HENRI REGNAULT
L'école française a fait depuis quelques années des pertes irréparables. On dirait que la mort ne se promène pas au hasard dans ses rangs, et que tous ceux qu^elle frappe sont choisis par une main qui sait ce qu'elle veut. Hier, un jeune homme débutait dans la carrière des arts avec un incomparable éclat ; original, audacieux, puissant, à vingt-cinq ans il était le maître de toutes les difficultés d'un métier dont il avait deviné seul les secrets. La célébrité, qui se fait poursuivre quelquefois si longtemps, était accourue au premier appel de son futur favori. Il n'avait pas d'ennemis ; on le saluait déjà comme un maître; il allait faire école, et voilà que, dans l'épanouissement de cette gloire méritée et si facilement conquise, la balle d'un ennemi Tabat comme la plus vulgaire victime de nos inutiles hécatombes. — Le bruit qui s'était fait autour de son nom a grandi depuis sa fin héroïque; des amis ont ramassé toutes les reliques de cette carrière si vite parcourue et sitôt finie, et le public est
accouru à TÉcole des Beaux-Arts avec un empressement quMl n'avait pas montré dans des expositions analogues.
Nous ne venons pas essayer de juger à nouveau des œuvres pour la plupart très-connues, c'est un travail qui a été fait un peu partout et de toutes mains; mais nous avons cru que quelques détails sur la vie de Henri Regnault intéresseraient plus vivement ceux qui aiment à connaître un artiste tout entier, aussi bien par les produits de son pinceau que par ces épanchements oîi se reflète son âme et dont les amis reçoivent seuls la confidence.
H. Regnault naquit au mois d'octobre 1843; le nom de son père comme savant est justement célèbre. Tout jeune, il révéla des dispositions très-caractérisées pour le dessin. Nous nous rappelons nousmême avec quel étonnement H. Flandrin, auquel il avait été présenté, parlait de cet enfant de douze ans, dont la facilité se jouait dans des compositions souvent très-compliquées ; quelques-unes sont exposées à côté de ses derniers ouvrages. Après avoir reçu au collège Henri IV une éducation complète, signalée par de nombreux succès, Regnault entra dans Patelier de L. Lamothe, élève de Flandrin, qui le dirigea dans ses premières études. A vingt ans, il fut reçu en loges pour la première fois; il n'y eut pas de prix décerné après ce concours, mais Regnault obtint une mention. Il exposa ensuite, au Salon de 1864, le portrait d'un Jeune Homme à barbe blonde, que
nous avons vu figurer en face du Général Prim à rÉcole des Beaux- Arts. Cette première œuvre, douce, timide et fine, ne semblait pas annoncer le peintre fougueux qui devait exécuter, cinq ans plus tard, le tableau de l'entrée du célèbre général espagnol à Madrid. En i865, nous le retrouvons en loges; le sujet était Orphée aux enfers; mais déjà le travail de transformation était commencé : l'élève se faisait indépendant, et son tempérament, brisant les lisières d'une éducation gênante, se révélait dans une toile bizarre , pleine d'incohérence et de fougue. Certains morceaux en furent cependant justenaent remarqués. Le maître, comme une poule qui a couvé un aigle, poussa un cri d'effroi, s'efforça de signaler le danger de ces audaces et de les refréner; autant essayer d'arrêter un cheval emporté. L'élan était irrésistible , le peintre venait de naître. Ce n'était pas toutefois à l'atelier qu'il allait chercher Taliment de ses progrès : il lui fallait la liberté, la nature sous toutes ses formes; il Tétudiait partout, aux amphithéâtres du Val-de-Grâce comme au chenil du prince Napoléon à Meudon, et avec le célèbre peintre de paysage Troyon. Celui-ci surveillait avec une sympathie paternelle cette éclosion si rapide, et ces études un peu désordonnées, mais passionnées, n'étaient faites ni pour l'effrayer beaucoup ni pour lui déplaire.
Cependant, comme le prix de Rome était toujours le grand objectif et que la prudence paternelle vou-
lait être rassurée sur Tavenir par des résultats certains, il fallut bien consentir à rentrer de nouveau sous le joug et à s'assurer Tappui d'un professeur de l'École qui pût soutenir le futur concurrent. Ce fut alors dans Tatelier de M. Cabanel qu'il entra; il s'y fit remarquer par ses absences ; la monotonie de ces études régulières, la laideur de tout ce qui entoure le modèle dans ces salles nues, d'oti le soleil est absent, l'attristait et Tennuyait; il y venait rarement. Enfin, en 1866, il fut de nouveau admis au concours. On donna cette fois pour thème : Thétis apportant des armes à Achille. Regnault se mit avec ardeur à l'ouvrage. Mais l'inspiration ne répondait pas à ses efforts, le travail languissait et le temps fuyait vite; le découragement le gagnait déjà, lorsqu'un soir, chez un de ses amis, il rencontra une jeune femme d'une beauté rare et étrange, douée d'une merveilleuse aptitude pour la musique. Regnault était lui-même excellent musicien, et la nature, qui l'avait traité en mère pleine de tendresse, lui avait aussi donné une voix charmante. Cette soirée, passée dans les plus douces jouissances de l'art, lui fit une impression profonde. Le lendemain, il court à son atelier; sa tête est en feu, un souvenir le possède; il bouleverse son tableau, le retourne dans le sens de sa largeur; il ne reste plus que quinze jours, mais que lui importe? Il a le temps nécessaire, puisqu'il sait maintenant ce qu'il veut ; l'exécution n'arrêtera pas sa main, et le soir même, ren-
contrant un de ses amis, il se jette dans ses bras : « J'aurai le prix ! s'écrie-t-il , je le tiens; je viens de commencer mon tableau! » Quinze jours après ^ comme il Tavait prédit, le jury lui décernait la récompense suprême, et sa carrière s'ouvrait avec ce bonheur qui allait, pendant cinq années seulement, lui tenir fidèle compagnie à travers tous les hasards et toutes les imprudences. Joyeux, modeste, accepté par ses rivaux, qui étaient devenus tous ses amis, il se remet à l'ouvrage avant de partir pour la vie éternelle et fait, en compagnie de trois de ses camarades , deux longs panneaux d'ornement pour MM. Portalis et Renouard. Déjà les étoffes aux couleurs brillantes, aux reflets curieux, le passionnent ; sa main a pris une assurance définitive ; il a trouvé ce qui va devenir sa manière, puis il part pour la Bretagne. Il en revient, rapportant des études vivement exprimées de ces côtes sauvages, désertes et grandioses, dont il parlait encore avec enthousiasme même après son voyage d'Alicante. Il perdit alors sa mère et une tante ; cette double mort le frappa beaucoup : (( On meurt vite dans notre famille, disait-il. Il faut se hâter de produire! » Hélas! ces prophéties sont trop souvent justes, et nous verrons qu'elles se présentaient souvent à son esprit, plus ardent que vraiment gai. On remarque, parmi les nombreuses études d'animaux exposées quai Malaquais, deux superbes chiens dont le pelage noir miroite sous les ailes de grands perroquets bleus. Cette belle
et franche étude fut la dernière faîte avant le départ pour Rome, qui eut enfin lieu le 2 mars.
Arrivé à Marseille, il y trouva le vilain temps, qui l'accompagna jusqu'à Gênes : c'était manquer son entrée dans le pays du soleil; toutefois, la Corniche le ravit par sa beauté ; ces citronniers, ces orangers en fleur, cette mer bleue sous l'orage, ces collines tantôt arides, tantôt verdoyantes, mais toujours si belles de formes, enchantèrent Tenfant de Paris, qui ne connaissait encore que les rivages austères de TOcéan. Il devinait déjà les magnificences de l'azur et de la lumière. A Gênes, le ciel se dérida un instant, et soudain l'été se montra dans sa splendeur. Le voyageur demeura à la fenêtre de Thôtel, qui dominait le port et la mer immense, tant que la lune versa sa grande lumière sur les flots. 11 On n'entendait autre chose, écrit-il, que le petit soupir qu'exhale de loin en loin la mer en laissant mourir sur le sable sa dernière petite ride. Il faisait chaud ; le parfum des orangers et des lauriers qui couvraient le jardin nous arrivait par bouffées. Je n'ai jamais si bien entendu le septuor des Trqyens que cette nuit-là. » Toutes les douces voix de l'art parlaient à l'oreille de cet enfant béni des Muses, et il les comprenait toutes. — Enfin, il arriva en Toscane.
Vous tous qui , après avoir quitté nos rues banales et bruyantes, nos monuments, nos palais, nos églises, dépouillés par la main odieuse des révolutions êtes entrés pour la première fois dans la ville
26o NOTES ET CAUSERIES
des Médicis, vous rappelez-vous votre impression sur la place du Palazzo-Vecchio, quand le soleil dessine les vieilles arêtes du portique d'Orcagna, ou que ses derniers rayons revêtent d'or et de pourpre la tour du Campanile et le dôme de Brunelleschi? Imaginez alors ce qui se passa dans l'âme de Regnault, arrivant à vingt et un ans devant ce musée de marbre et de bronze qui s'appelle Florence. Son admiration fut sans bornes; elle allait de Fra Angelico à Michel- Ange, de la pieuse naïveté à la science profonde avec le même enthousiasme. Tout lui arrachait des cris de joie. B. Cellini lui-même ne lui semble pas exagéré; le casque du héros est une merveille de fantaisie. Que voulez-vous ? son œil n'est pas blasé encore par les excentricités de la mauvaise école du seizième siècle; mais son goût se fera vite. Déjà il retrouve l'indépendance de ses jugements dans la chapelle des Médicis, et si la sculpture du grand Buonarotti le rend muet d'étonnement, en revanche, il se met dans une colère bleue contre son architecture, contre ces petites colonnes, ces petites fenêtres dans lesquelles sont cernées les divines figures de Lorenzo et du Penseroso. Cependant, ce qui l'émerveille dans les peintres primitifs, ce n'est pas la profondeur de leur foi, la naïveté de leurs compositions et de leur éloquence, c'est plutôt « le charme de la couleur et cet harmonieux aspect de tapisserie ». N'en concluez pas que ce dilettante de coloration n'est pas sensible à la pensée ; nous verrons plus tard avec quel soin
inquiet il poursuivra la sienne dans ses tableaux et avec quelle sollicitude il essayera de prouver que la couleur n'est qu'un moyen plus puissant, plus séduisant de l'exprimer; mais il ne prétend pas déguiser avec elle son indifférence pour des beautés plus graves et plus méditées. Et puis, ce rêveur, la tranquillité de la vieille ville convient à sa nature ; il aime ces rues fraîches et ombreuses dont les voitures effleurent le granit sans réveiller l'écho, ces vieux palais qui lui parlent de Dante qu'il connaît bien, car tous les poètes lui sont familiers, et son imagination se promène avec bonheur dans cé^ lieux dont aucune main sacrilège n*a dérangé l'aspect historique.
Enfin, il faut partir pour Rome. C'est là que l'attendaient ses premiers désenchantements. On a tant entendu parler de cette vieille capitale du monde; tant de voyageurs, tant de poètes, tant de livres d'histoire et tant de romans, depuis notre enfance, nous ont rempli l'oreille et l'esprit de son grand nom, que nous nous en faisons, les unset les autres, une image qui n^a plus les proportions de la réalité; et quand on arrive pour la première fois dans ces rues sales et tortueuses, au milieu de cette population d'étrangers et de mendiants, le découragement du rêve déçu vous prend, et il semble qu'on soit le jouet d'une immense tromperie. Il faut se "faire l'œil et l'esprit à Rome et conquérir peu à peu les jouissances qu'elle vous réserve. Regnault, comme beaucoup d'autres,
ne comprît rien d'abord à la Ville éternelle. Ses sens délicats étaient choqués des complaisances de la police papale pour la saleté de la population. Le Forum le laissa froid, et les petites proportions de la Rome antique le surprirent. Quoi ! c'était la voie Sacrée? a Comment ces héros géants passaient-ils sans se heurter la tête sous ces petits arcs de triomphe et sans écraser contre leurs parois les trophées et les troupeaux d'esclaves attachés à leur char? » Il n'appelle pas, il est vrai, la voie Appienne a un tas de cailloux », mais son souvenir ne sait pas reconstruire ces palais, ces temples, ces forums, ces basiliques, et le Capitole, et le Palatin, et les jardins de César, et les bains du fils d'Antonin ; il ne revoit pas non plus ce monde de statues d'or, d'ivoire et de marbre qui doublaient dans les murs de Rome le peuple des vivants; et cette ville qui étonna Constantin reste pour lui cachée sous ses ruines. Par exemple, lorsqu'il entre à la Sixtine, lorsqu'il assiste aux cérémonies de Saint-Pierre, de ce temple gigantesque, aujourd'hui muet et désert, son cœur s'ouvre, et l'hymne des joies de la jeunesse et des admirations sublimes s'élance de son cœur. Le grand peintre florentin lui semble si supérieur à la nature humaine « qu'il lui fait peur; c'est un coup de foudre que ce plafond ; je suis sorti de là à moitié broyé, c'est trop beau ! w Et pendant ses longs séjours à la villa Médicis, il n'osera jamais tenter une copie, une esquisse de cette œuvre colossale. « Après cette première vi-
site, je n'ai plus senti cet entrain et cette verve que vous donnent les maîtres lorsqu'on a longtemps causé avec eux. » Il rend volontiers justice à Raphaël; il convient que le peintre de la chambre délia Segnaiura est un autre homme que celui des petites Madones et des petits Enfant Jésus; mais, pour lui, le poëte terrible de la grande voûte biblique domine évidemment le doux chantre du Saint Sacrement et du Parnasse. C'est là affaire de tempérament qu'il serait superflu de blâmer; Regnault n'est pas le premier qui ait résisté au maître divin, cela était même devenu de mode chez certains de ses contemporains. Ingres, lui, descendait en pleurant l'escalier du Vatican : « Il est toujours plus grand ! » s'écriait-il avec cette emphase sincère dont sourient ceux qui n'ont pas l'enthousiasme du beau; bien peu seraient aujourd'hui dignes de verser de telles larmes ; mais Raphaël peut attendre les retours de l'opinion, et son piédestal n'est pas près de s'abaisser. Nous ne suivrons pas le jeune élève dans son premier voyage à Naples, d'oîi la fièvre le força de fuir rapidement pour revenir à Rome. De retour à la villa^ il songe à parcourir l'Italie du nord. Les voyages étaient sa passion, le livre toujours ouvert de son progrès futur; il désirait tout voir, non pour se reposer, mais pour s'éclairer sur ses propres tendances, et pour pouvoir chercher ensuite dans ses souvenirs comme on cherche dans un dictionnaire que Ton connaît bien. Il voulait aussi remonter aux sources de l'art; nos
critiques, qui ont nié que Regnault ait compris et senti les maîtres, parce qu'il ne les a pas reflétés, se sont cette fois trompés comme tant d'autres, naïvement trompés ; ils semblent ignorer que l'étude est le fondement le plus sûr de l'originalité vraie, et que les traces n'en peuvent échapper qu'aux yeux incapables de s'y livrer eux-mêmes. — Cependant, l'Exposition universelle allait s'ouvrir à Paris. Les pensionnaires obtinrent la permission de la venir visiter. C'est pendant ce séjour que fut ébauché le grand portrait de femme qui devait commencer la réputation de Regnault. Revenu en Italie et forcé par le règlement de renoncer pour cette année au tableau de Judith, qui comprenait plus d'une figure, il entreprit VAutomédon, Ce tableau manque malheureusement à l'exposition de ses œuvres ; l'original est aujourd'hui en Amérique. Après une course au Vésuve en éruption, il rentra dans son atelier de la villa pour finir le portrait de madame D... C'est à ce moment que se place le singulier épisode, demeuré inexpliqué, de son faux assassinat. Ce bruit courut à Paris, et lorsqu'il en fut informé par des dépêches inquiètes et répétées, il en souffrit beaucoup. Cette fausse nouvelle coïncidait avec la publication dans le Moniteur d'une lettre qu'il avait écrite à son père sur sa course au Vésuve : «Je ne vois pas, disait-il, quel intérêt on a ainsi à jeter le ridicule sur quelqu'un qui ne le cherche pas. » La réclame lui était en horreur : il n'était pas de son temps; peut-être aussi sentait-il
avec fierté qu'il n'en avait pas besoin. — Le portrait de madame D... lui donnait beaucoup de mal; tour* mente par cette vue intérieure, mais confuse encore, d'une œuvre qui sortît des conditions banales du genre, par moments, la peine qu'il éprouvait lui faisait dire qu'il devrait se faire sculpteur et qu'il s'était trompé sur sa vocation. Il remplaçait un meuble par un autre. II avait jeté dans le fond de son tableau une peau de panthère, qui devait servir de point d'appui aux tonalités puissantes de la robe de velours de son modèle ; et comme on lui objectait Tétrangeté de cet accessoire, il se révoltait : « Notre loi n'est pas le bon sens, disait-il avec quelque audace, mais la fantaisie. Si Ton raisonnait en peinture, grand Dieu ! on n'oserait rien faire. Est-ce que les tableaux des maîtres ne sont pas pleins de choses qui n'ont pas besoin d'être? L'art doit obéir avant tout au sentiment et ne pas craindi^ de braver l'exactitude et la raison. » Il fai~ sait en même temps, pour la maison Hachette, des dessins qui devaient orner le livre de M. F. Wey. Le portrait parut à l'Exposition avec les bois de ces dessins. Il eut un très-grand succès, et les trompettes de la critique saluèrent ce nouveau venu d'une joyeuse fanfare. On fit bien des restrictions, mais pour donner sans doute plus de piquant à l'éloge. Toutefois, en quelques ateliers, on témoigna un certain dédain; cette peinture était trop savante dans son audace pour ne pas inquiéter les envieux ; mais on se réserva prudemment, et l'on fit à peu près chorus. Le jury ne
sanctionna pas Péloge général ; il donna une médaille au graveur qui avait traduit les dessins de Regnault; mais le peintre ne fut pas Jugé digne d^ûne si haute récompense. Il n'en conçut aucun dépit. Il avait eu un début assez éclatant pour ne pas souffrir de cet échec immérité, et il pouvait attendre.
Le grand succès que venait d'obtenir le portrait de madame D... ne remplit pas le jeune peintre d'une confiance présomptueuse ; elle ne fit que stimuler son ardeur et son besoin de progrès nouveaux. Le règlement l'obligeait à envoyer, pour son travail de seconde année , iine figure nue. L'obéissance à cette législation un peu rigoureuse coûtait beaucoup à Regnault, qui avait toujours l'envie du plus, jamais la paresse du moins. Puisqu'il était condamné à n'admettre qu'un seul personnage dans son tableau , il résolut d'y joindre ce que les juges n'avaient pu prévoir ni prohiber, deux chevaux. Le cheval, dès son enfance, avait été sa passion; il la satisfaisait en pleine liberté, et souvent au péril de sa vie , dans ces vastes espaces qui entourent d'un désert de verdure les murailles de la Ville éternelle. Comme Géricault, qu'il admirait en tout, il ne trouvait rien de plus beau que ce vieux compagnon de l'homme. Son pelage sur lequel ondoie la lumière, ses formes sculpturales, sa belle tête qu'une âme semble rendre expressive , plaisaient à son crayon et à son pinceau. Il entreprit donc de peindre les chevaux d'Achille, mais non plus ces chevaux antiques dont on retrouve sur les frises du
Parthénon le type élégant et particulier, non plus ce coursier thessalien à la crinière coupée comme le cimier d'un casque, mais le cheval de tous les temps et de tous les pays; seulement, il voulait emprunter à Homère le caractère surhumain que leur prête le chantre d'Achille. Nous trouvons là , tout d'abord , cette préoccupation de la pensée que quelques critiques se plaisent à lui dénier dès son début. Il veut que son tableau soit tout plein de l'impression de la mort. Ce n*est pas pour le piquant de PefiFet que le ciel sera traversé par des lueurs sinistres, et si les coursiers du fils de Thétis dressent devant la mer qui s^agite lourdement au loin leur silhouette désordonnée , c'est qu'ils prévoient le destin qui atteint leur maître. 11 doutait bien un peu qu'on vît tout cela dans son oeuvre, car il savait que si le spectateur fournit souvent aux artistes plus d'intentions qu'ils n'en mettent sur leurs toiles, il leur fait tort plus souvent encore de mille pensées ingénieuses qui sont, pour ainsi dire, le dessous de la peinture et qui échappent à un examen superficiel. Il prévoyait en même temps tout ce qu'on pourrait dire à propos de son oeuvre : la critique répéterait ses vieilles protestations contre l'école de Rome; elle ajouterait qu'on voyait ici, une fois de plus, combien il est peu nécessaire de faire passer aux jeunes gens cinq longues années à Rome, qu'ils emploieraient avec plus de profit à Paris; que X... n'y est jamais allé, et que X. . . dessine néanmoins avec plus de sincérité que Mi-
chel-Ange, et qu'il peint comme Velasquez. Le jury, à son tour, lui reprocherait de ne s'être pas contenté d'étudier les pauvres formes d'un misérable enfant, qu'il aurait pu, avec un souvenir respectueux des vieux usages, appeler Tenfant à la grenouille ou au lézard.
Mais malgré tant de raisons d'hésiter, il prit philosophiquement son parti de l'avenir , et il acheva sa toile. Une fois maître de lui , la soif de l'inconnu le reprend; il quitte les frais bosquets du Monte-Pincio, et le voilà qui court retrouver à Bilbao l'ami avec lequel il a projeté de parcourir toute l'Espagne. Dès longtemps il pressentait Velasquez : cette toile vivante du palazzo Doria , le portrait (Vlnnocent X lui avait révélé un maître avec lequel il s'entendrait sans arrière-pensée. Je soupçonne que ces géants épiques des chambres vaticanes l'ont définitivement lassé; leur grandeur l'oppresse et le trouble, il veut échapper à des influences que sa nature en pleine sève repousse et qu'il subit comme malgré lui; il part pour se retrouver libre devant le plus libre de tous les peintres.
En traversant Bilbao, il assiste à un combat de taureaux. La beauté des picadores , leur grâce « leur aisance, leur bravoure, la fière allure de la victime font que le spectacle, tout répugnant et immoral qu'il le juge, finit par lui plaire; peut-être a-t-il déjà étudié en secret Goya. Puis il arrive à Burgos. La vieille et magnifique cathédrale, avec ses vitraux étin-
celants dans les nefs sombres, et ce luxe, cet or, ces tentures , ces richesses sans nombre que la main pieuse des générations a entassées depuis des siècles dans la maison de Dieu, et qui fournissent une source inépuisable à Partiste épris du pittoresque , le jette dans un ravissement continu ; il s'empare dès lors de PEspagne; il en va faire la patrie de son imagination , et il y dresse d'avance sa tente pour longtemps. Il entre enfin à Madrid , et le voilà à l'instant même à genoux devant Velasquez. C'est le peintre par excellence, il le voudrait a avaler » tout entier; on peut tout apprendre de lui, et cependant quel enseignement fut jamais plus simple : copier, faire vrai ! « Si je ne fais à Madrid quinze lieues de progrès, dit-il, je me pends. » Ne lui parlez ni de Raphaël , ni de Poussin, ni de personne ; et cependant quelle collection que celle du Musée royal! et comme tous les grands noms de Part y sont marqués par des œuvres éclatantes ! Mais Velasquez les efface tous. Le jeune enthousiaste consent bien à regretter qu'il n*ait pas appliqué un si merveilleux talent à de plus nobles et à de plus intéressants sujets; mais au fond ils s'entendent secrètement si bien tous les deux que l'élève adore le maître jusque dans ses faiblesses. Ce poëte, épris du soleil et des tons éclatants, accepte, sans lui rien demander de plus , cette palette du peintre espagnol, toute chargée qu'elle est de couleurs grises, froides et un peu monotones. Sa bonhomie lui plaît mieux que Pidéal, qu'il appellerait presque de la con-
vention. C'est qu'il n'épure rien dans la nature, c'est qu'il n'est ni pédant ni fier, et avec cela de tous les temps, de tous les pays; sa facilité ne tombe pas dans la négligence, ni sa force dans l'emphase ; loin de lui les ruses de métier; son enseignement est intelligible pour tous, il ne dissimule pas ses moyens d'exécution. Ses tableaux sont comme une fenêtre ouverte sur une scène vivante. Enfin , s'écriera-t-il , c'est le Molière de la peinture! — Le résultat de cette admiration débordante fut la copie du célèbre tableau des Lances, qu'il laissa cependant inachevée en quittant Madrid. Une autre main la finit ou à peu près. Regnault était trop fougueux pour se plaire longtemps à reproduire un tableau , lors même qu'il Pestimait un chef-d'œuvre , et il ne réussit que médiocrement à rendre l'éclat et la vie qu'on admire sur la toile du maître. Son ouvrage l'ennuyait, et puis il venait d'entrevoir l'Arabie à Tolède , dans cette ville où se conservent encore tant de traces de la domination des Maures, et son imagination s'était enflammée soudainement; déjà il regardait de loin l'Alhambra et le pays africain; et bien qu'il ait rendu pleine justice à cet art de la renaissance espagnole au quinzième et au seizième siècle , bien qu'il ait contemplé avec des larmes la statue en bois de saint François d'Assise par Alonso Cano , pour laquelle il demandait la construction d'une chapelle, et qu'il appelait la merveille des merveilles; malgré les chefs-d'œuvre de Beruguette et de Philippe de Bourgogne, comme il est
avant tout Thomme de la vie et du nouveau dans Tart, il détourne vite ses yeux du passé, qui n'est plus pour lui qu'un point de départ, et nous verrons que, s'il lui emprunte quelquefois des titres de tableau , il ne se préoccupera pas d*en exprimer l'esprit avec une rigoureuse exactitude.
Sur ces entrefaites , un grand événement venait de bouleverser l'Espagne : la reine Isabelle était en fuite, et la révolution victorieuse , conduite par le général Prim, entrait à Madrid. La bataille qui avait décidé du sort de la royauté n'avait pas eu de lendemain , l'armée vaincue s'était soumise sans rancune, et le peuple espagnol semblait avoir acclamé avec une joie générale ce changement politique , si gros de périls pour l'avenir. Regnault assista au défilé des troupes dans la capitale, et son admiration pour la sagesse de ces nouveaux révolutionnaires ne fut pas sans quelque mélange d'étonnement et peut-être d'envie. Il avait d'autres souvenirs dans la mémoire, et il comparait avec justesse ses compatriotes en pareilles circonstances aux triomphateurs qui venaient de s'emparer du pouvoir.
L'assassinat du secrétaire de Serrano jeta bien une honte et une inquiétude sur ces jours de fraternité ; mais la manière énergique dont Prim réprima cet appétit du sang qui sommeillait dans le tigre populaire, son discours au peuple, qu'il osa appeler « canailles, morceaux de bêtes, indignes de la liberté », effacèrent l'impression de tristesse et dissipèrent les
présages. Le jeune peintre français s^étaît déjà fait remarquer; une grande allégorie de sa composition avait été portée devant le chef du gouvernement le jour de son entrée solennelle. M. de Bark et le général Milans del Bosk le présentèrent à Prim, et il obtint la permission d'entreprendre son portrait. Quelle chance inespérée ! Il y avait là de quoi faire quelque chose de monumental et d'historique pour la prochaine exposition, et le cœur de Tartiste battait de joie. Du reste, toutes facilités lui furent promptement données pour s'aider dans son travail : il avait les écuries de la reine à sa disposition, un manège pour faire galoper le cheval qui devait porter son modèle; il n'y avait que lui qui ne posât jamais. Cependant, personne ne voyait avec ombrage cette bonne fortune d'un étranger ; les peintres espagnols se montraient sympathiques, les grands personnages étaient familiers et affectueux ; partout il était accueilli avec une politesse et une complaisance qui ne sont pas des vertus si communes en France. Enfin, tout allait bien. Le soir, pour se délasser, il rendait visite à des Gitanos dont il avait fait connaissance et dont il aimait à dessiner lés traits et à pénétrer les mœurs. Ces gens, à demi sauvages, ombrageux, fiers, s'étaient laissé gagner par ce jeune homme, si franc, si bon, qui avait toujours là main ouverte pour donner et le visage souriant. Du reste, Regnault mettait dans ses rapports avec eux le tact qui le caractérisait ailleurs et dans tous les milieux où le hasard le plaçait. Il ne
s^étonnait jamais ni de$ enfants absolument nus, ni des ânes admis au repas de la famille. Toute la gent bohème aimait le seigneur don Enrique, et un jour il acheva sa victoire en franchissant devant eux deux chaises à pieds joints et cinq avec élan. Bien lui avait servi d'assouplir ses membres dans le gymnase qu'il avait fait dresser au milieu du jardin de la villa Médias, et d'imiter les prouesses de Léotard. A partir de ce jour, il fut regardé par ses étranges amis comme un grand peintre : il avait enfin, disait-il, trouvé des gens pour le comprendre.
Mais les désillusions s'avançaient insensiblement. Déjà, malgré les joies et la décence du carnaval à Madrid, malgré la beauté des senoras, Regnault entrevoyait l'envers du décor : la misère atroce et la souffrance des basses classes, la mobilité d'impressions de cette population bientôt dégoûtée de sa victoire, avide de phrases sonores et déjà prête à se donner à un maître nouveau, après avoir chassé l'ancien. Tout ceci n'était rien encore. Le portrait du général Prim était à peu près terminé ; mais il fallait une séance pour donner au visage du modèle, lequel n'avait jamais voulu poser, cette dernière touche qui détermine la ressemblance et l'achève. Le général se décida à venir visiter l'atelier de Regnault avec sa femme et son fils; — il entre, et une exclamation de déplaisir s'échappe de ses lèvres : « Qu'est-ce que cela? » Il avait à peine entrevu l'œuvre, que déjà il
l'avait condamnée en prenant un ton qui cherchait
évidemment à être blessant : — Il avait vingt ans de trop; — il était jaune, il avait Pair d'avoir peur. — Quoi, pas de chapeau ! Pourquoi cette chevelure en désordre? Quel manque de tenue et de dignité ! « Je suis très-mécontent! » Et il sortit avec sa famille sans autre remercîment. Voilà à quoi avaient abouti tant d'efforts et comment se réalisait le rêve du succès espéré. — Regnault fut suffoqué ; il ne répondit que peu de mots à la mercuriale du héros; assez maître de son émotion pour rester digne on face d'une semonce ridicule qui semblait préméditée, 'û attendit d'avoir quitté Madrid pour répondre au marquis de Reuss. Mais, arrivé à Barcelone, il lui envoya une lettre dans laquelle il maintenait fièrement son œuvre et sa conception tout entière, puis remerciait le général de la douceur et de l'afiFabilité qu'il lui avait témoignées dans sa dernière entrevue; il lui annonçait qu'en souvenir de lui, il comptait garder le portrait qu'il emporterait de Madrid. Le général, averti par la réflexion, par les artistes qu'il consulta sans doute, répondit bientôt avec une grande politesse et en cherchant à s'excuser de son premier mouvement; mais il ne parla pas de reprendre son tableau, encore moins de le payer : c'était sans doute le motif secret de son apparente mauvaise humeur. La même année, le portrait fut exposé à Paris, en compagnie d'une exquise petite miniature à l'huile d'après madame de Barke, et le bruit qui se fit autour de lui dut arriver Jusqu'aux oreilles de l'adroit
Espagnol, qui reçut ainsi et sans trop de honte un surcroît de gloire à bon marché. La France vient d'acheter cette belle œuvre de Regnault ; elle restera au Musée du Luxembourg 'comme un superbe morceau de peinture et comme une page vivante de cette histoire d'Espagne qui se relie si fatalement à la nôtre.
De retour à Rome, il fallut vivre encore dans Patelier qui lui semblait si triste, parcourir ces rues peuplées de passants si vulgaires. Plus de beaux tons rouges et orange qui pétillent au soleil, plus de Gitanos. L'Orient un moment entrevu disparaît, et il faut se remettre au travail; le succès le pousse et Poblige. Où retrouver l'inspiration ? Dans ces mauvaises dispositions, il commence cependant son second tableau d'envoi : la Judith; puis, surpris un jour par la physionomie étrange d'une petite paysanne dont la chevelure ébouriffée et d'un noir bleu lui rappelle ses chères Bohémiennes, il commence, d'après elle, l'étude qui deviendra plus tard la Salomé.
A quels hasards tiennent souvent les succès I Regnault, qui était passionné pour les belles étoffes, et qui aurait préféré endurer la faim que de se priver d'acquérir des armes d'Orient ou une selle arabe, avait acheté à l'Exposition de Paris une pièce de soie de Chine d'un jaune radieux. La jeune fille s'asseoit sans dessein devant cette tenture qui illuminait l'atelier de ses rayons moirés, et soudain l'œuvre appa-
• Elle est au Louvre aujourd'hui.
raît à l'œil de Tartiste ; il commence cette étude, qui lui offre des rapports de tons heureux et étranges. Ce qu'elle deviendra, il n'en sait rien encore; mais le tableau est trouvé. Ceci était l'occasion d'un moment qu'il faut savoir surprendre et saisir. Mais de ces bénéfices on ne peut que rarement profiter. — A côté, il y a l'oeuvre sérieuse et de plus longue haleine que TAcadémie réclame, et à laquelle il faut maintenant songer. La critique prétendra que dans ce tableau étrange, l'artiste a plus songé à étonner les yeux qu'à satisfaire les plus justes exigences de la raison. Elle ne verra que Tétrangeté du costume de l'héroïne de Béthulie, l'exécution piquante, les contrastes de tonalités puissantes; elle ne saura jamais combien ce sujet a été médité. De ce que son pinceau ne sait se baigner que dans des couleurs éclatantes, il ne s'ensuit pas que la réflexion ne Tait pas guidé plus encore que la joie de peindre. Il voulait que son tableau fît deviner le drame effrayant qui allait se passer. Le noir qu'il faisait dominer dans la gamme de son harmonie était là comme un voile de mort. Quant à Judith, il voudrait, il ne sait comment rendre son angoisse et sa résolution. Verra-t-on ce serrement d'une gorge que Témotion étrangle, ce léger soulèvement des épaules, cette main qui se crispe sur le couteau ? Tout cela , du moins , il a voulu l'exprimer. Était-ce une raison pour se refuser à toutes ces fines recherches, à ces coquetteries d^exécution qu'il aime tant? Le costume ne cache ni le
visage ni le geste, et Ton a enveloppé assez souvent la Syrienne, voisine de Tyr et des pompes idolâtriques, la femme dont la Bible décrit les bijoux et les voiles parfumés, avec les plis rigides des filles de Sparte ou les manteaux de laine des compagnes d'Abraham. Ce tableau était à peine fini, que le peintre s'enfuyait encore une fois vers sa chère Espagne, où nous allons le suivre dans son dernier voyage.
La Judith exposée aux Beaux-Arts eut encore un succès de curiosité vive et réveilla les polémiques. Décidément, ce jeune homme était plus qu'un élève; sur les bancs de l'école dont il faisait encore partie, il semblait vouloir prendre la position d'un novateur. — Pareille prétention était certes bien loin de lui, et rien ne Tamusait autant que de lire les jugements contradictoires que ses tableaux faisaient naître, les conclusions qu'on en tirait pour son avenir et les vocalises, souvent pédantes, qu'elles mettaient au bout de la plume des critiques. 11 peignait suivant son tempérament et ses goûts, comme les oiseaux chantent, comme ont peint tous ceux qui, dans Part, ne sont pas venus pour redire la leçon des maîtres. S'il eût été moins capable de penser, si son esprit réfléchi ne se fût pas associé chez lui à toutes les ardeurs d'une nature enthousiaste et pleine de premier mouvement, on aurait presque pu dire qu'il était inconscient du caractère de ses œuvres.
Quoi qu'il en soit, le résultat était atteint; sa Judith avait fait assez parler d'elle, et il lui refusa la permis-
sion de se présenter de nouveau devant le public du Salon. D'ailleurs, tous ces travaux n^étaient que les efforts d'une main qui s'essayait et comme des élans successifs vers le grand ouvrage dont le plan fermentait déjà dans son imagination. Arrivé à Barcelone le 9 août, il part pour Grenade.
Il n'est pas de voyageur, si peu fait qu'il soit pour les jouissances que donnent la nature et la poésie, si peu sensible aux spectacles des vicissitudes des peuples et aux tristes enseignements de Thistoire, qui n'ai ressenti , en visitant la dernière capitale des Maures d'Espagne, cette admiration et cette émotion qui saisirent Regnault et qui lui tracèrent jusqu'à la fin de sa vie le chemin de ses études, en même temps qu'elles déterminaient le genre de sujets auquel allaient s'appliquer ses merveilleuses facultés. On peut voir aux Beaux-Arts les nombreuses esquisses qu'il commença dans l'Alhambra, soit sur toile, soit à l'aquarelle, les laissant inachevées lorsqu'il avait saisi le nécessaire, sortes de notes à travers lesquelles il entrevoyait toute une série de scènes tragiques ou pleines des splendeurs de TOrient.
Il passa dans cette demeure des fées le temps qu'il appelait le plus heureux de sa vie, ne se reposant du travail que par l'admiration, décalquant les azulejos les plus compliqués et les plus intéressants, poursuivant dans les retraites mystérieuses de ce palais désert les reflets de la lumière , les secrets de l'ombre que l'or transperce et illumine; décrivant dans des
lettres charmantes les enivrements au milieu desquels il vît heureux, mélancolique, tout entier à l'imagination et comme en dehors du réel. A peine est-il réveillé, le Jour le ramène dans ces murs bâtis de pierres précieuses que le soleil fait briller comme un écrin; et quand Tastrc ami disparaît le soir, le rêveur y reste jusqu'à ce que la lune se lève; il essaye alors de partir pour revenir encore, comme s'il les apercevait pour la dernière fois. Quelquefois, lorsqu'il étudie les voûtes des plafonds, perdu dans ces coupoles dont les stalactites s'entre-croisent en mille sens divers, il éprouve comme une sorte de vertige en hauteur, et peu s*en faut qu'il ne se sente enlevé de terre. « Mahomet est mon prophète ! » s'écriait^il avec cette gaieté que donnent les grandes jouisances de l'art, et quand, du haut des terrasses qui dominent la ville, à travers les grands arbres qui couvrent de leur ombre les sources jaillissantes et les vieilles maisons de Grenade, il revoit en pensée ce qu'elle était au temps des califes, comme Gibbon, du haut du Capitole, à la vue des ruines du Forum romain, il jetterait presque l'anathème à ceux qui ont profané TAlhambra et détruit cette civilisation qui a pu enfanter tant et de si prodigieux chefs-d'œuvre.
Le 3 1 octobre, il revint cependant à Madrid pour y revoir sa copie des Lances, qu'il trouva mauvaise. Mais la fortune l'y attendait; il allait goûter ses premières faveurs ; d'abord , il vendit sa Saîomé 14,000 francs à un marchand, homme de prescience.
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qui Tacheta sans l'avoir vue, et, comme un bien en précède souvent un autre, il était en même temps nommé commandeur de Tordre de Charles III. Toutefois, l'Espagne lui semble suivre une triste route. Il en était arrivé, comme bien d'autres, à ce moment où les plus libéraux sentent quelquefois faiblir leur foi et comprennent la nécessité d'un maître. Peu s'en faut qu'au souvenir de Grenade il ne regrette que ce pays, le plus beau du monde, ne retourne pas à ses anciens maîtres, et que ce peuple aimable et bon n'ait pas accepté cette proposition de l'empereur du Maroc, qui, au lendemain de l'expulsion d'Isabelle, lui offrait, dans une lettre aussi noble que naïve, de revenir aux anciens jours, quand TEspagne était si prospère, que ses champs ressemblaient à de vastes jardins, que ses académies attiraient à Cordoue les savants de l'Europe chrétienne. Ses prédécesseurs alors régnaient au nom de Mahomet. Pour ramener cette prospérité disparue, il eût accepté le sceptre, prétendant que les malheurs de la Péninsule dataient du jour oti les armées du Christ avaient repoussé le Croissant sur les rivages de l'Afrique.
Regnault pensait depuis longtemps à cette terre si voisine de lui, sur laquelle l'ancien type arabe s'est encore conservé. Il espérait pénétrer dans ce palais de Fez, si on lui procurait les lettres de recommandation qu'il sollicitait instamment. Il attendait son domestique, qui devait arriver avec son chien, beau lévrier que tout le monde connaissait à Rome, et qu'il
aimait de tout son coeur, et avec eux son tableau de Salomé; il coinptait le finir sous les rayons d'un soleil plus éclatant. Revenu à Grenade, il fit connaissance avec des officiers anglais qui l'emmenèrent à Séville avec eux; mais cette vie trop plantureuse le fatigua promptement, et il partit pour Gibraltar. L'impatience le dévorait. Afin de tromper ses inquiétudes, il passa le détroit et s'en vint voir Tanger. Là, il apprend que le bâtiment qui portait tant d'objets si précieux pour lui, et des êtres qui lui étaient chers, a sombré en mer.
Cette nouvelle l'atteignit au cœur; il se peignait la fin de Lagraine, de cet homme dont il connaissait l'affection profonde et le dévouement sans bornes; il se disait qu'il avait péri pour sauver son tableau, que sans cette préoccupation il aurait eu le temps de sauter dans une barque et d'échapper peut-être à la mort. Brisé de chagrin, il revient à Gibraltar; sur le quai, il aperçoit tout d'abord un homme qui lui faisait de grands signes ; c'était l'employé du télégraphe. Il précédait Lagraine et le lévrier. Cette rencontre le dédommagea de toutes ses angoisses ; il faillit être renversé dans la mer par son chien , fou de la joie de revoir son maître. Le vaisseau sur lequel devait s'embarquer le fidèle serviteur avait fait naufrage , en effet ; un retard heureux avait tout sauvé.
Libre dès lors de toute préoccupation , il retourne à Tanger avec son ami, M. Clairin, qu'il décide à l'y suivre, et ils louent tous deux, dans un quartier de la
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ville voisin de celui des Juifs, une maison qui avait, par fortune, une porte donnant sur une impasse, de telle sorte que Ton pouvait entrer et sortir sans être vu, condition importante pour des peintres qui comptaient faire poser chez eux tous ceux qu^ils décideraient par des séductions bien sonnantes. Un musulman qui fréquente la maison d'un chrétien court mille vexations; quant aux femmes, leur faiblesse les expose à recevoir des coups de bâton, dont le nombre varie entre deux et trois cents. Les précautions n'étaient donc pas superflues, et ils avaient eu la main heureuse dans leurs recherches. Une fois maîtres de la maison, ils en arrangèrent la cour intérieure, le vieil atrium antique dont l'usage s'est conservé en Orient, de manière qu'elle pût leur servir d'atelier. Un toit de verre les défendit de la pluie sans leur retirer les mille ressources d'ombre et de lumière que le soleil leur apportait. C'était l'hôte ami qui avait toujours droit d'entrée dans. la maison et qu'ils chargeaient du soin de faire valoir les ornements empruntés à l'Alhambra, dont, sans crainte d'une inutile fatigue, ils avaient embelli les murs et les colonnes de leur patio. Tout meuble qui rappelait l'Europe fut chassé du sanctuaire; on y vécut sur des tapis; on relégua dans des pièces cachées les ustensiles du ménage et les engins de peinture; toute une petite smala de domestiques fut attachée à la maison. Le palefrenier était une espèce de Triboulet aux jambes gonflées par l'éléphantiasis, qui n'en était pas moins
le premier cavalier de Tanger; il s'appelait Alî-Pata. Aïscha, bonne petite Moresque, faisait le ménage; c'était elle qui était chargée du soin difficile et dangereux d'introduire les amies qui se décideraient à laisser faire leur portrait. Que de journées charmantes s'écoulèrent ainsi ! C'est là que fut terminé la Salomé, à laquelle il eût voulu donner un autre nom. Il sentait bien que celui qu'il avait choisi, sans y tenir, prêterait aux envieux mille bonnes raisons de dénigrer son œuvre. Quoi! c*est là Salomé, la fille adoptive d'un roi! Quelle inintelligence du sujet! quel dédain des plus vulgaires convenances de la raison et de rhistoire! Tout, dira-t-on, pour une draperie jaune, pétard prétentieux qui ne trompe personne. Il eût voulu qu'on lui fournît un nom impossible à prononcer et qui n'éveillât aucun souvenir. Alors, pourquoi ce bassin et cette arme prête à se teindre de sang? Il prêtait d'avance à ses détracteurs tout l'esprit qu'ils allaient dépenser contre lui. Mais il ne s'inquiéta pas autrement. Le tableau partit par le bateau de Marseille, et un nouveau voyage en Espagne fut décidé. Des renseignements nécessaires à la composition de son dernier envoi, qu'il voulait faire trèsimportant et digne du musée dans lequel il espérait qu'on lui donnerait une place, le forçaient encore une fois à quitter une ville où il se trouvait si bien. La pauvre Aïscha fut renvoyée avec mille précautions à Tétouan, et les amis ne quittèrent la ville qu'après s'être assurés , en lui disant un dernier adieu sur la
route, où ils eurent Pair de passer par hasard, qu'elle était hors de danger. Il y allait pour elle de la vie, si Ton eût su qu'elle avait habité sous le même toit que des giaours. — Après avoir traversé Séville, où Murillo lui apparut sous un jour tout nouveau, et qu'il déclara presque aussi grand que son grand Velasquez; Grenade^ d'oti le mauvais temps le chasse, il franchit la Sierra-Nevada et arriva à Guadix. Ce pays lui arracha de nouveaux cris d*admiration. Nous retrouvons la trace de ses enthousiasmes dans des dessins exposés avec ses autres peintures, dessins exécutés avec cette sûreté de main qu'il avait eue si jeune, cette précision de peintre d'histoire et cet instinct du grand que n'étouffaient pas en lui d'autres amours.
Il espérait peindre au milieu de ces montagnes grandioses deux paysages pour le Salon; mais, soit que le pays lui parût en effet trop beau pour qu'on en pût donner une idée juste avec le pinceau, soit plutôt que son tableau le préoccupât trop pour qu'il eût la liberté de se livrer à d'autres travaux, il repartit tout à coup pour Tanger. — Rien ne le distrait plus de son idée fixe, il sait le succès de sa Salomé à Paris; mais Paris n'en devient pas plus aimable, et il n'a pas le vain désir de jouir de sa gloire.
Si quelque voyageur de France passe un jour sur cette longue route poudreuse qui conduit de Tanger à Tétouan , il verra sur un de ses côtés une maison dont les murailles neuves et l'aspect inachevé lui sembleront la ruine de quelque projet resté sans suite;
son cœur se serrera s'il apprend que là vécut un instant ce jeune homme promis à de si brillantes destinées et qui fit aimer la France partout oti l'on sut qu'il était un de ses enfants. Regnault avait acheté en arrivant un terrain assez grand pour y faire construire un vaste atelier. Il y aurait joint plus tard une petite maison d'agrément avec jardin et bassecour, car il comptait passer en Afrique tous les hivers. Paris révolutionnaire lui déplaisait de plus en plus, et il se sentait rassuré à Tanger par la sainte et respectueuse influence du bâton sur des populations qui voyaient en lui le symbole de l'autorité. En Afrique, l'autorité, c'est la loi. Il y a du bon dans ce système; on y revient en France, à quelque parti qu'on appartienne. Le malheur est que trop de gens croient avoir le droit de s'ériger en législateurs. Il est vrai qu'à Tanger il n'y a pas de poète pour dire à la canaille qu'elle est sainte, et elle n'a pas, de son côté, le souci de se ruer à l'immortalité.
Des fenêtres de la maison, on avait sur la mer une vue admirable; des caravanes descendaient à chaque instant à la ville pour aller au marché. C'était le bon endroit : on y trouvait à faire mille tableaux, dont les éléments se rassemblaient à plaisir sous le. crayon. Ce n'était pas toutefois le moment de se distraire par tant et de si commodes séductions. Le temps passait. On ne peint pas en quelques semaines une toile de sept mètres de haut sur cinq de longueur, et le sujet qu'avait décidément choisi notre jeune peintre n'est
pas de ceux dont on improvise les détails au bout de la brosse. Il voulait peindre le caractère de la domination arabe en Espagne. Devant le calife, sorti des profondeurs du « généralife », idole que le peuple ne contemple qu'aux jours solennels , se déroulerait une vaste scène où se peindraient à la fois Tindifférence mahométane pour la vie, la cruauté, le mépris des chrétiens, le despotisme et toutes les splendeurs de la civilisation la plus raiBnée. Aux pieds du maître, un général dépose la tête d'un ennemi. Il est aussi pâle qu'elle, car il peut craindre que sa victoire ne lui coûte la vie. Le soupçon et la jalousie est toute la politique de ce sombre tyran , qui n'en connaît pas d'autre. A droite et à gauche, des femmes nues, captives promises aux grilles du sérail; des soldats, des prisonniers; partout la richesse; tout doit être or, étoffes splendides, chairs éclatantes. C'est Tapothéose du fatalisme. — Il nous semble que ce canevas n'est pas d'un homme qui craint les sujets oîi la pensée gêne la main et entrave les explosions de ce sensualisme que le talent a rendu tant de fois légitime dans les arts. Les malcontents auraient pu en devenir plus indulgents, et si le tableau ne fut pas fait, il est juste de tenir compte de l'idée à celui qu'elle préoccupait si fortement. On peut entrevoir quelque chose de cette composition à travers celle que le livret appelle la sortie du pacha, esquisse absolument incomplète, mais qui est néanmoins un prodige de lumière, d'audacieuse franchise et d'harmonie.
Comment abandonna-t-il un moment un projet qu'il caressait depuis, si longtemps pour exécuter le tableau du Jugement sous les califes de Grenade? Recula-t-il devant l'immensité de sa tâche, ou se réservait -il le bénéfice du temps et des longues études? Quoi qu'il en soit, sa dernière œuvre partit pour être exposée avec les travaux des pensionnaires. Il espérait bien que cette fois on ne lui reprocherait pas de n'être qu'un décorateur, quoiqu'il se trouve trèshonoré de l'épithète, la peinture n'ayant pas, après tout, été inventée pour autre chose que la décoration. De toutes ses œuvres, c'est au contraire celle sur laquelle l'envie s'achartià le plus pour lui refuser, avec une insistance inattentive ou sournoisement malveillante, ce don de la pensée qui l'eût fait alors trop grand. Il nous semble cependant que, si l'on veut bien prendre son parti de la vérité absolue des détails, à laquelle Regnault aimait à ne pas se soustraire, accepter que la lumière éclaire avec la même indififérence le sang, les larmes et la joie, contraste que les poètes aiment à relever, et dont le peintre a bien le droit de profiter à son tour, il nous semble, dis-je, que la partie essentielle de l'expression a été justement, scrupuleusement méditée et rendue avec bonheur, depuis le bourreau essuyant sans émotion à la manche de sa tunique le couteau qui lui servira demain peut-être comme il lui a servi hier, jusqu'à cette tête du supplicié que la vie n'a pas encore abandonnée et dont l'œil, dilaté par la mort, porte dans le
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vide son regard épouvanté. A quoi bon essayer d'éclairer ceux qui ne savent pas ou qui ne veulent pas voir? Au reste, le tableau n'eut pas le temps d'être très-discuté; il parut un instant à rÉcole des Beaux-Arts, puis fut envoyé en Angleterre à TExposition. Il est depuis huit jours soumis en plein au scalpel des uns et aux dithyrambes des autres. Quand donc saurons-nous jouir des choses de Part sans chercher maladroitement à nous gâter nous-mêmes le plaisir qu'elles sont faites pour nous donner? Quand saurons-nous accepter les œuvres comme elles naissent dans l'imagination de l'artiste? Quelle singulière et ridicule prétention que de vouloir substituer son sens particulier des choses à celui de l'homme qui est capable quelquefois de faire un chef-d'œuvre avec elles ! — Regnault n'était peut-être pas un coloriste de tableau d'histoire; il ne subordonnait pas l'ensemble de ses harmonies au caractère de la scène qu'il représentait; il n'eût pas assombri le ciel, amassé les ténèbres autour d'un criminel; il ne dessinait pas non plus par le ton, comme aimait à le faire Delacroix, qui, respectueux à sa façon de la tradition, chargeait la couleur d'indiquer le mouvement de ses personnages , de séparer les groupes , sans essayer de lutter contre son impuissance native et étendre son effort jusqu'à la ligne extérieure. Il était vrai avant tout ; comme l'objet se présentait à son œil, il le transcrivait sur sa toile, saisissant leurs rapports communs avec une merveilleuse habileté; ce n'est pas là
un mérite vulgaire. Il n'est quelquefois pas nécessaire d'en avoir d'autre pour se placer au premier rang.
Regnault, du reste, avait pris son parti d'être critiqué; il suivait tranquillement sa voie, travaillant d'après son sentiment et les observations qu'une étude -constante fixait dans sa mémoire, et moins préoccupé de l'originalité à tout prix que du désir de faire bien •et de rester sincère vis-à-vis de lui-même.
Tout à coup la guerre éclate : le bruit de cette grande nouvelle arrive promptement jusqu'à Tanger; puis les désastres se succèdent. Comment rester à peindre avec indifférence, quand la patrie est en danger et qu'on a la jeunesse et toutes les nobles passions d'une âme bien faite? Regnault n'hésite pas : quoique son titre de lauréat l'exempte de tout service militaire, il part pour se faire le soldat d'une cause si chère. Hélas! celui qui, tant de fois, avait cru lire dans l'avenir que sa vie serait courte, allait avec confiance braver le hasard. « Tout le monde ne meurt pas, disait-il, au feu de la bataille ; on en revient, j'en reviendrai. » Des pensées si hautes, de si nobles ambitions remplissaient son âme qu'il lui semblait que Dieu lui laisserait le temps de vivre. Déjà deux fois il avait vaincu son destin : la première à Rome , où il faillit se briser la tête dans une chute de cheval, puis à Madrid, oU il s'empoisonna en coupant son pain avec son couteau à palette. Mais la mort le guettait, elle ne lui avait pas fait grâce.
Arrivé à Paris le lo. septembre, il s^engagea d'abord dans un corps de francs-tireurs; un peu dégoûté de la compagnie assez mêlée qu'il y rencontra, il entra un mois après dans les compagnies de marche de la garde nationale. Durant ce long siège , si plein d^angoisses et aussi d^ennuis, il fit bravement son devoir, ne s'interrompant que pour jeter sur le papier ces trois magnifiques esquisses de tapisserie qui ont dans leur somptuosité comme un reflet de sang. N'ayant plus qu*une tiède ardeur au travail, il regardait avec désespoir mourir la patrie qu'il adorait. Une balle prussienne l'atteignit au front dans cette sanglante mêlée de Buzenval, le 19 janvier 1 871, au moment où , la retraite étant sonnée , il rejoignait ses camarades, au tournant d'un mur, déjèi presque en sûreté, la dernière et une des plus nobles victimes de cette guerre à jamais maudite.
Il mourut seul; ses camarades croyaient qu'il les avait suivis. On ne sut que le lendemain qu'il n'était pas rentré dans Paris, et son corps ne fut retrouvé que le 25 au milieu d'autres cadavres.
Il y a plus d'un an que le drame de cette jeune vie finissait au milieu des larmes de tous, et aujourd'hui sa mémoire est entourée d'une auréole dont les années n'affaibliront pas l'éclat. Son nom est inscrit dans la liste de nos gloires à côté de celui de Géricault; la religion de la patrie en a fait un de ses plus saints martyrs. '
GEROME
Le Salon de 1847 a dû laisser quelques traces dans la mémoire de ceux que Page condamne à se souve» nir. Mais combien sont-ils aujourd'hui qui se souviennent du Salon de 1847? Il y a de cela trente années, ou peu s'en faut. Grande œvi spatium! Depuis, bien des illustres d^alors sont descendus dans la tombe ou dans l'oubli. En 1847, Delacroix avait exposé une de ses meilleures œuvres : les Naufragés dans la barque; mais Couture éclipsa tout : il fit paraître V Orgie romaine. Ce fut un coup d'éclat; il sembla alors un coup de maître. Les journaux célébrèrent sans désaccord le nom du nouveau Messie; les ateliers envoyaient des députations stationner aux pieds du chef-d'œuvre, et le public, subjugué par cet art brillant qui ne choquait pas, lui, ses vieilles habitudes et son paisible tempérament, ce public nom» breux et incertain des premiers jours faisait écho aux fanfares des enthousiastes. En ce temps-là, un homme régnait dans la critique. Sa plume incomparablement
habile était un sceptre, sceptre redouté, dont chacun enviait les caresses et sollicitait les coups ; on ne craignait que son oubli. Heureusement Th. Gautier était bon, et il exerçait son pouvoir avec bénignité. De Tatelier de Tauteur de V Apothéose d'Homère à celui du peintre du Massacre de Scio , il promenait ses pas, sans trouble d^examen, sans parti et presque sans préférence. Coloristes et dessinateurs paraissaient égaux devant lui; même contre l'Institut, il n'avait pas de préjugés. Chose rare I car en 1 847 on entendait encore pétiller dans le lointain les derniers bruits de la grande bataille des romantiques et des classiques, au milieu de laquelle, séide de Fauteur d'^Hernani, Th. Gautier avait combattu avec acharnement. Depuis , soit lassitude , soit mollesse de conviction ou bénéfice d*âge, il s'inclinait plus volontiers devant tous les partis. Chef des choristes en présence de M. Ingres, il ne démontait pas sa lyre lorsque paraissait un tableau de son rival détesté, et les clameurs des deux camps ennemis ne servaient qu'à chauffer son lyrisme éclectique. Toutefois, ce doux aristarque gardait par moments certaines préférences : s'il saluait de loin et à larges bras les soleils couchants, plus volontiers il courait pour voir lever les aurores. Astronome, il se fût voué à la recherche des étoiles; sa joie n'était jamais si grande que lorsque, dans cet amas de toiles sous lequel chaque année on cachait au Louvre les chefs-d'œuvre des maîtres, il parvenait à découvrir quelque innomé, victime injustement
hissée par Tadministration dans les hauteurs de la frise. Plus obscure était la place, plus éclatante s'affichait la protection du patron, plus ardente la poussée contre Pignorance ou la malveillance des juges. Or, peu de temps après l'ouverture de TExposition, lorsque chaque jour et chaque journal grandissaient le succès de Couture, on lisait dans un des feuilletons de la Presse, sous la signature de Gautier : « Il faut marquer de blanc cette année heureuse. Un peintre nous est né, il s'appelle Gérôme. Aujourd'hui je vous dis son nom, et je vous prédis que demain il sera célèbre. » Et de sa meilleure plume, et comme il savait le faire, il copiait le Combat de coqs, A Taide de ses mauvais yeux, à vingt mètres au-dessus du regard du chercheur, il l'avait découvert.
Il ne s'était pas trompé sur la valeur de l'œuvre , ni sur celle de l'artiste.
Chacun se rappelle cette idylle charmante. Le chef des néo-grecs, ignorant du titre onéreux dont on allait bientôt le décorer, s'y révélait du premier effort avec sa naïveté étrange et son habileté de main déjà consommée. Rien de plus simple que cette composition. Une jeune fille et son compagnon animent au combat deux coqs. C'est un match anglais sous le soleil de Sicile. Au loin , la mer bleue , et pour tout décor et comme moralité du sujet , un tombeau. Le jeune peintre avait-il prétendu , à la façon du Poussin, nous montrer la vanité de toute gloire , ou simplement faire, à côté de l'antique, une étude de nu? Le
jury trouva-t-il la leçon prétentieuse ou mal dessinée? Il ne révéla pas le secret de son dédain. Les premiers levers de la gloire sont, du reste, communément enveloppés de brouillards; toujours est-il que les coqs, emportant avec eux le nom de leur auteur, étaient allés se perdre, à cette place maudite qu^une vieille consigne bien connue semblait assigner pour punition sans appel à ceux qui trop ouvertement trahissaient leur faiblesse, souvent moins coupable qu'un essai d'indépendance ou une velléité d'originalité. Quand une main puissante ne vous tirait pas de celte ombre, on y restait enfoui Jusqu'à la fin. Combien, faute de secours, n'en descendirent jamais, qui succombèrent au découragement et acceptèrent leur défaite à la veille peut-être d'une victoire méritée! Le premier sourire de la chance à ce jeune homme digne de sa fortune future, ce fut donc l'article de Gautier. On savait que le maître critique n'abandonnait jamais ceux que, disait- il, il avait inventés.
Au lendemain de ce feuilleton à sensation, journalistes et curieux coururent voir le Combat de coqs. Soudain les yeux s'ouvrirent, l'inconnu devenait célèbre en un seul jour, et la prophétie était accomplie. Gérôme avait à peine vingt-trois ans. Gautier, en bon stratégiste, révéla cette jeunesse. Il savait bien qu'elle doublerait le succès de son protégé.
Qu'était-ce donc que ce débutant dont l'entrée en scène était accueillie par un tel applaudissement, et si facilement consenti? D'oîi venait- il? — Léon Gérôme était né à Vesoul, première chance. Malheur aux natifs de Paris^ la ville marâtre qui abandonne, qui ne connaît même pas ses enfants. A Vesoul encore il commença ses études, mélange à dose inégale de latin^ de grec et de dessin. En dessin, il remportait tous les prix. A Paris qui s'en fut occupé? A Vesoul, chacun parlait de l'enfant prodige. Son père était orfèvre; même en province, c'est un état qui touche à l'art. De là, sans doute, une bonne volonté plus facile pour les inclinations aventureuses de l'artiste en herbe, bonne volonté qui n'était pas sans mérite : il y a quarante ans, les peintres vendaient mal leurs tableaux, quand ils les vendaient, et la vocation de l'art intimidait, non sans raison, la prudence des parents. Disons-le à la louange du père de Gérôme, il donna le premier des arrhes à l'inconnu. Dans un voyage à Paris, il osa acheter lui-même une boîte de couleurs et l'apporta bravement en récompense au premier élève de la classe de dessin du collège de Vesoul ! c'était mettre le feu aux poudres. Gérôme entreprit immédiatement une copie d'un tableau de Decamps, égaré dans ces parages lointains. Cette copie fit événement. Le hasard se mit de la
partie : il avait amené dans la petite cité un ancien ami de Paul Delaroche; on lui montra comme à un juge les essais du néophyte; il en fut satisfait, précipita lui-même les dernières résolutions, et Léon fut envoyé à Paris avec deux choses dans son bissac: une lettre de recommandation pour Fauteur de Charles I" et douze cents francs; de quoi vivre un an et acheter du talent : c'était peu et c'était beaucoup ; dans ce temps-là on se tirait très-bien d'affaire avec ce peu, on citait même, dans les ateliers de la capitale, des riches qui n'avaient pas un si beau revenu.
L'atelier de Paul Delaroche tenait alors le premier rang parmi les écoles d'enseignement. L'État n'en patronnait aucune. Le maître, dans tout l'éclat de sa renommée, exerçait sur ses élèves une autorité qu'il ne laissait pas discuter. Gérôme réfléchissait déjà; il accepta le joug sans hésitation. Du reste, entre lui et son maître plus d'une affinité et, à la distance d'âge, une certaine conformité de caractère établirent vite la sympathie. Delaroche distingua ce jeune homme à la figure intelligente et résolue, travailleur infetigable et praticien promptement habile. Il y avait quelque mérite à se faire remarquer dans ce nombreux bataillon où brillaient déjà, au delà des murs de l'atelier, Damery, Picou, Jalabert et Hamon. Gérôme devint en peu de temps une sorte de chef dont ses camarades reconnaissaient les qualités originales et subissaient l'influence; il vécut trois ans dans ce milieu. Mais, hélas! l'atelier ne reste pas tour
jours le sanctuaire paisible de Tétude. Le calme est quelquefois antipathique à l'âge de Timagination, et ces soixante jeune gens n'en manquaient pas. Tous^ ne remployaient pas de la même manière. On travaillait bien; pendant quelques heures c'était un dérivatif, mais il y avait les instants des repos ^ instants dangereux, pendant lesquels la fougue contenue s^échappait. Puis certaines traditions se perdent difficilement; celle des charges était encore fort en honneur, elle fournissait matière à de bonnes plaisanteries. Les inventeurs y trouvaient un plaisir extrême, beaucoup plus que l'étranger de passage dans la rue Mazarine ou sur le quai Conti; de là, de& conflits. Le bruit en arrivait souvent jusqu'à l'oreille du maître; il se fâchait. On semblait se soumettre, on promettait d'être plus sage, et l'on recommençait le lendemain. Que ceux qui furent sans péché jettent à ces indociles la première pierre. Malheureusement un triste événement survint qui changea en un drame retentissant ces comédies déjà fatigantes pour Delaroche, qui, indigné, désolé de la mort d'un nouveau^ victime peut-être des épreuves souvent dures de l'admission, ferma son atelier et renvoya indistinctement les innocents et les coupables. Pendant ce temps-là, Gérôme était à Vesoul; lorsqu'il revint, le maître lui dit : <( Je ne veux plus d'élèves, tu entreras chez^ Drolling, tu t'y prépareras au concours de Rome. — Je n'entrerai pas chez Drolling, répondit résolument le jeune homme. Je n'accepte pas deux maîtres.
Vous allez à Rome, j'irai avec vous, si vous le permettez; derrière vous, si vous me repoussez; avec douze cents francs on peut vivre là-bas, puisque cela suffit pour vivre à Paris. » Comment se fâcher de cette résistance et de cette confiance? Le maître et rélève partirent ensemble.
Ce premier séjour dura un an : temps heureux et bien employé. Gérôme déjà s'interrogeait, il connaissait ses côtés faibles; il savait qu'il ne savait pas grand'chose. Il se le répétait chaque jour, et à vingt ans il en était déjà humilié.
Figures, paysages; architecture, il aborda tout de front. Sa santé chancelante profita de cette ardeur généreuse, et sa volonté elle-même prit des forces inconnues jusque-là.
Par un beau jour, il peignait au Forum cette vue incomparable qui, des marches du Capitole en passant sur les ruines du temple d*Adrien et le Colisée, s'étend jusqu'aux monts Albains. Les fouilles nouvelles en ont gâté les premiers plans et arraché les belles verdures. Il y a trente ans, Claude Lorrain eût encore reconnu son chef-d'œuvre. Tout artiste y venait faire sa première station d'enthousiasme. L'étude avançait rapide, facile. Quand elle fut achevée, on pouvait s'en montrer content. Gérôme trouva qu'il l'était trop, « Ce qui se fait si vite ne doit rien valoir », et, en se disant ces mots sévères, du revers du couteau, il emportait le travail de la journée, travail non sans fruit, puisque du même coup le jeune homme avait
appris à voir sans complaisance et à vouloir sans hésitation. Le membre de Plnstitut a quelquefois raconté cette petite anecdote à ses élèves. Elle est d'un bon enseignement, et elle explique d'avance Partiste et certaines faces de son talent.
Cependant le père de Gérôme avait une forme précise d^ambition pour son fils. A un certain âge, on se contente mal des espérances et des promesses; il voulait, après quatre ans d'efforts, des résultats. Le prix de Rome le tentait pour deux. Il fallait obéir, et comme le nom d'un maître était nécessaire si Ton se présentait au concours, le nouveau compétiteur vint se présenter chez Gleyre. Malgré qu'il eût retrouvé là bon nombre de ses anciens camarades, il ne put se résigner à rester avec eux plus de trois mois. La science de l'auteur du Soir de la vie lui parut-elle insuffisante? question délicate sur laquelle Gérôme a toujours gardé un silence respectueux. Cependant le futur peintre du Combat de coqs, à vingt et un ans, connaissait assez son métier pour se passer des conseils et des exemples du peintre du Départ des apôtres, et peut-être s'en était-il aperçu. Il revint trouver Paul Delaroche. Ce nouveau rapprochement dura un an, pendant lequel l'aide ébaucha pour le maître le Passage des Alpes par Charlemagne, aujourd'hui dans le musée de Versailles.
Mais la famille ne lâchait pas prise : Rome, répétaiton de Vesoul, Rome avant tout ! Gérôme se présenta au concours. Reçu l'un des premiers à l'esquisse, il
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échoua dans rexécution de la figure. Il comprenait déjà la nature à sa manière, manière originale, mais un peu sèche et sans éclat ; son étude ne pouvait supporter la comparaison avec celles de concurrents qui s'appelaient Benouvîlle, Cabanel, Lenepveu, rompus au vieux métier de logiste et connaissant tous les secrets de la grammaire d'école que Paul Delarochc dédaignait et dont il ne 3e souciait guère d'enseigner les roueries. Gérôme ne perdit pas courage. Pour se préparer à de nouvelles luttes, il entreprit de s'essayer à l'exécution de deux figures nues de grandeur naturelle. — Ce fut là l'origine du Combat de coqs. — Gérôme s'était mis au travail sans autre désir que celui d'étudier, et sans songer à un autre but. Il voulait apprendre, et pour mieux y réussir, il regardait avec' une naïveté scrupuleuse le modèle qu'il avait choisi. Son œuvre naissante lui paraissait médiocre; il s'en consolait toutefois. « J'essaye de peindre en honnête homme, disait-il à son maître, mais je sens bien que je ne suis pas encore assez habile pour le prouver. Tout cela est plat, maigre, incolore. » Delàroche trouvait la critique fondée ; il le louait de sa modestie et de sa clairvoyance, mais les qualités de style, l'originalité, l'élégance de l'exécution , le rendaient plus indulgent. « Tu as raison, lui dit-il, tu feras mieux une autre fois; en attendant, expose ton tableau. » Grand étonnement de Gérôme. Nous avons dit comment le succès de l'élève justifia la confiance et la hardiesse du professeur.
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A la suite de TExposïtion de 1847, ^® Î^^Y^ averti, fit l'efifort de décerner à Gérôme une troisième médaille. Cela ne sonnait pas si haut que le prix de Rome; mais à Vesoul on s^en contenta sans doute, et il ne fut plus question de concourir. D'ailleurs, l'auteur du Combat de coqs était désormais bien en vue et sûr de l'attention publique; son séjour en Italie ne rapportait pas toujours autant aux lauréats ; il s'agissait seulement de ne pas déchoir.
Cependant le plus difficile était fait. Sans trop d'hésitation, Gérôme avait trouvé sa manière et son procédé. Il n'en devait plus changer. A vingt-cinq ans de distance, on reconnaît sur le tableau du Frédéric mélomane la même main qui allait exécuter VAnacréon.
Dans l'atelier de Delaroche on étudiait beaucoup l'antiquité, surtout l'antiquité grecque : Phidias était en grand honneur, et les vases étrusques une source inépuisable d'inspirations et d'imitations. On ne méprisait pas l'étude de la nature, mais on la voyait le plus souvent à travers les souvenirs du siècle de Périclès ; on regardait le modèle, mais moins pour rendre l'éclat et la couleur de la vie que pour retrouver sur lui la forme ennoblie des héros d'Athènes ou d'Egine. L'enseignement d'Ingres était plus large : le génie de Raphaël lui servait de sauvegarde contre les entraînements de l'archéologie ; il lui devait une vue saine de la beauté vraie, et sous la protection de ce maître à nul autre pareil, il avait uni, alliance pleine d'ori
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ginalité, la simplicité de Tarf antique et son incomparable dignité avec la sincérité et Taccent du naturalisme moderne. Aussi exigeait-il de ses élèves une obéissance absolue de copiste devant un membre même appauvri, même déformé. Jusque dans sa couleur en apparence systématique, on retrouvait le témoignage de son amour pour la vérité. Paul Delaroche s'était bien efforcé d'atteindre, à sa manière, cet idéal dangereux : dans V Hémicycle il avait, sans fausse honte, montré sa déférence pour le peintre à' Homère déifié. Mais soit doute, soit respect, il laissait à ses élèves plus de liberté qu'il ne s*en permettait lui-même. Gérôme, à son insu peut-être, poussait jusqu'au système la simplification du modelé ; de là, un certain vide dans l'exécution du morceau qui avait paru déjà choquante à quelques-uns dans le Combat de coqs. Delaroche le laissa-t-il sans avertissements? compta-t-il sur celte clairvoyance que donne l'expérience et que les conseils retardent quelquefois? U^Anacréon, qui parut en 1848, prouva du moins que Gérôme ne reconnaissait pas ses torts ; il n'avait que vingt-quatre ans, mais Tâge de la timidité était déjà passé pour lui.
Les admirateurs de la veille étaient un peu inquiets: ils auraient dû se rassurer plus vite ; ces péchés d'exagération, ces fautes de mesure par haine de la banalité, il n'est pas donné à tout le monde de les commettre, et non pas par son étrangeté seule, YAnacréon se détachait encore des toiles ses voisines. Sans doute
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le torse et les jambes de la Joueuse de flûte étaient trop sommairement modelés dans le précinct d'un contour trop rigide; sans doute le poëte, avec son énorme lyre, formait sur le ciel une silhouette un peu étrange, et le petit dieu Bacchus titubait plutôt par la faute de son portraitiste que par l'effet de son intempérance. Mais quel charme renouvelé de Luini dans la figure de PAmour et jusque dans les moindres détails! quelle recherche ingénieuse et quelle originalité de praticien ! Le regard se promenait, amusé au milieu de ce paysage antique, non pas vu dans les gravures du Poussin, mais sorti du grand jardin de la franche nature, avec ses rochers grisâtres maculés de lichen, son gazon rasé par le vent aigu de la mer, et ses arbres aux branches frêles agitant sous le souffle de la brise leurs feuilles finement découpées, que colorait Por pâli du soleil en fuite. On eût dit, avec plus de style et moins de servitude dans Tanalyse, une de ces études bizarres mais fidèles du pauvre Delaberge. Cela ne suffisait pas à désarmer certaines jalousies, et des reproches mérités avaient certes droit de parole ; mais quoi ! le peintre avait-il beaucoup plus de vingt ans? La jeunesse enthousiaste applaudissait son représentant, et au lendemain de YAnacréon, Técole néogrecque, en pleine éclosion, se groupait autour de son chef. Ce quasi-échec valait donc peut-être mieux pour Gérôme qu'un succès moins contesté, et cette originalité, qu'on qualifiait d'agressive et de prétentieuse, plus qu'une soumission innocente et banale.
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Les lendemains de victoire sont souvent pleins de •dangers : les ennemis ne guettent pas seuls les fautes possibles du vainqueur; ses amis eux-mêmes deviennent quelquefois plus exigeants. Gérôme allait pendant quelque temps faire Texpérience de Tinstabilité <iu succès : l'artiste semblait cependant n'avoir plus qu'à marcher sans crainte dans la voie qu'il s'était tracée, et où d'autres le suivaient déjà. Les yeux du public étaient fixés sur cet étroit jardin de la rue de Fleurus ou, à l'ombre des lilas et des rosiers, la petite colonie avait apporté ses pénates et dressé ses tentes autour de celui qu'elle s'était donné pour chef, et l'on attendait. La révolution de 1848 éclata. Révolution dès l'abord pacifique et comme consentie, qui laissa au nouveau gouvernement une sorte de confiance dans l'avenir. Il osa appeler les artistes à leur rendezvous annuel. Gérôme, bien entouré de ses amis, trop bien entouré peut-être, y revint exposant Bacckuset ï Amour ivres, tandis que Picou et Hamon, dans toute la fleur de la jeunesse et de Fimagination, se présentaient pour la première fois dans l'arène, le premier avec la Naissance de Pindare, un petit chefd'œuvre de grâce antique, qui semblait promettre un successeur à Prudhon, et le second avec son tableau de la Comédie humaine, amusante énigme que le public s'ingéniait à deviner, tandis que les artistes,
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moins préoccupés du sens de la charade, en louaient sans conteste la fine et vaporeuse couleur, la disposition originale, le dessin élégant, malgré ce qu'on y pouvait trouver de sommaire et d'indécis.
Les dieux gardaient sans doute rancune au peintre qui s*obstinait à les représenter dans leurs mauvais moments ; un silence significatif se fit autour de l'œuvre de Gérôme, et tout le succès s'en alla cette fois à ces deux nouveaux venus qui présentaient au regard des divinités plus aimables et surtout plus décentes, et avec un art moins rigide au service d'une imagination plus souple et plus poétique.
Certaines déceptions éclairent, d'autres irritent et trop souvent insinuent de mauvais conseils. L'année suivante, Gérôme exposait une scène antique, sous ce titre : Intérieur grec . Il n'était pas difficile de voir dans quelle sorte d'intérieur le peintre introduisait le spectateur. Il vaudrait mieux passer sans la décrire et sans en réveiller le souvenir devant cette composition malheureuse et blâmable ; ni par la grâce du pinceau, ni par la force de l'exécution, elle n'expliquait et ne rachetait le bruit et le scandale qu'elle provoqua. Cependant on pouvait voir, à la recherche patiente du décor et des accessoires, au soin minutieux du rendu, que l'artiste s'était efforcé de faire son morceau de maîtrise. Il n'y réussit pas. Pour se faire pardonner une faute de goût, il lui manquait cette exécution brillante et facile qui prête de la légèreté à une erreur,
lui donne un air irréfléchi et la rend irresponsable,
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comme un caprice passager. Malheureusement la composition avait été longuement réfléchie et trop consciencieusement fixée sur la toile. Sans doute, Pauteur n'était pas le premier qui se permettait de se montrer aussi naïvement erotique. Il pouvait, à son âge surtout, invoquer plus d'un exemple et citer des noms restés respectables malgré d'impardonnables audaces. Mais il y a en art, comme en littérature, des frontières qu'il est bon de reconnaître d'avance et qu'il est dangereux de dépasser. Ce qui est toléré à la Farnésine devient inacceptable dans une exposition publique. Ceci est une question de tact, autant que de temps et de lieux. Le public aujourd'hui ne vaut peut-être pas mieux que celui du seizième siècle, à tout le moins veut-il qu'on respecte certaines convenances. On fit à Gérôme un procès de tendances: cela était injuste peut-être, mais l'artiste eut le tort de ne s'en pas inquiéter.
Trois années passèrent jusqu'à la grande Exposition universelle de iSSy ; Gérôme y voulait paraître avec une œuvre importante qui fixât définitivement l'attention des juges dans cet immense caravansérail oîi l'art européen , on l'espérait du moins , allait se donner rendez-vous. A trente ans, on a de ces confiances et de ces ambitions que l'expérience vous aide à perdre et que Tâge vous enseigne à ne pas regretter. Il se dit : u Je ferai quelque chose de grand, et par la dimension et par le choix du sujet. Je peindrai ce moment heureux de Thistoire du monde oii
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la paix un instant consola les hommes. » Ajouta-t-il : « et oïl le Christ vînt au monde »? A tout le moins, il le laissa dire pour lui au grand Bossuet. La toile devait avoir dix mètres de long sur une hauteur presque égale. Mais pour se préparer à cette immense entreprise, il résolut de courir le monde, et de chercher sur les grandes routes cet imprévu secourable qui vient si rarement frapper à la porte des rêveurs, et qu'un peu d'activité vous fait rencontrer plus souvent, comme la rime, au coin des grandes routes et des grands bois. En compagnie d'un amî, il partit pour Moscou. Pourquoi Moscou, et quel rapport pouvait-il y avoir entre les poètes et les généraux de César Auguste et les Sarmates modernes du czar? En regardant le grand tableau de V Apothéose d* Auguste, on trouve dans les groupes qui se pressent sur le pavé de l'atrium impérial la raison de ce choix. Le peintre espérait revoir sur le visage des descendants d'Arminius et d'Attila quelques-uns des traits de leurs pères, rencontre trop fortuite à Paris, et il s*en allait bravement, album en main, à travers les steppes. La guerre l'y arrêta. En ces temps, qui semblent si éloignés de nous et que de nouvelles mœurs rendent plus dignes de l'histoire, le feu des batailles ne fermait pas le cœur à la générosité, et la nation russe passait en France pour aimer l'honneur chevaleresque et comprendre les devoirs qu'il impose même à des ennemis.
On ne pouvait songer à aller à Moscou, cependant;
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mais, à travers l'Ukraine, et même à travers Farinée de l'empereur Nicolas, il n'était pas impossible de gagner Constantinople. Les amis suivirent la route du Danube. Un jour que le bateau s'était arrêté pour une relâche sur les bords du fleuve, ils descendirent à terre; le hasard les amena près d'un groupe que le brouillard du matin dissimulait, il se trouva que c'était un corps de musiciens en train de répéter une marche de combat. Gérôme s'approcha, regarda à son aise, prit ses croquis et ses notes, et les Cosaques le laissèrent faire. Depuis, on est devenu plus prudent ailleurs, et du peintre trop audacieux, un autre ennemi en eût fait peut-être un otage, plus vraisemblablement un espion et une victime. Et voilà comment, parti pour dessiner dans l'Ukraine les vassaui de la grande Rome antique, Gérôme y rencontre les acteurs d'une petite page d'histoire contemporaine, dont les modestes figures éclipsèrent, hélas! celles de Virgile et de Brutus, mais en ouvrant à celui qui avait su les voir et les pourtraire une nouvelle veine de succès; elle est loin d'être épuisée, et c'est dans cette vue soigneusement entretenue et renouvelée de l'élément pittoresque et de la physionomie des races étrangères, que le peintre retrouve encore aujourd'hui les plus incontestables triomphes. C'est elle qui en assurera sans doute la durée.
Le Siècle d'Auguste fut peu regardé. Il méritait plus d'attention. On trouva que le voisinage de r Apothéose d'Homère nuisait à celle d'Auguste, et
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la critique se rejeta sur le petit tableau des Musiciens russes; elle y épuisa ses louanges; mais comme certaines rancunes se cachaient peut-être derrière ces éloges largement accordés, il n^est pas défendu de croire qu^on espérait cantonner le jeune artiste dans un genre réputé inférieur, en lui faisant craindre Pinsuccès définitif d'un essor ambitieux qui inquiétait probablement d'autres que ses amis.
Peu après, Gérôme recevait une nouvelle commande de peinture décorative; il devait cette fois peindre quatre figures isolées et symboliques dans les arcatures de la bibliothèque des Arts et métiers. Moins gêné et moins excusable, il échoua de nouveau. Le goût de l'arrangement et le sens de Tidéal semblaient décidément lui échapper comme Tintelligence des scènes historiques et mystiques, et cette impuissance le vouait désormais à la représentation exclusive des choses vues. On se hâta de l'en avertir, en lui laissant, il est vrai, pour consolation l'assurance qu'il était appelé à prendre le premier rang parmi les peintres ethnographiques de la jeune école.
Toutefois, rhomme n'était pas de ceux qui se laissent aisément décourager. Il avait mesuré ses forces, et il croyait qu'elles pouvaient suffire à lui faire accepter la lutte. Sa réputation s'était encore agrandie, malgré l'insuccès de Y Apothéose d'Auguste ; et si l'ambition de vouloir devenir avant tout un peintre d'histoire continuait de le tenter, il était maintenant en droit de demander à l'administration
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de lui venir en aîde. C'était le temps où la ville de Paris entreprenait de ressusciter les grandes traditions de la peinture murale, et le conseil municipal, que n'aveuglaient pas alors les passions politiques et antireligieuses, ouvrait aux artistes les chapelles des églises, comme le plus beau champ oti se puissent exercer leur imagination et leur talent. Avoir une chapelle à peindre était l'honneur suprême, celui qui tirait le peintre hors des rangs et consacrait son nom. Gérôme l'obtint facilement. On lui donna deux murs à décorer dans l'église Saint-Séverin, rendue célèbre par les fresques d'Hippolyte Flandrin, et pour sujets: la Peste de Marseille et la Communion de saint Jérôme, Mais sa mauvaise veine n'était pas épuisée, ou plutôt le jeune artiste se trompait une fois déplus sur sa vraie vocation. Il s'était trop lié dans ses premières études avec les divinités païennes pournepas porter la peine de ses préférences; le sentiment chrétien lui demeurait lettre close. Le soin de l'exécution ne pouvait remplacer le style, ni la préoccupation d'une certaine vérité archéologique, l'émotion plus nécessaire et mieux à sa place dans de si graves sujets. Si les premiers rêves sont longs à s'envoler, s'il faut un long temps pour renoncer aux espérances de la jeunesse, un moment vient cependant où il serait dangereux de résister aux avertissements de l'expérience ; Gérôme devait se résigner, bon gré, mal gré, à prendre sa mesure. Mais tout en étant de ceux qui aiment peut-être que les autres se trompent sur
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leur compte, qui les y poussent par une sécurité apparente, par la confiance calme de leurs jugements, sans morgue comme sans aveu trop modeste, Gérôme est de ceux aussi qui ne cherchent pas à se tromper eux-mêmes. Le sol semblait à Paris se dérober sous ses pas ; il partit pour TÉgypie. C'était chercher la terre promise, le pays de ces poètes, chantres du soleil, qui s'appelaient Marilhat, Decamps. N'y avait-il pas quelque témérité à s'avancer sur leurs traces? Qu'allait faire le nouveau venu ? copier ces devanciers, ou les contredire? Gérôme ne s'embarrassait pas d'avance de réflexions gênantes. Ce qu'il allait voir, il le redirait à sa façon. Peu lui pesaient les comparaisons. Un seul désir l'entraînait, se faire le copiste sans artifice des scènes que l'Orient allait mettre sous ses yeux. En retrouvant sur les rivages du Nil le souvenir de cette seconde vocation entrevue une fois sur les bords du Danube, il donnait un horizon sûr à ses yeux, et fixait le but qui semblait depuis quelque temps fuir devant lui.
Aussi quel bagage l'artiste rapporte avec lui, au retour, à l'Exposition de iSSy! Le public, surpris de ces œuvres nouvelles, fait foule devant les Recrues égyptiennes, la Prière cke^ un chef arnaute, les Colosses antiques de Memnon et la Plaine de Thèbes. C'est la vieille Egypte dont le sable chaque année dévore les débris, et c'est aussi l'Egypte qui s'essaye à renaître, et, au-dessus du temps, le peintre semble montrer encore la fatalité prolongeant sur une race
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maudite le double joug de l'esclavage et de la souffrance. Il est vrai qu'il regarde tout cela d^n œil impassible et avec la sérénité d'un voyant uniquement préoccupé d'être exact; son pinceau n'hésite pas, et n'en paraît que plus sincère; il donne à ces révélations d'un pays déjà si bien connu une physionomie nouvelle, et à ses tableaux l'autorité d'un document indiscutable, dont un jour l'histoire pourra invoquer le témoignage. L'art , au reste, n'osait rien reprocher à cette copie si hautainement fidèle, pas même cette simplicité d'effet et d'exécution, qui reposait les yeux des conventions devenues banales, non moins habile parce qu'elle ne prétendait pas ajouter de la lumière au soleil, ni prêter de l'éclat aux haillons du fellah.
Cette année iSSy devait marquer dans la carrière de Gérôme. A côté des scènes d'Orient, il exposait la Sortie d'un bal masqué. Certaines œuvres indiquent le point culminant du talent qu'un artiste ne dépasse guère : le Duel de Pierrot est de celles-là. Il devint rapidement populaire : reproduit maintes fois par le peintre lui-même, par la gravure, par la photographie, il est dans toutes les mémoires; ce serait un soin inutile de le décrire. Mais ces sortes de succès ont leur danger, il est bon souvent de les regarder en face, de les peser et de ne pas s'en laisser accabler. Que de gens sans malveillance le rappellent à chaque tentative nouvelle, comme s'il devenait impossible à l'artiste de se surpasser désormais! Gérôme sut tenir
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tête à la louange ; il se rappelait d^ailleurs telle autre de ses compositions, moins regardée, moins piquante d'invention, mais que la critique sérieuse et luimême plaçaient au-dessus du Duel. En effet, sans prétendre diminuer non plus par la comparaison la valeur d'un tableau émouvant, il est permis de placer tout à côté de lui cette simple idylle, le Hache-paille, qui semble une illustration contemporaine d'Hérodote ou un feuillet détaché d'un chapitre de la Bible.
Ce rapprochement prouve à la fois , chez Gérôme, l'intelligence de la nature et la flexibilité d'une imagination qu'on accusait de stérilité. Il va ainsi au caprice du jour et de la route, s'arrétant devant le drame ensanglanté, non pas plus volontiers que devant le champ de blé doré par le soleil, indifférent si l'on veut à force d*éclectisme et déroutant la psychologie de ceux qui aiment à renfermer dans certaines limites la sensibilité deTâme, laquelle doit, ce semble, plutôt recevoir tous les chocs et, s'il lui est possible, rendre toutes les harmonies.
Mais si Gérôme aime la diversité dans le choix de ses sujets, cela ne tient peut-être pas seulement à la mobilité de ses impressions; il a l'expérience du public. Il sait qu'il ne suffit pas toujours à l'artiste de faire bien, et que le spectateur dont il dépend veut être tenu en haleine et surtout amusé. C'est le soin harassant que les expositions imposent à ceux qui leur confient tout leur avenir et toutes leurs espérances, depuis qu'elles ont remplacé les influences çt
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les^ pouvoirs disparus. Cest dans les expositions que ie sort d^n tableau se décide, que les nouveaux venus deviennent des compétiteurs dangereux et que les vieilles gloires se maintiennent ou s^éclipsent. Le prix d'une œuvre dépend aujourd'hui le plus souvent du nombre de curieux qui s'amassent devant elle, et la réputation qu'elle procure est d'autant plus grande que le prix dont on le paye est plus énorme. Il faut vivre, dit-on, avec son temps, et subir ses exigences pour faire avec lui bon ménage. Or, notre temps n'aime pas les redites. La perfection monotone le lasse vite, et il pardonnerait peut-être difficilement aujourd'hui à David ses héroïnes aux beaux bras et ses dieux si noblement dessinés. Si quelque chose pouvait nuire à la vogue dont Gérôme jouit devant les amateurs de toute sorte, désintéressés ou prompts â la possession, c'était précisément cette perfection qui jette sur tous ses tableaux une monotonie dont cependant bien peu sont assez habiles pour se rendre coupables.
Aussi l'artiste eût été la victime de son propre talent s'il n'eût possédé un double savoir-faire : celui de la main et celui de l'esprit. De là, ces deux courants qu'il paraît suivre avec une sorte de méthode : le courant moderne, au long duquel il retrouve une clientèle fidèle, et le courant antique. Peut-être dans ces eaux-ci -cherche-t-îl plus volontiers à se retrouver lui-même. Ainsi, d'année en année, il se répète à la fois et se renouvelle. En 1 86 1 , à côté de Phrjmé devant VAréo-
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page et (VAlcibiade che:{ Asjpasie, — deux souvenirs antiques qui rappellent trop fièrement le Gynécée et une fois de plus défient les regards délicats, — il peindra Rembrandt dans son atelier, une de ses meilleures <Buvres, de celles dont il pourra se couvrir à bon droit contre ces critiques que rien ne dérange de leur parti pris et qui, sans tenir compte à Tartiste de ses concessions ni même de ses progrès, lui reprocheront de tableau en tableau d'être moins un peintre qu'un archéologue égaré dans sa route. Puis pendant dix ans se succéderont devant nos yeux, dans une sorte de parallélisme cherché, le Déjeuner de Molière à Versailles et le Prisonnier sur le Nil, la Danse de r aimée et la Cléopdtre devant César, Y Exécution de Ney et le Supplice du Golgotha, Quelles sont les œuvres à préférer dans cette longue suite? Inutiles questions. L'avenir fera son choix, celui des contemporains n'y changera rien. Il serait plus piquant de connaître aujourd'hui le jugement de l'artiste sur luimême. Ces sélections personnelles sont souvent en raison inverse des arrêts de la galerie. Nul doute, à prendre pour base de présomptions la faveur qui accueillit certaines compositions de Gérôme, qu'il ne se sente quelque indulgence pour It Duel de Pierrot, le Prisonnier sur le Nil ou la Barque du harem; et cependant à le voir retourner avec une complaisance infatigable vers ce cirque oti déjà tant de fois il a fait asseoir ses acteurs, comment ne pas croire qu'il n'escompte avec plus de sécurité le succès qu'il a quelque-
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fois trouvé? Le Pollice verso n'est-il pas, avec le Morituri te salutant, Pœuvre que Tartiste verrait avec le plus d'orgueil prendre sa place significative dans un musée de Pavenir ? ou bien, malgré les séductions de certaines réussites assurées d^avance, Partiste revient-il par un mouvement involontaire et une sorte d'habitude invincible vers ces premières amours et ces études indépendantes de la jeunesse , dont rien après elles dans la vie, ni le besoin du changement, ni même le succès, n'affaiblit le souvenir et ne diminue le charme?
Gérôme, on Pa dit, se contente de saisir au passage une scène pittoresque ; il la transporte sans commentaires sur la toile, sans chercher à y ajouter d'autre attrait que celui d'une transcription rigoureusement fidèle. Cependant il semblerait que Pauteur du Duel de Pierrot ptut franchir, quand il le veut, les limites où il s'enferme plus volontiers, et même, quand il reste peintre de mœurs, il réussit encore à être quelque chose de plus. Un soir, il se promenait sur les bords du Nil, et, à la clarté du crépuscule, il regardait une barque filant au cours du fleuve, sur les flots argentés et tremblants. Assis à la proue, un Arnaute chantait aux étoiles en s'accompagnant sur la guzla. Est-ce que le thème n'était pas suflSsant? Le peintre, avec l'œil intérieur de son imagination, y vit cependant un acteur qui allait en doubler Pintérét : sur le banc du rameur il étendit un pauvre esclave, les pieds et les mains fortement serrés dans les fers. Souffle, brise
SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. Siy
embaumée, tu passes sur ces prés que le prisonnier ne foulera plus; brille, lumière du ciel, sur ces yeux qui vont se fermer, et toi, bourreau, insulte ta victime de la voix et du geste ! voilà de ces contrastes que plus d'un peintre pourra rendre d'un pinceau aussi habile, mais le cœur d*un poëte seul les trouvera, sans pour cela devoir de reconnaissance au hasard qui les lui a fournis.
Les derniers tableaux de Gérôme, Molière che:{ Corneille et ÏEscalier du Palais-Cardinal, lui ont valu la grande médaille d'or. Preuve nouvelle et bien inutile que Fauteur du Combat de coqs n*est pas sur la pente fatale du déclin^ et le goût du public, qui gouverne quelquefois les jugements du jury luimême, n'est pas prêt encore, sans doute , à délaisser un de ses favoris.
La pierre de touche du talent, disait Ingres, qui aimait les formules décisives, c'est le portrait. Gérôme, on peut en convenir même en le louant, donne un démenti à ce théorème. En art, il n'en est pas d'absolu. Il a peu réussi dans ce genre, oti l'auteur de Saint Symphorien était passé maître. Celui-ci en aurait-il conclu avec la même rigueur devant les œuvres d'un homme qu'involontairement il n'aurait pu s'empêcher de regarder comme un de ses élèves? Élève capricieux, plus d'une fois indocile et prêt à franchir le cercle au delà duquel, pour Ingres, il n'y avait pas de salut, mais élève, malgré la révolte, qui porte en plein sur le front la marque de l'école. Était-
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ce prudence ou ennui de cette servitude qu^impose te modèle? Rarement Gérôme s'est essayé dans le portrait, du moins le public n'en a pas reçu la confidence; on peut ranger parmi les œuvres d^imagination pure cette figure de Rachel , qui orne aujourd'hui le foyer de la Comédie française, et peut-être Fauteur préférerait-il n'avoir pas montré au public cet académicien à l'étroit dans son costume, qui fit presque du tort, en 1864, au succès retentissant de la Danse de V aimée.
Se souvient-on avec plus d'indulgence de cette série de figures ofiScielles dont il accepta témérairement de reproduire les traits dans le tableau de VEmpereur et l'Impératrice recevant à Fontainebleau les ambassadeurs du roi de Siam ? Les habits de rOccident, voire même les habits officiels, se marient mal aux costumes de l'Orient, et la supériorité de l'intelligence ne donne pas toujours, même aux visages des plus hauts fonctionnaires, cette indispensable dignité qu'en art on appelle le caractère. Gérôme eut beau confier les rôles les plus importants de sa composition aux ambassadeurs prosternés aux pieds du souverain, il eut beau faire miroiter l'or et la soie de leurs riches vêtements et appeler à son secours les dieux et les déesses du Primatice, il lui fallait se résigner à peindre également les robes des dames d'honneur et le frac des chambellans. Vain efifort ! il parut aussi gêné pour peindre ces uniformes, sans la grâce et sans le pli flottant, que les Siamois à leur tour l'eussent été pour les
porter. On ne l'y reprit plus. Il est juste de le dire en même temps, tous les torts en pareil échec ne sont pas du côté du coapable. Il en faut reporter la responsabilité à ceux qui le plus souvent se refusent à l'aider, et qui croient qu'on modèle un front avec la même prestesse qu'on formule un axiome de gouvernement. Un jour, un des personnages appelés à l'honneur de figurer dans le tableau des Ambassadeurs, arrive fortement en retard sur l'heure indiquée par le peintre, a Impossible de vous faire poser aujourd'hui, dit l'artiste légèrement agacé de ce sans gêne et de cette perte de temps , j'attends le duc de P. . . : il arrive à trois heures, et il est deux heures cinquante. — Eh bien, répond sans étonnement le délinquant, il vous reste dix minutes 1 faites vite, je ne pourrais pas revenir. » Après cela, accusez les portraits de mensonge, et les portraitistes d'inconscience ou d'inhabileté 1
Au reste, il est facile de voir et de constater que certaines réalités intimident Gérôme ; tout en demandant à la nature les types qu'il fait passer dans ses tableaux, il ne les copie pas sans restriction, et il s'arrête, est-ce calcul ? juste au moment où quelquesuns de ses détracteurs pourraient le féliciter de ses progrès. Il se défie du titre de réaliste. La vérité pour lui, elle est moins dans l'étude scrupuleuse d'une forme patiemment poursuivie à travers les sinuosités de la ligne et les divers plans du modelé; — il aime à simplifier; — moins encore dans la reproduction de ces mille variétés de tons que le sang fait courir
SOUS la peau en chauds reflets ou répand sur lesmus-* clés en méplats argentés, il semble ne pas les voir; — tout cela luî serait d'un secours inutile ; il le repousse, ou s'en affranchit. Dans la scène qu'il peindra, le personnage n'est qu'un comparse docile, il le tient à sa place sans lui permettre de dominer le fond qui lui sert de cadre, le pavé qui le porte ou le vêtement qui rhabille, et ce peintre , si soigneux du travail de son pinceau, qui en surveille les moindres écarts, et, comme le Poussin , ne se permet aucune négligence, aucun oubli, semble n'attacher de prix qu'à cette vue d'ensemble qui règle la valeur du détail, dispose les rôles et prend la distance pour règle dominatrice et mesure définitive de l'utile et du nécessaire.
C'est l'usage de placer chaque artiste dans un camp, dont il sera suivant sa valeur ou sa chancelé porte-étendard ou le simple soldat : les uns, quils s'y attendent ou y résistent, appartiendront au groupe des coloristes; les autres, on les rangera parmi les dessinateurs. Gérôme, à vrai dire, échappe à ce classement; sans être de ceux qui par tempérament et sans effort redisent les vibrations, les variétés et les les harmonies des tons, il voit juste cependant, ce qui est une manière de se montrer coloriste, et son pinceau, en ne rendant de l'éclat extérieur des choses qu'un reflet affaibli, n'en altère pas du moins la rigoureuse réalité. Qu'on regarde attentivement et sans parti pris chacune de ses petites toiles, celles où il fait trembler le flot sous le vague du crépuscule,
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OU cette autre qu'irrise le soleil en son midi , la rue du Caire à Tombre des grands murs, ou le cirque qu'abrite le velarium de pourpre, le torse de Cléopâtre ou celui de PAlmée, et le gladiateur essuyant sur l'arène sa sueur ensanglantée, Thomme du métier reconnaîtra facilement, au souvenir de ses propres études, la sincérité de ces emprunts et reconnaîtra aussi les enseignements de la nature et de la lumière; seulemant le coloriste franc voit avec Tœil de l'imagination, là oîi Gérôme se contente de regarder en homme scrupuleux. Il serait même injuste de ne pas avouer que certaines discordances faciles à apercevoir sur plusieurs tableaux de Thabile peintre ont leur excuse dans le respect, souvent nuisible, qu'il porte à tout ce qu'il entreprend de copier, et puis il a pour sa belle exécution une tendresse inflexible. Depuis les années de sa jeunesse , elle ne s'est jamais affaiblie. Plutôt que de surcharger une draperie , d'en corriger la crudité, ou l'arrangement reconnu défectueux, il lui laissera ces défauts , préférant sauvegarder le travail de la brosse, la fraîcheur de la pâte et l'émail délicat du glacis. Faut-il l'en blâmer? Combien de chefs-d'œuvre acclamés hier pour leur aspect puissant, la nouveauté, la richesse des oppositions, sont devenus aujourd'hui des toiles assombries, dont l'inexpérience de leurs auteurs a fait disparaître toutes les finesses! Les tableaux de Gérôme, peints d'une main discrète et prudente, ont peu à redouter les effets du temps, et il se présentera probablement aux
jugements de Tavenir dans toute la fraîcheur de son premier jet, lorsqu'il ne restera des œuvres rivales qu'une image noircie, effritée et compromettante. C'est un résultat qui, en expliquant bien des sacrifices, excuse des torts apparents. Horace Vernet disait de Gérôme qu'il voyait son tableau fait avant de le commencer sur sa toile. Cette vue première est un don assez rare et précieux , elle inspire quelquefois trop de confiance à l'artiste ; elle exclut souvent les bénéfices de la réflexion et du tâtonnement; mais elle assure le procédé, et prête à la main une sécurité qui n'a pas à craindre les trahisons de la retouche. Le regard du spectateur ignorant est séduit par cette netteté d'exécution, et plus d'un artiste, en apparence dédaigneux, Tenvie tout bas.
Coloriste discutable, mais qui saurait se défendre, Gérôme est-il davantage un dessinateur à l'abri de la critique ? C'est un grand mot que ce mot : le dessin. Mais il y a bien des manières de l'entendre , et des degrés dans l'art de s'en servir. On peut dessiner avec facilité, avec élégance, avec esprit, et n'être pas avec tout cela un véritable dessinateur. L'Ecole française ne compte peut-être qu'un seul artiste méritant ce titre. Ingres, qui surpassa le grammatical David, n'a été encore égalé par personne. S'il est un de ses descendants, Gérôme n'a pas beaucoup à prétendre dans l'héritage du peintre ai Homère et de Saint Symphorien, Cependant, à travers les enseignements et les exemples de Paul Delaroche, on reconnaît facilement la filiation.
Maïs il lui manque cette fièvre qui agitait nerveusement la main du grand artiste, et à travers dix coups de crayon lui faisait trouver le trait inquiétant et définitif; il dessine trop sagement, il ne commet pas assez d'erreurs, et, dominée par une facilité tyrannique, sa main obéit trop vite à l'oeil qui la dirige. Sans doute , dans le champ rétréci où il se renferme aujourd'hui, Gérôme n'a pas à rêver un style plus large et une manière plus accentuée et plus noble d'interpréter la forme; il pourrait du moins éviter avec plus de soin cet écueil redoutable qui s'appelle la monotonie , contre lequel il se heurte quelquefois. On lui souhaiterait presque de désapprendre pour paraître plus véritablement fort. C'est là, après tout, un reproche qu'on peut entendre sans en garder rancune.
Et puis à quoi bon mettre des réticences aux élogesy et se venger par des réserves des aveux que la justice impose? Sans doute, il y a des lacunes dans le talent de Gérôme, mais quel artiste est ou a jamais été assez complet pour échapper tout entier aux rigueurs de la critique? Il faut se méfier cependant des exigences dont on poursuit trop souvent ses contemporains, autant que des complaisances auxquelles il est si facile de s'abandonner envers eux. En butte à la fois aux éloges et aux dénigrements passionnés, inévitable accompagnement des succès retentissants, Gérôme a su conquérir une place au premier rang de ceux qui représentent le mieux l'École française de la fin de ce
siècle; il est souhaitable qu^il la garde, et ce n'est pas à nous qu'il importe de fournir des arguments aux juges de Tavenir. La critique a été dure plus d'une fois et injuste visiblement pour ce peintre, qui n'avait d'autre prétention que celle.de bien faire, et qui ne tentait pas, lui, de révolutionner l'Ecole. Mais elle est ainsi faite, cette race irritable des jurés de la presse, elle adore ou elle hait, au gré de son caprice, et n'attendez pas d'elle des remords réparateurs. Elle y devrait prendre garde cependant, car, si Tauteur de tant de tableaux devenus pour nous justement célèbres devait souffrir un jour des caprices de celte mode dont il a été jusqu'à présent le favori, tant d'autres l'auraient précédé ou l'accompagneraient logiquement dans sa chute, que la gloire de notre art contemporain en pourrait bien être à son tour compromise.
Quoique Gérôme ait atteint aujourd'hui ce moment de la vie oti l'artiste semble n'avoir plus à demander aux dieux que de lui conserver intacts les dons qu'il en a reçus, il n'a pas dépassé l'âge du progrès. Attentif, l'oreille aux aguets, inquiet peut-être quelquefois, il entend parfaitement les mille murmures de ce bruit qu'on appelle la renommée; il les distingue, il les note, il en tire profit. Ceux qui ont regardé d'un œil clairvoyant les dernières œuvres qu'il a produites ont pu s'apercevoir sans peine de l'élargissement qui s'opère depuis quelque temps dans sa manière, de la fermeté de sa touche au premier coup,
de l'opulence nouvelle de sa pâte. L'artiste s'est mis au ton du jour, mais dans la mesure de son goût personnel. L'inventeur n'avait pas à se montrer plus ingénieux, le peintre est devenu plus peintre. Il nous garde d'autres surprises, comme en témoignera bientôt, nous le croyons, sa composition du Chrétien dans le cirque.