A QUÉBEC
Nous voici de nouveau à Québec et ce n’est jamais sans plaisir qu’on y revient.
C'est le point d'Amérique le plus rapproché de l'Europe : il semble que, par ce large fleuve, ce vaste golfe, il soit aussi facile de se rendre dans le Vieux- Monde que de traverser de Québec à Lévis. Il n'y a, pour ainsi dire, qu’à se laisser glisser vers le fleuve, et par le fleuve se laisser porter jusqu'à la mer; trois Jours alors, et les côtes d'Irlande se dessinent à vos yeux. Si la Touraine venait du Havre à Québec, au lieu de s'attarder sur la longue route de New- York, elle battrait ses rivaux de bon nombre d'heures. Et alors les Américains de l'Ouest, qui comptent les minutes, ne connaîtraient d’autre route que celle du Saint-Laurent.
Quel transport sur les deux rives si on apprenait tout à coup que la plus rapide traversée a été faite entre deux ports français comme le Havre ct Québec! Pour revenir, la Touraine refuserait Ja moitié de la population canadienne se précipitant à son bord. Bientôt accourraient les rivaux, mais ils n’effaceraient pas la première impression de New- York vaincu par Québec sous pavillon français.
Il est difficile de s'expliquer pourquoi il n'y a pas encore un service direct de paquebots entre la France et le Canada.
Par un hasard paradoxal, la France, qui ne songe pas à conquérir ce port, y envoic chaque année des vaisseaux de guerre, toujours bien accueillis, du reste, et pas de navires de commerce!
Elle se rappelle à son ancienne colonie par quelques coups de canon inoffensifs.
Tout le monde est ravi de les entendre résonner au pied de la citadelle; quel-
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ques ballots de marchandises françaises déchargés sur les quais feraient mieux l'affaire des deux pays, cependant.
En attendant ce jour triomphal, Îles grandes lignes canadiennes font un serviceun peu plus lent, mais qui à cet avantage inappréciable de vous tenir trois jours durant en vue de terre, dans des eaux souvent paisibles.
Nous logeons cette fois à l'hôtel Fron:
tenac. [l n'est pas aisé de faire l'éloge de l'hôtel où on loge. On a toujours l'air de payer sa note en Justes éloges.
Bravons le préjugé et disons que tous quatre nous étions, à déjeuner, après une promenade matinale sur l’admirable terrasse qui avoisine Frontenac, absolument satisfaits de l'hôtel, du menu, de nos chambres aérées et commodes. Et la discussion s'engage avec un Québecquois, récemment revenu de Paris, qui préfère le Grand-Hôtel, d'où il voit de sa fenêtre le vaisseau
bizarre et tourmenté de
l'Opéra et sent gronder sous ses pieds la vie parisienne au café de la Paix. Plus Canadiens, la vue de l'ile d'Orléans, les hauteurs de Levis et toutes les manifestations de cette forte nature nous plaisent davantage, en ce moment du moins, que l'éclat et le mouvement factices de |: place de l'Opéra.
Après déjeuner, nous nous rendons par la rue de la Fabrique et la rue Saint- Jean, pour le plaisir de prendre Île chemin le plus long et de passer sous la porte Saint-Jean, Jusqu'au Parlement.
Il s'ouvre à deux battants devant nous comme devant des députés en vacance, et, obéissant à une vielle habitude d’enfance, je vais tout droit au bureau de M. Le Sage. Il est le même, toujours aimable et bon, qu'il y a quinze ans, et aussitôt il endoctrine mes amis au sujet du lac Saint-Jean. C’est là où ils devraient aller s’ils veulent connaître le pays, et se fixer s'ils ont quelque souci de leur
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bonheur et de leur prospérité. C’est en
vain que je lui dis que je ne vois pas bien Alphonse Allais cultivant ses champs si loin de chez Graff. Il me répond avec un bon sourire et en enveloppant de son franc regard toute la personne de l’auteur de Pas de Bile, qu'il lui parait, au contraire, un gaillard tout à fait propre à dompter la forèt. M. Ernest Gagnon, un fin lettré qui entre en ce moment, confirme le dire de M. Le Sage, en y ajoutant quelques arguments d'ordre littéraire. Et Allais parait hésitant entre Paris et le lac Saint-Jean.
Mais il se rappelle tout à coup qu'il est de Honfleur, et, adroitement, il pousse ses interlocuteurs vers l'éloge de la Normandie. Le Normand se réveille en tous :
les champs, les paysages, les paysans, les monuments, les cathédrales de la Normandie se mettent à défiler dans les imaginations, et le lac Saint-Jean est oublié.
Après une pointe poussée vers le
“dd cercle de la garnison, nous partons avec Ie Heutenant-gouverneur pour Spencer Wood où nous attend, pour la seconde fois, une hospitalité charmante. Le beau parc qui entoure le château et d’où l’on embrasse un si admirable paysage, et tous ces lieux qui ont été témoins des derniers combats entre Français et Anglais, — le voisinage peut-être de linfatigable érudit et chercheur, M. Le Moine.
qui habite à deux pas de [à — nous poussent vers un retour sur le passé.
M. Chapleau, avec cette sorte d’éloquence familière qui égale, dans l'intinité des entretiens, la haute éloquence qu'il déploie devant le public, ressuscite à nos veux, par une vivante description, ces grandes scènes historiques du siècle dernier.
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A MONTRÉAL
En quittant Spencer Wood, nous descendons à la basse-ville prendre le bateau pour Montréal. C'était ce jour-là le Montréal, capitaine Roy. L’excellert commandant, nous reçoit à bord comme chez lui, en toute bonne grâce. Il price le lieutenant-gouverneur d'occuper la cabine des directeurs et M. Chapleau nous invite à l'y suivre. Nous voilà pour la soirée installés dans une large pièce, en la meilleure compagnie du monde. Le juge Würtele qui, le premier, a relié financièrement, le Canada à la France, par ses très heureuses opérations avec la Banque de Paris, en 1880, vient nous y rejoindre. Le bateau bientôt passe devant Spencer Wood, dont le pavillon salue le Montréal, qui rend le salut.
Nous arrivons à Montréal de bonne
heure, et après avoir pris congé de M. Chapleau, nous allons faire une première visite au Saint-Lawrence-Hall :
on en fait plusieurs dans la journée.
C'est au Saint-Lawrence-Hall et dans ce coin de la rue Saint-Jacques que se rencontrent, de dix heures du matin à une heure, les gens qui mènent la ville.
Le mouvement y est alors très grand:
il diminue l'après-midi et cesse le soir.
C’est de onze heures à une heure qu'il faut observer ce coin vivant de Montréal:
le Saint-Lawrence-Hall, le City-Club, très hospitalier et bien dirigé, etc. C'est à saisir, en trinquant.
Le propriétaire du Saint-Lawrence- Hall, M. Hogan, est un vieillard étonnant d'activité et de belle humeur. C est le type du vieux Canadien anglais; mi- Anglais, mi-Français, Anglais de naissance, mais encore plus Français d’esprit, parlant notre langue comme un vieil habitant de Montréal.