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EXPOSITION DE SES ŒUVRES

Le nombre des artistes de race, vraiment dignes de porter ce titre, est moins restreint qu'on n'aime à le répéter. Derrière les esprits premiers qui font éclat et laissent un sillage, il y en a d'autres dont la Muse a touché le front d'un doigt plus léger et qui en demeurent cependant marqués. Si le don de créer leur a été refusé, ils ressentent aussi les divines ardeurs inconnues à la foule. Ils font cortège aux héros, mais ils sont dignes de marcher dans leur ombre. Natures ondoyantes et de reflet, elles ne seraient rien peut-être sans la lumière qui marche devant elles, mais elles lui empruntent une grâce aimable qui mérite qu'on lui fasse accueil et qu'on la signale.

Ricard , dont les œuvres furent exposées à l'Ecole des Beaux-Arts, était du nombre de ces suivants des maîtres. Avait-il le goût des pensées laborieuses? On ne voit pas du moins dans les toiles nombreuses rassemblées par des mains amies que l'ambition de la

personnalité le troublât beaucoup, ni qu'il ait cherché longtemps Pau delà de la nature. Il était semblable à ces musiciens qui se contentent de redire les mélodies dont ils n'ont pas trouvé le secret, et tant de souvenirs remplissaient sa mémoire qu'ils faisaient obstacle à rissue de sa pensée.

Coixime beaucoup de ses contemporains, il est évident qu'il rie reçut qu'une éducation incomplète. Le travail de Tatelier Tennuyait, les laideurs qui entourent l'étudiant dans ce lieu le lui rendaient le plus souvent insupportable. Il eût dû comprendre que c'est un stage indispensable, et qu'on apprend là ce qu'on ne peut se passer de savoir sans en porter toute sa vie l'ineffaçable marque. Les chefs-d'œuvre des maîtres qui remplissent le Louvre trompent plus de gens qu'ils n'en aident. La facilité qu'on trouve à se satisfaire en les copiant abuse sur le profit qu'on en retire, <:ar pour extraire de certains tableaux la science qu'ils contiennent, il faudrait commencer d'abord par la longue et patiente éducation dont le génie lui-même a eu besoin pour les produire. On vante trop aujourd'hui cette habileté de mauvais aloi qui excelle surtout à faire naître les hasards profitables. Peut-être elle aide à imiter, ce n'est point avec elle qu'on crée des œuvres saines et durables.

Il semble que Ricard ait compris tout ce qui lui manquait ; il n'entreprit jamais une œuvre de quelque haleine. Le plaisir de chercher une composition dont les lignes se balancent avec bonheur, celui de

faire parler Pâme, d'en exprimer les tristesses, les joies ou les passions, lui demeura, paraît-il, étranger; peutêtre jugeait-il inutile de le rechercher, et il avait la clairvoyance de la modestie. Son œuvre se partage en deux séries : les portraits et les copies. Ceux qui cherchent aujourd'hui à grandir sa mémoire ont jugé ce dernier genre de travail assez original et puissant pour vouloir en faire la confidence au public. Nous croyons qu'il y a en cela excès de zèle et d'amitié ; VAntiope du Corrége et la Vierge du Titien sont trop voisines de la salle d'exposition des Beaux- Arts, pour qu'on ne puisse faire, sans quelque dommage pour Ricard, comparaison facile de l'original avec la copie. Sans doute la tête de vieillard et la Sainte Famille sont des morceaux exécutés avec intelligence et qui rendent avec une sorte de science la magie du coloris de Rembrandt et de Rubens; il faut bien convenir cependant que ces heureuses imitations ne méritent qu'une estime restreinte, et les artistes savent à quel rang ils placent les plus habiles copistes.

Ricard aimait passionnément l'Italie; il séjourna longtemps à Venise et à Rome ; mais il n'y voulut voir que le Titien et le Corrége. Ces maîtres du coloris lui faisaient oublier tous les autres ; leurs procédés de préparation, le secret de leurs empâtements et de leurs glacis absorbèrent plus son étude que le grand style, la fière allure ou la grâce enchan« tarasse de leurs personnages. Peut-être le peintre avait déjà fait son sacrifice ; et après s'être essayé une fois

chez M. Demidoff à la peinture décorative, il se restreignit bientôt à n'être plus qu'un peintre de portraits. Celui de madame Sabatier signala ses débuts. L'éclat du ton, cette sorte de style qui résulte de la simplicité de la lumière et des ombres, étaient d'un bon augure, et les juges plus difficiles qui se seraient inquiétés de la faiblesse du dessin se laissèrent aller à prédire qu'un véritable talent se révélait ici. Le portrait de mademoiselle Clauss, qui parut en i853, prolongea ces espérances. Malgré Teffort qui se trahissait visiblement dans cette oeuvre, il y avait dans l'ensemble un charme réel ; c'était une œuvre d'art, plutôt peut-être que l'œuvre d'un artiste sûr de lui et dont on pouvait être sûr à son tour. A la suite de ce second succès, Ricard produisit une série de portraits qu'il exposa jusqu'en 1860. Mais à partir de cette année il se renferma dans son atelier, s'y faisant une sorte de réputation à huis clos qui dépassa bientôt celle qu'il avait gagnée au plein jour. Nature pleine de charme, modeste et vraiment bonne, il eut beaucoup d'amis, trop peut-être. Quelque défiance qu'un esprit sensé ait de la louange, il en subit, même en s'en défendant, la douceur énervante. On ne résiste pas à des complaisances de tous les jours. On a beau se boucher les oreilles, si subtil est le son de l'éloge qu'il entre par la plus fine ouverture. Et puis cette camaraderie parisienne est si intelligente, elle parle de tout, connaît tout si bien, juge tout si facilement ! L'homme de lettres reconnaissant devient bientôt le conseiller de

Partîste auquel il doit les premiers éléments de la critique. Il n*est alors caprice paradoxal de son maître qui ne devienne naturellement pour lui un trait de génie. Comment résister? Joignez-y cette tendance maladive de certains artistes à chercher un nouveau inutile et souvent dangereux. Elle a conduit Turner à la folie; Ricard s'en serait-il garé? Il y a telle de ses toiles qui semble le souvenir d'un rêve étrange, plus qu'un effort sincère vers la réalité. Tantôt il voit rouge, tantôt il se livre au bleu de Prusse; aujourd'hui, il est précis jusqu'à la dureté; le. lendemain, il noie ses formes et ses contours dans des ombres fuyantes et inexpliquées. Quoi qu'il fît, ses amis applaudissaient. — Il finit à temps pour sa gloire. La mort le prit en souriant, au milieu d'un court sommeil; elle lui fut douce, comme là vie; l'avenir lui sera plus sévère.

Toutefois, les portraits de la vicomtesse de C..., de madame Exshaw et de son fils, celui de madame Hatzé mériteront toujours une place à part dans l'œuvre de ce peintre aimable. Il étonnera ses juges futurs par ses défaillances autant que par ses qualités indéniables; cependant ils lui accorderont volontiers les dons qui auraient pu faire de lui, en d'autres temps et dans un milieu plus sain et plus fortifiant, un artiste peut-être supérieur.

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