‹ Notes de routeChapitre 12 sur 36 · LES MARABOUTS · texte numérisé non relu

LES MARABOUTS

Longtemps Sidi AbdelkaderMohammed exhorta les ksouriens à agir avec équité, à partager fraternellement l'eau que le Dispensateur de tous les biens leur donnait en abondance. Longtemps il leur parla, et sa parole avait la douceur et le parfum ambré du miel sauvage. Mais les impies sont sourds et l'œil des entêtés ne s'ouvre pas même au soleil éblouissant. Le sang coulait toujours, et les mains fratricides prenaient plus souvent le sabre que la pioche. Un jour, après un grand carnage entre les Hammamine, le saint homme de Dieu se lassa. Il arriva à la limite de la colère, et maudit les impies en ces termes : « Soyez maudits, ksour de Figuig, qui renfermez l'impiété, qui abritez la discorde et la cruauté I Soyez maudits, vous et votre terre, et jusqu'aux pierres de vos montagnes » ! Alors trois pierres maraboutes se détachèrent du sol et furent emportées par la malédiction du saint. L'une d'elles se réfugia dans la koubba de Sidi Slimane, où on la voit encore. La seconde est restée sur le chemin des croyants, pour les instruire et les exhortera là mansuétude. C'est celle près de laquelle nos an^ cêtres — Dieu leur accorde sa miséricorde ! — ont bàli cette maison, qui est très vieille. La troisième pierre... . :

— Si Ben Aïssa, combien d'années a-t-elle, ta demeure ?

Ben Aïssa esquisse un geste vague :

— Dieu seul le sait, car lui seul compte les années toujours semblables qui s'écoulent sur les créatures et les choses qui passent.

Depuis un instant, Taïeb est très occupé à préparer du kif, sur le fond d'un plat à couscouss en bois d'Ouezzan ; il coupe menu les branches et les feuilles de chanvre indien avec son long couteau marocain ; puis il frotte les morceaux entre ses deux mains, les réduit en poussière et les mélange avec du tabac maure pulvérisé.

Une très petite pipe en fer, sur un long tuyau en roseau, circule de l'un à l'autre.

Peu à peu tout se tait. Un lourd silence, où il n'y a rien des rêves erotiques qu'on attribue en Europe aux fumeurs de kif, pèse sur la vieille maison croulante, sur la salle emplie d'ombre et de fumée bleue. L'heure est tardive. Le petit cierge coule et s'éteint. Nous nous endormons en une douce quiétude, en un rêve vague qui flotte dans les limbes.

0 volupté des logis de hasard où, insouciant, seul, ignoré de tous, on s'hallucine ! Ombre amie des ports provisoires, des haltes longues sur la route ensoleillée du vagabond libre I Douceur infinie des rêves quintessenciés, dans les abîmes de silence, aux pays d'Islam I

Mériéma

Un ciel bas, opaque, incandescent, un terne soleil sans rayons, qui brûle pourtant. Sur la poussière qui couvre tout, sur les façades blanches ou grises des maisons, une réverbération morne, aveuglante, qui semble émaner d'un brasier intérieur. Aux crêtes anguleuses des collines arides, des flammes sombres couvent, et des fumées rousses s'amassent derrière les monts de Figuig.

Rien ne brille, rien ne vit, dans tout ce flamboiement. Parfois seulement une haleine de sécheresse vient, on ne sait de quelle fournaise lointaine, pour soulever de petits tourbillons de poussière qui fuient, rapides, vers l'Est, et se dissipent dans la vallée.

A la. gare, entre les wagons noirs et les palissades éventrées, des gens attendent le train, Européens accablés, Arabes aux gestes las.

Des chevaux et des mulets, résignés, tendent leur col vers la terre, la tête pendante, les narines en sang.

Et sur tout cela un indicible silence, qu'on sent, et qui pèse. Ce n'est ni du repos, ni de la

volupté, ce silence : c'est de l'alanguissement morbide allant jusqu'à l'r.ngoisse.

Ce fut là l'une de mes premières impressions deBeni-Ounif(l).

... Pas de guide, nulle vision étrangère s interposant entre mes sens et les choses, nulle explication oiseuse, tandis que j errais, toute seule, dans ce coin de pays nouveau pour moi.

A la sortie du village, vers la gare, un pan de mur élevé d'un gris ardenj: de métal en fusion. Plus loin, au delà des rails bleus finissant dans une tranchée rouge, rien, la plaine semée de pierres noires, encore de la poussière, une nudité brûlante, infinie. Tout au pied du mur, un mince filet d'ombre fauve, transparente, sans fraîcheur.

Là, je vis Mériéma, accroupie devant un petit tas de vieille ferraille et de débris de toutes sortes.

Un corps nu, déjeté, déchu, des seins vides, pendants, une chair noire, affaissée, souillée d'ordures et de terre. Une tête crépue et rase de garçon, une face maigre, ridée, une bouche large et épaisse s'ouvrant sur de fortes dents jaunes, et des yeux à fleur de tête, de pauvres yeux de bête malade : un masque tristement simiesque de souffrance, de crainte et d'égarement.

(1) Variante des notes :

Ce fut là ma première impression de Beni-Ounif, un midi de siroco, au commencement d'octobre.

MÉRIÉMA 77

Elle dodelinait étrangement de la tête, en fouillant de ses longs doigts osseux son tas de chiffons et de balayures.

Et elle parlait sans s'arrêter, à la cantonade, en un incompréhensible idiome aux consonances barbares, que je sus plus tard être le kouri, vague langue nègre saharienne ou soudanaise

Je lui parlai arabe. Son murmure continua, montant en une sorte de lamentation irritée

Je lui tendis la main. Elle m'étira alors successivement les phalanges des doigts, sans cesser son verbiage. Des grimaces de cauchemar convulsaient son visage.

Un Plguiguien qui la regardait me dit ;

— Tu sais, cette femme n'est pas d'ici. Elle était esclave chez des musulmans, à Méchéria ; elle était mariée ; elle avait un fils qui s'appelait Mahmoud. Vois ce que c'est que la destinée : cette Mériéma était pieuse, tranquille, sensée. Elle jouissait parmi les femmes d'une réputation de vertu. Puis, un jour. Dieu lui retira son fils. Alors elle devint folle et s'enfuit, seule et nue. Elle cessa de parler arabe, reprenant la langue de ses ancêtres, venus de très loin, bien au delà du Touat. Elle a parcouru comme cela les routes et les villages, vivant de la charité des croyants. Plusieurs fois, on l'a menée au ksar d'Oudarhir, à Figuig, où des musulmans pieux avaient soin d'elle. Mais elle revient toujours à Beni-Ounif.

Elle gîte sous des tas de planches. Pourtant, là, les enfants la persécutent et se moquent d'elle. Les soirs de dimanche, quand les légionnaires et les tirailleurs sont saouls, ils oublient qu'elle est une pauvre innocente et ils la violent, malgré ses plaintes et ses cris... L'homme ivre est semblable à la bête sauvage... Dieu nous préserve d'un sort misérable tel que celui de cette créature !

... Un matin de lumière. Le siroco s'est apaisé dans la plaine où, pendant des jours pesants, il a semé des cendres rousses.

A l'aube, un vent léger, venu du Nord, a secoué la poussière des dattiers qui reverdissent dans la vallée, autour du ksar d'ocre.

En des transparences vertes, le jour se lève. Les tirailleurs passent, s'en allant vers le lit de l'oued où quelques palmiers et des lauriers-roses poussent dans des filons de toub sanguine.

En tenue de toile blanche, avec leurs cuivres où le soleil levant allume des étincelles d'or et l'attirail plus sévère de la nouba arabe, les musiciens vont s'exercer, éveiller jusqu'à neuf heures les échos de la vallée morte de notes éclatantes de clairons, de notes plaintives et nasillardes de rhaïta, de martèlements sourds de tambours.

Ils traversent le village, et la gloire de l'heure matinale met un sourire sur leurs visages bruns

MÉRIÉMA 79

aux dents blanches, une caresse sur leurs cous musclés et nus.

D'un geste sec, mécanique, tous les bras lèvent ensemble les cuivres, et une musique alerte, d'une gaieté insouciante, éclate.

Tout à coup, surgissant d'un trou d'ombre, comme un pantin noir, Mériéma paraît. On l'a affublée d'une gandoura en loques et d'un vieux chapeau de femme, en paille, aux rubans bleus passés.

Précédant la troupe des tirailleurs qui rient, elle danse, elle saute, avec de petits cris de singe énervé. Peu à peuj accélérant ses mouvements, avec des déhanchements frénétiques, elle lacère sa gandoura et continue à danser, nue, avec seulement son chapeau, retenu par une ficelle.

Jusqu'aux carrières de toub, Mériéma accompagne la musique des tirailleurs qui s'en viennent dans la joie du matin sans nuages.

... Un jour de calme sur le désert silencieux, sur le village. Une légère buée blanche embrume le ciel que traversent des vols rapides d'oiseaux migrateurs. Dans le lit de l'oued, parmi les dalles noires, sous les frondaisons aiguës des dattiers bleus, Mériéma est assise.

^ Avec des oripeaux multicolores ramassés dans les rues, elle a orné les buissons, comme pour quelque cérémonie étrange d'un culte fétichiste.

En cadence, ses longs bras maigres et noueux élevés au-dessus de sa tête, elle frappe sur un vieux bidon en guise de tambourin.

Elle chante, sur un air monotone, d'une voix aigre de fausset, une inintelligible mélopée.

Une fumée acre monte en spirales grises d'un petit brasier de crottes de chameau que la folle a allumé devant les arbres.

Pourtant, la terre répand une fade odeur de charnier, des ossements y traînent, une grande mare de sang s'irise, putréfiée... ce lieu sert d'abattoir.

Mais Mériéma ne voit pas la tuerie lamentable, les porcs immondes qui viennent retourner de leurs grouins avides les débris saignants, lécher le sang coagulé. Elle ne sent pas l'affreuse odeur de mort. Elle prie, elle psalmodie, elle pleure, retranchée à jamais de la communion des êtres, plongée dans la solitude lugubre de son âme obscurcie.

... J'ai rencontré Mériéma, pour la dernière fois, un soir de départ. Il était très tard; la lune décroissante se levait, blafarde, comme furtive, sur la plaine bleue. Et Mériéma dansait, toute nue et toute noire, seule sur une dune basse.

Lézards

Contre les murs effrités, que le temps a dorés et découpés en dentelures bizarres, le vent accumule peu à peu du satle.

Dans le bas où, sous terre, l'humidité dure, les ksouriens ont planté des dattiers aux frondaisons puissantes, jaillissant du sol et se courbant en arceaux.

C'est le commencement de l'automne, et des herbes menues poussent sous les palmiers. Dans l'ombre des vieux murs, l'air est d'une fraîcheur un peu salée. Au soleil encore chaud, des souffles de caresse passent.

Ce coin de la palmeraie d'Ounif est abandonné des fellah. Aucun bruit n'y parvient ; on y goûte un silence bienfaisant, quelque chose comme un acheminement lent vers la non-existence souhaitée.

Je suis couchée sur le sable depuis des instants ou depuis des heures, je ne sais plus. Le moindre mouvement troublerait l'harmonie de mes sensations ténues, fugitives.

Près de moi^ Loupiot, mon chien noir, un

étrange griffon né et baptisé dans une caserne, partage mon immobilité. Assis, il prend des poses de cariatide pour guetter de vagues formes mouvantes, quelque part, au loin.

Le soleil tourne, glisse, oblique, sur un pan de mur où l'eau des pluies a creusé de petits' sillons noirâtres.

Alors, sur la toub striée, des lézards viennent se délecter. Ils sont en face de moi, et, pendant longtemps, ils captivent mon attention.

Il y en a de tout petits, minces comme des aiguilles et d'un gris cendré, qui jouent à se poursuivre, rapides, flexibles, promenant très vite des cercles d'ombre légère sur la surface du mur.

D'autres, plus gros^ bleutés, s'aplatissent et soufflent, gonflant leur ventre rugueux. Les plus beaux s'épanouissent en teintes rares, comme de longues fleurs vénéneuses. Il y en a surtout de très gros^ d'un vert d'émeraude pur, le corps tout couvert de petites pustules dorées, semblables à des yeux de libellules. Sur leur tête plate, des lignes de pourpre tracent un dessin compliqué.

Ceux-ci sont tout à la volupté de la chaleur, étalés, paresseux, la queue molle et pendante. Ils s'immobilisent ainsi, assoupis, heureux, sans tomber pourtant. Parfois leur bouche s'ouvre, comme en un bâillement sensuel. Ils semblent pleins de dédain pour l'agitation puérile des pe-

Page 1