PILS
Le peintre Pils, qui vient de mourir, était un des survivants de cette école si française d'allure et de talent qui s'était vouée, sur les traces d'Horace Vernet, à la glorification de notre histoire militaire. Il n'avait cependant pas, à vrai dire, les qualités nettement définies d'un peintre d'histoire, et plus souvent, dans ses tableaux, l'anecdote et le détail se substituaient au fait d'armes dont il voulait conserver le souvenir et redirela véritable physionomie. Mais une observation si vraie se montrait dans ses compositions, un entrain si franc et une telle vie les animaient, qu'on lui faisait grâce, comme à son devancier, de s'arrêter à peindre l'incident qui lui plaisait le mieux, jsans s'attacher à rappeler avec plus de précision le sujet qui lui servait de thème. Picot fut son maître. Pils sortait de cet atelier qui a fourni, depuis Un quart de siècle, tantd'artistes distingués aux tendances si différentes, aux aptitudes si variées, et qui gardent encore aujourd'hui, dans le cours de leur carrière, la forte
empreinte de leur sérieuse éducation. Ils aideront un jour à rendre justice au peintre trop oublié de la coupole de Notre-Dame de Lorette et du plafond du Musée du Louvre.
Pils obtint le prix en i838, à Page de vingt-cinq ans, avec un tableau dont le sujet était : u Saint Pierre guérissant un paralytique à la porte du temple. » Il était jeune encore, et son talent timide, hésitant, mais déjà bien armé par Tétude, ne semblait pas présager le futur portraitiste du troupier français et le chantre des premières gloires du second Empire. Il s'essaya, comme tous les élèves de TÉcole de Rome, à la peinture religieuse, et l'administration de la ville de Paris , qui n 'était pas alors livrée au despotisme niaisement antichrétien de nos édiles, lui confia successivement deux chapelles à décorer, l'une à l'église Saint-Eustache et Tautre à l'église Sainte- Clotilde. Dans ces deux ouvrages , d'ailleurs honorables, il ne parvint pas à donner sa mesure : son dessin était correct sans style, et son coloris agréable sans originalité. Évidemment les chefs-d'œuvre de l'Ecole italienne ne l'avaient que médiocrement impressionné, et il ne prétendait pas disputer à d'autres l'honneur de faire revivre en France les traditions de Raphaël ou du Poussin. La guerre de Crimée décida sa vocation. Il suivit sur les rivages de la Chersonèse l'armée qui devait planter notre drapeau sur les murs de Sébastopol, et aux différentes expositions qui suivirent ce fait d'armes, si
glorieux et si peu profitable, il livra au public de grandes pages, toutes pleines des émotions du drame dont il avait été le spectateur. On remarquait dans ces nouveaux tableaux une facilité native à saisir la physionomie, le geste et la démarche du soldat; on comprenait qu'il le peignait en homme qui a vécu avec lui, sous la tente, et comme la nature était en tout son guide et son modèle, il jetait une lumière sans convention sur ces humbles acteurs, scrupuleusement étudiés dans toutes leurs habitudes. On pouvait signaler sans arrière-pensée l'indiscutable habileté de main du peintre, mais il n'y avait Jamais lieu de lui jeter en passant cet éloge redouté de tous ceux qui tiennent un pinceau, et qu'il faut bien consentir à appeler du seul nom qu'il porte : le chic. La Bataille de VAlma est restée dans toutes les mémoires , elle est la première et la meilleure page militaire de Pils. Il peignit encore les Soldats dans la tranchée, l'Ecole à/eu de Vincennes. Pour tous ces différents tableaux, il exécutait, avec un charme particulier et une rare souplesse de crayon et de pinceau, des aquarelles nombreuses que les marchands et les amateurs se disputaient. Ces feuilles légères, sortes de notes prises en courant, on dirait presque sous le rayon du soleil et dans la fumée du canon, ont peutêtre plus fait pour populariser son nom que les travaux plus difficiles et plus méritants qui lui valurent ensuite la croix d'officier de la Légion d'honneur et les palmes académiques. Pils aimait encore à reproduire
les scènes touchantes de la charité évangélîque; il allait sans peine du militaire à la sœur de Saint- Vincent de Paul, ces deux soldats du sacrifice et du patriotisme.
En 1868, Pils remplaçait sur les bancs de l'Institut son maître Picot, et il était bientôt chargé de peindre le grand escalier du futur Opéra. Ce fut sa dernière oeuvre; c'est celle aussi qui jettera sur son nom un plus durable éclat. On se rappelle le bruit qui se fit autour de l'œuvre de M. Baudry et la faveur, d'ailleurs à beaucoup de titres justifiée, avec laquelle la critique accueillit les peintures du foyer de notre première scène lyrique. Jusqu'au jour de l'ouverture on ne s'occupa que d'elles , si bien que ce jour-là le public fut tout étonné de s'apercevoir qu'il y avait dans l'immense monument de M. Garnier des œuvres d'une importance égale à celles qu'on avait exposées ailleurs, et qui, pas plus qu'elles, ne méritaient d'être passées sous silence.
Il ne serait cependant pas exact de dire qu'on ne s'était pas occupé, dans certains groupes du monde des arts, des futures compositions de MM. Lenepveu et Pils : on en parlait. Il serait tout aussi inexact de dire qu'on en parlait avec confiance. Une certaine défaveur s'insinuait sous le couvert d'une compassion bien due à l'homme courageux qui s'acharnait à finir une œuvre au-dessus des forces d'un malade; bref, on prévoyait un fiasco; plus d'un le craignait, sans que certainement on pût dire que personne le désirât. La
surprise fut extrême lorsqu'en levant les yeux vers Tempyrée de cet escalier colossal, tout éblouissant des audacieuses mais victorieuses conceptions de ' M. Garnier, le public et les artistes aperçurent l'œuvre aux tons si vivants de celui qu'on dépeignait hier encore comme pouvant mouvoir à peine une main déjà tremblante de son dernier frisson. Tandis que les fines et délicates colorations de M. Baudry semblaient pâlir dans Fimmense ciel dbr où elles avaient dû se résigner à s'envoler, les quatre compositions de Pils dominaient et enrichissaient la blancheur aiguë des parois de pierre que l'architecte leur avait imposées pour cadre, et, sansTappui toujours si favorable des reflets de Tornementation métallique prodiguée ailleurs, elles rehaussaient de leur harmonie puissante le dôme, heureusement nu, qui les soutenait dans les airs; la victoire fut complète ; elle récompensa la fierté de Tartiste. Il avait su attendre •en silence et sans les provoquer les applaudissements de la foule. Il est vrai qu'il avait le droit de les prévoir.
Après quoi, Pils n'eut plus qu'à regarder la mort en face. Depuis longtemps elle le guettait, mais rénergique artiste semblait lui avoir dit d'attendre; ^t, comme attendrie de son courage, l'impitoyable ennemie s'était reculée un instant. Elle revint à son jour saisir une victime qui ne la craignait plus. Peut- «tre même le pauvre patient l'accueillit- il sans regrets. Depuis de longues années, Pils traînait au
dedans de lui-même un mal qui ne pardonne guère; son visage restait calme et souriant; maison ditqu^il en avait assez de vivre et de souffrir. Ce fut sans effort qu'il ferma les yeux sous le toit d'un ami, non loin de la mer , dont il aimait le bruit ; ce bruit qui lui parlait sans doute des rivages lointains où il avait gagné ses premiers honneurs. De là son oreille pouvait entendre d'avance, et avec quelque douceur, l'écho des regrets que son caractère si droit, son cœur si bon, laissent dans la mémoire de tout ceux qui l'ont connu.
La postérité y joindra certainement sa voix; elle dira, comme les contemporains, quelles œuvres on pouvait à bon droit attendre encore de Pils. Jusqu'au dernier jour, il avait prolongé ce progrès, qui s'arrête ordinairement au milieu de la vie du plus grand nombre, mais qu'il avait mérité, lui, au prix d'une vie écoulée tout entière entre deux rudes compagnons : le travail et la souffrance.