‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 7 sur 74 · C. Banc des ministres · texte numérisé non relu

C. Banc des ministres

D. Sièges des sénateurs.

E. Tribune du public et des journalistes.

tourent; les deux tourelles, dont à première vue on ne s'explique pas la destination, étaient autrefois des guettes battant la campagne plate et unie tout à l'entour; les campaniles qui les surmontent sont modernes.

L'intérieur de cette salle est couvert par une charpente apparente, en bois de cèdre, dit-on- mais nous n'avons pu que l'entrevoir à travers un carreau cassé, toutes nos démarches pour pénétrer plus avant étant demeurées sans résultat.

Les discussions qui naguère ont eu lieu chez nous, lorsqu'il s'est agi d'installer au Luxembourg et dans l'hôtel de ville projeté le Conseil municipal de Paris, donnent un certain intérêt aux dispositions adoptées à la Haye pour placer les membres du Sénat.

La salle des séances, dont nous donnons ci-contre le plan (fig. 19) et une coupe (fig. 20), n'offre en ellemême rien de bien curieux; mais son installation mérite d'être indiquée. A droite et à gauche sont les tribunes des grands dignitaires du royaume, des représentants des puissances étrangères et du public; au-dessous, les sénateurs, au nombre de trente-neuf, assis trois par trois suides banquettes faisant alternativement siège et pupitre ; ces banquettes sont placées sur six rangs se faisant face. Dans l'espace intermédiaire se trouvent le fauteuil du président, le banc des ministres et celui des secrétaires. C'est à peu près, comme principe, la même disposition que celle adoptée à la Chambre des communes de Londres il n'y a pas de tribune, les orateurs parlent de leur place chacun prend la parole pour interpeller ou répondre , mais sans prononcer de discours. Les sénateurs se livrent à une conversation ou à une discussion, bien plus qu'à une joute oratoire, et les affaires du pays ne s'en trouvent pas plus mal.

Les Hollandais ne paraissent pas aimer les œuvres d'art qu'ils possèdent pour le plaisir qu'elles peuvent procurer à leurs yeux, mais bien plutôt pour le produit qu'ils peuvent en retirer. Les musées de la Haye et d'Amsterdam sont mal installés dans des bâtiments de troisième ordre, et le public n'y est admis que moyennant rétribution^ coutume qu'on ne retrouve guère en Europe, qu'en Belgique et aux Pays-Bas.

Le Musée de la Haye comprend, au rez-de-chaussée, une collection de curiosités chinoises et japonaises d'une réputation surfaite, et, au premier étage, une galerie de tableaux comptant trois cents œuvres environ. La plupart de ces toiles appartiennent à l'école hollandaise; parmi elles se trouvent le Taureau de Paul Potter, et la Leçon d'anatomie de Rembrandt.

Bien que le chef-d'œuvre de Paul Potter ait été vulgarisé par des reproductions de tout genre, l'impression qu'il fait éprouver est nouvelle, parce qu'aucune de ces reproductions n'a pu donner la proportion exacte et l'échelle de l'original, qui se présente avec les dimensions naturelles 5 il faut à cette première étrangeté joindre une étude excessive des détails et un soin minutieux à reproduire les accessoires les plus infimes. Aussi le spectateur éprouve-t-il plus de surprise que d'admiration; il compte les mouches qui tachent la robe de l'animal, les éraillures des cornes, et reste presque froid devant une copie si exacte et si rigoureuse de la nature.

La Leçon d'anatomie est une œuvre d'un caractère différent. Le spectateur ne peut, en étudiant la scène que le peintre place devant lui, éviter une certaine émotion : un cadavre est étendu, des médecins l'entourent, ils écoutent la leçon que le professeur Tulp leur fait in anima pi H. Voilà le sujet, il est peu attrayant; mais ce cadavre est un vrai cadavre ; mais la tète du professeur, mais celle des médecins sont des portraits ; ils sont là chacun avec leur naturel, leurs gestes propres, leur tempérament particulier exprimé par un détail naïf insignifiant en apparence et qui, grâce au génie de Rembrandt, suffit pour traduire les impressions qu'éprouve chaque acteur de la lugubre scène, pour faire sentir les différences qui les séparent, les points de contact qui les rapprochent.

Bien d'autres œuvres du musée de la Haye sont aussi remarquables que les précédentes, sans être aussi connues ; toutes ont le même caractère propre au génie de ce peuple, et de cette école d'artistes, la dernière venue dans l'histoire de l'art. Dans la Femme à la fenêtre et la Femme à la lampe de Gérard Dow, dans le Marché aux herbes d'Amsterdam, les Musiciens et le Chasseur de Met^u, dans le Peintre et sa femme, les Bulles de savon de Miœris, dans toutes enfin nous retrouvons toujours la même représentation d'actes delà vie intime, de faits habituels à chacun; rien d'idéal, d'élevé, ni de grand, qui nous frappe. L'histoire contemporaine, les hauts faits des héros, l'amour, la religion ou la gloire de la patrie n'ont inspiré à ces maîtres que des scènes bourgeoises, bourgeoisement exprimées; ils n'ont senti que le côté matériel de la vie et de la nature; le rêve, l'imagination, ont échappé à leur génie, qui ne s'est traduit que par les consciencieuses études des sujets parfois les plus vulgaires ou les plus grotesques, par la copie de modèles communs, sans grandeur et sans élévation, dans lesquels rien ne peut faire vibrer les nobles sentiments que les arts sont destinés à éveiller dans le cœur de l'homme.

Nous aurons, du reste, en visitant le musée d'Amsterdam, l'occasion de revenir sur ce sujet et d'insister de nouveau sur les caractères de l'école de peinture hollandaise.

Le prince Guillaume a eu, vers 1840, lïdée de se faire construire, par un architecte anglais, le palais le plus bouffon qui jamais ait réjoui le regard d'un architecte. Ce palais est gothique, dit-on; nous ne voyons pas pourquoi. Il est avant tout une œuvre de folie et de déraison : ces tourelles, ces mâchicoulis, ces ouvertures écrasées ne se

décrivent pas. Le plus étrange, c'est que ce grotesque amas n'est qu'un placage, un décor. En arrière est le véritable palais, avec de vrais murs, de vraies fenêtres, un palais dans lequel enfin l'habitation est possible et la vie supportable.

En face du palais Guillaume, s'élève un édifice néogrec qui est la résidence royale.

Un détracteur de l'architecture du moyen âge nous disait un jour, en nous montrant, près d'un cimetière de Paris, un magasin de marbrerie : « Voyez donc combien il est facile de faire de l'architecture gothique ! combien elle est à la portée de tous les esprits et de toutes les mains! » Ce naïf regardait ces monuments funèbres comme étant des types de l'architecture gothique. Il eût pu répéter sa tirade devant le palais Guillaume; nous aurions alors remplacé la longue discussion d'autrefois par une volte-face qui l'eût mis devant le palais royal, et nous lui aurions crié à notre tour : « Voyez donc combien il est facile de faire de l'architecture grecque. »

Ce simple récit prouve qu'il n'est pas plus facile de faire de la bonne architecture gothique que de la bonne architecture grecque; qu'on ne doit pas faire indifféremment de l'une ou de l'autre; qu'au contraire, elles ont chacune leurs raisons d'être et leurs conditions d'existence; qu'en résumé, enfin, il ne fallait pas de nos jours construire à la fois à la Haye un palais supposé grec en face d'un palais prétendu gothique.

Les églises de la Haye offrent peu d'intérêt. La groote Kerk date du xive siècle ; elle est dénaturée et n'a conservé des souvenirs de son origine première que la grande tour à l'entrée.

La nieuwe Kerke est entièrement en briques de dif-

férentes formes et de toutes dimensions, c'est-à-dire que tous les bandeaux, nervures, colonnettes, meneaux, sont construits au moyen de briques ayant les profils voulus 5 ces briques sont apparentes et simplement jointoyées, procédé logique et rationnel, bien préférable à celui qui

Fis. 21.

consiste à recouvrir des murs en briques d'un enduit assez épais pour obtenir par un ravalement les profils désirés. Nous verrons, du reste, en Allemagne, le premier de ces procédés vulgarisé et d'un constant emploi.

Uhôtel de ville (Stadhuis) date du xvie siècle et a subi d'importantes modifications vers 1730; il se trouve à

l'angle de deux rues et montre encore intact le beffroi traditionnel et le degré du haut duquel les orateurs pouvaient s'adresser au peuple.

Les détails architectoniques sont empreints d'une certaine exagération boursouflée qui n'enlève pas cependant tout intérêt à ce petit édifice (fig. 21).

Fig. 22

Fig. 23.

(Échelle de om,ooi pour mitre.)

Près de l'hôtel de ville se tient le marché aux poissons, abri ouvert à tous les vents, disposition peu confortable, mais évidemment favorable à l'entretien de la propreté et à l'expulsion des odeurs malsaines. Ce marché

se compose d'un toit à un seul rampant; la marchande se tient dans la partie basse, derrière une auge où sont les poissons ; le chaland, protégé de la pluie et des gouttières, circule alentour sous l'avance du toit. Ce marché, — comme on le voit par la vue perspective (flg. 22) et le plan (fig. 23) que nous donnons ci-contre — est trèséconomique, mais incomplet pour une grande cité, et cependant bien supérieur à ce que nous trouvons dans beaucoup de nos villes de province.

Les habitants de la campagne qui viennent à la ville y arrivent dans d'originales voitures en sapin verni, ornées et décorées de sculptures 5 lorsque le temps l'exige, on recouvre ces véhicules d'une banne de toile; le conducteur s'assied en avant sur un siège unique, le fond de la voiture étant destiné à recevoir les fardeaux (fig. 24).

La Haye a élevé une statue au roi Guillaume II et deux au roi Guillaume Ier le Taciturne. A l'exception du cavalier de la statue équestre de ce dernier, qui a grande tournure, ces trois œuvres sont médiocres.

Le monument destiné à perpétuer le souvenir du jour où fut proclamée Pautonomie de la Hollande n'offre pas non plus un bien vif intérêt; mais il est le plus important en son genre, et c'est à ce titre que nous avons voulu le faire connaître (fig. 25).

Un autre monument rappelle également des souve-

nirs politiques, mais ceux-ci inscrits en lettres de sangdans l'histoire de la Haye. C'est la prison qui servit de dernier asile à Barneveld Olden, le chef du parti républicain, assassiné en 1617, et aux deux frères de Witt, les grands pensionnaires de Hollande, victimes du peuple après en avoir été l'idole.

En général, les lieux témoins des sombres tragédies de ce genre sont dénaturés, ont changé de forme et d'aspect, et le voyageur ne peut y retrouver la trace du passé. La salle du château de Blois où fut assassiné le duc de Guise, richement peinte et restaurée de nos jours, n'inspire certes aucune pensée mélancolique; l'ancienne prison du cardinal la Balue, enfermé dans sa célèbre cage de fer, sert de chambre à coucher à une jolie paysanne tourangeaude ; le château Saint-Ang-e,àRome, est couvert des joyeuses inscriptions de nos soldats français; à la Tour de Londres, les frêles et blondes misses placent gaiement leur cou sur le billot d'Anne Boleyn, et le gardien fait sentir à leur nuque blanche et rose le tranchant d'un sabre de fer-blanc... La prison de la Haye, au contraire, est restée un endroit lugribre et désolé, c'est la prison dans toute son horreur : — un escalier de pierres usées, des murs de forteresse , des cellules à peine éclairées par des fenêtres étroites, que ne peuvent atteindre les mains et que défendent des barreaux et des treillis de fer; puis des portes lourdes, épaisses, bardées de clous à larges têtes, fermées par d'énormes verrous glissant avec un bruit sinistre; sur les murs, enfin, des paroles de haine et de vengeance, les traces des mains ensanglantées des misérables qui cherchaient à se défendre dans une dernière convulsion de terreur et de désespoir.

Les maisons de la Haye diffèrent de celles que nous

avons vues à Rotterdam et de celles que nous verrons à Amsterdam. La Haye, nous le répétons, est une ville de plaisirs. L'étranger qui vient y planter sa tente ne se préoccupe que de la façon d'y passer agréablement son temps ; le Hollandais, qui s'y retire après avoir fait fortune en vendant 75 francs à l'Europe le picol de sucre ou de café qu'il a acheté 7 francs à Java, n'a d'autre souci que

de profiter des richesses gagnées rapidement dans un métier aussi lucratif. Il est donc intéressant de voir comment, sans renoncer complètement aux habitudes inhérentes à sa race, aux usages qui tiennent à sa nature, il passe des sombres maisons de Hoog-straat et de Kalverstraat, des fétides canaux du Rokin ou de l'Amstel, aux riantes demeures de Langevoorhout ou de Princessgratch, aux gaies villas du Bois ou de Scheveningen.

Les maisons de la Haye dans les quartiers luxueux

sont vastes et commodément disposées, toujours entourées de jardins aux fleurs brillantes, puis, suivant l'aisance du propriétaire, ornées de serres extérieures, de vestibules vitrés, formant comme un premier salon (ûg. 26). Ce ne sont plus les façades monotones, d'une si effroyable uniformité, qu'offre toute ville hollandaise : la hauteur, les dimensions et la couleur même de celles-ci varient presque pour chacune.

Fig. 27. — Rez-de-chaussée. Fig. 28. — Premier étage.

(Echelle de oni,oo2 pour mètre.)

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