LES MAISONS ET LEURS HABITANTS
De Hanovre à Hambourg, le pays est plat et peu attrayant. Au milieu d'une grande plaine de sable, on aperçoit Zela dont les habitants parlent, dit-on, l'allemand le plus pur, ce qui ne nous le fait pas, pour cela, paraître plus doux et plus mélodieux; puis Lunebourg, avec ses maisons aux pignons aigus et son hôtel de ville plein de curiosités artistiques d'un mérite très-surfait. Heureusement la campagne est égayée par toutes les maisons de garde et les stations qui bordent la ligne du chemin de fer. Ces petites constructions sont, sauf quelques morceaux de pierre, entièrement en briques, avec des auvents, des abris en bois apparent; des plantes grimpantes s'attachent çà et là, montent jusqu'au toit, retombent en épais rideaux semés de fleurs éclatantes; une fontaine coule dans un coin, et, par les portes des salles ouvertes sur la voie, on aperçoit les grands poêles de faïence qui défendent du froid pendant les jours d'hiver, les buffets de la restauration couverts de provisions et de grandes
chopes pleines de bière mousseuse. Ces buffets jouent un rôle important dans les gares des chemins allemands, toutes en sont pourvues; ils sont envahis au passage de chaque train et le formidable appétit des gens du pays est pour le voyageur étranger un continuel sujet d'étonnement.
Nous quittons le chemin de fer à Haarbourg, pour nous embarquer sur l'Elbe et le suivre jusqu'à Hambourg. Ce trajet est la partie la plus intéressante du voyage. Le bateau descend d'abord l'Elbe du Sud, puis, par un bras latéral, gagne l'Elbe du Nord ; à partir de ce moment, commence à paraître Hambourg, ses clochers, ses maisons en amphithéâtre et le prodigieux mouvement de son port immense.
Voici d'abord Altona, autrefois la seconde ville du Danemark, maintenant absorbée par l'empire d'Allemagne ; à droite, la grande île de Wilhelmbourg, que le maréchal Davoust avait, en 181 3, fait traverser par une chaussée afin de relier Haarbourg et Hambourg au moyen de bacs et de ponts de bois 1. Les bateaux se frayent difficilement un chemin au milieu de l'énorme quantité de navires dont le fleuve est sillonné, et parmi lesquels les grands bâtiments de la compagnie hambourgeoise, qui font escale au Havre en allant à New-York, occupent les places d'honneur. Notre pauvre petit steamer est obligé de stopper à chaque instant, de retourner en arrière, virant presque de bord pour dégager son avant trop engagé et se trouvant parfois fort empêché de pouvoir reprendre sa marche. Aucune rivière
1. Ces ouvrages sont aujourd'hui détruits; eu attendant l'achèvement des pjnts et du chemin de fer en cours d'exécution, on a installé des bacs à vapeur de dimensions suffisantes pour recevoir à la fois jusqu'à six voitures de toute grandeur.
d'Europe, servant de port à une grande ville, ne peut, sauf la Tamise à Londres et la Clyde à Glascow, donner, peutêtre, idée de ce pêle-mêle, de ce mouvement incessant et toujours renouvelé. De grands bateaux chargés d'émigrants commencent leur longue route, escortés d'embarcations pleines d'amis et de parents dont les souhaits accompagnent ceux qui s'en vont ; les hommes sont debout , appuyés sur les bastingages et saluent de la main, les femmes pleurent, élevant leurs enfants audessus de leur tête pour leur montrer une dernière fois la terre de la patrie que, pour la plupart, ils ne reverront peut-être jamais. Les officiers d'un bâtiment de guerre vont à terre portés dans un canot à six paires de rames ; il vole sur l'eau et coupe sans miséricorde toutes les embarcations qu'il rencontre. Nous passons bord à bord d'une magnifique frégate cuirassée : les matelots sont sur les vergues, faisant entendre un de ces vieux refrains dont la mélodie monotone est la même sur toutes les mers 5 des pêcheurs appareillent pour gagner le large, la saison s'avance et les fructueuses pêches du Nord vont bientôt commencer; de petits caboteurs chargés à couler bas remontent derrière un remorqueur et cherchent un point favorable à leur débarquement. Nous allons bien lentement, mais le spectacle qui se déroule à nos yeux est si varié, si pittoresque, si plein de vie et de couleur que nous ne songeons pas à nous plaindre ; nous ne regardons plus autour de nous, mais en avant et essayons de deviner cette grande ville dont la masse se dessine sur l'azur du ciel. Au-dessus de nos têtes, une promenade tracée sur une colline : c'est la pointe extrême de l'enceinte formée par un long chapelet de canaux. La ville commence à se montrer : viennent d'abord les grands combles des monuments dont la saillie domine les maisons basses,
étroites et malpropres qui bordent les quais ; à mesure que nous approchons , les détails apparaissent peu à peu; les habitations élevées autour du port sont noires et sales; la population de ces taudis leur ressemble; l'aspect de Hambourg-, vu de la rivière, n'a rien de séduisant, nous voudrions retourner en arrière, revoir les mouvements des vaisseaux, l'animation de leurs équipages et la silhouette de la cité se découpant à l'horizon ; mais nous sommes arrivés. Nous débarquons et un droskies nous emporte à travers un dédale de vilaines rues, de sales canaux, jusqu'aux magnifiques quais de l'Alster où, tout étonné, nous nous demandons si nous sommes bien dans la même ville que celle entrevue un moment auparavant.
La nuit est venue pendant que nous faisions le tour des quais du petit Alster, connus sous les doux noms de « Neue und alte Jungfernstieg ». Ces quais sont bordés de de hautes maisons (fig. 140) à cinq étages, presque toutes occupées par des hôtels ou de grands établissements. Les magasins sont à deux étages : les sous-sols, dans lesquels s'installent les restaurants, tavernes ou marchands de comestibles; le rez-de-chaussée, très-élevé au-dessus du sol, et qui contient des dépôts de marchandises de toutes sortes, le tout brillamment éclairé. Une foule nombreuse va et vient, c'est l'aspect et le mouvement d'une grande ville. La foule s'amasse devant une affiche enluminée à la façon anglaise et qui représente deux personnages se battant en duel, puis, au-dessous, une femme vêtue d'un linceul et mise dans une bière; nous suivons le courant et entrons, un moment après, dans la loge des Brothers Jenkins, u citoyens de la libre Amérique ». Au moment où nous prenons place , la scène est précisément occupée par les personnages que représentait l'affiche : ils sont vêtus d'un
costume bizarre, l'un est habillé en Hongrois, l'autre a pour vêtement une sorte de pelisse de moujik; ils se battent au sabre avec des airs aussi terribles que les coups qu'ils se portent. Au bout de quelques instants et après plusieurs reprises, le Hongrois détache à son adversaire
Fig. .140.
un rude coup de manchette; la main du moujik, laissant échapper son arme, vient rouler au milieu de la scène devant les spectateurs ahuris; le sang coule du poignet de larges gouttes tachent le parquet, le , blessé pâlit,
tombe; on s'empresse, on l'emporte pendant que le Hongrois, ramassant la main de son adversaire, l'élève au-dessus de sa tête pour en faire remarquer les doigts crispés, les ongles violets et la plaie sanguinolente : c'est hideux. La scène reste vide pendant quelques instants, puis les deux antagonistes de tout à l'heure rentrent, exhibent leurs quatre mains intactes, saluent les spectateurs et le rideau tombe.
Le rideau se relève, la scène n'est occupée que par une boîte de forme oblongue, d'une destination lugubre et dont la vue, en un tel lieu, cause une pénible impression. Quand les spectateurs ont eu le temps de se repaître de ce spectacle et que leur émotion est suffisamment excitée, s'avance un monsieur en habit noir, en cravate blanche, armé d'un marteau et la main pleine de clous ; il ouvre la caisse, qui n'est autre chose qu'un cercueil, la retourne en tous sens, la frappe sur toutes ses faces et invite les assistants à s'assurer de sa parfaite solidité. Pendant cette opération préliminaire, tout à coup surgit un nouveau personnage, c'est une femme, vêtue d'un suaire qui la couvre de la tête aux pieds et dessine audacieusement les contours et les saillies de ses formes; elle se place dans le cercueil et son compagnon en cloue consciencieusement le couvercle, puis il étend pardessus un drap noir, semé de larmes blanches et se retire.
Nous regardions, très-étonnés, sans comprendre et sans deviner ce qui allait se passer; mais voilà que le drap mortuaire, que le cercueil, commencent à éprouver quelques tressaillements, la morte vivante s'agite et demande à sa manière à sortir de son tombeau. Ce sont d'abord quelques coups sourds, puis on entend les talons résonner contre les parois que frappe désespérément la tête, les
doigts crispés eraillent la surface lisse du bois ; le plus effrayant silence règne dans la salle, on croit sentir le souffle haletant de celle qui se débat entre ces quatre planches, quelques cris d'effroi, étouffés par des chuts énergiques, se font entendre; mais les mouvements du cercueil deviennent plus brusques, plus violents; il roule sur lui-même, soulevé par cette créature qu'on se représente en proie à de mortelles convulsions, tordue par l'angoisse, dévorée par la terreur et l'effroi; on la voit, les membres repliés, déchirés, heurtant sans mesure, sans repos, les murailles qui l'emprisonnent ; elle ne sait plus, elle ne voit plus, elle ne sent plus, l'air manque à ses poumons, ses forces s'épuisent, elle étouffe ; puis les mouvements sont plus lents, ils deviennent plus rares pour reprendre après avec plus d'énergie et de courage; enfin tout se calme; la lugubre boîte éprouve une dernière secousse, et... plus rien! C'est fini, on rejette le drap sur la bière et on emporte le tout; c'était temps. Quel cauchemar, bon Dieu! mais il paraît que les mouvements imprimés à ce cercueil par un être enfermé entre quatre planches, sans espace pour se mouvoir et agiter ses membres, constituent un exercice gymnastique des plus difficiles.
Heureusement que, pour nous remettre le cœur, paraît une jeune fille adorablement jolie, mais tellement décolletée par en haut et par en bas qu'on ne sait vraiment si elle va s'habiller ou si elle vient de se déshabiller : elle est fort bien faite, du reste, et le montre avec candeur : elle s'avance timidement, le regard baissé, la voix émue; ses beaux yeux n'osent regarder devant elle. Cette tenue offre avec sa toilette un amusant contraste, et, comme dans les scènes précédentes, nous nous demandons, sans pouvoir nous répondre, ce qui va se passer. L'héroïne traverse la scène et chante en français, dit-on, nous le voulons bien... un
morceau de la Belle Hélène. Quand elle a fini , elle se retourne et se trouve en face d'un personnage vêtu d'un costume de bourreau de fantaisie mi-partie rouge, mipartie noire, qui la saisit à la nuque ; elle se renverse gracieusement en arrière et reçoit un grand coup de poignard entre les seins ; la lame disparaît... le bourreau lui fait éprouver un léger mouvement de torsion et la retire; le sang coule, teignant en rouge la robe blanche de la victime qui tombe, les cheveux épars, les yeux fermés, la figure, les bras, la poitrine et les jambes livides et faisant valoir dans sa chute tous les avantages d'une plastique remarquable.
Ce truc est moins bien réussi que les autres ; on voit un peu trop facilement que c'est en tordant son poignard dans la blessure que le bourreau colle sur le sein de sa victime la peinture adhérente destinée à faire illusion; mais comment peut-on obtenir en un instant des tons cadavériques aussi réussis?
Ces petites distractions nous avaient suffi, nous ne jugeâmes pas à propos d'attendre la fin du spectacle et reprîmes en hâte le chemin de notre gîte. Fatigué du voyage, ayant mangé à dîner un poulet à la gelée de groseilles, couchant sur un lit allemand et bercé par les souvenirs des scènes que nous venons de retracer, on juge quels cauchemars vinrent embellir nos rêves et combien de fois nous revint à l'esprit, pour le maudire, le sot dicton destiné à faire croire qu'une mauvaise nuit est bientôt passée; nous n'avions pas, du reste, attendu ce jour-là pour être convaincu du contraire, et trouver de courte durée non une mauvaise mais une bonne nuit.
Le lendemain, de bonne heure, nous commençons à parcourir le dédale de rues dont se compose la vieille ville Les affreuses rues de Francfort, de Gênes, de
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Naples et de Londres peuvent donner des idées de ce que sont les anciens quartiers de Hambourg- et de l'aspect pittoresque coloré de toutes ces maisons en bois, aux
Fig. 141.
pignons branlants qui s'avancent en désordre les uns audessus des autres (fig-, 141). Les charpentes se détachent en clair sur le fond brun des briques ou de la terre dont est formé le remplissage des murs ; elles sont parfois soulignées d'un trait rouge dessinant à l'entour une. sorte d'encadrement. Ces maisons sont hautes, car le terrain a toujours été cher dans les grandes villes, elles comptent
souvent quatre et parfois cinq étages ; la date de leur construction est excessivement variée, puis elles ont tant de fois été modifiées et restaurées qu'elles n'offrent plus guère maintenant d'autre intérêt que celui d'un objet de bric-à-brac dont le plus grand mérite est l'authentique ancienneté. Ces maisons se retrouvent partout, au bord des ruelles étroites et le long des canaux tortueux, toutes présentent des pignons percés à jour, des fenêtres étroites, des pans de bois menaçant ruine; pas une ne ressemble à sa voisine, elles ont chacune leurs physionomies particulières, leur caractère différent et on ne peut se lasser de les regarder. Ces quartiers sont souvent le théâtre de scènes pénibles, ne dénotant pas chez leurs acteurs un sens moral très-relevé ou des goûts bien raffinés : la brutalité, l'àpreté du gain, la grossièreté des allures en sont le caractère dominant.
La population maritime habite près du port ou des canaux. Un autre quartier contient presque exclusivement les demeures des Juifs, très-nombreux à Hambourg, où ils exercent avec profit les divers genres d'industrie en honneur chez les gens de leur race 5 mais, à tous les degrés de l'échelle, les types sont restés les mêmes, et, sur les seuils des portes ou à travers les vitres des fenêtres, se montrent de belles filles aux cheveux noirs, aux dents blanches, au nez busqué dont le profil rappelle ceux que la tradition attribue à Rachel ou à Sarah.
On comprend sans peine ce que doit être un incendie s'allumant dans ces masures en bois vermoulu, quels ravages peut faire le feu au milieu de tant d'éléments propres à l'aider dans son œuvre de destruction, et on se rend facilement compte de ce qu'a pu être le terrible incendie de 1842, « le grand feu », comme on dit encore à
Hambourg, où cet événement prend une place si importante qu'il divise l'histoire de la ville en deux phases, l'une antérieure, l'autre postérieure à ce désastre presque aussi effroyable que celui dont Londres fut victime en 1666.
C'était le jeudi 5 mai : le bruit se répandit que le feu venait d'éclater dans une fabrique de cigares de Deichs- Sttrasse. Le fléau prit bien Vite de telles proportions que les moyens ordinaires furent insuffisants pour le combattre ; depuis un mois régnait une grande sécheresse, les canaux étaient à sec ; dans la première journée se consumaient vingt-deux maisons ; l'église Saint-Nicolas s'abîma dans les flammes avec un fracas épouvantable, et le lendemain le soleil se leva devant un océan de feu, projetant au loin une pluie de cendres et d'étincelles, et dont la violence s'accroissait de minute en minute. On commença à employer le canon pour faire la part du feu; mais, par suite de la violence de l'incendie, le vent sautait de tous côtés, changeait de direction à tous moments, rendant ainsi excessivement difficile l'approche des lieux atteints. Les cris d'effroi de la foule, les scènes déchirantes qui se renouvelaient à chaque pas empêchaient les secours d'être dirigés avec l'action et l'autorité nécessaires poulies rendre efficaces. Le métal des toitures fondait, inondant les spectateurs d'une pluie brûlante, on avait jeté dans les canaux toutes les matières inflammables, ces matières avaient pris feu et, fleuve ardent, charriaient partout l'incendie et la mort. Dans toutes les rues, des voitures chargées de meubles et d'objets précieux, des mères emportant leurs enfants, d-es gens devenus fous se jetant la tête la première dans la fournaise; puis, tout à coup, retentit une effroyable clameur : la tour de l'église Saint-Pierre venait de chanceler sur sa base,
ses cloches, mises en mouvement par Faction du feu , avaient tinté pour la dernière fois et l'énorme masse s'engloutissait dans l'immense fournaise. Ce même jour disparaissaient aussi la Banque, l'ancienne Bourse et l'Hôtel de ville.
Des secours vinrent de tous côtés, Altona, Lubeck, Brème envoyèrent des vivres, des hommes, de la troupe» Le 7, tomba une pluie bienfaisante qui rendit le courage aux travailleurs ; et, enfin, le dimanche 8, on put se dire maître du feu.
L'incendie avait duré trois jours et trois nuits, avait détruit soixante et une rues, deux mille maisons (le quart de la ville); cent personnes avaient péri, vingt mille étaient réduites à la misère et se trouvaient sans asile ; la perte en argent fut évaluée à 100 millions de marcs banco (188 millions de francs environ). Des souscriptions s'ouvrirent immédiatement en Europe et en Amérique pour venir au secours des malheureux que cet événement laissait sans ressources ; elles s'élevèrent à plus de 10 millions, grâce auxquels les victimes de cet épouvantable désastre purent se procurer les choses indispensables. A Hambourg, les habitants s'engagèrent à consacrer une somme de $0 millions, souscrits entre eux, à la reconstruction de leur ville. Aujourd'hui, toute trace de désastre a disparu, les quartiers incendiés sont remplacés par des constructions nouvelles , bâties en pierres, élevées en bordure de voies larges, bien tracées, bien aérées; les canaux infects sont comblés et Hambourg prétend plus que jamais au titre de « la plus belle ville du nord de l'Europe ».
Quand la Bourse est fermée après avoir fait connaître sa cote au monde entier, la iournée des affaires
finit, celle des plaisirs commence et toute la population industrielle et commerçante de la ville se répand sur le Yungfernstieg, qui offre à ce moment un aspect dont l'Unter den Linden de Berlin et le Prater de Vienne peuvent, jusqu'à un certain point, donner idée; la foule est nombreuse et se presse sous les arbres qui bordent
TAlster; les cafés établis dans de petits pavillons se remplissent rapidement, les garçons se multiplient apportant sur des plateaux d'étain les consommations contenues dans des vases qui ressemblent aux burettes de nos églises; les équipages circulent sur la chaussée, les promeneuses, parmi lesquelles se distingue l'élite du « demimonde », étalent des toilettes tapageuses, aux couleurs extravagantes et heurtées ; entre les roues des voitures et les groupes des passants circulent des bouquetières au costume singulier (fig. 142) , jupon rouge très-
court, bordé d'une large bande verte, laissant apercevoir beaucoup plus que la naissance de la jambe chaussée de bas rouges et terminée par des pieds que rapetissent des souliers aussi étroits que possible; le corsage et le tablier sont violets, les bras mi-nus; en hiver, de longs gants de peau blanche viennent jusqu'au coude retrouver les manches de la chemise ; sur la tête un chapeau de paille, véritable souvenir de la coiffure des bourgeoises de la baie de Tourane. Ces jeunes filles , d'une vertu peu farouche , abordent sans façon le premier venu ; par bonheur elles s'expriment en allemand. Quand elles voient que leur éloquence est inutile , elles vous plantent une rose à la boutonnière et réclament ensuite quelques groschens que leur importunité obtient bien vite.
Les désœuvrés, attablés sur la contre-allée, boivent et fument, risquant de loin en loin quelque grosse plaisanterie d'un goût qui n'est pas douteux sur une femme qui passe et qui leur répond de la même manière, sans trouble et sans hésitation ; puis la soirée s'avance , l'heure du repas arrive ; alors les restaurants s'emplissent, leurs étalages font assaut de recherche et de luxe ; les comestibles de choix, les saumons de l'Elbe, les oies de Stettin, les pièces de gibier truffées de pruneaux, les rôtis de bœuf à la compote de poires, les jambons crus et les pâtés fumants s'étagent sur des buffets qu'on aperçoit du dehors ; le consommateur peut juger des ressources de l'établissement avant d'y entrer, mais pas de cuisine recherchée, pas de ces sauces savantes, gloire des chefs français, la quantité et la solidité passent avant le fin et le délicat. Une fois installés, tous ces gens mangent gloutonnement, les coudes sur la table, sans se préoccuper des regards que leur jettent les étrangers, trèsnombreux à Hambourg, et qui, assis à côté d'eux,
s'étonnent de les voir satisfaire aussi franchement, aussi brutalement les besoins matériels. Ils choquent sans le vouloir, sans s'en douter, tous les instincts d'élégance et de délicatesse des races latines; ils sont lourds, épais, impolis ; leurs femmes ignorent les lois et les ressources de la toilette, elles ne savent ni faire un lit ni préparer un dîner et gâtent les meilleures choses en les assemblant contre toutes les règles du goût et de la raison ; la gêne leur est inconnue et va jusqu'à leur faire oublier le respect d'elles-mêmes. — C'est par naïveté et simplicité, nous a-t-on dit souvent. — Oh! la naïveté allemande, où la trouver, mon Dieu! mais ces gens-là sont roués comme des sacripants, nous les avons vus à l'œuvre, hélas! Simples en quoi et pourquoi? est-ce parce qu'ils s'embrassent niaisement en public, donnent le jour plus qu'aucune nation de l'Europe à des enfants naturels, entassent leurs rares écus et ne cèdent jamais à un sentiment qui ne doit leur attirer avantage ou profit?
Aujourd'hui nous entrons dans une école : sur les murs des cartes géographiques, nous n'avons pas besoin de nous approcher pour reconnaître les pays qu'elles représentent : c'est la France avec ses fleuves, ses chemins de fer, ses montagnes. Des numéros renvoient à une légende sur laquelle sont mentionnés la nature des produits locaux, des indications sur le tracé des voies de communication, les obstacles qu'elles peuvent présenter.
En face, une grande carte indique le périmètre de l'empire d'Allemagne avec les duchés, le Hanovre, et la Saxe avec l'Alsace et la Lorraine, avec la Bavière, Bade et le Wurtemberg, etc., etc. En considérant une semblable carte, on reconnaît à première vue combien il est vrai que l'Allemagne n'est pas une nation, mais
l'agglomération de nationalités différentes par leur origine, leurs mœurs et leur religion ; le seul point commun est le langage, mais vienne un accident fortuit qui arrête un des rouages de cette immense machine et tout l'ensemble se disloquera, se séparera brutalement; chaque pays se lèvera contre le maître qui l'a asservi, retrouvera son autonomie et reprendra la place d'où il a été arraché.
[Echelle de o'",ooi pour mitre.)
En continuant de suivre le quai de l'Alster, nous avons trouvé à notre droite le nouveau Musée, construction entièrement en briques et qui, pour ce motif plus que par sa forme, mérite d'appeler l'attention.
Le plan (fig. 143) se compose d'un corps de bâtiment principal flanqué de deux ailes : un très-bel escalier occupe le centre, il est d'une seule volée avec un large palier de repos à mi-étage, et semble un diminutif de celui de la salle du sénat du Luxembourg. Au rez-dechaussée, les sculptures et les logements du gardien; au
premier étage, une grande et belle salle en tète de l'escalier, puis une autre, plus petite, et une longue galerie latérale. Ces trois salles sont éclairées par en haut ; une quatrième divisée en trois compartiments contient les dessins et gravures; le jour vient de côté. Toutes ces salles ne sont pas encore remplies : les œuvres d'art qu'elles contiennent offrent un intérêt secondaire, mais elles sont parfaitement placées et disposées de façon à être vues sous le meilleur aspect possible ; celles de quelque importance sont scellées sur des charnières qui permettent de modifier la lumière et de changer l'éclairage suivant l'heure du jour ; les sièges sont nombreux, le visiteur peut s'asseoir sur un divan bas et large et, sans fatigue, regarder le tableau placé devant lui.
Ces tableaux sont en général des œuvres de cette école allemande connue en France par les spécimens envoyés à nos expositions annuelles 5 mais l'effet produit n'est plus le même quand ces toiles, au lieu d'être perdues dans la foule, se trouvent réunies et forment un ensemble. Les tableaux de genre, fort en honneur chez nos voisins, choquent nos idées à cause du choix des sujets, certains détails sont trop crus, trop réels pour notre goût raffiné. Un motif d'étonnement pour nous sera toujours, du reste, la façon dont l'Allemand manifeste tout haut ses préférences ; le bon goût lui est aussi inconnu que la retenue et le savoir-vivre ; ainsi, un groupe composé du mari, de la femme et des enfants, dont l'apparence extérieure était celle de gens devant être bien élevés, se tordait de rire à côté de nous et s'exclamait bruyamment devant un tableau représentant un soldat trop familier avec une servante...
Les sujets les plus en faveur chez les peintres allemands sont, avons-nous dit, des scènes d'intérieur, la
représentation de détails intimes empruntés à la vie bourgeoise, aux mœurs simples et souvent triviales de la famille. Ces sujets se prêtent peu à être reproduits par la statuaire, aussi les œuvres des sculpteurs nationaux
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sont-elles rares; cet art se concilie mal avec les tendances du génie allemand, qui ne quitte le terre à terre que pour se perdre dans les données d'un idéalisme vague, souvent difficile à comprendre et que la sculpture, avec sa précision géométrique et rigoureuse, est impuissante à rendre.
Nous avons déjà dit que la façade du Musée (fig. 144)
était entièrement en briques. Ces briques varient de formes suivant remplacement qu'elles doivent occuper : ainsi, les fûts des colonnes sont formés de quatre briques triangulaires réunies au centre sur un noyau rempli de mortier, c'est exactement la disposition des colonnes du Forum de Pompéi et de bien d'autres monuments antiques; les briques des voussoirs épousent la forme de l'arc, c'est-à-dire que leur sommet est plus large que leur partie inférieure, pour permettre aux joints d'avoir toujours la même épaisseur ; les moulures sont formées de briques de forme spéciale, dont le tort est peut-être d'offrir les mêmes profils que la pierre de taille, sans pouvoir présenter des arêtes aussi nettes et aussi fines; dans l'attique de couronnement se trouvent des panneaux émaillés en terre cuite, décorés de dessins à couleurs vives ; des compartiments formés de briques, dont les tons varient, remplissent les parties pleines de la construction, et contribuent à faire paraître l'ensemble lourd. On sent un travail pénible dans la conception : ces niches peuplées de statues que rien ne justifie, ces combinaisons de balustrades, d'attiques destinées à masquer les combles, indiquent une recherche afin de produire de l'effet, un embarras et des efforts pour réussir avec grand fracas, tandis qu'il eût été plus facile d'obtenir un meilleur résultat par l'emploi de moyens plus simples et l'étude de proportions plus heureuses.
La Gross Alster est séparée de la Binnen Alster par une étroite langue de terre sur laquelle on a cependant pu faire passer une route et un chemin de fer. Ce chemin de fer relie la ligne de Berlin à celle du Sleswig et sert de ligne de ceinture à Hambourg; il traverse, à niveau, une des voies fréquentées de la ville et , cependant, aucun garde , aucune barrière n'en défend l'accès.
Quand un passant survient, il regarde si la voie est libre, lève une chaîne, la remet en place et continue son chemin: une horloge placée à côté d'une enseigne collée sur un poteau indique, à titre de renseignement, les heures précises de l'arrivée des trains, afin que les lourds véhicules pesamment chargés et lents à se mouvoir ne s'engagent pas sur la voie sans s'être assurés qu'ils ont le temps nécessaire. Chaque individu veille ainsi à sa sécurité personnelle; nous ne faisons pas les choses si simplement chez nous.
Après avoir sans encombre traversé le passage à niveau qui était devant nous et longé la levée qui borde la Gross Alster, nous nous sommes trouvé devant l'hôpital général, dans lequel il faut nous arrêter quelque temps. La question relative à la construction et à l'installation des hôpitaux est trop à l'ordre du jour pour qu'il ne soit pas utile d'entrer, à propos de celui de Hambourg, un des plus grands établissements hospitaliers d'Allemagne, dans quelques développements et quelques explications.
Il ne s'agit pas ici 1 en effet d'un petit hôpital, limité dans ses développements ou dans ses moyens d'action, et réduit à quelques centaines de lits, mais d'un établissement de premier ordre, organisé pour la distribution la plus large et la plus complète des secours publics, et susceptible de recevoir au besoin jusqu'à dix-huit cents malades.
Parmi les hôpitaux de construction moderne, l'hôpital général de Hambourg nous offre, dans la configuration de ses bâtiments, une des formes les plus généra-
1. Extrait d'une notice publiée p.ir les administrateurs de l'hôpital.
lement reproduites en Allemagne, le quadrilatère ouvert d'un côté. Tel est, du moins, le caractère des constructions principales; car, depuis l'incendie de 1842, qui amena à l'hôpital une affluence considérable de victimes, on songea à l'agrandir, et, en 1848, on ajouta à l'édifice primitif, en prolongement de la façade, deux annexes qui modifient d'une manière sensible l'aspect général de l'établissement.
L'emplacement occupé par l'hôpital général de Hambourg est sur le bord du bassin de l'Alster extérieur ; il couvre une surface de 54,000 mètres environ; sa construction, commencée vers la fin de 1820, a été achevée trois ans plus tard ; les travaux ont occasionné une dépense de 1,282,000 marks courant, environ 1,900,000 francs.
Il se compose (fig. 145) d'un bâtiment central et de quatre ailes en arrière-corps, le pavillon du centre est élevé de deux étages sur rez-de-chaussée, les bâtiments des ailes n'en ont que deux avec des greniers au-dessus ; sous toutes les constructions se trouvent des sous-sols voûtés.
De chaque côté du bâtiment central sont ménagés des passages de portes cochères, sur lesquels donnent les escaliers conduisant aux différentes parties de l'édifice. Les ailes se divisent en deux parties : la première s'étend en façade, la seconde est placée en retour; chaque extrémité est terminée par un pavillon. La cour centrale se divise en deux parties destinées aux malades de chaque sexe : une large chaussée la traverse, partant de la porte principale du bâtiment d'administration et aboutissant au fossé du rempart.
Derrière le bâtiment principal sont situées, d'un côté, la salle d'anatomie et, de l'autre, une remise pour les
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