ASPECT GENERAL
La gare est un bâtiment en bois, couvert par une charpente à la Philibert Delorme, et qui ne ressemble guère au magnifiques halles en fer et en verre des chemins français; mais, comme compensation, la police et la douane nous donnent vite notre liberté, et nous voilà dehors sur une large avenue plantée d'arbres , en face d'un grand parc et du Norrbro (pont du Nord) , par lequel nous pénétrons, dans la ville.
Il fait un gai soleil, l'air est tiède, le ciel pur; aujourd'hui nous nous promenons et allons devant nous, regardant à droite et à gauche les gens et les choses, et tâchant de voir le mieux et le plus possible.
L'enceinte de la ville est franchie, nous prenons une rue, traversons une place, prenons une autre rue, et nous voici devant un énorme amas de palais : c'est le Christianborg (palais de Christian — palais Royal), qui ressemble à une forteresse ou à une prison d'Etat; tout près, un canal couvert d'embarcations chargées de légumes, de fruits et de poissons, puis un dédale de petites rues et un grand espace libre, le Kongens Nytorv, place irrégulière bordée par endroits de constructions hautes, étroites, aux
pignons fantastiques (fi g. 170) ; au fond, un palais; à côté, l'Opéra; à l'extrémité, un canal, et, au milieu, une statue cachée dans un massif de roses ; à l'angle d'une rue,
Fig. 170.
une enseigne en français : Restaurant des Dames françaises. Grand mouvement de populaire sur cette place : voitures, chevaux, omnibus s'y croisent en tous sens; un détachement de soldats passe tambour battant; les hommes sont forts, leur démarche est un peu lourde; leur équipement et leur uniforme se rapprochent du nôtre, ils sont armés de fusils à tir rapide. Nous nous mettons à dessiner : la foule s'amasse, un officier se détache
du poste voisin et vient à nous; nous ne comprenons pas ce qu'il nous dit, bien entendu, mais, plein de déférence pour la discipline, pensant qu'il vient nous interdire de continuer notre travail, nous refermons notre Album et nous nous levons pour reprendre notre route; mais ce n'est pas de cela dont il s'agit, paraît-il : nous avons été pris pour un Allemand. On nous demande ce que nous faisons; nous montrons notre Album, où se trouvent des notes en français et notre adresse à Paris. L'officier lit : Paris, Français ; les assistants répètent : Français, Paris (en danois quelque chose comme Frensk, Parisk), L'attitude des gens qui nous entourent change d'expression, les figures deviennent sympathiques; deux soldats du poste sont détachés pour faire le vide autour de nous et nous permettre de continuer notre croquis. Nous ne savons comment remercier, et, sans nous comprendre réciproquement, nous échangeons avec chacun les mots les plus aimables et les compliments les plus gracieux.
Dans Ostergade (rue de l'Ouest), nombreux magasins, maisons hautes de plusieurs étages, bâties en pierre ou en briques; quelques-unes, de forme bizarre, ont un caractère original et tranché , le plus grand nombre est d'aspect banal et commun; trottoirs dallés en granit rose de Norwége, ceux qu'on vient de laver prennent une agréable couleur, et les grains de mica du granit scintillent au soleil ; au bord du trottoir, large et profond fossé, recouvert de forts madriers de sapin, servant à limiter la chaussée et paraissant remplacer les égouts. Les passants vont sans hâte et sans presse, ne se coudoient pas et prennent consciencieusement leur droite. Nous voici dans Gothergade, le Régent Street ou la rue de la Paix de Copenhague : beaux bâtiments, grands, élevés, bien construits; riches magasins superposés, c'est-à-dire placés
dans le sous-sol et au rez-de-chaussée. Dans le sous-sol, auquel on descend de l'extérieur par un escalier pris aux dépens du fossé d'isolement, s'installent les tavernes, brasseries, restaurants, marchands de comestibles. Quand on met le pied sur le seuil de la porte, la marche vacille, le visiteur croit qu'il perd l'équilibre et une clochette tinte au fond de la boutique : c'est un signal destiné à annoncer l'arrivée du chaland. Dans les boutiques de rez-de-chaussée, qu'on pourrait bien appeler premier étage, sont les articles de luxe confectionnés à Paris, Londres et Vienne, — orfèvrerie, bijouterie, papeterie, — ou bien les fournisseurs plus modestes et non moins utiles, tels que tailleurs, bottiers, marchands de cigares. Pas d'étalage; le niveau de la fenêtre arrive au-dessus de la tête du passant; pas de devantures de boutique, de grandes glaces protègent seules les marchandises, non contre les malintentionnés et les voleurs (ils sont inconnus à Copenhague), mais contre la pluie et le vent. Les marchands les plus méfiants laissent la nuit le gaz allumé ; il est impossible de cette façon de se livrer à aucune déprédation sans être aperçu de la voie publique.
Beaucoup de monde à la porte d'un grand jardin ; c'est le Rosenborg-have. Nous entrons; on fait de la musique en plein air et on se promène : quantité de jeunes et jolies femmes, teint éclatant, yeux bleus et gris, cheveux blonds; elles sont en robe blanche ou de couleur très-claire, avec une ceinture voyante. Leur taille est libre, leurs cheveux flottent en longues boucles sur leurs épaules et sont seulement retenus à la nuque par un ruban semblable à celui de la ceinture ; une sorte de petit toquet à plume est crânement posé sur le sommet de la tête, elles ont le cou dégagé, et sous la transparente étoffe du corsage on devine une riche carnation. Les mains étroi-
tement gantées portent une immense ombrelle et, par un mouvement plein de grâce et de coquetterie, les promeneuses s'enveloppent dans une longue écharpe quand, par instants, l'aigre brise du Nord soulève les boucles de leurs cheveux ou fait frissonner leurs épaules. La belle saison est en vérité si courte qu'il faut s'illusionner le plus possible sur sa durée, et faire honneur des fraîches toilettes d'été au moindre rayon de soleil. Ces femmes sont gaies, rieuses, sourient volontiers pour montrer leurs belles dents, échangent des saluts et des shake hands énergiques avec les amis qu'elles rencontrent, ce qui arrive souvent, car tout ce monde paraît se connaître, et a plutôt les allures des promeneurs d'une ville de province que celles des habitants d'une capitale. Les hommes exagèrent les modes de Paris, manquent de ce que nous appelons la distinction, et ont la démarche un peu lourde et pesante.
Par Dronningenstvergade nous arrivons en plein faubourg Saint-Germain : rues larges, tranquilles, calmes, bordées de palais et de riches hôtels séparés de la voie publique par des cours et des grilles en fer forgé ; peu ou pas de promeneurs : la noblesse est dans ses terres, ses demeures sont désertes. Ce quartier a grand air. Ces habitations d'une architecture solide n'offrent pas cependant le caractère qu'on pourrait en attendre et rappellent notre rococo Louis XV ; il faut voir l'ensemble et négliger les détails. A l'extrémité de ce quartier une place octogonale, quatre grands côtés et quatre petits; sur les quatre petits côtés, quatre palais semblables avec des ailes en retour qui s'étendent sur les grands côtés et les rues percées dans les axes. Deux de ces palais sont réunis par des arcades traversant une des rues et formant la résidence royale : la place semble la cour d'honneur des
palais. Au milieu se dresse une statue équestre; le tout a l'aspect un peu froid, mais non sans une apparence de grandeur.
Des maçons travaillent dans une rue latérale; ils élèvent un mur en briques, placent méthodiquement leurs matériaux sans se hâter, s'assurent consciencieusement de la régularité des joints, présentent les briques avant de les poser, les assujettissent doucement, emploient mille précautions pour ne pas les briser, les trempent dans l'eau et enduisent leurs mains de goudron afin de ne pas se blesser sur la surface rugueuse des parements; leur tâche est bien remplie, mais ils ne vont pas vite et il faut certes un nombre considérable d'ouvriers pour qu'une maison puisse être construite pendant l'espace si court de la bonne saison ; d'autres ouvriers élèvent un mur de face, bâti en moellons, les pierres sont toutes d'égales dimensions ; c'est un granit au parement seulement débruti. Les joints très -saillants sont en ciment et passés au calibre qui régularise leur forme. L'aspect du travail est soigné; la pierre grise se trouve encadrée par des joints qui avec le temps deviennent noirs et donnent aux maisons une apparence un peu triste; la main-d'œuvre doit être d'un prix peu élevé, car sans cela cette sorte d'ouvrage serait très-coûteux. 11 s'agit, un peu plus loin, de former un arc en pierres de taille; les voussoirs préparés en chantier sont trop longs pour leur épaisseur; ils sont posés sans précautions suffisantes, et leur forme n'est pas calculée pour le rôle qu'ils doivent remplir, en sorte que les joints n'ont pas une largeur régulière; serrés à la base, ils sont lâches au sommet ; le savoir de l'appareilleur fait défaut.
Nous ne rencontrons pas un seul mendiant, et nous commençons à comprendre la réputation dont jouit Copenhague d'être la ville la mieux bâtie d'Europe : nous n'avons
pas encore vu en effet, et nous ne verrons pas davantage, par la suite, de ces demeures délabrées, de ces taudis malsains dont les plus grandes villes offrent de si tristes exemples. Les faubourgs mêmes ne présentent aucun vestige de ces masures dans lesquelles s'abritent les existences misérables et abjectes de la lie de la population d'une grande ville.
De l'Amaliengade on aperçoit la mer. Voici le port, et ses navires, grands et beaux steamers qui desservent les stations de l'extrême Nord; vive animation mais peu de bruit; langage dur, rapide, saccadé; les matelots russes, grands, forts, au nez épaté, se reconnaissent à leur apparence brutale, à leurs gestes violents. Une taverne installée dans un sous-sol reçoit de nombreuses visites d'ouvriers et de matelots. Nous regardons par la porte laissée ouverte : sur le comptoir sont régulièrement alignés de grands verres pleins de lait, qu'accompagne un autre verre plus petit rempli de kirsch; les Danois boivent, vident chaque verre l'un après l'autre, payent et se retirent sans bruit et sans tumulte ; d'un autre côté, se distribuent aux Russes le gin et le kummel : ceux-ci sont bruyants, tapageurs et grossiers; beaucoup d'entre eux se tiennent difficilement sur leurs jambes. Cette sobriété et ces excès offrent un contraste d'autant plus frappant qu'il est circonscrit dans un espace plus restreint.
Nous voici au bord de la mer, sur une longue promenade, la Lange-line, comparée quelquefois à la Chiaïa de Naples. A Naples, on aperçoit, dans l'enceinte du beau golfe, les îles baignées par les flots bleus de la Méditerranée, le riant décor du Pausilippe, les bosquets d'orangers et de lauriers-roses, la silhouette du Vésuve et toute la campagne inondée de cette éclatante lumière qui fait se heurter et s'unir avec bonheur tant de choses opposées
et disparates ; à Copenhague, on aperçoit le grand mouvement des navires traversant le Sund et se détachant sur les eaux verdâtres de la mer, et la ligne des côtes de Suède éclairée par un blanc soleil du Nord. La Chiaïa et la Lange-line ne sont donc pas précisément la même chose, mais elles peuvent toutes deux avoir leurs mérites et leurs beautés, Ainsi, pendant l'hiver, à Copenhague, quand une glace épaisse a durci le détroit, quand la neige recouvre de son linceul la terre et la mer, l'aspect de cette immense plaine blanche qui s'étend jusqu'au pôle et qu'enveloppe un brouillard glacé , doit sans contredit offrir un spectacle dont la grandeur et la sévère majesté peuvent lutter avec la splendeur des contrées du Midi dans lesquelles, comme à Naples, la nature s'est montrée le plus prodigue de ses dons et de ses faveurs.
A cette extrémité de la ville se dresse la citadelle, château fort plus sombre que dangereux, plus terrible qu'utile, construit d'après le système de Vauban, protégé par deux enceintes dont l'artillerie moderne viendrait vite à bout 5 puis, tout près, s'élève un quartier formé de longues rues, bordées de petites maisons basses, toutes semblables de formes et de dimensions, parfaitement uniformes en tous points : c'est le quartier des matelots et de toutes les industries maritimes.
Nous traversons le port en bateau, atteignons l'île d'Amok, où se trouvent les grands chantiers de construction de navires ; dans une rue latérale sont intallées des boutiques à l'apparence modeste, dans lesquelles des Juifs vendent à vil prix des laques, des curiosités et des porcelaines de Chine ou du Japon; au bout de cette rue nous apercevons la tour bizarre de l'église de la Trinité et, revenant sur nos pas, nous découvrons la flèche de la Bourse, dont la forme ne peut se comprendre ni s'expliquer; enfin,
par le Lange-Bro, nous revoyons la Wester-allée et les nouveaux quartiers de Frederiksberg, bordés de riants hôtels, de petites maisons, et des lieux de réunion destinés aux plaisirs populaires pendant les jours de fête de Tété.
Voilà ce qu'une première promenade nous fait voir de Copenhague.
Il nous faut maintenant examiner en détail ce que, dans ce rapide coup d'oeil, nous n'avons qu'entrevu en masse.
KONGENS-NITORV. AMALIENBORG. RONDE-KIRK.
FRUE-KIRK. CHRISTIANBORG. ROSENBORG. BOURSE.