SUR LA ROUTE DE BOU-SAADA
Si Abou Bekr sait parfaitement qui je suis : il connaît mon histoire, et après avoir très attentivement examiné mon cas, il approuve mon genre de vie...
Cependant, je ne puis contenir ma joie à voir le ciel s'éclaircir et le paysage changer progr^sivement, à mesure que nous avançons vers le Sud... Le pays devient plus âpre et plus désert. Nous apercevons quelques rares hameaux en toub, perchés sur le flanc des collines arides. A michemin, sur le bord de l'oued M'sila, il y a un relai, et le bordj carré, avec sa grande porte cochère, bâti au-dessus de la rivière qui coule murmurante, entre un dédale de lauriers-roses et de roseaux, donne à cette halte de Medjez un faux air de caravansérail saharien.
Mon teint me fait prendre pour un Kabyle, et un des habitants de Medjez s'obstine à me parler dans cette langue, m'affir niant qu'il m'a vue à Tizi-Ouzou, où je ne suis jamais allée... Je le laisse dire, en attendant le départ, et quelques petits incidents de ce genre me font rire dans ma gaieté retrouvée.
Nous repartons, et nous essayons de dormir, moi juchée sur une caisse, et Si Abou Bekr roulé en boule au fond de la voiture... Sommeil vague, troublé à chaque instant, rêves informes, mélangés de bribes de réalité.
Enfin, avant l'aube, nous arrivons à M'sila.
Nous suivons, à pied, une longue allée de mûriers, et nous arrivons à une grande place sillonnée de petits ruisseaux où chantent les crapauds. Au fond, il y a des bâtisses en toub et, devant un grand café maure, des citadins dorment sur des nattes, fuyant la chaleur de leurs maisons.
Nous aussi, après avoir échangé des salam avec des gens que je ne connais pas et qui, dans mon demi-sommeil, me semblent des fantômes, nous nous étendons sur une natte propre.
... J'entends encore, comme de très loin, la voix impérieuse d'un homme qui est pourtant tout près, sur le seuil du café, et qui réveille les dormeurs : — « La prière vaut mieux que le sommeil ! » Des formes blanches se remuent, s'étirent, se lèvent. Des bidons en fer-blanc sonnent contre les margelles des fontaines. Puis tout sombre dans le néant d'un sommeil accablé...
. M'sila.
Midi. — Les murs en toub grisâtre coupent de leurs lignes droites, monotones, le ciel d'une pâleur incandescente.
Dans les ruelles pulvérulentes, près des murs lépreux, lézardés, sans âge, dans l'ombre courte et bleue, des hommes en burnous terreux dorment pêle-mêle avec les chèvres noires. Seules, les mouches pullulent sur les immondices desséchées, sur les visages en sueur, sur les loques fauves.
Tout dort et tout halète dans Técrasante chaleur. Dans son lit de pierres blanches, Toued coule avec un tout petit murmure clair et, au loin, les jardins de Boudjemline, d'un vert ardent, s'étalent voluptueusement.
Sur le pont en fer, le hideux pont gris, un vieux mendiant aveugle, accroupi, secoue lentement son bendir sonore et, dans l'immense sommeil alentour, ces coups sourds ponctuent la lamentation du vieux, pour qui il n'est plus d'heures : « Au nom de Sidi Abdelkader Djilani, maître de Bagdad et seigneur des hauts lieux, faites l'aumône, ô musulmans ! »
A rinfini, l'aveugle répète sa litanie que personne n'entend, à laquelle personne ne répond..
Dans un renfoncement de murailles frustes, sur une natte, deux hommes étendus semblent <îonférer mystérieusement...
Sans doute quelque grave question, la politique compliquée du Sud, ou même, il se pourrait, un complot... Mais non. Tout simplement Tun d'eux^ mince taleb à barbe noire, encapuchonné de blanc, explique à son compagnon l'origine du rêve.
« L'âme, dit-il, est ce qui anime le corps. Le créateur l'enlève parfois, soit momentanément, comme dans le sommeil, soit définitivement, comme dans la mort. L'âme est une substance lumineuse qui exhale des rayons dès qu'elle est délivrée des entraves de la chair. Alors, suivant que ces rayons tombent dans le monde visible, sur la terre, ou qu'ils se dirigent dans l'au-delà, le dormeur voit les villes, les pays, les arbres, les fleurs, les hommes, les prophètes et les armées qui peuplent la terre... Dans l'au-delà, il perçoit quelquefois des parcelles de l'inconnu d'après la mort... Puis les raj^ons s'éteignent et l'âme rentre dans son obscure prison charnelle... »
Et, dans l'accablement de M'Sila endormie, les deux sophistes continuent d'égrener tout doucement, avec leurs airs de mystère, leurs dogmes de jadis, au milieu de l'immuable décor de terre et de soleil...
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Après le coucher du soleil. — Dans une salle caduque en vieille toub usée, enfumée, sous les solives noires du toit, cinq troncs d'arbres à peine équarris à la hache, portant encore les ro^ bustes nervures des maigres arbres du sud, se groupent en une famille étrange. Une pauvre lampe fumeuse éclaire trois hommes encapuchonnés qui tapent des « benadir » craquelés et se balancent en cadence, en psalmodiant lentement les litanies du grand saint de Bagdad, Sidi Abdelkader... Et la lueur rouge de la lampe promène doucement leurs ombres déformées sur les murs bruts où courent parfois de petits scorpions jaunes furtifs ou des tarentes grises.
Tout autour, sur des nattes, les corps drapés s'entassent, se contournent en des poses indolentes ; des profils d'aigle se tendent vers les chanteurs; de longs yeux d'ombre noire ou d'or roux se fermenta demi...
Deux délicieuses petites filles bronzées, vêtuesd'éclatantes robes vertes, avec des agrafes d'argent et des foulards de soie rouge brodés d'or sur leurs cheveux noirs, écoutent, attentives, sérieuses, debout au milieu du café maure, Tebberr et Oum-Henni, Poudre-d'Or et Mère-dela-Paix, les deux petites du cafetier.
... Dans une ruelle ombreuse, une porte s'ouvre sur une cour vaguement éclairée. Accroupies lelong du mur, en robes claires, parées comme
des idoles, ruisselantes de pièces d'or, elles gardent de longues immobilités de statues, l'œil vague dans la fumée des cigarettes... Parfois un burnous passe, se faufile, disparaît dans la cour, burnous blanc de M'sili, burnous bleu de deïra... Alors Tune des idoles se lève avec un grand cliquetis de bijoux, et suit le visiteur dans l'ombre chaude .des cellules pauvres.
Et M'Sila s'endort ainsi, maraboutique et prostituée, assoupie et ardente, dans la lourde chaleur de la nuit. Les « benadir », les vieilles cantilènes religieuses et les sonnailles des bracelets des Ouled-Naïl la bercent doucement.
M'sila est charmante comme un ksar saharien.
L'oued qui porte son nom la coupe en deux, coulant au fond d'un ravin large et profond, sur des galets. Un pont en fer relie les deux M'sila.
Nous sommes dans la nouvelle, de construction récente, où les rues sont larges, où il n'y a pas de coins d'ombre et de mystère, et où tout — même la commodité — est sacrifié au goût du Roumi pour les lignes droites.
Sur l'autre rive, c'est la vieille ville, entassée, chaotique, avec toutes ses maisons en toub noirâtre et ses rues sans nom, sans alignement et sans pavés, délicieuses d'imprévu et toutes semblables pourtant.
Toute la journée le siroco souffle ; le vent brû-
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lant, dévorant, ne nous a plus quittés depuis la géhenne embrasée des Portes-de-Fer. Les lointains sont enflammés et déformés, et la poussière s'élève en tourbillons gris qui s'enfuient sur les routes. Les mouches bourdonnent furieusement et piquent, excitées par la chaleur.
Seule, la mosquée, située sur le bord de l'oued, et dont les fenêtres s'ouvrent sur l'eau, garde encore un peu de fraicheur, et c'est là que nous nous réfugions pour toute la journée.
... Vers le soir, le vent change brusquement de direction et, pendant que Si Abou Bekr s'en va quérir des montures et faire quelques visites, je vais m'asseoir seule sur la berge élevée de l'oued.
Le ciel est presque tout à fait pur maintenant, et l'air s'est rafraîchi. Le soleil se couche dans une brume légère, vaguement jaunâtre encore, au-dessus de la grande plaine nue qui est l'entrée occidentale du Hodna.
En face de moi, se profilant en brun chaud sur le lilas translucide de l'horizon, se dresse la vieille M'sila, environnée de jardins très verts et très épais, tandis que derrière moi les maisons de la Nouvelle ville se détachent, presque en or, sur les teintes rose doré du couchant.
Des femmes descendent dans le lit de l'oued, drapées d'étoffes bleues ou rouges, portant des peaux de bouc ou de lourdes amphores en terre poreuse... Marchant pieds nus dans le gravier et
le sable, elles ont des glissements d'apparitions et ajoutent une note spéciale à ce paysage d'un charme paisible, doucement mélancolique.
Là encore, à la griserie très réelle du lieu et de l'heure, vient s'ajouter, pour moi, celle du souvenir, des évocations d'ailleurs, de ces régions dont celles que je traverse maintenant semblent n'être que le pâle reflet. Les M'sillia n'ont point la grâce étrange et l'attrait mystérieux des jeunes filles qui s'en vont à la brune chercher l'eau fraîche des puits, dans les jardins enchantés du Souf...
Ah I si les crépuscules d'été en Afrique duraient indéfiniment, et si la despotique sottise des hommes épris de banalité ne venait pas troubler les rêves du poète I
Mais les chevaux sont là, devant la mosquée, et il faut partir. On me donne une belle jument blanche, sellée defilali rouge, et nous descendons dans le lit de l'oued. Il y a là des petits garçons nus et bronzés qui baignent des étalons, et leurs bêtes ardentes dilatent leurs naseaux et se cabrent, saluant d'un hennissement sonore ma jument qui frémit.
En face, dans le vert velouté des jardins où se dressent quelques têtes échevelées de dattiers, des koubba sont tapies, petites et de formes étranges, bâties en toub.
L'une d'elles ressemble à une pagode chinoise, avec ses toits superposés et sa pointe bizarre, et j'aime à y voir les vestiges d'un art autochtone,
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antérieur à l'Islam, très sauvage et très étrangement troublant.
Un taleb, monté sur une mule sage qui porte nos bagages, nous accompagne. Nous sortons de l'oued et nous jetons un dernier regard à M'sila avant d'entrer dans la grande plaine.
Le Hodna
Elle ressemble au désert, cette plaine du Hodna qui, dans la pénombre du soir, semble infinie... Les montagnes lointaines, d'un bleu irisé, s'estompent et se fondent dans la pâleur du ciel, et l'espace libre paraît n'avoir plus de bornes.
Les chevaux flairent cette immensité calme et libre... Ils voudraient s'y lancer, pour s'enivrer en une course vertigineuse.
La plaine est semée de petits buissons bas, d'un gris pâle, de la couleur pulvérulente du sol. Quelques petits ravins desséchés ; pas une ondulation, pas une colline. C'est grand, monotone et berceur...
Doucement nous avançons au pas, et la nuit achève de tomber. Une tiédeur semblable à une caresse passe dans l'air irrespiré, vierge de toute souillure.
Je retrouve là cette impression de silence absolu que j'aimais tant, de paix immense que rien ne vient troubler, jamais.
... Il fait tout à fait nuit quand nous voyons se dresser devant nous une muraille noire : c'est le