‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 65 sur 74 · MUSEE ETHNOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

MUSEE ETHNOGRAPHIQUE

Un autre musée de Copenhague, le musée ethnographique, est moins savant, mais aussi utile et intéressant que le musée des antiquités.

Il renferme la collection des types propres à caractériser la civilisation humaine sur tous les points du globe et, pour parvenir à ce résultat, montre, de chaque civilisation, l'ensemble ou le détail le plus propre à faire connaître sa nature et son degré d'avancement. Les par-

ties les plus curieuses et les plus amusantes de ce musée sont celles qui ont trait au Groenland et au Japon, c'està-dire aux pays qui nous sont le moins connus et qui, par conséquent, excitent le plus notre curiosité.

Au lieu de loques pendues aux murs, d'objets étalés les uns à côté des autres, sans lien qui les rattache, sans qu'on puisse comprendre comment l'usage des uns se lie à celui des autres, au lieu, enfin, d'objets dispersés sur un grand espace, le musée ethnographique de Copenhague montre au contraire des ensembles qui frappent et saisissent l'attention et dans lesquels le spectateur va chercher ensuite le point qui l'attire et qui l'intéresse, détail variable suivant chaque individu, suivant ses goûts, ses tendances et son éducation.

C'est ainsi qu'au lieu de meubles, de vêtements, d'ustensiles placés à part, disséminés çà et là, nous trouvons une habitation grandeur nature, meublée de vrais meubles, avec les maîtres du logis installés chez eux et y vivant de leur vie ordinaire.

Voici tout d'abord des habitations de Groënlandais : huttes en terre et mousse, de 4 à 6 mètres de diamètre, garnies intérieurement de peaux de bêtes ; l'entrée a lieu par un couloir en colimaçon sous lequel on pénètre en rampant; au sommet de la hutte, un orifice qu'on ouvre en cas de besoin. Une famille est là, installée comme elle le serait au milieu de ses déserts de neige; deux hommes, trois femmes et quatre enfants prennent leur repas ; une marmite en terre est sur le feu, d'autres sont rangées en un coin avec quelques plats et des lampes; le combustible fait défaut, l'huile y supplée, c'est elle qui réchauffe l'atmosphère glacée et fait cuire les aliments. Les parfums qui s'exhalent de cet intérieur et que, pour

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rendre l'illusion plus complète, on a consciencieusement respectés, ne permettent pas d'y faire un séjour trop prolongé. Les personnages, grandeur nature, sont habillés de peaux d'animaux; des fourrures, éparses sur un banc bas et large, indiquent ce qui sert de lit ; les femmes préparent la nourriture, mettent la marmite sur une lampe garnie d'une mèche de mousse, dont la grosseur et la longueur sont calculées de façon à assurer la cuisson des aliments, puis tous se couchent et s'endorment. Quand la maisonnée se réveille, le festin est prêt, on mange, on remplit la marmite, on la remet sur la lampe dont la mèche est renouvelée, on se recouche, on se rendort, on se réveille, on mange, et ainsi de suite. Ces gens n'ont notion ni des jours ni des heures, ils ne distinguent dans leurs existences que des époques de ténèbres et des époques de lumière.

Attelage de chiens qui, là-bas, remplacent les chevaux : traîneaux menés par sept chiens tout harnachés ; un de ces animaux sert de chef 5 c'est lui qui excite les autres, les dirige, les soutient; son instinct merveilleux le guide et inspire toute confiance aux voyageurs.

Vêtements de pêche, en fourrures gonflées de vent pour pouvoir surnager sur l'eau, en cas d'accident, et éviter toute humidité dont les conséquences sont mortelles sous ces latitudes : les hommes, ainsi vêtus, ont l'air de ces personnages en baudruche, gonflés de gaz, qui servent de jouet aux enfants. Vêtement de chasse en étoffe tissée avec des intestins de chiens de mer.

Bateau de pêche Cajak, conduit par des femmes : vingt batelières tiennent les avirons ; elles ne sont pas

belles ; les unes coiffées de rouge sont mariées, les autres coiffées de vert sont vierges, celles coiffées de jaune ne sont... ni vierges ni mariées et ne s'en cachent pas, au contraire.

Ustensiles de pèche. Les poissons se tenant au fond <Je la mer, souvent à des distances considérables, afin d'y trouver des zones moins glacées, il faut , pour les atteindre, faire un trou dans la glace et y descendre un filet de 7 à 800 mètres de long. Ces filets sont en fanons de baleine et possèdent une force de résistance considérable.

Corbeille de mariage d'une jeune Groënlandaise : tapis de peau de chien de mer orné de petits dessins piqués en couleur, du fil à coudre fait avec des nerfs d'animaux, un dé à coudre, un petit instrument propre à tracer les dessins dont sont ornées les peaux, des vêtements, des fourrures, etc., etc.

Nous passons à travers l'Amérique, l'Afrique et l'Océanie, dont l'installation est moins imprévue, moins originale, moins bien disposée surtout que la précédente pour frapper l'esprit, et nous arrivons à l'empire du soleil levant.

Maison de Yeddo, en sapin et papier : les points d'appui se composent de quatre poteaux, tous les remplissages sont formés de châssis garnis en papier 5 le jour, les châssis s'enlèvent, la maison est portée sur des échasses ; la nuit, on fait jouer les coulisses, et la maison, éclairée à l'intérieur, ressemble à une gigantesque lanterne vénitienne. Chaque maison de ce genre n'abrite qu'une

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famille. Au rez-de-chaussée, un magasin; au premier, une salle divisée la nuit en un certain nombre de cases au moyen de cloisons mobiles. L'ameublement est succinct : une armoire pour serrer les matelas pendant le jour, un petit fourneau caché dans un angle, une série de petites tables rentrant à l'infini l'une dans l'autre ; sur des étagères, une collection de tasses ou de plats de laque ; au milieu de la pièce, le chibot (brazzero) et le tabaccobou (boîte à tabac) ; sur le sol, une natte en paille très-fine, très-épaisse et très-souple, qu'il n'est permis de fouler qu'après avoir quitté sa chaussure.

La maison que nous regardons a son mur de face enlevé, ce qui nous permet de voir à l'intérieur une scène fort réjouissante : cinq ou six personnes sont réunies, assises sur leurs talons, buvant et fumant autour de la théière ; les femmes sont vêtues d'une houppelande arrêtée à la taille par une énorme ceinture en soie verte ou jaune formant un gros nœud dans le dos, leurs lèvres sont dorées ; leurs cheveux noirs, unis et cirés, sont maintenus par de grandes épingles qui les étagent à des hauteurs prodigieuses ; on voit, à la porte, les petites planchettes sur lesquelles elles trottinent dans la rue et qu'elles ont quittées pour se coucher sur la natte; un des hommes est debout pour bien montrer son splendide costume, paletot à manches d'une envergure extravagante, sous lequel apparaissent ses deux sabres, insigne de son rang de yakonine ou officier de daïmio dont les armes sont peintes en couleurs éclatantes sur son dos et sur son cou, grand chapeau de laque noir ; à sa ceinture, tout un arsenal de fumeur, une petite pipe grande comme un dé à coudre, une boîte à tabac en papier, un briquet, etc., etc.; la chaussure se compose d'une chaussette avec un compartiment spécial pour le pouce et de sandales en paille nat-

tées, à peine retenues par les doigts de pied et le bas du talon.

Norimon (fiacre japonais), boîte fort incommode dans laquelle le voyageur se blottit, les jambe repliées sous lui : il a de l'air par une petite ouverture ménagée dans le toit, * à la façon de celle percée dans le dessus des cabs de Londres; à chaque extrémité de la boîte, deux traverses appuyées sur les épaules de deux porteurs, très-peu vêtus ; quand ces derniers sont fatigués, ils soutiennent le poids du norimon au moyen de deux bâtons dont ils sont munis, ce qui leur évite le pénible mouvement de baisser et de relever leur charge.

Échantillon de papier japonais, espèce de parchemin, mais plus épais et plus souple à la fois, tissu indéchirable et imperméable dont l'emploi est multiple, avec lequel on fait les murs des maisons, les paletots, les serviettes et les parapluies des habitants du pays et qui ne répond pas du tout à l'idée que le mot papier éveille chez nous.

Le Japon nous a retenu bien longtemps 5 nous ne pouvons cependant raconter tout ce que nous avons vu, faire voir la série de choses curieuses et intéressantes qui nous ont frappé, montrer le cortège d'un daïmio, l'aspect d'un Yankiro, quartier de maisons de thés de Yeddo et de Yokohama, donner idée de tous les costumes, de toutes les attitudes de ces grandes poupées splendidement vêtues et qui représentent toutes les positions sociales du Japon ; décrire ces grands monuments, ces temples immenses , raconter la légende des quarante-sept yakonines s'ouvrant le ventre sur le tombeau

de leur daïmio, souvenir terrible qu'une série d'enluminures fait passer sous nos yeux ; mais il nous faut pourtant dire quelques mots des remarquables produits de l'art industriel du Japon, examiner les meubles, ivoires, porcelaines, laques, bronzes, dont les spécimens abondent autour de nous.

La bizarrerie de ces objets n'est pas leur caractère le plus saillant: cette bizarrerie est du reste plus apparente que réelle, elle nous frappe parce qu'elle est contraire à certaines de nos habitudes, de nos idées, qu'elle nous marque une différence avec les formes auxquelles nos yeux sont habitués et que nous n'admettons pas facilement qu'on puisse penser et agir autrement que nous le faisons; mais cette dérogation à nos idées propres n'en constitue pas une à celles des Japonais, dont au contraire , elle favorise les goûts et respecte les usag-es. Il ne faut pas, après tout, juger la bizarrerie japonaise d'après les échantillons étalés dans les bazars d'Europe, et pour lesquels les fabricants exagèrent cette apparence particulière afin d'attirer davantage l'attention du chaland.

Les Japonais ne font pas comme nous une distinction dans les arts ; ils n'ont pas ce que nous appelons le grand art et cet art récemment appelé art industriel. Pour eux l'art est un et l'artiste qui modèle un vase de forme heureuse , de décoration bien réussie , est considéré comme aussi véritable artiste, comme possédant le sentiment de son art au même degré que celui qui décore la façade d'un temple ou sculpte une statue de Bouddha.

De cette situation résulte une perfection relative apportée dans la production des objets d'un usage ordinaire, résultat qui nous étonne et nous étonnerait bien davantage encore, si nous savions que ces porcelaines si

délicates, ces plats de laque réservés par nous pour les grandes circonstances, considérés comme des produits exceptionnels, sont au Japon consacrés aux besoins ordinaires de la vie usuelle.

Les caractères saillants de toutes ces œuvres, ceux par lesquels elles se séparent de nos productions du même genre, sont l'absence de symétrie, la complète harmonie de la forme avec la nature de la matière employée et enfin le parti pris de la coloration.

Il ne faut pas entendre par absence de symétrie le désaccord entre les parties d'un même tout, se figurer un personnage bancal ou manchot, confondre enfin l'harmonie avec la symétrie. Si, par exemple, nous plaçons deux vases sur une de nos cheminées, ces vases sont identiques non-seulement de forme, mais encore de décoration ; c'est en réalité un même vase, et nos yeux ne trouvent pas double jouissance dans cette double possession; si, au contraire, nous regardons deux vases japonais, nous les trouvons semblables comme parti général : l'un n'est pas allongé et l'autre trapu, mais leur galbe n'est pas identique cependant, et la différence entre eux est calculée de façon à ne pas nous choquer; puis, sur chacun d'eux, la décoration est différente, le fond de l'un devient souvent le ton du dessin de l'autre, les oiseaux, les fleurs sont d'une coloration variée, les personnages ont des attributs opposés et les scènes représentées ne sont pas les mêmes. Cette observation, à propos de vases, se répète à l'infini, sur les papiers de tenture, les tasses, les boîtes de laque, les assiettes, etc., etc.

La complète harmonie de la forme avec la nature de la matière employée est encore plus facile à constater; il suffit pour cela de comparer les surfaces unies, simples, laissées aux porcelaines composées d'une matière essen-

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tiellement fragile, avec les surfaces tourmentées, saillantes, données aux bronzes dont la matière est des plus résistantes; les ivoires sont refouillés en creux sans qu'une saillie dépasse le nu du parement et reste exposée aux chocs ; remarque naïve à l'appui de notre observation, les tasses à thé n'ont pas d'anses, celles des vases ne sont que de petits crochets trapus, écrasés, offrant le moins de prise possible aux accidents inévitables.

Enfin, le système de coloration de tous ces objets diffère essentiellement de celui que nous mettons en pratique ; la peinture est sans modelé; aucune transition, autre que celle de l'harmonie des couleurs, ne ménage le contraste et la différence des tons, et cependant, malgré leur intensité, cette harmonie est telle que jamais ils ne heurteift ni ne froissent le regard : les tons employés sont toujours francs, peu nombreux et, grâce à la variété des dessins qu'ils présentent, paraissent être en nombre infini.

Nous nous arrêtons ; on nous accuserait de ressembler à ces voyageurs dont l'enthousiasme croît en raison des distances et, comme nous sommes au Japon, cela pourrait nous entraîner loin.

Ces musées ne sont pas les seuls que possède Copenhague. Il faut encore citer le musée des antiques, le musée de gravures, puis la galerie du palais de Moltke. Enfin, à l'occasion de l'Exposition de 1872, avait été ouvert un salon de peinture où se trouvaient réunies les œuvres modernes des artistes suédois et danois. Ces œuvres ne se recommandaient pas, il faut l'avouer, par une grande valeur artistique, mais elles offraient à un étranger un intérêt tout particulier, en ce sens que les sujets reproduits, étant presque exclusivement des scènes de mœurs, des

traits de la vie ordinaire de la société Scandinave, ils constituaient un curieux contraste avec ceux traités dans nos expositions annuelles.

C'étaient des paysages d'hiver : un horizon sans fin, une immense nappe blanche, sous une brume glacée, et là, perdu dans ce désert, disparaît un traîneau attelé de rennes dont le galop furieux soulève des tourbillons de neige, point noir qui, par sa présence au milieu de cette immensité blanche, rappelle seul le mouvement et la vie ; à côté, sous un ciel serein, sur un tapis de neige éclairé par un pâle rayon de soleil, glissent des traîneaux pleins de jolies femmes qui frissonnent sous leurs fourrures, regardent un groupe de patineurs au costume éclatant, ou cherchent à entendre les accords d'une troupe de musiciens dont les notes gèlent en l'air ; c'est un souvenir de Laponie, c'est le Mélar, un jour de fête par un beau froid.

Comme opposition à ces scènes, voici la Gustaf- AdolphPlatz, à Stockholm, une nuit d'été quand, à minuit, on distingue les silhouettes des navires passant au large sur la Baltique ; voici les îles de l'archipel d'Aland, couronnées de bouquets d'arbres mêlant leur verdure au ton verdâtre des eaux ; ou bien , les sombres rochers de la Norwége, contre lesquels échoue quelque monstrueux Iceberg ; ou encore, la Djugarten, peuplée de couples enlacés, gais et amoureux; puis enfin, le portrait d'une belle Dalécarlienne dans son pittoresque costume, et celui d'une coquette et provocante piga.

Mais, nous l'avons dit, c'était malheureusement dans le choix des sujets, dans leur nouveauté, bien plus que dans la manière dont ils étaient traités, que résidait l'intérêt de cette exposition.

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