Analyse
Pour construire un tel article, il faut passer en revue tous les cas difficiles, c'est-à-dire tous ceux où les dictionnaires enregistrent pour;* un autre sens que celui de tendance vers. Chaque lois, il y aura lieu de donner une solution aux questions reconnues capitales : quels sont les rapports? comment les définir? quelle valeur assigner a la préposition? quelle place donner dans un ensemble à ce cas particulier, et sous quelle formule?
Il est tout naturel de commencer cet examen par l'étude du terme qui suit la préposition à, on peut dire du régime de ci. Le mot est impropre, puisque les prépositions sont d'anciens adverbes qui ne régissent rien, mais nous pouvons entendre par régime la dépendance qui s'esl établie peu a peu.
Le régime forme avec la préposition à un complément On se servira du mot régime pour désigner le second terme seul, sans la préposition; le mot complément désignera donc l'ensemble de la préposition et de son régime. Qu'on me pardonne d'insister sur ces minuties : on a tant erré pour avoir attribue a l'un ce qui appartient à l'autre qu'on ne saurait trop préciser.
On ne peut d'ailleurs taire cet examen du second terme que suides exemples qui n'impliquent aucune difficulté de la part du premier terme. Mais il va de soi (pie le rapporl peut être obscur d'autre part. Dés lors ce cas doit être réservé pour un examen postérieur.
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a) Étude du second ferme.
Il \ a des cas tellemenl simples qu'il u'y a pas besoin de les ctnilier. Ce son! ceux où le complément ne dépend d'aucun terme exprimé, où le régime est un nom de lieu, de personne ou d'autre objel occupant une place dans un lieu : à lu Bastille!, à moi!, au voleur!, nu feu!, à l'eau!, aux armes!, aux voiles!, à lu potence!, n In lanterne !. On sent moins l'idée de direction dans les noms d'enseignes; nu cygne blanc, nu lion d'or; mais rappelez-vous (pie l'enseigne est une invitation à venir, à entrer.
L'objel peut être une action : au travail!, ù l'ouvrage!, à l'assaut!, n l'abordage!, nu secours!, nu revoir!, jusqu'à la mort. Quoique le régime soit un substantif, c'est bien une action qui est réclamée du sujet, mais cette action est conçue et présentée comme une substance, un objet localisé. Ainsi le seul infinitif de cette liste, revoir, est substantifié par l'article. 11 faut résister au désir de voir dans ces expressions, comme le Dictionnaire général, des compléments do but. Aller n l'ouvrage se rapproche plus de aller nu chantier, n l'ouvroir (pie de aller pour travailler. Si on nous avertit que le titre tendance vers un but du Dict.gén. réserve l'idée de tendance à la préposition et l'idée de but au régime seul, nous demanderons alors pourquoi ces actions sont conçues comme des buts plutôt tpie comme des objets localisés dans l'espace ou le temps. L'idée de but implique terme, limite, lieu à atteindre, plutôt que action. Enfin je vais au travail répond à la question où allez-vous ?, non à la question pourquoi, dans (juel but partezvous '!.
L'objet peut être un temps, moment ou espace de temps : à demain, à jamais, à la semaine prochaine. Cependant alors, aujourd'hui, qui contiennent à, ne répondent pas à la question à quand, c'est-à-dire vers quel temps, mais à la question tjuand : ils réclament une explication à part.
Supposons maintenant (pie le complément soit lié à un mot signifianl lendance vers, ou impliquant ce sens dans sa signification. Oe mot sera un verbe comme aller, venir, conduire, mener, mettre, tendre, arriver, descendre, monter, tirer, attirer et les verbes composés avec nd ; ou un substantif verbal de même nature, comme conduite, arrivée, mise, montée, descente, tendance; ou un adverbe «le mouvement. Si n In Bastille se comprend de soi-même, l'expression se comprendra encore et de même dans courons ù In Bastille, parce que courons implique le mouvement, et un motive-
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ment dirigé vers le but qu'indique le complément. Il n'en est pas de même dans aller à cheval, qui ne signifie pas du tout aller vers le cheval et dont il faudra examiner tantôt le rapport entre les deux termes. Mais, pour le moment, restons dans le eas de aller a Paris, courir au secours, conduire à bonne fin, où verbe et préposition indiquent une seule et même tendance; on peut dès lors reporter toute son attention sur le second terme seul. Voici deux ou trois cas intéressants.
Pourquoi met Ire les bœufs à la charrue se trouve-t-il dans le Dict. gén. sous le titre générique destination de choses et le titre spécifique adjonction'! (§ IV, 2). Mettre les bœufs à la charrue, se mettre a la charrue, mettre la main à la charrue, c'est identiquement le même cas que celui de .se mettre à la fenêtre (,^ 1,2); c'est toujours mettre (mittere) marquant le mouvement vers et le lieu ou objet auquel aboutit ce mouvement. Charrue n'est pas en rapport avec bœufs, c'est bœufs qui est complément de mettre a la charrue. Il est doue bien inutile de voir là un rapport d'adjonction d'un objet à un autre. Dégagé de ces complications nuisibles, mettre a la charrue s'expliquera comme mettre à table, et il n'est pas nécessaire de créer les rubriques spéciales destination de personnes et de choses et adjonction.
Dans renvoyer au lendemain, au dixième joui-, aux calendes, le temps est assimile a l'espace par une métaphore datant des premiers essais du langage. Lendemain désigne l'espace de temps vers lequel on l'ait virer une action. La préposition à marque doncla progression d'une action vers un autre temps, vers une durée, une limite ou un point du temps. Entre renvoyer au coin de la rue et renvoyer au matin du jour suivant, il n'y a de différence que dans la métaphore, et le temps viendra prendre sa place non loin du lieu, de la personne, de Vobjet, de V action qu'indique le second terme.
Le but est le terme qu'on se propose d'atteindre. Dans ils allaient à la servitude, est-ce qu'il y aura but quand le sujet se proposait d'aller lui-même se rendre esclave, et seulement direction vers un état quand cet aboutissement de l'acte était imprévu? de même, d'après le Dict. gén., marcher à la ruine indiquerait le but vers lequel on se propose de marcher? Et il y a but dans compter jusqu'à cent francs'! dans aller d'une chose à Vautre'! dans tirer à sa fin ? Évidemment le Dict. gén. a pris but dans le sens de aboutissement, terme, état indiquant la fin ou limite d'une action. 11 reste que la langue ne distingue pas entre le but et le
terme, ai entre le benne el le lieu. Il sera plus prudent de ne voir en ces expressions que le passage à un état, à un objet, à un lieu. Tendre à la perfection, viser aux honneurs, réduire à la misère, u retendre à In première place, toucher uses revenus, aller jusqu'à la fureur, réduire à rien, compter jusqu'à cent, ue me paraissent pas différer essentiellement de aller à la ville. Il s'agil toujours d'un état, d'une qualité, d'une quantité considérés comme objets i erets auxquels aboutit l'action.
b) Étude du premier terme.
Qu'est-ce qui t'ait que aller à cheval ne s'explique pas de même que monter achevait Serait-ce que à cheval a vraiment deux sens divers? Nullement, mais dans monter à cheval, monter indique un mouvement dont le cheval est l'aboutissement. Il n'en est pas de même ici de aller. L'expression ne signifie pus uller vers le cheval, comme il arriverait dans aller au cheval. Aller est indépendant du complément ou plutôt n'est lié à lui que par un rapport très indirect. Entre aller et à cheval il y a un intermédiaire qui esl le vrai premier ternie. Le sens est : étant monté à cheval, aller en usant de ce mode de locomotion. Le langage n'exprime pas tout cela : il joint hardiment ù cheval et uller.
Ainsi on voit combien les verbes de mouvement peuvent induire en erreur. Souvent ils marquent un mouvement sans (pie ce mouvement soit une tendance vers Pobjet-régime. Écrire implique un mouvement de la main pour tracer des caractères, il ne contient pas l'idée de direction. Pourtant dans écrire à son ami, à son ami indique bien à qui va la lettre. C'est parce (pic écrire est capable de se prêter facilement au sens de direction. Parfois on peut hésiter sur le point de savoir si certains verbes marquent la direction ou non. Parlera, enseigna- à, marcher à, commencer à, sont des expressions si naturelles qu'on est enclin à prêter par anticipation au verbe l'idée de tendance qui est dans/*. D'autres l'ois la discordance est sans remède : ou il faut inventer pour le complément un tout nouveau sens, ou il faut admettre que le premier terme n'est pas le vrai, qu'il est en rapport très indirect avec la préposition et son régime, et qu'il s'agit de retrouver le premier terme véritable.
\uipiel de ces deux cas l'aut-il assigner dire, écrire, s'adresser u qqn.1 Dans les deux premiers exemples, les verbes n'impliquent pas l'idée de tendance vers, mais ils ne la contrarient pas non plus; dans le dernier, s'adresser (se ad -d i r ee t i are) exprime
cette idée de tendance et n'exprime rien qu'elle. Le mouvement est donc marqué d'une façon manifeste. Cela n'empêche pas le Dict. gén. de renvoyer ces exemples au $ IV, I, sous le titre générique destination de personnes et de choses et le titre spécifique ■attribution. Attribuer, c'est assigner ou rapporter quelque chose à quelqu'un. L'analyse des auteurs est donc exacte, niais la différence entre le lieu et la personne est grossie au détriment de la ressemblance. Pour une nuance d'idée que la phrase n'exprime pas, écrire à Paris et écrire au libraire seront placés très loin l'un de l'autre. De même .se rendre à Paris et rendre grâce à Dieu. On assigne au groupe E,2 rire a la barbe de tj(jn., lui dire à son nez, a s;t barbe, mais rire a (j(]U., dire <•/ qqn. passent au groupe IV, i. Est-ce que, par hasard, les auteurs n'ont pas supposé le problème résolu et rangé sous la rubrique attribution tout ce qui pouvait être assigné au datif latin? Le datif latin ne peut cependant servir de critérium : scribere âd amicum et scribere amico ne sont q 1e grossièrement synonymes.
Venons-en a des cas où le premier ternie n'a pas en réalité son expression dans la phrase.
Dans les locutions de nous à moi, de nation à nation, d'homme à homme, de Turc a More, coq-à-l'âne, de six a neuf, du matin au soir, du jour au lendemain, le premier substantif exprimé n'est pas le premier ternie. Dans le vers de Verlaine : De vous a moi, quelle est la route'/, le complément à moi dépend, non de nous, mais de route : quel est le chemin partant de nous et allant vers moi? Au reste, le premier terme, verbe ou substantif verbal de direction, fût-il tout à fait sous-entendu, l'idée de mouvement est assez visible, puisqu'on exprime le point de départ et le point d'arrivée, l'objet de départ et l'objet d'arrivée.
Dans goutte à goutte, le premier ternie n'est pas goutte, il est inexprimé. On indique un mouvement d'un objet semblable à ou uers un objet semblable: une goutte nouvelle va s'adjoindre à la précédente. C'est le cas de brin à brin, sou à sou, pas a pas, mot à mot, petit à petit, peu à peu.
Dans bec à bec il va encore deux objets identiques, représentés l'un allant uers l'autre: mais, comme ce mouvement est réciproque, il semble qu'il y ait simple proximité au lieu du rappro chement réciproque. C'est pourquoi le Dict. gén. range côte à cote, nis-a-nis, nez à nez, tète à tête, face a face, dos à dos sous le titre proximité.
Quelle différence 3r a-t il entre homme à homme et d'homme à
homme'! Dans le premier exemple, il s'agit d'un objet mobile qui tend vers un autre: dans le second, il s'agil d'un objet immobile d'où part le mouvement. Ainsi de petit à petit et pet il à petit, de mot ;i mol et mot u mot sont bien, il est- vrai, grossièrement synonymes, mais n'ont pas la même origine, et il n'est pas nécessaire de supposer dans la seconde expression, comme l'ait le Dict. g-én., une ellipse de la préposition de.
Deux à quatre, deux à <1eux et en abrégé deux à.., employés pour désigner les points respectifs des joueurs, doivent s'into. prêter par deux s'opposant à quatre, venant en face de quatre. L'idée de mouvement est la même que dans bec à bec.
Dans marcher deux à deux, il ne sera pas difficile à un lexicographe peu tegardant de découvrir un complément de manière. Mais ce n'est pas deux à deux qu'il faut évaluer, c'est la préposition à. Or l'analyse donne : deux allant vers deux, c'est-à-dire deux seconds allant vers deux premiers, deux troisièmes vers deux seconds et ainsi de suite. Le complément semble marquer le moyen dans les expressions du type travailler à l'aiguille, mais cette apparence est due à une ellipse. Regarder qqch. à la lumière, c'est le regarder en allant ou étant allé vers la lumière. Dessiner à i;i plume, c'est dessiner en recourant ù la plume. Mais parce que à lu plume n'est pas complément naturel de dessiner, le sens paraîl changer quand on l'envisage dans cette nouvelle liaison. On peut en dire autant de au pistolet, à grands pas, à regret, à la Inde, à Vétourdie, à grand' peine, etc., qui, apparaissant en gros comme compléments de moyen, nous donnent cependant une préposition qui marque le mouvement. Donner à la préposition le sens du moyen, c'est attribuer à la partie les qualités du tout.
Faut il désespérer de retrouver dans char-à-bancs le sens primitif de la direction? Mozin (n° 9) dit que à en cet emploi « marque la forme ». Le Dict. gén., plus judicieusement, analyse ainsi : « réunion d'une chose avec une autre qui concourt à un effet déterminé >> (V, 2). Cette analyse conviendrait pourtant mieux à l'allemand mit. Le fiançais n'exprime pas la réunion ni l'accompagnement dans les locutions de ce genre. Il y voit, comme dans le cas de pécher à la ligne {Dict. gén., V, 1), un recours à quelque chose, soit donc pécher en RECOURANT À la ligne, char recourant À des bancs. Et l'expression recourir doit être prise dans son sens propre : c'est, pour aider, pour compléter le matériel ou l'équipement, courir ù des bancs. Que ces bancs soient mis dans le char, ;:'est bien ce que l'esprit devine, mais c'est ce que le lan-
gage n'exprime pas. De même un homme à projets court de projet en projet, n'en réalise guère; mais, si cette opinion pessimiste se cache dans le commentaire, elle n'est pas dans le texte.
Ainsi, le trait commun aux derniers cas examines, c'est qu'il n'existe point de rapport direct entre le complément et le terme qui précède;. 11 faut suppléer quelque intermédiaire : en retournât à, en regardant à, en ayant égard à, tontes expressions qui impliquent l'idée de direction. < >n pourrait dire que la préposition à, sans autre adjuvant. >'est imprégnée du sens de ces locutions et les remplace. Elle a un sens prégnant, comme disaient les anciens grammairiens. Cette considération nous rapproche de l'analyse • lu Dictionnaire général, sauf (pic sa formule plus abstraite ne laisse plus rien saisir du mode d'imprégnation. Il serait plus clair a tous égards de rappeler le terme omis qui justifie et qui explique l'emploi d'une préposition de mouvement. Dans un livre plus élémentaire, où l'on ne vomirait pas introduire la notion de premier et de second ternie, il suffirait d'expliquer à par les formules allant a, étant allé a, s'adaptant à, recourant a, ayant égard à, etc.
c) Les deux termes obscurs.
11 n'y a point de premier terme dans grenier a foin, pot à eau, moulin à blé, terre a froment. On se doute assez que ce n'est pas le grenier qui va vers le foin, ni le moulin vers le blé. Le premier terme réel est adapté, destiné, tendant, visant. Le complément n'est guère explicite non plus : on sait que le latin y ajouterait un bon participe en -dus qui indiquerait le but.
la; Dictionnaire général réunit, à la fin du groupe III, 2, cuiller a potage et salle a manger. Le premier exemple a pour régime un nom d'objet, le second un nom d'action. Le complément, qui est un complément de but, est exprimé en raison de la tendance vers cet objet, vers cette action. De part et d'autre, le premier terme est absent, mais le second aussi est incomplètement exprimé !Si c'est l'objet cpii est exprimé, remarquez que cet objet fait ou subit une action, laquelle reste absente de la phrase, mais non de la pensée. Si c'est l'action qui est exprimée, c'est le substantif sujet de cette action qui est absent. En ce cas, l'infinitif, dans sa brièveté, enveloppe des choses assez distinctes : la tendance à faire l'action, la tendance à la subir. Dans fille a marier, conseil a suivre, maille à partir, les verbes, marier, suivre, partir ont, sans crier gare, un sujet qui n'est pas fille, conseil, maille. Au contraire, dans un arbre à donner beaucoup d'ombre, une entreprise à vous
ruiner, un homme à voler sans scrupule, une bonne à tout faire, c'est l'arbre qui tend à donner, c'est L'entreprise qui est propre à miner, etc. : il n'y a point de nouveau sujet à sous-entendre. Le langage laisse ces deux cas confondus.
Laisserons-nous de même dans ce § III, 2 subsister côte à côte des choses aussi disparates que fille à marier et noire à faire peur'! Les deux exemples n'ont de commun que la ressemblance tout extérieure de l'infinitif. Dans noire à faire peur il s'agit d'exprimer le degré d'une qualité. Ce degré n'est pas énoncé par les moyens ordinaires de gradation, mais par une conséquence. Le second terme est donc indiqué indirectement, le degré étant mesuré par la conséquence qu'il entraîne. Le sens est noire à un degré tel qu'elle fait peur ou ferait peur. Dans fille à marier, il n'y a point de qualité, mais une personne ; donc point de degré ni de conséquence : c'est à marier qui exprime, indirectement il est vrai, la qualité.
Il faut encore distinguer ici, au point de vue du sujet de l'infinitif, belle à ravir et belle à croquer. La personne dont on vante la beauté est le sujet de ravir, mais elle est le complément direct de croquer, qui a un sujet nouveau inexprimé. Ainsi la différence que l'esprit croit percevoir, et dont il s'inquiète, ne vient pas de la préposition
Pourquoi, en dépit de la ressemblance extérieure chère à Littré, pourquoi consul à vie ne peut-il se comprendre comme cuiller à café ? Le consulat est une fonction, une suite d'actes si vous voulez ; la vie est ici conçue comme une durée. L'action suit cette durée et avance concurremment. L'idée d'action parallèle à un espace de temps a obscurci l'autre, l'idée plus simple d'adaptation d'une chose à une autre chose.
Aller à son gré signifie, en gros, aller selon son gré. Le Die tionnaire général voit dans à la destination de but et, particulièrement, la conformation en vue d'un but, V adaptât ion. Que faut-il en penser? Puisque l'expression ne signifie point: marcher \ ers son but, le complément doit être dégagé de ce verbe aller, qui n'est point en réalité le premier terme. On verra mieux que le premier terme est autre si on choisit un verbe indiquant une activité qui ne soit pas la marche : 1/ fit l'ouvrage à son gré. Quel esl le premier terme inexprimé? Mais d'abord que signifie le complément ? gré a le sens de volonté, désir, idée, plan, ("est un être subjectif, mais le langage, serviteur de l'imagination, ne fait point de différence entre les êtres subjectifs et les objets extérieurs. Il
dit a mon gré comme il «lit au gré des uents, et il est capable de concevoir une tendance vers un plan, une idée, un désir, une volonté, un gré extériorisé. Le sujet agissant agit en se conformant, en s' adaptant à ce plan, en langage pins primitif il tend vers ce plan. L'idée de conformité, d'adaptation est donc justement le premier ternie inexprimé. Comme ce premier terme marque la manière d'agir, il semble dès lors, en son absence, que le complément exprimé signifie la manière.
D'ailleurs, dans les phrases de ce type, le second terme aussi est souvent de nature a dérouter l'analyse. Celui-ci peut présenter par son contenu la pins grande variété. 11 peut être un objet concret: partir an signal donné ; un objet mouvant : aller à la dérive, a la remorque : un phénomène interne : à son gré, a sa fantaisie, a sa guise. Dans tons les cas, le sujet agissant agit en se reportant à cet objet, et il faut comprendre qu'il s'y reporte aussi continûment et aussi fréquemment qu'il est nécessaire : continûment dans aller à la dérive, an fil de l'eau, au gré des vents, fréquemment dans : toutes les affaires marchent à ses désirs. L'action évolue et se modifie donc selon cet objet, qui est un principe d'action et- non un but : mais cette multiplicité de l'action, ses reprises, ses retours à l'objet ne sont pas indiqués dans l'expression, c'est l'esprit qui les déduit de ha qualité des termes en présence. Avancer à l'ordre me fait comprendre un seul ordre et une seule action d'avancer. // avance aux ordres du chef me suggère soit un nombre fixe de marches adaptées à un nombre égal d'ordres, soit une marche unique, mais variable, se modelant aux variations du commandement et les suivant, s'y reportant sans cesse, tendant vers l'objet, et, si l'objet est mouvant, revenant chaque fois à lui. Qu'est-ce qui, dans toutes ces expressions accumulées à dessein, n'exprime pas la tendance vers ?
Même obscurité des deux termes dans les locutions du type à ces mots, qui paraissent être des compléments de temps, marquant la simultanéité ou quasi-simultanéité. Aussi l'allemand traduit-il par bei ou nacli die s en Worten. Mais ni le latin, qui dit ad, ni le français, qui a continue à le dire, n'ont perçu les choses sous cette forme de la simultanéité plate et coite ; ils y ont vu le mouvement, la direction. Direction de quoi, se dirigeant vers quoi ? C'est la chose difficile à se figurer, aujourd'hui que toute la matérialité et la poésie du langage s'effacent. Dans à ces mots, il s'écria il y a deux actions : celle de parler, du premier personnage ; celle de s'écrier, du second. 11 y a donc deux moments. Quant au sens,
on veut Faire entendre < i u<* ces deux moments coïncident, à peu M;iis, quant à l'expression, l'imagination a vu et signifié un temps se rapprochant d'un autre temps. Au risque d'énoncer lourdement les deux termes que le langage a seulement indiqués par mots et s'écria, je développerais la phrase ainsi: il s'écria dans un temps approchant du temps de ces mots. Laissons de côté le point de savoir si la coïncidence est complète ou seulement approximative, et s'il n'y a point plutôt subséquence et même parfois causalité. Ce sont des nuances que la préposition celles ne marque point, que l'esprit seul sait faire entendre, sans les exprimer. Dans cette admirable chimie du langage, comme dans toute vraie création, le plus sort du moins à chaque instant. Seulement l'analyse fera bien de rendre à chacun ce qui lui est dû.