‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 60 sur 74 · FREDERIK.SBERG : LES ANCIENNES ET LES NOUVELLES FORTIFICATIONS · texte numérisé non relu

FREDERIK.SBERG : LES ANCIENNES ET LES NOUVELLES FORTIFICATIONS

La Kongens Nytorv, place Royale (ou du marché Neuf), sert de transition entre le quartier commerçant et celui habité par la noblesse; elle est vaste et de forme irrégulière; les palais qui la bordent d'un côté sont sans intérêt au point de vue architectural, leur destination est diverse, mais leur caractère reste le même, et on ne reconnaît pas du tout au premier abord pourquoi, par exemple, le Carlottembourg ne sert pas d'Ecole militaire, l'École militaire de Musée des Beaux-Arts et réciproquement.

Sur un des côtés de la place, sont restées debout deux vieilles maisons (fig. 170) du xvir siècle, de cette époque appelée Renaissance allemande parles Allemands, qui, dans leur incommensurable vanité, ont voulu se persuader qu'ils avaient créé une école d'architecture, parce qu'ils avaient exagéré les formes et dénaturé les proportions d'œuvres étrangères.

Ces maisons en pierres et en briques sont assez hautes (le peu de surface occupé par la ville enfermée dans son enceinte ne permettait pas aux habitations de s'étendre et les obligeait à s'élever) ; chaque étage est indiqué par un bandeau qui sert d'appui aux fenêtres de l'étage supérieur, les linteaux de toutes les ouvertures sont soulagés par des arcs, les pignons sont aigus avec des retraites ornées de pyramidions burlesques, les descentes des eaux sont restées en place, ainsi que les ancres du chaînage.

Au centre de la place s'élève un monument commémoratif élevé en l'honneur de Christian V, et qu'on a heureusement dissimulé au milieu de massifs de verdure. Cette statue est équestre; mais il est difficile de reconnaître d'une façon bien positive quel est l'animal qui sert de monture au héros et foule au pied une femme, symbole de l'envie. Autour du socle se rangent étonnés d'être réunis, et se regardant en ayant l'air de se demander ce qu'ils font là, Alexandre, Hercule, Artémise et Minerve • ; tous ces personnages grotesques et ridicules sont coulés en plomb.

L'Amahenborg (ûg. 171) est une série de palais entourant une belle place; pris isolément, ces palais, d'un aspect triste et froid, paraissent mesquins ; réunis, leur masse en impose, et c'est au point de vue de l'ensemble seulement qu'il faut les envisager, car leurs détails, leur arrangement n'offrent rien d'original, rien de trouvé ni de nouveau.

Le milieu de la place ou plutôt de la cour (ûg. 172) de ces palais est occupé par une statue équestre en plomb, comme celle de Christian V, et représentant un

Frédérik ou un Christian dont nous n'osons indiquer le numéro d'ordre de crainte d'erreur ; mais, dans tous les cas, ce monarque libéral et spirituel méritait certes mieux,

Fig. 171.

ne fût-ce qu'à cause de cette jolie anecdote dont il est le héros.

Un des privilèges de la noblesse permettait alors à tout seigneur de se débarrasser d'un vilain dont il croyait avoir à se plaindre, moyennant le payement d'un écu déposé sur son cadavre; ce privilège parut au monarque

un peu excessif et il le supprima. Rumeur et bruit à la cour; la noblesse se soulève, fait des représentations mal accueillies, boude et se retire dans ses terres, bref, fait tant et si bien que le tyran doit céder et rapporte son décret

Fig. 172.

Il le fit du reste de bonne grâce et réunit ses hauts et puissants seigneurs pour leur annoncer la restitution du droit qu' ils réclamaient, puis, une fois son discours terminé, il ajouta en forme de péroraison : « Mais s'il ne m'est permis de vous retirer aucun privilège, il ne peut m'ètre défendu d'en accorder un à mes autres sujets, et j'ai décidé que dorénavant tout homme du peuple aurait le droit de se défaire d'un noble qui lui déplairait moyennant deux écus, car, vous l'avez dit sans doute avec rai-

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son, il faut maintenir une ligne de démarcation entre les différentes classes sociales du pays. »

Les églises de Copenhague ne sont pas fort intéressantes. Les plus remarquables ont été détruites lors des grandes catastrophes qui ont frappé la ville ; la Runde- Kirk, bâtie au xvne siècle par Steenwenkel, élève deTicho- Brahé, — qui ne fut pas seulement un grand astronome, mais aussi un habile ingénieur, — est la plus ancienne de celles restées debout. Elle est conçue dans ce style d'architecture appelé chez nous architecture jésuite, et n'offre de curieux que la pyramide (fig. i 73) dont la tour est surmontée.

La base de cette flèche s'appuie sur une calotte que porte la tour, base énorme, haute, épaisse et très-résistante; des retraites successives ménagées dans la masse forment des spirales qui parviennent jusqu'au sommet de l'édifice et présentent un chemin découvert permettant de faire extérieurement l'ascension de cette flèche du haut de laquelle on jouit d'une très-belle vue. Le commun des mortels exécute ce trajet tout simplement à pied, en rasant le mur ou en se tenant à la rampe, ce qui, malgré ces précautions, n'est pas sans danger pour les personnes dont la tête manque de solidité; mais certains souverains, comme Christian IV et Pierre le Grand, ont, dit-on, fait ce voyage en voiture attelée de quatre chevaux, extravagance qui inspirait à un écrivain d'autrefois une grande admiration pour les chevaux et pour le cocher.

C'est, on le voit, une grande erreur de comparer la spirale de la Runde-Kirk de Copenhague au plan incliné du Campanile de Venise : Tune offre un sentier extérieur très-pittoresque, accusant une forme bizarre ne pouvant se modifier sans cesser d'être ; l'autre, au contraire, se

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llunHi.' Kirk, Copenhague.

dissimule à l'intérieur, ne laisse rien deviner de sa forme et de ses dispositions qui pourraient être différentes de ce qu'elles sont sans que, pour cela, l'édifice fût extérieurement changé ou dénaturé.

La seconde des églises de Copenhague qui mérite une visite, est la Frue-Kirk (église de la Vierge). L'église primitive a été détruite en 1807, Par ^es bombés anglaises; celle qui existe aujourd'hui date de 1829, elle est l'œuvre de Hansen. Ce n'est pas le mérite architectural de ce monument gréco-romain qui y attire le visiteur, mais les sculptures dont l'a orné Thorwaldsen. Les plus remarquables se trouvent dans le tympan de la grande porte d'entrée et dans le fronton de la façade, elles représentent l'entrée de Jésus à Jérusalem et saint Jean prêchant dans le désert; à l'intérieur on voit aussi les statues dès douze apôtres, et sous l'autel, logée dans une niche, la colossale tête de Christ si connue. Nous aurons, en visitant le musée Thorwaldsen , l'occasion d'étudier l'œuvre et le génie du grand artiste danois, nous mentionnons seulement ici les sculptures de l'église de la Vierge sur lesquelles nous reviendrons un peu plus loin.

Le Christianborg n'est pas, à proprement dit, un palais, mais bien plutôt la réunion de plusieurs palais de forme, d'importance et de destination différentes, élevés à plusieurs époques, détruits en partie par le feu et la guerre, puis reconstruits sans idée d'ensemble, sans programme arrêté et défini.

On peut, aux simples rapprochements de quelques dates, juger des transformations subies par ce palais. L'évêque Absalon élève en 1168, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par le Christianborg, une forteresse qui

devient résidence royale, plus d'une fois tombe aux mains de l'ennemi et est un beau jour dévastée de fond en comble; Frédéric IV construit (1726) sur ces ruines un château à six étages, qui ne devait pas être une demeure fort agréable et n'eut pas une longue durée, car Christian VI le fit démolir (1740) et remplacer par un nouveau château, un des plus beaux de l'Europe, au dire des chroniqueurs, mais qui malheureusement devint en 1794 la proie des flammes; enfin, en 1828, fut achevé l'édifice que nous voyons aujourd'hui, plus recommandable par ses grandes dimensions que par sa forme et son apparence, car il offre le plus grand défaut qu'on puisse incontestablement reprocher à une œuvre d'art : il est banal et vulgaire.

La cour d'honneur paraît triste, l'herbe croît entre les pavés, la base des murs est verte d'humidité; une place vient à la suite et sert de passage au public à peu près comme notre cour du Louvre, un portique l'entoure et se termine par deux ailes couvertes en terrasse, d'où l'on jouit d'une belle vue sur la campagne et sur la mer. Devant la porte principale s'élève un porche surmonté d'un fronton, dans lequel Thorwaldsen a sculpté Jupiter au milieu de l'Olympe ; sur un des côtés de la porte se voit aussi son Hercule.

La destination de ce grand édifice est multiple; il contient des appartements d'apparat rarement habités, des salons de fête pour les grandes réceptions de la cour; un de ces salons, la salle des Chevaliers, possède dans l'entablement d'une galerie qui l'entoure la fameuse frise de Thorwaldsen : les expéditions d'Alexandre. Le reste du palais renferme un manège, des écuries, un théâtre, une chapelle, des ministères, la caisse des finances, la haute cour de justice et la salle du Reichstag.

Une des plus agréables résidences de Copenhague est le Rosenborg, château construit au milieu du parc de Rosenborghave et précédé d'une grande place destinée aux revues et exercices militaires. On y arrive par une rue dont le nom danois Kronprindsessgade (rue de la Princesse Royale) mérite d'être connu, afin de faire comprendre combien cette belle langue danoise est d'une intelligence facile et d'un emploi commode pour les étrangers.

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Le Rosenborga été construit en 1604 par Christian IV, dont la statue s'élève dans la cour, en arrière de la façade principale. Ce château est de dimensions restreintes pour un château royal (fig. 174) ; l'escalier se trouve logé dans une tour accusée et saillante à l'extérieur. A part quelques salles, tout l'édifice est occupé par le service des archives du royaume et contient des documents précieux, au point de vue historique, sur la monarchie et les chartes du Danemark.

L'architecture de l'édifice emprunte un certain caractère à la nature des matériaux employés : briques rouges brunies par le temps, et longues assises régulières en grès, formant les corniches, bandeaux et encadrements des

baies 5 sur les faces latérales s'avancent des bay-windows

qui, à défaut d'autres preuves, attesteraient l'origine anglosaxonne de cet édifice. Des pignons maniérés, torturés à la façon de ceux des Pays-Bas, font perdre aux façades l'apparence d'unité qu'on retrouve dans les parties inférieures. L'ensemble (flg. 175) n'est pas une création architecturale, c'est une agglomération d'éléments étrangers, bons et mauvais, réunis sans raison et peu satisfaits de se trouver l'un près de l'autre ; cependant, au point de vue des ressources et de l'agrément de l'habitation, — ce qui en définitive est le but à atteindre par toute demeure, qu'elle soit palais ou chaumière, — ce château est, de tous ceux de Copenhague, celui qui, par ses dispositions et son emplacement, doit être le plus agréable et le plus commode; son apparence, sans doute, n'a pas été jugée assez monumentale, car on lui préfère le Christiansborg, espèce de forteresse, ou l'Amalienborg étroit et resserré, mais aux façades ornées de pilastres et de colonnes.

La Bourse (fig. 176) est un long et bizarre édifice, qui occupe presque tout un coté de Slotsholmsgade. La porte d'entrée se trouve sur un des pignons; on y arrive par un plan incliné assez raide, qui, d'en bas, donne dé la grandeur à la façade. Ce pignon, de forme prétentieuse, est à son sommet percé d'une grande niche qui attend un héros ; c'est là derrière que se trouve la Bourse proprement dite, installée ainsi au premier étage, par rapport au niveau du quai sur lequel s'ouvre un rez-dechaussée contenant des entrepôts et des magasins de toutes sortes. Les façades, élevies en bordure du quai, sont percées de larges fenêtres à meneaux; de distance en distance, des lucarnes ouvertes dans le comble et couronnées de raides et grotesques pignons rompent la monotonie des grandes lignes et donnent une silhouette qui,

vue à distance , produit un certain effet. Mais le point capital du monument, celui qui l'a surtout fait connaître, est la flèche dont est surmontée la tour centrale ; cette flèche est en bois de charpente, recouvert de plomb,

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Fig 176.

auquel on a donné la forme de quatre monstres d'une nature difficile à déterminer; leurs têtes s'appuient sur les quatre angles de la tour, et leurs queues s'enroulent et se terminent par une pointe aiguë. Quelle est la raison de cette bizarre conception? Comment l'expliquer et lui donner une signification? Son origine même est entourée

d'incertitude, car elle n'est pas, paraît -il, un produit danois, et Christian IV l'aurait, dit-on, rapportée de Kalmar, comme trophée de sa victoire sur les Suédois.

Ce monument n'est pas une œuvre artistique remarquable, mais sa bizarrerie fait qu'il excite la curiosité.

L'intérieur de la Bourse ne répond pas à son extérieur : c'est presque une déception d'y trouver une ou deux

salles bien bourgeoises, bien nettes, garnies de lambris de sapins peints en chêne, avec un faux plafond qui simule de faux caissons et de fausses solives apparentes qui cachent un faux plancher.

Le Palais de l'Industrie a été construit en 1871, pour recevoir l'exposition universelle des États du Nord de l'Europe ; c'est la construction moderne la plus importante de Copenhague. Elle s'élève en dehors de la ville, près du Norrbro, à l'extrémité d'un parc vaste, accidenté par des mouvements de terrain et des pièces d'eau douce et salée, véritables lacs qui permettent d'installer cer-

taines expositions spéciales dans des conditions particulières de vraisemblance.

Le palais forme un rectangle dont les grands côtés ont i^o mètres et les petits 90 (nV. 177J ; ce rectangle se divise en quatre corps de bâtiments entourant une cour centrale vitrée.

Un palais de cristal comme ceux de Paris, de Londres, de Vienne, était impossible à Copenhague : la neige qui se serait amoncelée sur de grands combles eût amené de

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Sol azJfez-i? Chausse

Iig. 178.

prompts désordres-, d'un autre côté, l'Industri-borg doit être conservé et utilisé de diverses manières : il fallait donc qu'il fût habitable en toutes saisons et pût se chauffer par parties, ou en totalité.

L'architecte danois a entouré sa cour d'une enveloppe de bâtiments aux murs épais, dont les baies relativement étroites peuvent, tant sur la voie publique que sur la cour intérieure, facilement se fermer par des châssis vitrés; il a ensuite couvert sa cour non par un comble unique qui, dépassant les bâtiments latéraux, se fût trouvé exposé aux terribles coups de vent du Nord (fîg. 178)

mais par cinq combles successifs soutenus sur des points d'appui montant de fond, assez rapprochés et résistants pour pouvoir supporter sans ruptures le poids de la neige amoncelée dans les noues intermédiaires. Cette division en cinq combles offrait en outre l'avantage de répartir une charge accidentelle sur une plus grande surface que n'eût pu le faire un comble unique.

Les façades sont un peu monotones (flg. 179), il y avait peut-être meilleur parti à tirer de l'emploi des briques et il était possible d'éviter la monotonie de tous ces jours égaux et de tous ces pilastres semblables ; la porte d'entrée elle-même n'est pas assez monumentale et manque de noblesse et de grandeur malgré ses dimensions ; mais l'ensemble de la construction est raisonné : nous l'avons déjà expliqué en ce qui concerne la grande. halle vitrée, il en est de même des façades ; ainsi, les pilastres qui les ornent, loin d'être une simple décoration, forment au contraire des points d'appui plus fermes et plus stables entre lesquels il n'existe que des remplissages.

Les matériaux du pays seuls ont été mis en œuvre, les parquets, marches d'escaliers, boiseries de revêtement sont de sapin; le fer est employé dans quelques parties des combles; les briques constituent entièrement la maçonnerie des murs et même celle des points d'appui isolés de la grande nef où elles ont la forme de colonnes de om,5o à om,70 de diamètre.

Les salles des écoles publiques sont hautes et vastes, et les enfants y sont moins entassés que dans les nôtres, mais, dans leurs dispositions intérieures ou extérieures, elles n'offrent rien de préférable à ce qui se voit chez nous. Le mobilier seul fait exception non par sa forme, mais à cause du principe qui a présidé à sa construction.

Frappé des inconvénients qui résultent pour la santé de l'enfant d'être mal assis, d'avoir son livre ou son cahier trop rapproché ou trop éloigné de ses yeux pendant le travail, de placer sur les mêmes bancs des enfants grands

fig. 179.

ou petits, les maîtres danois ont voulu que chacun de leurs élèves eût un siège proportionné à sa taille, fait sur sa mesure en quelque sorte. Les classes sont donc remplies de files de petits meubles1 comprenant un siège muni de bras et de dossiers pour soutenir les reins pendant les heures d'étude; devant, se trouve un petit pupitre, avec dessus mobile recouvrant le casier aux

1. Construction et installation des Ecoles primaires, par Félix Narjoux. — 1 vol. in-8° avec ligure; intercalées. — Ve A. Morel et Cle, éditeurs, 13, rue Bonaparte.

livres et au papier. Chaque enfant s'installe à la place qui lui est assignée suivant son âge et sa taille, les bancs se rapprochent ou s'éloignent selon que la classe est ou n'est pas au grand complet, sans jamais laisser de vide ni d'espaces inoccupés.

i. Administration.

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