A OTTAWA
Après la vieille capitale, la nouvelle, Le contraste est violent entre Québec, la grande ville de plaisance, ornée de tous les prestiges du passé et de tous les agréments du présent, et la nouvelle capitale, d'une modernité toute améri-
caine, qui se présente aux yeux à l'arrivée, avec un décor de constructions et de chantiers de boisemprunté la veille à la forêt voisine. La ville cependant à deux aspects, la ville industrielle et la ville officielle ; les marchands de bois et les fonctionnaires se !.. partagent. De là un caractère mixte qui fait qu’elle vous cause une impression assez compliquée. Est-ce l'industrie qui l’habite, ou bien l'Etat qui y repose? Lowell ou Versailles?
Les édifices du Parlement qui s'élèvent dans une situation unique et qui s'aperçoivent de loin, dominant gracieusement la contrée, assurent le triomphe de l'Etat. Ils sont vraiment d'un tour architectural charmant; mais, si on n'était averti, les croirait-on habités par des députés? On verrait apparaître aux fenétres, à ces fenêtres étroites et mystérieuses, des têtes de moines qu'on dirait à part soi : C'est bien cela, c’est un monastere.
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Et lorsque, hors session on pénètre dans ces longs couloirs sombres, déserts et mal éclairés, l'impression au lieu de se dissiper s'’accentue. Cette grande salle où siègent les députés, mais c’est une
“ vaste chapelle! Cette autre salle magni- : fique où se réunit le Sénat, fait partie de “la même cathédrale sans doute! Re- 4 cucillons-nous, parlons à voix basse, “ glissons sur les dalles, tout nous y invite.
Nous sommes arrivés en pleine session,
et ce que je note là c’est une impression
d'autrefois. La Chambre, en séance, n’a
rien d'une église en prières. Il faudrait “une rare bonne volonté pour prendre
pour des dévots prosternés tous ces députés inclinés sur leur pupitre et griffonnant la correspondance qu'ils entretiennent avec leurs électeurs. On ne peut
…s cmpêcher cependant d’être frappé de la déférence que tous, de droite et de
gauche, témoignent au Président, si on
sde la compare à l’irrespect dont, au Palais- Bourbon, celui qui dirige les débats recueille à chaque séance des marques non équivoques de la part d'un certain nombre de ses collègues.
En face les uns des autres comme des chefs d’armées, sont rangés les ministres et les chefs de l'opposition, Cette disposition me semble meilleure que celle qui place les ministres en ‘&e dela tribune, d'où l’on semble toujours lancer un réquisitoire contre eux, et qui disperse les partis hostiles aux quatre coins de la salle. |
Sir John Macdonald n'est plus là pour diriger le débat avec cette aisance supérieure et la finesse de touche qu’il apportait dans sa façon de jouer du piano parlementaire, qu'il connaissait de si vieille date et sur lequel il avait exécuté avec maëstria tant d’airs populaires.
Personne ne lui ressemble moins que le premier ministre actuel, sir John
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Mais presque tous les collègues de sir John Macdonald sont restés à leur poste.
On ne pouvait espérer mieux choisir que cet habile meneur d'hommes, et il y aurait eu quelque risque à prétendre mieux s'y connaître que lui en ministres.
Nous allons saluer les ministres français; sir Adolphe Caron qui, dans son élégante personne, représente, au delà de l'Atlantique, ces jeunes hommes d'État anglais qui mènent de front la politique et le sport et sont, à leurs heures, tour à tour les hommes de représentation et les hommes d'action du parti: M. Ouimet, entré plus tard que lui au ministère, mais à qui, de suite, on a confié un portefeuille qui aurait paru lourd à quelqu'un de moins rompu aux
affaires et aux grosses questions qui en dépendent,
Faut-il traverser la Chambre et aller présenter nos hommages au chef de la gauche, M. Laurier ? Il n’y a pas ici de barrière infranchissable ; il n’y en a pas, en tout cas, entre la droite et la gauche, depuis que M. Laurier, qui est la courtoisie même, dirige l'opposition, et c'esi un des ministres qui nous y invite.
La séance commence, et c’est M. Tarte qui a la parole. Quel feu! quelle véhémence! C’est à se demander si nous ne sommes pas au Palais-Bourbon. La bonne tenue des députés devant cette vive philippique nous rappelle que nous sommes bien à Ottawa.
Le débat sur le traité franco-canadien nous amène au Sénat, où le ministre de l'agriculture, M. Angers, prononce un magistral discours qui entraîne les hésitants et fait voter la convention dont le commerce canadien augure tant de bien.
Le Sénat est un foyer de tempérance, et les sénateurs redoutent l'invasion des
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vins mousseux. Très habilement, le ministre a fait ressortir de quel grand secours serait le bon et généreux bordeaux pour combattre les ravages de l'intempérance. Tout le monde buvait, non du lait, mais du bordeaux en l'écoutant. On en buvait encore le soir, au diner, au restaurant du Parlement, à presque toutes les tables.
J'ai pu constater de combien d’espérances est entourée, dans le mondë parlementaire et le monde des affaires, la réouverture des relations commerciales avec la France. Il y a maintenant, à Montréal, une chambre de commerce française en pleine activité et qui publie un bulletin mensuel fort bien fait, à coté d'établissements en grande prospérité, comme le Crédit foncier francocanadien. Trois gros emprunts ont été, faits par la province de Québec sur la place de Paris. Cela constitue un ensemble qui, sous l’action féconde de la
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nouvelle convention, servira de base à un développement sérieux d’affaires.
Le Canada possède des forêts inépuisables et la France peut y prendre tout lapprovisionnement de bois dont elle a besoin. D'autre part, les vignobles du Bordelais et de la Bourgogne ne sont pas prêts à tarir : le whisky et autres poisons courants n'ont qu’à bien se tenir.
Lorsqu'on ne sera plus dans la cruelle nécessité d'opter entre le gin et le thé, tout le monde sera tempérant. Le règne bienfaisant du bordeaux aura commencé, pour ne plus finir, et tous les sénateurs en boiront avec le ministre.
Il est facile, sans être prophète, de prévoir que, d'ici à peu d'années, le commerce entre le Canada et la France aura atteint des proportions inespérées hier. Il en arrivera à serrer de près le commerce avec l'Angleterre et avec les Etats-Unis. Une bonne ligne directe, sur le modèle de la grande ligne du
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Havre à New-York, et le prodige s’accomplira rapidement sous nos yeux. Les marchandises françaises, au lieu de passer par l'Angleterre ou d'être démarquées aux Etats-Unis, se répandront sans obstacle dans les grandes villes et les campagnes canadiennes.
Lorsque les séances languissent, c’est à la bibliothèque qu'on retrouve bon nombre de députés.
Le bureau du bibliothécaire, M. De Celles, devient un centre très animé de conversations. C’est rarement de la question politique qui fait les frais de la séance dont on cause; c’est même pour s'y dérober et s'en délasser qu’on y vient. On nous interroge, avec intérêt, sur les petits potins littéraires et les gros potins politiques de Paris, et c’est avec une vive curiosité qu’on nous suit dans les coulisses du Palais-Bourbon. Il n’y a pas de chose indifférente lorsqu'elle se passe à Paris, ni de petit personnage
lorsque de loin on le voit traverser cette grande scène.
Avons-nous grand’chose à apprendre à M. De Celles sur tout cela ? J'en doute un peu, et son sourire me dit assez que nous ne lui révélons pas grand'chose.
Avec son expérience des nommes, son grand sens, il voit juste au loin comme tout près. Et sur les choses littéraires, il est également au point; il aurait été la veille à l’Académie, à la Comédie-Française, qu’il n’en causerait pas autrement.
Ottawa est, grâce à cette belle bibliothèque, un petit foyer littéraire comme Québec. A part la Société Royale, qui réunit dans son sein toutes les sommités littéraires et savantes du pays, il y a les Dix, sorte de club littéraire que préside je juge Fournier, ct.dont font partie M. Marmette, ce Parisien regretté de Paris, M. Alfred Garneau, le fils éminent et modeste de notre grand historien, le brillant et infatigable érudit Ben-
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Nous aurions volontiers prolongé notre séjour dans ce milieu si vivant, mais la session allait finir, et on nous attendait à Niagara.