos des porcsj, dépendance de Steinbach, connu, de Limerlé ; Hun des leûs à Ensival lez-Verviers ; Han des vès (parc des veaux), près de la Barrière de Champion; autre Han des ors a Roy (prov. de Lux., arr. de Marche, sur la hauteur qui domine Liguières du côté de Chéoux et de Hodisteri; 2" au sens de poulailler, et surtout de soue ou bauge du pore, vulgairement toit de porc : hun d' pores à Fayinonville, Wallonie allemande (J. Bastin, Vocab., p. 52), han ou hà d' pourras à Polleur, à Solwaster, à Stavelot. Ailleurs on dit ran, notamment à Namur, mot que nous trouvons
11) Le mot passe donc ainsi, insensiblement, du sens de l'objet au sens de l'action. C'est de la même façon que main finit par signifier maniement. Le peuple 11e fabrique pas beaucoup de mots abstraits, il se serl de ses mots simples : avoir la main, perdre la main aux cartes), la main de l'artiste, avoir une belle main, la main d'œuvre, main-levée, main-mise.
(*) « Elle voudrait déjà (pie son bel amoureux cherchai vite a obtenir ms entrées chez eux ». Poème de Tchan Heurlin, édition de Darras, i865, p. l5. J'ai dû modifier l'orthographe.
écrit erronément rang dans des annonces de journaux ( « dalles pour rangs de porcs » ). Enfin, en pays gaumais, on dit aran : «ène tchambe coume èn-aran <T pouchés». Nous croyons que han, r;m e1 aran sont de même origine : i° le han des loups est le lieu hante par les loups, le heim ou le home des loups, et /ian doit être ramené au wallon et français hanter, fréquenter; 2° ran est un substantif composé du préfixe re et de han dont le h s'amuït dans le Sud; 3° aran est le lieu où on met les porcs à r'han ou en r'han. Faymonville a même le verbe sœ r'hém'ter, retourner dans son « home » (.1. Bastin, Vocab.).
Mais hanter nous t'ait remonter au heim g-ermanique, de même que hameau; et ainsi cette racine, éconduite une première fois, nous revient par un détour. Accordons-lui donc l'attention qu'elle réclame. Le substantif heim existe au sens de maison, habitation, demeure, maison paternelle, quelquefois village, dans le gothique sous la l'orme haims, en ancien et moyen haut-allemand sous la forme heim, en moyen-néerlandais sous les formes heime. heim, en ancien-saxon sous la forme hem, en ancien-frison sous les formes hdm, hem ; en anglo-saxon on trouve hdm, qui devient en anglais home, mais hdm est resté dans les noms de lieux en Angleterre et dans le Boulonnais (Pas-de-Calais). En pays flamand, heim suffixe est devenu -hem, -em, -ani, -om. -uni. En pays wallon, il suffit de citer Dolhain, qui est parfois nommé Dalhem dans les documents de langue germanique, Reehain qui est Richeim en 888 (( Irandgagnaol;, Mémoire..., p. 5o,), Houtaing (Hainaut) qui est Hultheim en 847 (Duvivier, Ilainaut ancien, p. 299), Herhain (commune de Flamierge, Luxembourg). Sauf ce dernier, les noms en -hain appartiennent au Nord de la province de Liège, au Brabant wallon, au Nord de la province de Ilainaut; ils sont la continuation du flot des heim d'origine franque.
Mais on peut objecter qu'au Sud le mot a pris une autre forme et que c'est parce que nous refusons de le reconnaître dans han que nous nions son existence. Soit, admettons l'objection. Nous ne nions pas que le han substantif wallon signifiant enclos ou étable à porcs, qu'il faut bien distinguer, ne fût-ce que momentanément, du suffixe toponymique, ne soit de même racine que hanter et que -hain. Mais si han et -hain coexistent au même endroit, ils s*1 sont rejoints par des voies différentes : -hain vient du Nord, han et hanter avec leur voyelle a nous viennent probablement, par un emprunt ancien, du Sud-ouest. Le français a pris
hanter (') au ham normand, et de même hameau. Nous devons sans doute à la même région nos termes hanter, han, hametê, hametia, hamoûl, dont les derniers existent encore dans les noms de localités wallonnes Hamptêau sur l'Ourthe, Hampteau dépendance de Opheylissem (Brabant), Hamoul dépendance de Rendeux sur l'Ourthe (Lux.), Eamtia dépendance de Floreffe Namur). La phonétique n'empêcherait donc pas -han suffixe toponymique d'avoir la même origine ; c'est la topographie, c'esl l'histoire qui nous les montrent autrement situés et pins anciens, et qui nous font croire que l'identification serait superficielle et fausse. D'autres racines d'ailleurs que heim réclament aussi un examen : tant que eet examen n'est pas t'ait, il serait prématuré de conclure. Passons-les donc en revue.
En Allemagne, il y a des noms en -hain d'autre origine que les nôtres : -hain y provient d'une contraction de hagin, hagen, au sens de bois sacré, bosquet ('). Aucun rapport visible avec notre -han.
Puis il y a le flamand hain, luxembourgeois hâm, qui est en anglais ham, en allemand hanune. Ce dernier a d'ailleurs plusieurs sens qu'il nous importe de noter : i° kniebug', pli du genou, jarret; hinterkeule, jambon de derrière; 3° dos d'une faux. Dans le dialecte d'Eupen, hainin signifie vorderschinken, jambon de devant. Retenons ce sens général de courbure ou chose arrondie.
L'allemand haintnel, mouton, est un ancien adjectif signifiant châtré. Il a pour dérivé hàmling ou hàmmling. De la le wallon hameler, châtrer, et hamelète, couteau à châtrer, a lame émoussce, mauvais couteau. Aucun rapport.
Il y a trois hamen : l'un signifie truble, filet de pécheur dont les bords sont attachés à un cercle de fer muni d'un manche, moyen haut-ail. ham. haine, néerlandais haam : le second est bra duit par tonnelle dans Mozin; le troisième est défini par hangelhacken, crochet de l'hameçon, en flamand haam. Ce troisième est peut-être un mot différent apparenté an latin h a m uni. français haim, hain, dérivé hameçon, wallon hain prononce in
(h Ce verbe doit être un fréquentatif, «le la forme 'hamitare, ou un dérivé du diminutif *hami ttum, nécessaire d'ailleurs pour expliquer le «r. hametê. hamètia. Le p «le Hampteau a la même origine que celuj de dompter, domitare.
- (2) Cf. Fôbstemann, II, 63o : Weigakd, v° hain.
à Laroche on-in d'anglais = un hameçon anglais). Si l'on noie ({lie /ia/n-truble signifie aussi involucre, coque, peau ou sac enveloppant, qu'il a pour dérivés par exemple le wallon hamelète coiffe, l'allemand hemd chemise, on reconnaîtra dans tous ces mots une idée commune : celle d'enveloppement et d'incurvation. C'est encore l'idée renfermée dans les termes suivants : ham, m. (dialecte d'Eupen), collier de cheval, flamand haam, n.; hammer, cuissot ^\c sanglier; le flamand inharii, anse, baie, golfe; l'allemand hàmisch défini par Mozin : malin, subtil, qui contient la même image (pic le français retors, le wallon toùrsiveùs. Au contraire, il faut éliminer le ham de l'allemand hambrei qui est une déformation de hahnbrei, celui de hambuche, déformation de haguebuche, celui de hambutte, déformation de haguebutte. J'ai trouvé la même assimilation à Heusy (lez-Verviers) dans un nom propre germanique : Youmblut pour Jungblut. Kiliaan fournit encore Hamme : pars abscissa rei cibariœ, frustum esculentum, où je vois l'idée de coin, languette. Enfin Du Cange transcrit un Hanuna, franc, hamme, qu'il définit portio et modus agri; mais cette définition probablement imparfaite doit être éclairée par les exemples : i° « Terrain suam... cum omnibus domibus, quaj in ea sunt, et cum duabus hammis, qua» sxxntjuxta font cm Chante et pertinent ad praedictam terrain » ; — 2° « Tenet in dominico unum messuagium, et in Le Hamme 16 acras. . Tenet juxta Hamme duas acras ». Le Hamme est une localité dont le texte n'indique pas la situation ; mais, dans la première phrase, si hammis ne désigne pas deux masures de moindre importance que les domibus, on peut comprendre qu'il s'agit de deux languettes de terrain dévalant à une source. En dépit de tout ce qui peut rester d'indéterminé dans le détail, il paraît évident que nous pouvons dégager de ces exemples une racine ham dont le sens général correspond exactement à ce que nous cherchions.
Il ne faut que se poser la question pour retrouver ce ham en latin dans la racine cam- de caméra, et, si elle existe en celtique, c'est aussi sous la forme cam- que nous devons la retrouver, parce «pic, au h initial germanique correspond en phonétique indoeuropéenne, un c en grec, en latin et en celtique Comme ce sens cadre merveilleusement avec la situation topographique de nos localités en -ham, il vaut la peine de pousser plus loin l'étude de cette racine.
Le précieux Alt-keltischer Sprachschatz de Holder restitue un adjectif celtique *cambos, f. camba, n. cambon, qu'il tra-
■ luit par krunun. Cette restitution est basée sur l'existenee de l'ancien-irlandais camm, nouvel-irlandais cam, le kynirique camm, le moyen-breton cam, kam, breton de Léon kamm, le comique cani, et sur des dérivés nombreux qui ne peuvent s'expliquer sans cet adjectif.
La forme *cambâ a donné au latin de Vegèce gamba, d'où le français jambe. Le Dictionnaire général l'ait venir gamba du grec y.y.y-r, courbure; c'est sans nécessité : xap/rcr, est bien de la famille, mais l'ancêtre du mot latin est plutôt gaulois. Quoi qu'il en soit, jambe ne signifiait donc pas le gros de la cuisse, ou le membre en longueur, mais la courbure du membre, et, primitivement, la seule courbure du cou-de-pied, comme le montre un passage de Vegèce Ci et, bien plus tard, la définition de Saumaize (2).
*Cambâ est aussi traduit, ce qui nous intéresse particulièrement par radki'iimmiing, felge, c'est-à-dire jante. Le mot jante lui-même doit venir d'un dérive gambïta, d'où aussi le wallon tchame et son dérivé ardennais tchamelon (qui a les jambes arquées).
Le celtique camb/tos, avec assimilation cammïtos, courbure d'un objet, a donne au latin canthus, au français chant et chanteau (poser une brique sur chant, poser une médaille de chaut). Ce mot, d'ordinaire écrit champ par confusion, le Dict. gén. le fait venir du grec xâvOoç, coin d'un objet, par le latin canthus, cercle de fer de la roue; mais l'emprunt pourrait s'être fait à l'inverse, ou encore il pourrait ne pas y avoir eu d'emprunt du tout, la même racine se retrouvant à la fois en gaulois, en latin, et en grec. A. la racine cam appartiennent encore les mots caméra, chambre, cambrer, cambrure, cambiare, changer. change, camion, camus et camard, cant, canton, cantine, chantier, chantourner, chambranle, cam in us, chemin, cheminée. Ce serait un jeu d'aligner encore plusieurs douzaines de mots grecs et latins qui procèdent de la même racine. Nous renvoyons aux dictionnaires et nous retournons en pays celtique.
Un grand nombre de noms de lieux en camb- sont disséminés dans toute la région que les Celtes ont occupée avant l'invasion germanique en Europe. Nous nous contenterons d'en citer
(') Veget. Mulom. 12, uK, 'JS : inflexione geniculoruin atque gambarum. (') « Articulation qui relie le tibia au pied ». S.umaizk dans Dr C.vvu..
quelques-uns, renvoyant pour le détail à la copieuse e1 si précieuse collecl ion de Holder.
Avec le thème (h/non est formé le gaulois cambo-dwnon, arx curva, burg dans une anse de cours d'eau. D'Arbois de Jubainville, qui voit partout des noms gentilices, le traduit à tort par Cambi castriim. Ce fui 1<' nom : i° d'une ville des Brigantes en Bretagne, que Ptolémée (II, 3, to) nomme Camoulodounon, le géographe de Ravenne Camulodono, et Bède (Hist. cales., 2, 14) Carapodono; 20 d'une ville de Vindélicie, aujourd'hui Kempten auf dem Lindenberg, en Souabe, sur Piller supérieur (Strabon, IV, 6, 8); 3° il y a aussi un Kempten à l'embouchure de la Xahe dans le Rhin, dont nous ne connaissons pas les noms anciens; 4" de Camulodunum, Colchester, dans l'Essex (Pline, //. N , 11, 77, 187; Tacite, Ann., XII, 32). A ces formes celtiques, Ernaull compare les formations germaniques Hambden, Hambourg.
A l'aide du thème ronno, ronna, cours d'eau, ont été formés les Cambron, les Chambron et Chambrun, les Cambronne, noms qui signifient « cours d'eau à méandres » avant de passer à l'une ou l'autre localité habitée sise sur ces cours d'eau. Citons en témoignage la mention ancienne relative à notre Cambron du Ilainaut : « in loco qui appellatur Cambaronna super fluvium Asbra » (') (Duvivier, Hainaut ancien, p. 3o6).
Cambrai est le celtique Camaracus. La Camargue est le celtique Camarica (insula). Les Chambord, Chainbort, Chambourg viennent de Camborîtus, gué de la courbe. Les Chambéry sont issus de Cambariâcus; Chaingy (Loiret) et Changy (Allier) de Cambiâcum. Citons encore Chambyge, Chambourcy, Chamboulive, Cli ambouchard, Chambrecy, Chandeuvre, en France, d'après l'ouvrage de Holder. Des cours d'eau ont retenu ce nom; la Cambre, entre le Mans et Avranches; le Câmm, en Bretagne; le Chamh, affluent du Regen ; le Kembs, affluent de gauche du Rhin au X. de Baie; !•' Kamp, cours d'eau de la Basse-Autriche. Au même radical semblent se rattacher la Cambre, aux portes de Bruxelles; aleCambe, 1. d. à Dottignies, Fl.occ. (Kurth, F. L.,t. 1, p. 218); Cambrehout, Pas de Calais, S'-Omer (Kurth, F. L., t. I,p. 372);
(' Ancien nom d'une «les branches de la Demlre, de Asb-uva^ qui a laissé son nom au village d'Arbre. — M. Kurth range indûment Cambronne dans les noms à suffixe -bvoiuie source {Front, ling., t. I. p. 353) et ajoute en note que Cambron n'a rien à voir avec Cambronne.
les deux Comblain, sur l'Ourtlie; Chambralle, sur l'Amblève; Cambrouille, 1. d. à Fauvillers; la Combroux, L d. à Halanzy (Kurth, ibid.. t. I, p. 46): Combroye, I. d. à Longvilly (ibid., p. 79): sur les Cobrues, 1. d. à Limerlé (ibid., p. 87). La Cabre. 1. d. à Pussemange (Tandel, Comm. lux., t. VI p. 664).
11 a pu se faire aussi que maints Chamb ont été écrits Champ, comme s'ils venaient de campus, et, lorsque l'on n'est pas eu possession de quelque texte ancien fournissant la forme réelle, on ne peut rien soupçonner de leur origine. De ce genre serait Le Champ-près-Froges, département de l'Isère, arrondissement de Grenoble, qui est (ïambe en 739 11), Champ-hâ, aux Tailles (Lux. .
Sera-t-il téméraire, après ces nombreuses analogies, de conjecturer que le nom de la villa Chambo super Ortho fluviolo de 636, — que déjà M. Kurth refusait d'assigner aux -heim sans avoir pourtant de solution positive qui le sollicitât en sens inverse, — se rattache à cette racine indo-européenne qui se présente en celtique sous les formes camb, camm, cam, en germanique sous les formes hamm, ham? Ensuite, puisque ce Chambo ne peut être que Grand-Han ou Petit-Han sur l'Ourthe, ne faudra-t-il pas assigner aux autres han la même origine?
Mais, en acceptant cette hypothèse, la solution reste encore indéterminée. Lst-ce au domaine celtique, est-ce au domaine germanique qu'on assignera le suffixe? D'un côté, Chambo avec son ch initial a bien l'aspect celtique ; mais il n'en est pas de même des autres han, avec leur h initiale et l'absence du b.
La contradiction n'est pas impossible a résoudre. Le Chambo du vne siècle s'explique facilement si on se rappelle que l'aspiration initiale des noms germaniques à l'époque mérovingienne était si rude aux oreilles latines que les chroniqueurs, pour représenter ce son en leur latin où h n'avait plus de valeur, l'ont figure le plus souvent par ch. Ils écrivent Chlodovecus, Chlotarius, Chlodomir, «le la racine germanique hlodo. Cec/i ne représente pas du tout la palatale chuintante ch du français, mais une spirante gutturale sourde. C'est de pareilles graphies latines.
(MHoldek. d'après Pakdkssis. Diplom., n" 55g, = t. II. ]>. 372. - De ce genre serait encore Camba in Dionante, que Holder rapporte à Champ. dépend, de Champneuville 1 Meuse), d'après Pardessus, Diplom., ti° 325, année 656, = t. II. p. io3.Mais cette identification est repoussée par Kurth, Frontière linguistique, t. I. p. 4<i;. qui rapporte Dionante à Dinant.
mal interprétées, que nous sont venues les traductions modernes Clovis, Clotaire, Clodomir, qui sont purement livresques. Dans les noms de lieux, M. Kurth nous fournit encore deux autres mots qui sont figurés par ch au lieu de h : ce sont Choio pour Hoio, Huy, et Chandregia pour Handreia, la ILedree, affluent de la Loinme. Note/, (put l'Allemand a encore aujourd'hui l 'habitude île représenter diverses spirantes par ch : ich, dich, noch, Tuch. pliant a mb de Chanibo, on peut dire que mb alterne si souvent avec mm dans les langues les plus diverses qu'on ne saurait tirer aucune conclusion sérieuse de la présence du b pour assigner la forme chambo au celtique plutôt qu'au germanique. Donc : i° nous ne voyons pas de discordance irréductible entre cette forme et les autres noms en han; 2° la phonétique nous force à dire que han porte la marque germanique".
On voudrait pénétrer plus avant dans le problème, savoir à quelle époque ces noms ont été créés, en d'autres termes savoir, au profit de l'histoire de la colonisation de notre pays, quel peuple a fondé les villages en -han de la Semois et d'autres cours d'eau de notre région transrhénane, et vers quelle époque. Question délicate et complexe.
Nous invoquerons d'abord des arguments d'ordre historique. On a relevé tant de traces d'habitation celtique dans notre toponymie ardennaise : à qui fera-t-on croire que la Semois, l'Ourthe, la Lesse, la Chiers, la Sambre ont attendu les Germains pour recevoir des habitants dans leurs plus belles anses de rivière? Cette considération, qui ne serait pas probante pour une localité isolée comme Laroche ou Rochefort, est invincible quand on table sur un ensemble comme celui des -han de la Semois. D'autre part, si, au sud de la frontière linguistique et de la zone d'occupation germanique en niasse compacte, des seigneurs germains ont pu imposer parfois aux populations environnantes un nom germanique pour leur habitation, ce phénomène n'a pu se produire en aussi grande proportion que le feraient supposer le nombre et la dissémination des -han.
La linguistique nous offre encore un moyen d'investigation : c'est de voir à quels ternies han est préfixé ou suffixe.
Le l'ait que la plus grande partie de ces lieux portent le nom dé Han on Ram tout court, sans être précédé d'une détermination, nous t'ait croire que nous avons affaire en ce cas à de vieilles
formes déjà devenues noms propres a l'époque de la composition germanique, à des mots figés, n'étant plus susceptibles de recevoir une détermination individuelle. Ces déterminations sont parfois venues, mais beaucoup plus tard, inventées au fur et à mesure que les distinctions s'imposaient. Dans la dénomination Han devant Marville, l'addition devant Mai-ville ne tient pas plus au nom que lez-Spa ou lez-Verviers accolés à Sart ou. à Lambermont; elle est une spécification géographique récente. De même dans Grand-IIan et Pelit-Han, il est évident que grand et petit ne sont nullement contemporains de Han. Il en est de même si l'on rencontre quelque part un niederham et un oberham. De pareils déterminatifs ne nous enseignent rien sur l'origine de han. Il faut étudier des formes de composition plus intime.
On trouve han suffixe a un premier terme dans Bohan, Dohan, Nohan, Lohan, Bienhan, Briahan, Poupehan, Dornhan, Libéhan, Reméhant, Erlehan, Daviha. Quelques uns de ces noms nous suggèrent une explication plausible, sinon exacte : Dornhan a bien l'air d'être le han aux épines, Erlehan le han des aunes. 11 y a peut être, un nom de possesseur dans Bienhan (comparez J?er/ie ville), Poupehan (Poppo), Libéhan (Libert), Reméhan (Remy), Daviha (David): toutefois, en l'absence de formes assez anciennes, ces explications demeurent spécieuses. Mais que faire d'éléments aussi laconiques que Bo-, Do-, No-, Lo-1 Frahan semble composé avec l'adjectif gaumais fra — froid : ce han est en effet orienté vers le nord. Morsehan et Mortehan paraissent aussi des formations romanes, seulement plus anciennes que Grand-Han, avec les participes féminins morse, mordue, corrodée, et morte. Le substantif han serait ici employé au féminin comme encore dans le lieu dit la vieille han, que note M. Roger ('), phénomène qui ne se produit jamais pour han nom commun signifiant demeure et issu de heim. Quant à Marbehan, qui est en i3oo, Marbehayn, en i3i4 Mabrehan, Mabrahan. Maberhan. sans parler d'un hypothétique Mambrant de 1270. nous ne savons s'il faut l'expliquer par inabru (malum brogilum, mau-breuil) ou par Marbay, qui doit avoir été un ancien nom de la rivière de Mellier. Cet examen d'un premier terme annexé a -han nous montre deux sortes de mots; les uns échappent aux règles de composition
(!) L. Roger, ouv. cité. p. 275. L'emplacement n'est pas spécifié. C'est, d'après Tandel, la place primitive de Han-lez-Tintigny.
germanique, Vieille Han, Morte-han, Morse-han, peut-être Frahan ; les autres sont de formation assez ancienne pour que le déterminant ne se laisse plus pénétrer.
Voyons maintenant si les formes qui se servent de han comme déterminai il' ou premier terme ne nous apporteront pas quelque lumière. La liste n'en est pas longue : ce sont bach (bay, ba), berg, burg', boek, boni, bosch (beux), braine, brouck, brui ibru), buch, hof, weiler, wez. Presque tous sont d'origine germanique et de ceux qui ont servi pendant longtemps dans la nomenclature toponymique, de sorte que l'on ne pourrait rien induire de la plupart sur l'ancienneté du ham ou han qui y est annexé. Les plus anciens de ces termes sont ceux qui ont servi à dénommer une rivière, une montagne, parce que de pareilles désignations sont le fait des premiers habitants ou des premiers envahisseurs qui se sont peu à peu substitués à l'antique population : Ilunibach, Ilamba, Hamberg, Hamburg, Hambosch, Hambeux. Mais on peut objecter contre cette présomption d'ancienneté que hambach n'indique pas nécessairement le ruisseau d'un Ham dénommé et connu, de fondation antérieure, mais peut signifier ruisseau sinueux, ruisseau aux méandres ou hans, à la façon du gaulois cambaronna : dans cette hypothèse, han est un terme vivant, de la langue courante, qui est employé comme qualificatif du second terme, il n'indique pas un lieu dénommé antérieurement. Ce sera bien là, en effet, le cas ordinaire. Mais il y a un cas intermédiaire : hambosch n'est pas obligé de signifer « bois de Ham » ni « bois sinueux », mais bois du han, situé an han ou sur le han, c'est-à-dire à la courbe; hamwez sera le ce gué du han », non le « gué de Han ». Mais cette considération n'est pas de nature à rejeter han dans un lointain passé, il suppose au contraire l'existence d'un han nom commun, masculin ou féminin, qui a été employé dans la zone romane soumise à l'influence des Germains. Soit, mais ce nom a été assez rare et assez localisé, il s'est éteint assez tôt pour ne pas avoir été recueilli par les lexicographes. A l'époque des manuscrits et des chartes que dépouille Du Cange, ce han est bien mort, on ne le trouve plus que dans des noms propres où Du Cange le confond avec ham issu de heim. 11 n'est donc pas vrai de dire que han est contemporain de burg, berg, weiler, wez, etc. 11 lui est antérieur, et, après avoir servi à dénommer une foule de lieux sans autre détermination, il a été employé comme terme déterminatif. Mais la réciproque n'est pas vraie : han n'est plus assez vivant pour qu'on s'en serve comme
terme unique ou comme terme fondamental. Si on trouve hanweiler, a le village du han », on ne trouve pas wei/e/- han, « le han du village»; si on trouve hambach, «le ruisseau du han» ou u aux hans », on ne trouve point bach-ham, « le han du ruisseau ». C'est que, depuis des siècles, la sinuosité du ruisseau, la courbe d'un promontoire, d'une colline boisée, ne s'exprime plus par ce mot. On ditcoin, boucle, courbe, ecke, hoek, krnmm, cron, jamais han. Ajoutons d'ailleurs qu'aujourd'hui l'habitant, le voyageur, et même le topographe, sont moins frappés qu'on ne l'était jadis par les méandres d'une rivière. Ils n'ont qu'à les admirer en passant, ils n'ont pas a en souffrir, a chercher leur chemin dans les huiliers. Des routes commodes et des ponts solides détournent leurs esprits du cours d'eau folâtre qui revenait barrer le chemin au piéton et de la muraille de pierre qui se dressait brusquement sur l'autre rive. La rivière apparaissait jadis comme le grand obstacle et ses sinuosités formaient des unités qui avaient un nom.
Sans vouloir affirmer (pie les noms en han sont plus vieux que les chemins, deux hypothèses cependant se présentent à la pensée : i" Ou bien cette belle vallée de la Semois, dont la rivière porte un nom celtique, qui avait une ville celtique à sa source, l'antique Orolaunum, a été colonisée par des Celtes, et les boucles de la Semois fuient dénommées par eux, en tout ou en partie; •2" ou bien elle a été colonisée, graduellement, par des colons germains qui sont descendus de la source de la Semois jusqu'à son embouchure; ou enfin, 3" (die a eu successivement des colons celtes et des colons germains. Or, si ham est évidemment de forme germanique et atteste l'influence germanique dans la vallée de la Semois, je ne serais pas étonné qu'il existât déjà sous la forme camb ou cuni dans le langage des populations celtiques île nos rivières ardennaises. Dans cette hypothèse, ham pourrait avoir, parfois du moins, une origine celtique et avoir été, dans cette zone, à la lisière germanique, transformé et traduit par les bouches de ces Germains qui reconnaissaient dans camb un mot a eux, un mot qu'ils avaient en commun avec les Celtes. Cette conjecture mettrait d'accord l'histoire, la topographie et la linguistique; elle expliquerait la tournure germanique des noms et elle cadrerait avec la certitude que les beaux méandres de la Semois n'ont pas attendu l'invasion germanique pour recevoir des habitants et des noms.
Si l'on s'en référait aux vues de M. Camille .Jullian ('), les tribus belges rencontrées par César auraient été germaniques ou semi-germaniques. 11 se représente ees premiers Germains venant par les cours d'eau <lu Nord, remontant la Meuse et ses affluents, jusqu'à Mézières, s'échelonnant dans les « couloirs de culture » qui longeaient les rivières, dans le pays de Hervé, la Hesbaye, le Condroz, la Iranienne, les Hautes-faunes. Le versant de la Semois aurait été leur limite méridionale (*) : « Lorsqu'apparaissent, à l'est de l'Aa [limite méridionale des Ménapes vers la mer] ou aux approebes de la Semoy, les espaces des marais et des forêts sans fin, d'autres manières de vivre se montraient et le nom gaulois reconnaissait à peine les siens dans ces Barbares des régions tristes ». La Meuse, de la Semoy aux bois en amont de Duii, dépendait des Rèmes (3). Ainsi la toponymie de notre région contiendrait une couebe germanique antérieure à César, si l'on en croyait le système de M. Jullian, qui ne l'ait ici que rajeunir un peu l'ancienne interprétation des Commentaires. En adoptant ce système, nous pourrions mettre en présence à une époque reculée le diinb gaulois et le ham germain. Néanmoins nous nous refuserons le bénéfice de cet argument; nous ne parvenons pas à voir d'autres Germains dans la Belgique préromaine que les Aduatiques ; nous ne pouvons donc faire remonter la germanisation, toute relative d'ailleurs, de nos Ardennes qu'à l'époque de la décadence de la domination romaine dans le Nord de la Gaule, et, greffés ou non sur des formes celtiques antérieures, les premiers noms en ham de notre pays appartiennent à cette époque.
Ces conclusions peuvent servir aussi pour les ham des lies britanniques. Quant à la date, comme ils ne se rencontrent que dans les régions germanisées, on peut affirmer qu'ils sont tous le résultat de la conquête anglo-saxonne et de la conquête normande. Mais à quoi bon invoquer ici ces noms en -ham, que tous les toporrymistes donnent comme issus de -hfim = -heim't A notre avis, il suffit d'étudier les cartes et les indications topographiques d'un Baedeker pour s'apercevoir que, là aussi, il y a deux sortes de -ham, comme sur la côte française. Nous sommes mal outillés pour en faire le départ exact, mais on peut raisonner sur l'ensemble.
(l) Histoire de la Gaule, t. II, p. 9 et $65, 4*4-
(*) Ibid., t. II. p. 10.
( :; Ibid., t. II. ]>. 483, note 9.
,Ie dis qu'on trouve en Angleterre Ham ou The Ham sans déterminatif, phénomène qui n'existe pas pour heim; qu'on le brouve employé identiquement de la même façon que le celtique cam, camb, amibe ou combe en Cornouaille, en Galles, en Irlande et en
Ecosse, de la même façon que le ham ou inham néerlandais et allemand; que ham ou des composés de hum y désignent des boucles de rivière, des promontoires arrondis, des anses de rivage. Sans doute ces accidents du sol ne sont pas interdits aux heim, mais nous avons remarqué aussi que les plaines et le plat pays, très séduisants pour des cultivateurs, contiennent bien moins de noms en -ham (pie les régions tourmentées des rivières et des côtes. Admettons qu'il ne faille asseoir l'étymologie de chaque nom particulier que sur des titres fournis par les cartulaires locaux; mais, quant a l'ensemble, nous croyons apporter assez d'arguments pour faire réviser le jugement porté jusqu'ici sur l'origine uniforme des hum anglais (').
4. Le suffixe -ir à l'infinitif de la première conjugaison en g-aumais (2).
La majeure partie des verbes gaumais issus de -are précédé d'un yod a l'infinitif en z'bref, au lien d'aboutir à yé (transcrit iev), comme dans le pays messin au sud, ou comme dans les Ardennes luxembourgeoises au nord. Mais nous avons trouvé un nombre assez respectable de verbes en y-are qui ont en gaumais l'infinitif en -ir et présentent en outre certaines particularités connexes de conjugaison. C'est là, que je sache, un fait qui n'a pas été signalé jusqu'ici. Le wallon, pris en général, possède un seul de ces verbes, tchîr, cacare, mais il a passé inaperçu. La Wallonie prussienne a de plus crir, crier. Le gaumais en a une centaine. Quels verbes en y-are sont en -ir, et pourquoi? voilà ce qu'il faudrait déterminer.
Alignons quelques infinitifs de verbes en ir avec leurs correspondants wallons ou lorrains :
(') Le lexique des noms en -han et en -ham paraîtra prochainement dans le Bulletin de la Société veroiéioise d'archéologie cl d'histoire, t. XI. 2e partie.
(2) Remaniement du S, 90 de mon étude sur la Phonétique du gaumais et dn wallon comparés, p. Gi-65.
Lorrain. "Wallon.
Messin Gaumais Ardeunais Nord-Wallon
encramié acrèmîr ècramié ècramî
— s'aheûkîr s'aheûkié
engrahié ègrâjir — —
ècafîr scafié —
[guètî (Verviers) cokie gatir quelle ,„ . ..
" n /<•«// (Liège)
natié nètir nètié nètî
s' rafir .s' rafiyé .s' rafiyî
\ rasèrsé (Neufchâteau) l rasèrsî (Liège) rasersir v v fe
/ rasèrsié (Laroche) ( rasièrsi (Maluaedy)
roublîr roûvié roûvî
On ne distingue qu'une chose à première vue, c'est que les verbes gaumais en -îr correspondent à des verbes liégeois, ardennais, messins soumis à la loi de Bartsch-Mussafia. Mais tous les verbes en y-are ne l'ont pas l'infinitif en -îr. Au liégeois d'ployî, ardennais d'ployé correspond en gaumais dèplouyî', à tchèrfyî, tchèrdjé correspond le g. tchèrfyi. Qu'est-ce donc qui distingue par exemple le g. nètir de aneûti, ou nachir de abat-hit
Si on examine le reste de la conjugaison, on trouvera (pie les verbes en -//• ont au participe passé -î pour le masculin, -iye pour le féminin : gatî, gatîye. Au contraire abachi fait au participe passé abachi, abnehiye. Voilà une première différence. 11 y en a d'autres à l'indicatif présent, qui deviendront sensibles si nous comparons diverses sortes de verbes en -are.