‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 23 sur 74 · BEAUX-ARTS — MŒURS — COUTUMES · texte numérisé non relu

BEAUX-ARTS — MŒURS — COUTUMES

Les Hollandais n'ont pas de théâtres, parce que se réunir leur plaît médiocrement et qu'en littérature comme en peinture ils n'aiment que la représentation des actes ordinaires de leur vie habituelle, sujets peu faits, on le comprend , pour exciter la verve et l'imagination des poètes ou des musiciens étrangers. Nous avons vu que, quant à eux, ils négligent les productions de l'esprit.

Ils n'ont pas de palais pour leurs musées, parce qu'ils ne comprennent pas l'apparence extérieure et sont insensibles à ce qui parle uniquement aux yeux; pour eux, la richesse d'un musée consiste seulement dans les œuvres d'art qu'il possède et non dans le monument qui les contient.

La même raison les dispense d'édifices somptueux pour leurs hôtels de ville, leurs tribunaux, la demeure de leurs princes ou de leurs hauts fonctionnaires, puisqu'ils rejettent tout ce qui n'a pour but que de flatter le regard, de plaire sans offrir un côté utile et productif.

La décoration des villes, leur splendeur et leur éclat se trouvent ainsi singulièrement simplifiés.

En revanche, ils ont des écoles, des hôpitaux, des maisons de secours, des digues, des ports, des routes, des canaux et des chemins de fer, travaux dans lesquels l'idée pratique domine l'imagination, et où, à côté d'une forme presque toujours déplaisante et d'un goût douteux, on trouve une adroite solution du programme imposé et l'application logique, raisonnée, des moyens nécessaires pour arriver au but indiqué.

Ils ont surtout des maisons d'habitation fort bien comprises pour eux, pour leur nature, leurs goûts et leurs besoins. Ces petites cases tristes, isolées, toutes pareilles, propres à l'intérieur comme à l'extérieur, divisées en un nombre restreint de pièces suffisamment vastes, avec un

petit jardin où ils cultivent les fleurs qu'ils aiment, sont pour les Hollandais la satisfaction la plus complète de leurs désirs et de leurs aspirations ; ils sont là seuls, tranquilles, renfermés, pas de voisins, pas de regards indiscrets, pas de bruit; ces maisons sont aussi bien faites pour leurs habitants que leurs habitants bien faits pour elles.

De telles demeures seraient impossibles pour nous qui aimons la variété, le mouvement, qui déménageons dix fois dans le cours d'une existence, modifiant notre logement suivant notre situation du jour, nos ressources du moment, l'accroissement de notre famille. Si le Hollandais s'enrichit, il augmente son bien-être intérieur, mais sans pour cela changer de place; si sa famille s'accroît (jamais outre mesure), les enfants se serrent, quittent de bonne heure la maison pour aller chercher fortune au loin, à Java ou aux Indes, mais l'idée de déménager ne lui viendra jamais. A Amsterdam, à Rotterdam, dans les grandes villes, il n'y a pas d'appartements à louer et on ne reconstruit une maison que quand elle tombe en ruine l. Le système des nouveaux tracés de voies publiques par expropriation y est inconnu.

Les maisons isolées, habitées par un seul ménage, ne sont pas encore entrées dans nos mœurs et vraisemblablement n'y entreront pas de longtemps ; le prix excessif du terrain dans les grandes villes est sans doute un des motifs, mais n'est pas le motif unique de cette situation, puisqu'à Londres, par exemple, où le terrain est aussi cher qu'à Paris, chacun a sa maison. La vraie cause de cette situation tient à notre essence, à notre origine, nous sommes Latins, nous voulons paraître. Ce qui brille, ce

1. On vient cependant, à Amsterdam, de chercher à créer un quartier où pourront se réfugier les nouveaux venus.

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qui a de l'éclat, nous séduit et nous attire : nous aimons les belles étoffes, les couleurs éclatantes, les palais et tout ce qui peut, nous faire illusion sur notre véritable rôle, sur la vraie place sociale que nous occupons ; nous ne consentirions pas à habiter une maison de brique de mesquine apparence, à fenêtres écrasées, à porte basse, avec des couloirs et des escaliers exigus, nous demandons de grands vestibules, un passage de porte cochère, un large escalier, une façade monumentale, tous signes extérieurs qui préviennent le visiteur en faveur de notre fortune et de notre position dans le monde. Nous ne pouvons qu'à grands frais satisfaire des goûts de cette nature et, à lui seul, un simple particulier ne saurait s'en assurer la jouissance ; aussi nous réunissons-nous à plusieurs pour habiter une vaste maison , présentant les conditions d'apparence qui nous plaisent et dont les dépenses diminuent en raison de leur répartition sur un plus grand nombre l.

Une maison privée comporte chez nous, non-seulement les frais de premier établissement, l'acquisition du terrain et la construction, mais encore les frais accessoires de décoration, d'entretien, de domestiques, de concierge, de jardinier et autres dépenses de même nature que, comme nous l'avons vu, le Hollandais économe sait singulièrement restreindre ou supprimer.

Nous ne discutons pas la question de savoir si nous avons tort ou raison, si nous sommes les fous, et les Hollandais les sages, nous constatons les faits, nous faisons ressortir les côtés de notre nature, les points de notre

i. Nous ne parlons ici, bien entendu, que des classes moyennes de France et de Hollande: les classes extrêmes se trouvent en dehors des conditions ordinaires.

état social qui nous séparent des Hollandais et nous concluons en disant que les maisons hollandaises, trèsbien appropriées à leurs habitants, seraient peu goûtées chez nous, de même que nos grandes habitations, où plusieurs ménages vivent côte à côte, seraient très -peu appréciées par eux.

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