‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 12 sur 74 · LEYDE · texte numérisé non relu

LEYDE

dont la fondation est attribuée aux Romains, et qui, du sommet d'une colline de 1 5 mètres de haut — il faut être en Hollande pour appeler colline une pareille taupinière — commandait une position très-forte sur le Rhin, position devenue aujourd'hui sans importance.

Fig. 36.

Nous nous attendions à trouver dans le burg de Leyde un souvenir, une ressemblance avec les burgs rhénans, mais ces ruines n'offrent plus grand intérêt et sont converties en café-restauration. Le donjon, seul encore debout, vient d'être réparé, et par ses créneaux laisse apercevoir la ville et la campagne qu'il domine.

Au pied du burg se trouve le Koornbrog (pont cou-

vert), dans lequel on ne trouve rien du caractère et de l'originalité qu'offrent les constructions du même genre en Suisse et en Italie (ûg. 35).

L'hôtel de ville est l'édifice, le plus ancien de Leyde. C'est un grand bâtiment du xvie siècle, qui possède un large perron, tribune toute trouvée pour les orateurs populaires ; les détails de la façade sont mauvais, les statues, pinacles, balustres et autres motifs de décoration affectent des formes bizarres, contournées et exagérées (fig. 36), qui nous montrent ce que sont là-bas les édifices élevés à l'époque de notre renaissance.

Au delà de Leyde, le chemin traverse sur un pont un cours d'eau jaune et boueux : c'est le Oude Rijn (le vieux Rhin), comme l'appellent les Hollandais, — pauvre noble fleuve qui, après avoir bondi dans les rochers des Grisons, formé les cataractes de Schaffouse, s'être étalé dans toute sa majesté à Cologne, vient tristement finir entre les deux murs de quai d'un canal, ou se perdre à travers les boues de la Nord-Hollande.

A cet endroit où vous voyez aujourd'hui s'élever un village, naviguaient, il y a vingt ans à peine, des navires de haut bord.

Van Ostade.

La GROOTE K.ERK, LA BOUCHERIE, COIFFURES.

Avant d'atteindre Harlem, on longe les polders qui étaient autrefois la mer de Harlem. Cette mer intérieure, de onze lieues de circonférence, à peine séparée de la mer du Nord par des dunes insuffisantes pour résister à un gros temps, était sujette à de véritables tempêtes, à des crues terribles qui plus d'une fois menacèrent jusqu'à Amsterdam elle-même. Il fallait donc supprimer ce dangereux voisin, mais ce n'était pas une petite affaire. Les premières études de ce projet remontent au xvie siècle; longtemps abandonné, il fut repris après la terrible inondation du 9 novembre 1836, et seulement mis à exécution en 1840.

Cette gigantesque entreprise comprenait, outre L'épuisement proprement dit, l'exécution de plusieurs travaux préparatoires d'une importance presque aussi grande que celle de l'opération principale.

Il fallut d'abord établir autour du lac — mer de

Harlem — une double digue renfermant un canal avec chemin de halage et déversoir allant à la mer du Nord ; l'eau pompée était versée dans ce canal, puis s'écoulait à la mer ; des écluses ménagées dans les canaux empêchaient qu'à marée haute ou pendant les gros temps, la mer pût refluer, remplir les conduites et retourner au lac.

Des sondages répétés avaient permis de constater que la profondeur moyenne du lac était de 4 mètres; on avait aussi calculé que la quantité d'eau qu'il contenait pouvait être évaluée à 724 millions de mètres cubes; il fallait ajouter à ce chiffre déjà considérable les eaux de pluie et celles provenant des infiltrations souterraines, environ 36 millions de mètres cubes par an, défalcation faite de la perte amenée par l'évaporation — très-peu importante dans un pays dont l'atmosphère est constamment saturée de vapeurs d'eau.

Trois pompes à vapeur furent mises en mouvement et suffirent à ce travail, qui ne dura que trois ans et trois mois, malgré les difficultés imprévues, les complications inhérentes à l'exécution d'une œuvre semblable.

La plus importante des machines d'épuisement employées fut le Leeghwater, qui fonctionne encore, du reste, et qui, par onze corps de pompe, enlevait à la fois, à chaque coup de piston, le poids effroyable de 66,000 kilogrammes d'eau.

La dépense, occasionnée par cette entreprise, comprend d'abord les frais de dessèchement en lui-même, puis ceux d'entretien des digues, canaux et machines d'épuisement, encore aujourd'hui nécessaires pour assurer l'assainissement du sol. L'esprit pratique des Hollandais est parvenu à couvrir la première dépense au moyen ' de la vente des terrains conquis sur la mer, et à réduire

la seconde au point de l'empêcher de dépasser les sommes annuellement consacrées autrefois à l'établissement et à l'entretien des digues, destinées à protéger la province contre les envahissements de la mer de Harlem.

La surface de terrain livrée à l'agriculture par cette opération est de dix-huit mille hectares, maintenant en plein rapport et d'une remarquable fertilité; des villages se bâtissent sur ce sol conquis ; au lieu de plaines liquides, on yoit de solides et vertes prairies ; là où flottaient des navires, s'élèvent aujourd'hui des arbres, des maisons et des clochers1.

Mais toute médaille a son revers. Quand, par une chaude soirée d'été, le voyageur passe et regarde ce qui fut autrefois la mer de Harlem, il voit de lourdes vapeurs s'élever du sol, des exhalaisons paludéennes sortir de cette terre fangeuse, et s'il s'attarde, il sent bientôt arriver le triste frisson avant-coureur de la fièvre; la nature semble vouloir faire payer à l'homme sa conquête et prendre sa revanche de la lutte dans laquelle elle a été vaincue.

Cette lutte est sans trêve, et, pour comprendre ce qu'elle doit être, il suffit de se rappeler que presque partout le sol de la Hollande est au-dessous du niveau de la mer; ainsi, en prenant pour base le niveau d'Amsterdam, ligne fictive à laquelle sont rapportées les côtes des autres villes, nous voyons que Rotterdam est à 3™, 20 audessous du niveau des marées de la Meuse et les environs de Leyde et Harlem à 3'n,4o au-dessous des marées delà mer du Nord. L'unique préoccupation des Hollandais doit donc être de mettre un frein à la fureur des flots, et un des traits caractéristiques du génie persévérant et

1. Un travail analogue, mais bien moins important, est sur le point de s'exécuter en France, à Saint-Louis du Rhône.

industrieux de ce peuple est d'avoir élevé les digues immenses — qui protègent tous les points les plus menacés, — en bois et en granit, dans un pays qui ne possède ni carrières ni forêts.

Harlem est surtout connu par son amour pour les tulipes et par les grandes orgues de son église Saint- Bavon.

L'engouement qu'ont excité les tulipes est un peu calmé : tel oignon qui fut autrefois payé 5,000 florins n'en coûte plus aujourd'hui que 200, ce qui est encore un joli prix ; mais l'amour des fleurs n'a pas diminué en même temps que leur valeur, et les jardins des environs de Harlem sont toujours les plus beaux qu'on puisse voir. C'est là que viennent s'approvisionner de plantes rares les jardiniers d'une partie de l'Europe, et ces parterres font autour de la ville une brillante ceinture pleine d'éclat et de parfums.

YJêglise Saint-Bavon ou la groote Kerk, qui contient les orgues, la grande curiosité de Harlem, est un édifice remarquable surtout par ses grandes dimensions (fig. 37). La nef et le chœur ont été construits en 1472 par Albert de Bavière, duc de Hollande; le clocher est moins ancien et ne fut élevé qu'en 1 5 1 6.

Quand on compare cet édifice religieux, un des plus importants de la Hollande, avec ceux construits chez nous à la même époque, on voit quels progrès nous avions déjà réalisés, quels résultats nous avions déjà obtenus, alors que nos voisins, s'inspirant de nos œuvres, tâtonnaient encore en nous copiant maladroitement.

Une disposition spéciale aux églises de Hollande, et sur laquelle il faut insister, car elle leur donne un carac-

tère essentiellement différent des nôtres, est la substitution d'une voûte en bois à nos voûtes en pierres ^ou

Fig- 37- (Échelle deom;ooi pour mètre.)

briques, sans qu'aucune modification autre que la suppression des arcs-boutants ait été introduite dans les constructions inférieures, élevées en donnant au plan, à la section des piles, à la nature des matériaux, les mêmes

conditions de résistance que si elles devaient porter de lourdes voûtes en maçonnerie.

Fig. il

On serait tenté de croire que les constructeurs hollandais ont élevé leurs monuments en s'inspirant de ceux d'un autre pays, ou plutôt en les copiant jusqu'à la naissance des voûtes, mais qu'à ce moment seulement, craignant, à cause de la nature du sol, la charge trop considérable de voûtes en pierre, ils les ont remplacées par des voûtes en bois.

Les orgues de l'église Saint-Bavon sont renfermées dans un buffet fort riche dont notre figure 38 peut donner idée. Elles ont été construites vers 1736 et jouissent d'une célébrité que la perfection de nos instruments modernes leur dispute à bon droit ; cependant une simple remarque fera comprendre leur importance : l'orgue de l'abbaye de Saint-Denis, construit en 1841, et qui a en France une si grande renommée, contient 4, ")00 tuyaux, tandis que celui de Harlem en possède 5,000.

Fig- 39-

Les lustres en cuivre de Saint-Bavon sont flamands ; ils sont travaillés avec le plus grand soin et la composition est fort simple, mais l'épaisseur donnée aux enroulements de métal nuit à l'aspect de l'ensemble et le fait paraître lourd (fig. 38).

Devant la Groote-Kerk s'élève la statue de Laurent Coster qui, disent les habitants de Harlem, a devancé Guttenberg dans la découverte de l'imprimerie. — Tout près se montre Yhôtel de ville (fig. 39) construit en briques

vers 1630, si Ton en croit le millésime inscrit au-dessus de la porte, mais dont le style d'architecture paraît indiquer une époque antérieure ; cet édifice a subi des adjonctions et des modifications qui ont altéré sa forme première. Le bâtiment principal, en arrière de ceux plus

tig. *o.

modernes, est précédé d'un perron très-élevé; la façade, percée d'une logette, offre un caractère de simplicité rare en Hollande, et qui contraste avec le monument voisin, Y ancienne boucherie (fig\ 40), construction espagnole et indoue, de l'aspect le plus bizarre ; ces pyramidions renflés, cette frise ornée de têtes d'animaux, le ton rouge des briques, le ton blanc des pierres ou des parties enduites,

produisent un ensemble original qui n'est pas sans caractère, mais dont le charme est médiocre.

Les remparts qui défendaient la ville sont aujourd'hui à peu près démolis ; une des portes de V enceinte est encore debout, c'est une solide construction du xve siècle (%• 40-

Fig. +i.

La ville visitée, on nous mène assister à une trèscurieuse séance dont le lecteur nous saura gré de lui rendre compte, car elle a trait au jugement d'un concours d'architecture, et jamais question ne fut en France, dans le monde des architectes, d'une plus incontestable actualité.

Une ville voisine, voulant élever sur une place pu-

bligue une fontaine monumentale, a mis au concours la rédaction du projet des travaux à exécuter; plusieurs architectes et sculpteurs ont répondu à l'appel qui leur était adressé. Le jugement a eu lieu, tout le monde bien entendu a été mécontent, sauf toutefois celui placé en première ligne, et encore! — Chacun des autres a déclaré que les juges n'a.\ aient pas tenu compte des conditions du programme, qu'il était victime de la bonne foi avec laquelle il s'était renfermé dans les limites imposées, etc., etc.. toutes protestations et réclamations que soulève infailliblement un concours, qu'il ait lieu en Hollande ou... en France, et qu'à chaque occasion nous avons toujours vu se reproduire. Jusque-là donc rien de nouveau, mais c'est à ce moment que le nouveau commence, car, après le jugement, les juges sont tenus de rendre compte publiquement à leurs justiciables des motifs qui ont dicté leur décision et les ont fait pencher à gauche plutôt qu'à droite.

C'est à l'assemblée dans laquelle a lieu ce compte rendu qu'on nous fait assister.

La séance est des plus intéressantes, les assistants sont nombreux ; chaque concurrent évincé a le droit de poser deux questions au président du jury, qui y répond après avoir 'pris l'assentiment de ses collègues. Il ne s'agit donc plus là d'un jugement à huis clos, d'influences de coterie ou de position ; il ne faut pas surtout que M. A... ait donné sa voix au fils de M. B..., à condition que M. B... donnera le lendemain sa voix à ce même M. A...

Les questions posées sont nettes, précises, formulées en fort bons termes, bien entendu, avec ce flegme et ce calme dont ne se départit jamais un Hollandais et qui obligent à une réponse catégorique, dépourvue d'ambages et de faux-fuyants. 11 ne suffit pas de dire à un candidat

malheureux : « Je trouve votre projet mauvais, » car celui-ci demande immédiatement en quoi et pourquoi son projet est apprécié de cette façon, et il aie droit d'exiger une réponse.

Ainsi, pressé de près par un des concurrents, le président lui répondit à un moment donné :

« Un programme ne peut pas être toujours suivi à la lettre, il faut en saisir l'esprit, en interpréter le sens 5 ceci est une affaire de tact et de jugement. Supposez, par exemple, qu'un programme demande d'étudier la distribution d'un appartement composé de quatre pièces ; parmi les concurrents qui prennent part au concours, le premier place ses pièces l'une à la suite de l'autre, il remplit le programme, et cependant sa solution est mauvaise; un autre divise un rectangle en quatre parties, il remplit aussi le programme , et cependant sa solution n'est pas meilleure; un troisième, enfin, rend ses quatre pièces indépendantes les unes edes autres au moyen d'un vestibule, son projet est bon; l'accuserez-vous d'être sorti du programme parce qu'il a introduit dans sa distribution un élément, le vestibule, qui n'était pas demandé ; pour moi, je n'hésiterais pas à lui donner la préférence, et c'est une considération de cette nature qui a fait rejeter votre projet; vous avez servilement rempli les conditions imposées, un autre les a mieux comprises et mieux interprétées, il a été plus fin et plus adroit et a ainsi justifié la préférence qui lui a été accordée. »

L'argument était sans réplique, il était formulé d'une manière simple et modérée ; ce mode de discussion du reste appelant tout de suite un exemple à son aide, afin de rendre la démonstration plus frappante, est bien dans l'esprit droit et pratique du peuple hollandais.

Pourrions-nous imiter cet exemple, et une telle orga-

nisation est-elle dans nos mœurs? — Pourquoi pas? — En tout cas il faudrait essayer : car, si les concours doivent s'acclimater chez nous, ce qui serait à désirer, il est nécessaire, pour encourager cette innovation, d'entourer le jugement de toutes les conditions d'intégrité possibles, et le meilleur moyen sans contredit est la faculté, donnée au concurrent, de pouvoir, le lendemain du jugement, demander à son juge le motif de son appréciation, sans qu'il puisse se refuser à répondre, ni se retrancher derrière l'avis de ses collègues, — comme le cas s'est

présenté à , où un concurrent malheureux montrait

un jour les lettres de condoléances qu'il avait reçues de ses quatre juges, rejetant l'un sur l'autre la responsabilité de la décision prise.

Fig. 42-

Sur les parois des murs de la salle dans laquelle nous nous trouvions, étaient accrochés quelques tableaux, assez mauvais du reste , représentant les types des différentes coiffures des femmes de Hollande, types déjà rares dans

les villes, mais encore conservés dans les villages de certaines provinces. Nos croquis (fig. 42, 43 et 44) peuvent donner idée de quelques-uns.

Les femmes de la Zuid-Hollande (%. 42) s'ornent

la tète de plaques d'or et d'argent, logées so\is leur bon-

net et terminées par des sortes d'antennes en spirale, souvent ornées de pierres fines ou d'émaux brillants.

Dans la Nord-Hollande (fig. 43), la coiffure des femmes est fort riche et fort compliquée. Les cheveux sont coupés courts et couverts d'un bonnet de dessous en satin blanc orné d'une broderie noire 5 sur ce bonnet se trouve un bourrelet qui maintient un anneau auquel s'ajoutent des plaques de mitai garnies en avant des inévitables antennes. Les domestiques ont ces ornements en argent ; les personnes riches les ont en or. Comme complément se fixe dans les cheveux, sur le sommet de la tête, l'aiguille dite de front ; les femmes mariées en portent le haut bout à droite, les filles le portent à gauche. Ajoutons aussi que maintenant les riches bourgeoises couronnent le tout d'un chapeau à fleurs (fig. 44), venu de Paris ou de Londres, dont l'effet est le plus grotesque qu'on puisse imaginer.

Le voyage de Harlem à Amsterdam n'est pas long; on aperçoit par intervalles, sur la gauche, le golfe de PY (Aï) ; le chemin de fer traverse un pays semé de maisons de campagne de l'aspect le plus riant et le moins varié; bientôt nous pénétrons sous un édifice grec, qui est la gare; la cour est encombrée d'omnibus dorés et peints de couleurs éclatantes, nous passons sous une porte, sorte d'arc triomphal orné de colonnes corinthiennes, et nous sommes à Amsterdam.

De 500,000 hommes qui habitent Amsterdam, il n'y en a pas un d'oisif, pas un pauvre, pas un petit-maître, pas un inso'ent.

Volt ai re.

Amsterdam est bâti sur des arèles de hareng. Dicton hollandais, x\nc siècle.

LES MAISONS, LA N IE UVE-KE RK, L OUDE-KERK, LA TESTER-KERK, L A K A TOL1K-KERK, LE PALAIS DE L'INDUSTRIE,

l'amstel-hotel, LA MONT albans-toren.

D'innombrables canaux couverts de navires; un port creusé dans la boue; une mer jaune qui rong-e ses bords de vase ; un sol conquis sur l'eau par une lutte incessante ; une population calme, laborieuse; d'énormes vaisseaux allant et venant au milieu d'un amas de maisons uniformes, tristes, strictement closes ; de grands monuments bas, écrasés, sans silhouette ; pas de cris, pas de chants, des gens qui vont, viennent, sans se hâter, rentrant ou sortant avec un flegme inaltérable ; sur toutes les physionomies une expression identique , des faces rondes, un teint rose et blanc; derrière les fenêtres, des figures immobiles et comme engourdies; — voilà ce que nous fait apercevoir notre première promenade à travers la ville, et c'est cet ensemble que nous avons bien des

fois entendu comparer à Venise. — Hélas! où est la lagune bleue? où sont les gaies chansons des gondoliers, la place Saint-Marc et la piazetta? où trouver un souvenir de cette population alerte, vive, contente de son soleil et de sa vie large et facile?

Irig- *5-

C'est le matin, la ville se réveille, chaque habitant va à ses affaires, quitte sa demeure en fermant hermétiquement la porte de sa maison ; les enfants gagnent l'école sans bruit, sans hâte et sans trouble; les servantes et les ménagères, armées de grands balais et de gigantesques éponges, lavent, frottent, polissent les façades des maisons, les trottoirs et les briques qui pavent les rues.

Ces maisons ressemblent à celles que nous avons déjà vues, et les détails dans lesquels nous sommes entré à propos de celles de Rotterdam n'ont besoin que d'être complétés.

La Hollande ne produit guère, en fait de matériaux de construction, que la boue; mais cette boue, séchée et cuite, devient brique et forme l'élément constitutif ainsi que la base de toutes les constructions.

Cette brique ne s'emploie pas comme en certaines contrées avec une recherche savante, des combinaisons variées de formes et de couleurs ; l'esprit hollandais répugne à un tel travail, à une telle innovation. Les briques sont simplement entassées les unes sur les autres, le linteau des ouvertures est en fer ou en bois, les briques suivent sans encombre leurs lignes d'assises bien régulières, arrêtées seulement au droit des ouvertures par les encadrements en bois qui les entourent, et enfin après un, deux ou trois étages, couronnent l'édifice d'un pignon grotesque dont le sommet est souvent décoré d'une pomme de pin, d'un vase ou d'une sculpture banale.

Toutes ces maisons se suivent par longues files interminables; elles sont toutes pareilles, n'ont point de caractère propre distinct, ne diffèrent les unes des autres par aucune apparence spéciale et personnelle, et ne se font guère reconnaître que par quelque dissemblance dans la forme des pignons; aussi nous sommes - nous souvent demandé comment les habitants de certaines rues d'Amsterdam et de Londres, où ce même parti d'uniformité est adopté, -pouvaient distinguer leur maison de celle de leur voisin.

Le plan de ces maisons ne varie pas plus que leurs façades : au rez-de-chaussée un long corridor servant de vestibule; au fond, l'escalier; à côté, la salle à manger

et le salon séparés par une cloison mobile ; au premier, deux chambres à coucher avec cabinet. Si la maison est importante, elle s'élève d'un étage de plus avec la même répétition ; à l'étage supérieur, chambre des enfants et des domestiques. Dans le sous-sol, la cuisine avec des dépendances assez importantes, car la bonne chère est appréciée sous cet humide climat. Dans les combles, des magasins servant de dépôt pour toutes les denrées et objets de consommation (les caves sont impossibles dans un sol aussi perméable) 5 au sommet du pignon, une pièce de bois horizontale supporte une poulie à laquelle s'accroche un panier qui monte et descend les fardeaux, afin d'éviter l'embarras et les dégâts que leur passage occasionnerait à l'intérieur.

Parfois, cependant, les maisons construites au siècle dernier, dans certains quartiers, présentent sur leurs façades des dispositions moins banales et qui ne sont pas exemptes d'une certaine étude, offrant quelque intérêt.

Voici, ci-contre, les plans (fig. 47 et 48) et l'élévation (fig. 46) d'une de ces maisons construites sur le Nieuwe- Mark. Ce qu'il faut surtout remarquer dans cette façade, ce n'est pas l'ordonnance ou le parti général adopté pour la décoration, mais certaines dispositions j)articulières prises par le constructeur et qui indiquent une recherche consciencieuse pour satisfaire , dans tous ses détails , le programme imposé et ne rien laisser à l'imprévu. Ainsi nous voyons sous la corniche placée à la base du pignon des vides carrés d'environ om,i8, destinés à laisser passer les bouts des pièces de bois auxquelles s'accrochent les échafaudages nécessaires au nettoyage dés parements, au jointoiement des briques ou à l'exécution de toute autre réparation que demande la façade 5 ces trous sont, en temps ordinaire, fermés par une petite dalle, par un orne-

ment en terre cuite ou simplement par l'extrémité de la

Fig. +7. — Rez-de-chaussée. Fig. +8. — Premier étage.

(Echelle de onl,oo2 pour mètre.)

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