LA TRAVERSEE. HELGOLAND. DESCRIPTIONS
Une excursion préférable aux précédentes et qui jette en plein dans l'imprévu et l'inconnu, c'est le voyage de Hambourg- à Helgoland. On s'embarque à Hambourg-, on descend l'Elbe jusqu'à Cuxhaven et on traverse le bras de mer qui sépare Helgoland de la terre ferme.
Ah! le beau voyage et les riants spectacles! comme cela repose des œuvres des hommes! Depuis Dordrecht, nous ne voyons que maisons et édifices, il nous a fallu sans cesse raisonner, discuter, comparer... Nous sommes heureux de pouvoir enfin tranquillement nous étendre sur le pont du bateau, regarderie ciel bleu, écouter le bruit de l'eau qui clapote au-dessous de nous, voir passer en tous sens d'innombrables bâtiments allant ou venant de partout; nous nous répétons avec bonheur que nous n'avons, ce jour-là, ni à relever un édifice, ni à dessiner une maison ou à étudier « l'emploi logique et raisonné des matériaux ».
Quand on a dépassé Blankenesse , le fleuve commence bientôt à s'élargir outre mesure. Les deux rives sont différentes : la rive gauche est plate et monotone ; la rive droite est plus mouvementée et montre une succession de mamelons dont chaque sommet est cou-
rohné par une maison de campagne. Des bouées, placées au milieu du fleuve, indiquent le chenal tracé à travers les bas-fonds et les bancs de sable ; le temps est clair et l'eau si limpide que ses diverses colorations permettent de distinguer les passages dangereux; par endroits, le chenal se rétrécit de plus en plus ; à deux brasses , le fond manque, et, dans le remous du navire, on voit l'hélice effleurer de ses ailes l'épais banc de sable qui trouble l'eau et envoie de gros bouillons crever à sa surface.
A Cuxhaven, on débarque des voyageurs et on en prend d'autres. Tous les Allemands du bord profitent de la circonstance pour s'emparer des meilleures places, et nous les étonnons fort en cédant notre siège à une femme restée debout.
La barre de l'Elbe est franchie, la teinte verdâtre de la mer fait paraître jaune l'eau du fleuve qui roule par masses énormes ; nous prolongeons l'île de Newerk qu'on gagne à pied à marée basse, et nous avons connaissance du navire porte-fanal dont les feux, allumés chaque nuit, signalent les écueils semés sur la côte. Le navire est maintenu par une chaîne en fer fixée à une ancre du poids de trente quintaux. La longueur de la chaîne permet au bâtiment de céder peu à peu à la force de la mer; les vagues le soulèvent brusquement, mais, au moment 011 il va être entraîné, la chaîne le retient en lui imprimant des mouvements de tangage d'une violence inouïe. Le roulis est, de son coté, insupportable quand le vent souffle en sens opposé au courant de la rivière; il prend alors le navire par le travers, le couche sur le flanc sans lui laisser un instant de repos; les fatigues sont telles pour l'équipage, que les plus robustes marins ne peuvent longtemps occuper ce poste, pour lequel il faut autant de courage que de dévouement. La mer baisse, et les bâti-
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ments s'amarrent à l'embouchure de l'Elbe, attendant l'heure propice pour entrer en rivière; nous passons au travers et continuons notre voyage sans encombre. C'est une tranquille promenade, la mer du Nord nous est propice. Un moment nous perdons les côtes de vue, juste assez longtemps pour ressentir cette impression particulière toujours éprouvée en pleine mer : se voir le centre d'un cercle immense que recouvre une sorte de calotte soudée à l'horizon avec la mer sans limite. Comme L'homme se sent puissant en face de cette immensité qu'il domine , au milieu de cette solitude à travers laquelle il trace sûrement son chemin !
Le soleil commençait à se rapprocher de la mer, et, avant de disparaître, teignait en tons de feu les nuages du couchant; il dessinait à l'horizon des zones distinctes intenses, depuis le rouge éclatant jusqu'à l'opale le plus tendre; il les fondait si harmonieusement ensemble, qu'il était impossible de dire où commençait l'un, où finissait l'autre; quand soudain, devant nous, émerge des eaux, se détachant sur un fond splendide, un point d'abord à peine perceptible, puis bientôt énorme rocher, et enfin masse compacte, noire, aux déchirures violentes, aux arêtes abruptes, montrant çà et là des taches roses et blanches formées par des maisons : c'était Helgoland.
Un instant après, nous débarquions au pied d'un mât portant à son sommet le fier drapeau que raye de ses puissantes griffes le léopard britannique.
Car Helgoland estime possession anglaise. En 1807, à l'époque du blocus continental, les Anglais y installaient un dépôt de marchandises de contrebande ; puis, jugeant que ce qui avait été bon à prendre devait être bon à garder, ils restèrent les maîtres de cette petite île, placée à égale distance des bouches du Weser et de celles de
l'Elbe, et qui , si elle ne commande pas l'entrée de ces deux fleuves, gênerait cependant d'une façon efficace, avec la puissante artillerie moderne , une flotte ennemie voulant entrer ou sortir des ports de Brème et de Hambourg-. Le gouvernement anglais n'est pas, du reste, un mauvais maître; ses sujets d'Helgoland ne payent aucun impôt et sont exempts de tout service militaire ; ils vivent du produit de leur pèche et surtout des recettes, réali-
sées chaque année aux dépens des nombreux touristes et baigneurs qui, pendant la belle saison , viennent se promener chez eux ou y prendre des bains de lames, les plus énergiques, dit-on, qui soient connus en Europe.
Helgoland est un rocher triangulaire (fig. 1 <$ 5), perdu au milieu des eaux, dont le sépare une falaise de 60 mètres de haut, taillée à pic ; à une époque indéterminée, une partie de cette falaise s'abaissa pour former une étroite plage de sable appelée Unterland (pays bas), tandis que la partie supérieure s'appelle Oberland (pays haut). C'est dans l'Un-
rerland que sont les établissements de bains et les lieux de réunion ; des maisons de l'Oberland on jouit d'une plus belle vue, mais il faut, chaque fois qu'on veut aller à la mer, descendre 184 marches d'un escalier assez roide, et, qui pis est, les remonter pour rentrer chez soi.
Le grand charme de cette petite île est d'offrir une vie calme et solitaire, de posséder un air pur et excitant; on peut s'y livrer à des promenades sur la falaise que leur longueur ne rend jamais fatigantes, et faire tout autour d'amusantes excursions en mer.
Les habitants ont des mœurs à eux et ont conservé leur costume original. Ils vivent heureux et tranquilles, en dehors du mouvement social et politique qui trouble nos sociétés modernes, étrangers à toutes les passions et à tous les intérêts qui nous gouvernent. Une fois la saison des bains finie, les communications avec la terre ferme sont si rares et si difficiles, à cause de l'état de la mer, qu'elles n'ont plus lieu qu'à des époques irrégulières et fort éloignées.
La langue nationale est la langue frisonne, la langue officielle l'allemand; pendant la saison des bains, on entend beaucoup parler anglais et suédois. Les hôtes habituels d'Helgoland sont, en effet, des Allemands, des Anglais et surtout des Danois ou Suédois, qui viennent y prendre des bains de mer du Midi.
Nous n'étions pas venus à Helgoland pour y voir des constructions et nous occuper d'architecture, au contraire : et, cependant, il nous faut parler de notre logis, maison de baigneurs qui, par suite des conditions imposées à son orientation , résout d'une façon originale un des programmes le plus compliqués dont un architecte puisse avoir à s'occuper.
On comprend quelle violence doivent avoir les vents déchaînés de tous les points de l'horizon sur ce rocher perdu au milieu de l'Océan et que rien ne protège ni n'abrite. Les vents d'ouest surtout ont une fureur extrême ; le vent du nord est glacial, et le vent d'est, s'il est moins redoutable, souffle en revanche plus fréquemment, même dans la belle saison ; l'exposition au midi seule est agréable et doit être recherchée , car la brise de mer tempère toujours les chaleurs de l'été.
Le propriétaire de la maison de baigneurs, dont nous parlons, a demandé à son architecte de lui construire un bâtiment contenant environ vingt-cinq à trente chambres de voyageurs, avec les services généraux nécessaires, salle à manger, salon, cuisines, dépendances, etc., etc. L'installation devait être confortable mais simple, et sans aucune de ces complications décoratives, coûteuses d'entretien partout, surtout dans un pays où tout manque. Pour condition rigoureuse, toutes les chambres à coucher devaient être orientées au midi et ne prendre jour et air que dans cette direction ; le bâtiment lui-même ne pouvait être élevé que d'un rez-de-chaussée et d'un étage.
La première idée qui vient à l'esprit , en présence d'un tel programme, est d'élever un bâtiment simple d'épaisseur et présentant sur une seule ligne la série des pièces demandées; mais, d'abord, le service et l'usage d'un tel bâtiment eussent été difficiles et eussent rendu indispensable un grand nombre de serviteurs; puis il eût fallu un terrain d'une longueur de façade d'au moins 80 mètres ; or le terrain à utiliser n'avait guère que la moitié de cette dimension.
L'architecte, un Anglais, nous a-t-on dit, a réalisé le problème d'une façon assez difficile à faire comprendre au moyen d'une description, mais que rend sen-
sible le croquis du plan (fig. 156). Nous n'hésitons pas à déclarer cette combinaison ingénieuse, sans en recom-
r. Porche.