‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 66 sur 74 · LES DAKOIS. LE THÉÂTRE. — LES PLAISIRS · texte numérisé non relu

LES DAKOIS. LE THÉÂTRE. — LES PLAISIRS

Les hommes sont de taille moyenne, forts, ramassés, ils ont les traits accentués, les cheveux blonds et les yeux bleus ; leur démarche est lourde, elle manque d'aisance et de souplesse ; ils n'ont ni élégance ni tournure, s'habillent sans recherche, paraissent des demi-messieurs, ou bien ils exagèrent nos modes; l'étoffe de leurs vêtements est en général plus grossière que celle employée chez nous, et ils semblent ignorer les ressources et les raffinements de la toilette.

Les femmes ont le teint éclatant, les dents blanches, les yeux gris ou bleus, et de longs cheveux blonds; mais elles n'ont pas de grâce dans le sens parisien du mot; leur toilette est modeste, et nous nous rappelons à peine avoir vu, ailleurs qu'au théâtre, quelques femmes vêtues de robes de soie.

Les Danois sont intelligents, on le voit à l'expression de leur figure ; si on leur adresse la parole, on les trouve bienveillants et affables : au lieu de continuer leur chemin, quand un voyageur les arrête pour leur demander un renseignement dans une langue qu'ils ne comprennent

pas, ils font mille efforts pour saisir sa pensée et le tirer d'embarras ; ils ont toujours été hospitaliers, et encore maintenant, quand un chaland pénètre dans une boutique et que sa qualité de non-Allemand est bien constatée, le marchand, après mille protestations d'amitié (en danois, par malheur), et, avant de faire aucune offre, lui présente sur un plateau un verre de kirsch, destiné à contre-balancer l'effet du brouillard. Les Danois sont instruits, et il n'y a pas de pays en Europe où l'instruction publique soit plus développée qu'en Danemark.

Les femmes sont les anges du foyer ; elles ne connaissent guère que la vie calme et tranquille de l'intérieur; leurs distractions sont, en hiver, les réunions de famille, le théâtre, où. elles vont seules ; puis l'été, les promenades à la campagne.

Les jeunes gens se marient de bonne heure et se fiancent auparavant; les fiancés jouissent de privilèges qui pourraient avoir des inconvénients chez d'autres peuples, chez nous par exemple, mais qui n'en ont pas chez les Danois, plus calmes et moins impressionnables ; il est très-rare que les fiancés danois rompent les liens qu'ils ont acceptés, l'effet de la déconsidération qui rejaillirait sur tous les deux suffit pour les retenir.

Les distractions extérieures sont donc peu variées et les plaisirs bruyants inconnus; les réunions de famille et d'amis intimes ne se prolongent pas dans la soirée ; à neuf heures les théâtres sont fermés, les lumières éteintes, les rues désertes, les tavernes vides et chacun est blotti sous ses couvertures.

Les mœurs de Copenhague n'ont pas toujours été aussi simples et aussi exemplaires; les exemples de la cour de Louis XV de France y ont, pendant un temps, joui d'une grande faveur. Nous verrons, un peu plus loin, quels

souvenirs cette époque a laissés dans les habitations élevées au xviii0 siècle, en certains quartiers.

Les statistiques établissent que le Danemark est le pays d'Europe où le suicide est le plus fréquent; on ignore la cause du développement de cette maladie mentale, mais, ce qui prouve l'amour des Danois pour la famille et pour la vie intérieure, c'est que cette folie sévit surtout parmi les célibataires et les veufs ; il n'est même pas rare de voir une femme se pendre, quand elle se trouve dans une de ces deux situations.

Par une opposition difficile à expliquer, c'est parmi les Danois que Brigham- Young recrute encore maintenant le plus grand nombre d'adeptes mormons , et, près de Salt-lake-City, s'élève une nouvelle Copenhague.

L'instruction est très -répandue en Danemark : elle est obligatoire , et le père de famille doit envoyer ses enfants à l'école sous peine d'une amende ; les étudiants de l'université sont nombreux, mais un si grand nombre étudie la théologie et se destine au clergé qu'il est impossible de donner des positions à tous ceux qui en demandent; aussi, voit-on fréquemment de futurs pasteurs exercer, en attendant une cure, quelque profession peu- compatible avec les fonctions qu'ils espèrent remplir plus tard. Tous les étudiants se réunissent dans un collège appelé club, où ils trouvent tous les éléments d'étude et de distraction dont ils ont besoin : bibliothèque, théâtre, salles de concert et de conférence, taverne, leur sont constamment ouverts ; ils y mangent, y boivent et y fument surtout, sans relâche. La grande salle est toujours pleine; entre deux discours ou deux répétitions, grande consommation de rogbrod et de bocks de bière de Bavière. Les assistants disparaissent au milieu de

nuages de fumée, vomis par les grandes pipes dont le foyer n'a jamais le temps de s'éteindre.

Le sentiment patriotique est" très-développé dans toutes les classes de la société, et la haine contre l'Allemand, loin de s'éteindre, se ravive chaque jour. Prussien, Prussien de Berlin, est la plus sanglante injure que puisse adresser un Danois.

Un jour, nous entrions chez un papetier acheter un petit carnet à dessin. Tout en nous montrant l'objet que nous lui avions désigné du doigt à défaut d'autre langage, le marchand murmurait à mi-voix, grommelait entre ses dents des mots sans suite, qu'il était cependant facile de reconnaître pour des expressions de mauvaise humeur; mais, voulant suppléer à la mimique animée à laquelle nous nous livrions et qui devenait insuffisante, nous nous exprimons tout à coup en français. Aussitôt sa figure change d'expression. — Pas Prussien! Français1 ! — Et le voilà qui escalade son comptoir, nous serre les mains, ouvre l'arrière -boutique, appelle sa femme et ses enfants, leur criant : — Français, Français, Paris! — Il fallut serrer les mains, embrasser les marmots, boire un verre de kirsch à la santé de la France, à la mort de la Prusse, et, pour clore l'entretien, le papetier, saisissant un peloton de ficelles, s'entoure le cou, simule la position d'un pendu, tire une langue désespérée en criant : Pour les Prussiens! pour tous les Prussiens!

Comparés aux Allemands, les Danois sont gais et pleins d'entrain ; ils ont dans le Nord la réputation de ressembler aux Français ! C'est en Danemark, paraît-il, que se recrutent les troupes des théâtres de Stockholm, de

1. Nous n'osons reproduire les expressions danoises correspondant au sens de ces mots; nous ne sommes pas assez sûr de notre mémoire.

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Christiania, etc., etc., et les artistes des cafés-concerts, si nombreux dans les villes Scandinaves.

Il existe peu d'industrie 1 en Danemark ; les productions sont presque exclusivement agricoles. Le commerce maritime y est très-florissant. Chacun gagne sa vie modestement, par un labeur continu et incessant, mais qui n'a rien d'exagéré : nos fièvres d'ambitions sont inconnues, et personne ne cherche ni ne désire augmenter outre mesure son bien-être ou faire une rapide fortune aux dépens de son voisin. Le Danois est excessivement probe, loyal et honnête, le vol est presque inconnu dans le pays; les boutiques et les magasins n'ont pas besoin d'être défendus par des devantures en bois ou en tôle, les marchandises restent étalées à portée de la main sans qu'il soit utile de les surveiller ou de les garder. Les grandes fortunes sont aussi rares qu'est rare l'excessive misère; cela est si vrai qu'à Copenhague on voit à peine quelques voitures de maître, et qu'en revanche on n'y rencontre pas un mendiant.

Nous avons parlé de la cuisine, pendant notre séjour en Fionie ; elle est la même dans les autres provinces et ne satisfait pas toujours un estomac français ; mais les hôtels et restaurants, quand on peut s'y faire comprendre, sont très-suffisants, très-bon marché, on y mange ce qu'on mange partout, on y boit du thé exquis et de l'excellente bière ; les vins, par exemple, ceux de France surtout, y sont indignement frelatés et exécrables.

La littérature danoise n'est connue chez nous que par certaines traductions de nouvelles, dont la naïveté et

i. La fabrication des gants s'y développe depuis quelque temps: les gants danois sont souples, solides, bien cousus; ils peuvent même se laver; mais ils se vendent très-cher.

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la simplicité font le plus grand charme. Andersen s'est cependant fait connaître du monde entier par ses contes populaires, pleins d'observations si fines et d'aperçus si profonds, sous une apparence simple et familière. Le répertoire théâtral se compose de pièces d'auteurs nationaux, assez rares et, comme de juste, de traductions des œuvres de notre littérature française.

Ce soir nous allons au théâtre, il est cinq heures; nous nous sommes hâtés afin d'assister à l'entrée des spectateurs ; du reste même en location les places sont d'un prix modeste. On donne le Roman d'un jeune homme pauvre d'Octave Feuillet, traduit et adapté; nous pourrons toujours, en nous aidant de nos souvenirs, deviner, sinon comprendre, quelque chose au dialogue, et nous rendre compte des impressions des spectateurs.

La salle est assez vaste mais très-simple de décoration : deux rangs de loges découvertes, un balcon, des stalles d'orchestre et, au fond, un grand amphithéâtre; les places ne sont pas confortables, on les occupe bien vite, et pas une ne reste vide. Il y a beaucoup d'enfants qu'évidemment on n'a pas voulu laisser seuls à la maison. Les spectateurs appartiennent à tous les mondes ; les femmes dominent, elles forment au moins les deux tiers du public; leur toilette est des plus simples : sauf de très-rares exceptions, toutes sont en robe de laine ou de toile blanche; elles viennent enveloppées dans un grand water-proof, par groupes de deux ou trois ou accompagnées d'un cavalier, mais, le plus souvent, parfaitement seules; cet isolement du reste ne paraît étonner personne, il est admis; et, quelque jeune et jolie qu'elle soit, une femme peut venir au théâtre, y rester et en partir seule, sans courir aucun risque, sans effaroucher un jaloux et sans

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avoir à se trouver exposée aux avances gênantes d'un trop galant chevalier. Au parterre, plusieurs spectateurs placent des provisions à côté d'eux sur la banquette, provisions solides, une bouteille de bière et des rogbrod.

Après une ouverture quelconque, le rideau se lève et en même temps le lustre s'éteint; la salle est plongée dans une complète obscurité. Les spectateurs ne peuvent avoir de distractions, il leur faut, bon gré, malgré, regarder la scène très-brillamment éclairée. Les acteurs sont prétentieux, les actrices sont jolies, et leurs costumes très -frais et très-riches. Le débit des artistes paraît trop rapide, mais c'est toujours l'impression que produit à l'oreille un dialogue énoncé dans une langue inconnue : le geste est chez les hommes monotone et fréquent, plus juste et plus mesuré chez les femmes; ce que nous appelons jeux de scènes est exagéré et faux. Deux innovations introduites dans la pièce : la première consiste à remplacer, au deuxième acte, la scène du bal champêtre par un cancan assez risqué auquel tous les personnages prennent part avec le plus grand sérieux; c'est, nous dit-on, la danse nationale française, accompagnée de chants appropriés à la circonstance. Sans doute, maintenant, tous ces bons Danois se figurent que nos châtelains et châtelaines ont l'habitude de se livrer à des ébats aussi fantaisistes. La seconde innovation consiste à réunir, après chaque scène importante, tous les acteurs devant la rampe et à leur faire chanter un chœur dont le sens nous a échappé, mais qui paraissait résumer la situation : c'était comme une réminiscence des chœurs antiques.

L'obscurité ne permettait d'apprécier les émotions des spectateurs que par leurs applaudissements, qui arrivaient juste et prouvaient une grande naïveté d'impression. Les bons sentiments de la portière furent très-applaudis, les mauvais instincts de mademoiselle Hélion,flé-

tris par des sifflets prolongés ; après la scène de la tour, il fallut que l'acteur, chargé du rôle de Maxime, vînt en habit noir saluer le public et le rassurer sur son sort. Le jeune premier, du reste, ne quitte pas cet habit noir qui sans doute est le privilège de son rôle, de même qu'entrer en scène avec son manteau sur les épaules est celui des ténors italiens di primo cartello.

A chaque entr'acte le lustre brille, spectateurs et spectatrices se précipitent par toutes les issues, envahissent le buffet et reviennent au premier appel de la cloche, la bouche et les mains pleines.

A neuf heures, tout était fini et nous reprenions le chemin de notre hôtel, le paletot boutonné jusqu'au menton, écoutant en frissonnant le bruit du drapeau du Christiansborg que faisait claquer l'âpre vent du nord.

Un nouveau théâtre va s'élever à Copenhague : le seul renseignement que nous ayons recueilli à son sujet est que sa dépense s'élèvera à près de 600 rigsdalers, soit environ 1 million de francs. Ce théâtre sera Théâtre Royal ; ce qui, pour les artistes, entraîne le privilège d'être nommés par le roi, engagés à vie et considérés comme fonctionnaires de l'Etat. La première pierre de cet édifice est posée; à quand la dernière ?

Le lendemain, le jour était beau : au lieu de retourner au théâtre, nous allons à Tivoli.

Tivoli est un lieu de plaisir assez semblable (quoique beaucoup moins important) à la Djugarten de Stockholm, et qui n'a rien d'analogue chez nous ; c'est un centre de réunion pour les habitants de Copenhague, surtout pendant les longues soirées d'été, qui ne sont pas des soirées en somme, puisqu'il fait jour.

On trouve, au Tivoli, des loges de bateleurs, des

cafés-concerts, des théâtres en plein vent, des bals, des restaurants, des jeux et distractions de toutes sortes. La foule qui s'y presse est nombreuse : elle se recrute un peu dans toutes les classes de la société; cependant, quoi qu'on en dise, il n'est pas probable que les mères de famille y conduisent leurs filles, et elles font bien.

Les braves gens, qui se trouvent là, y viennent pour s'amuser et s'acquittent de ce soin en conscience, sans gêne, sans façons, et comme il leur convient. Nous nous rappelons surtout un gros garçon à la figure réjouie, un étudiant, sans doute; il valsait longtemps sans s'arrêter, tranquillement, paisiblement, puis, tout à coup, s'asseyait devant une table, sa danseuse sur les genoux, se bourrait de bière et de rogbrod, embrassait entre deux bouchées sa compagne aussi affamée que lui , puis tous deux retournaient danser et revenaient manger un instant après, le tout avec un entrain et une régularité que rien n'arrêtait. A côté, se trouvait une sorte de Prudhomme en gros habit bleu : souriant et guindé, il tournait sur ses pointes avec un air satisfait et poussait de temps en temps un éclat de rire sonore, sorte de gloussement dont paraissait tirer vanité sa danseuse, jolie créature, qui, la tête appuyée sur l'épaule de son cavalier, le regardait béatement et entourait son cou de ses deux bras nus, ronds et blancs, — et ainsi du reste; — enfin, comme fond du tableau, quelques couples allemands à lunettes, aux cheveux fadasses, à la tournure prétentieusement ridicule et tous outrageusement laids.

Quelle différence entre ces réjouissances triviales, presque grossières, et les fêtes populaires de la Provence ou du golfe de Naples!

Là-bas, le ciel est bleu, d'un bleu intense, transparent et profond, la mer est bleue aussi, mais d'un bleu

plus pâle. Elle se montre couronnée de petites vagues d'écume blanches; par moments elle se creuse et exhale comme un profond soupir qui se meurt sur la plage; à perte de vue, sur le ciel et sur la mer, le même calme et la même couleur qu'interrompent seulement au bord du ciel, Ischia et Capri , enveloppées dans de légères vapeurs. A travers les branches des orangers qui parfument Fair, filtre la lumière brûlante du soleil qui tache le sol de petits points lumineux sur lesquels viennent se chauffer de paresseux lézards.

Mais le soleil baisse, la brise du soir, si impatiemment attendue pendant tout le jour, commence à s'élever de la haute mer, les bateaux de pêche sont amarrés, les pêcheurs se reposent ; de la campagne, par longues files, arrivent les paysans, les filles aux yeux brillants, aux jupes éclatantes avec des ornements de cuivre ou de coquilles de mer; un improvisateur monte sur un tréteau, sa guitare à la main, le cercle se forme, la chanson commence, et, avec elle, les bons rires et les gais éclats. Comme tout ce monde comprend et saisit les allusions, les finesses du récit, comme il est heureux de peu, content de ses guenilles, de ses jambes nues, de la vermine qui le dévore, comme il sait encourager, et applaudir. Puis il faut souper, les chants se taisent et, étendus sur le sable encore tiède de la chaleur du jour, les voilà qui mangent à belles dents les tomates et les fruits de mer, se désaltèrent d'un verre d'eau glacée à l'anis ; les danses commencent ensuite, les groupes se forment et dessinent de longues marches cadencées, au rhythme mélodieux et accentué. Quelles poses, quelles attitudes prennent alors, sans en avoir conscience, ces hommes du peuple, la veste sur l'épaule, le long bonnet rouge flottant, la chemise ouverte sur leur poitrine bronzée; leurs pieds s'ap-

puient sur le sol avec des mouvements de force et d'agilité qui bravent la fatigue et, d'un seul bras, ils enlèvent leurs robustes compagnes. Et elles, les femmes, comme leur démarche est noble et élégante , combien leurs gestes ont de grâce naïve, comme leur taille se cambre voluptueusement en faisant saillir les seins sous la toile écrue et rejetant en arrière les torsades de leurs longs cheveux noirs. Quel entrain, quelle gaieté, que de rires et que de bruit!

Tout près sont installés les joueurs de morra, éclairés par une fumeuse lampe à trois becs, de forme antique. Quels mouvements de bras et d'épaules, quels groupes ils forment, quels éclats dans la voix, et comme la passion les domine; le manche du couteau sort déjà de la poche droite, mais la colère est aussi prompte à se calmer que rapide à naître ; les bonnes paroles succèdent vite aux mauvaises raisons, et... Voici un coup de vent qui vient du Nord, nous ne sommes pas sur les bords de la Méditerranée, mais bien sur ceux du Sund; personne ne paraît s'en apercevoir, mais nous, nous gelons et rentrons bien vite.

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