‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistesChapitre 27 sur 35 · GUSTAVE COURBET · texte numérisé non relu

GUSTAVE COURBET

ET LE REALISME

Il y a quelques semaines mourait dans un com de la Suisse un homme, un artiste, dont le nom, quoi qu^on en pense et quoi qu'on en écrive aujourd'hui, n'est pas destiné à tenir dans l'histoire de l'art contemporain une place digne du bruit dont on Fa entouré depuis plus de trente ans. Cet homme est intéressant cependant à regarder de près , et d'autres plus tard feront bien d'écrire en détail l'histoire de sa vie, parce qu'il sera certainement un des témoins que l'avenir appellera à comparaître dans les débats, si nos descendants, ce qui est bien possible, s'avisent de rougir de nous, et s'ils intentent contre notre mémoire un de ces procès comme il s'en élève régulièrement tous les cent ans entre les vivants et les morts.

Nous sommes de ceux qui croient notre société bien malade. Le paradoxe la mine et l'affaiblit sans

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répit. Il est Fennemi qui , en politique, en art, en littérature, a tout attaqué , tout ébranlé. Si la raison humaine n'était pas née immortelle, peut-être pourrait-on conclure qu'il finira par la tuer.

Comme le médecin reconnaît la nature du mal aux efflorescences qui s'élèvent parfois sur la face du malade, on reconnaîtra celle dont nous nous plaignons à certains signes qui ont fait éruption au front de notre société. G. Courbet aura été un de ces symptômes significatifs. Combien aujourd'hui souffrent de la contagion sans avoir aidé à la répandre! Tous ne peuvent pas témoigner de leur innocence. Au nom de ces victimes tacites et non résignées , il est bon de protester et d'essayer de les dégager, et soimême avec elles.

Le paradoxe,, en tout temps, a suscité des apôtres. Des Titans l'ont mené au combat. La race en est peut-être éteinte; mais les pygmées qui les ont remplacés continuent leur œuvre, et le mal , pour ne suivre plus que des généraux infimes et le plus souvent ridicules, ne continue pas moins d'avancer. Quant à la foule, elle fait son office ordinaire; elle écoute, et elle emboîte le pas.

Parmi les plus bruyants, G. Courbet a tenu une placé tout à fait en vue; il a formulé des doctrines : il a presque fait école. Ces doctrines semblent sensées, elles ont acquis par le baptême de la presse un nom propre : dans la philosophie de l'art, on les appelle le Réalisme. Des écrivains de haute volée

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Pont pris au sérieux, sinon toujours le mot lui-même, du moins Thomme qui le prononçait. L. Veuillot Ta mesuré de cette' même plume qui venait de toiser le grand Hugo et Déranger le sacro-saint; Th. Gautier a dessiné son portrait avec autant d'amour que si c'eût été le jeune divin Sanzio qui posât devant lui, et le bizarre et puissant sophiste Proudhon s'est servi de Courbet comme d'un argument contre ce qu'il appelait nos préjugés esthétiques. Il est vrai que le premier Ta conspué, que le second Ta promptement lâché, et que Proudhon , son entraîneur et son compatriote , Ta jugé en dernière analyse et achevé d'un mot : « Courbet, tu n'es qu'un sot. »

Pour un sot, c'est possible qu'il le fût. Proudhon n'a pas seul porté l'arrêt; tous les amis de Courbet l'ont confirmé, et aujourd'hui encore, au bord de sa tombe à peine fermée, c'est l'amen qui termine presque tous ses panégyriques. Nous qui ne vîmes pas de près le discoureur , nous n'aurons pas la présomption de démentir son signalement; mais pour bête, nous nions qu'il le fût. Nous croyons même que c'était un fin matois que ce Franc-Comtois, et né plus malin que beaucoup de Français de sa connaissance. Arrivé à Paris , il en juge assez vite le public, et, en définitive, le dupe sans trop y employer d'efforts. De fine intuition , il savait que le nombre des esprits faux est immense , que la cohorte des bavards est innombrable, et que tout le monde, amis et ennemis, leur sert d'écho.

Il se fit donc son plan, et il le suivit avec adresse, ïl a pu parfois y introduire des variantes; mais quand on regarde de loin sa vie , on voit bien que c'est ce plan qui lui sert de règle. Qu'on lise d'abord ses revendications et ses anathèmes, soit écrits, soit lancés à pleine volée de gosier dans les conversations de cabaret ou d'atelier, on les prendrait pour des plaidoyers de justicier, et n'étaient les preuves dont l'artiste en évidence les a par la suite accompagnés, on pourrait même les accepter comme les cris d'un révolté qui a ses bonnes raisons. A ces essais d'éloquence du genre sérieux , il joignait d'autres engins de polémique. La plaisanterie était son arme de choix. .Que n'a-t-on pas raconté de sa faconde joviale? Plus d'un auditeur trouvait souvent sa gaieté affectée et son esprit un peu bien lourd. Quant à ceux qui en cherchaient le dessous, ils n'étaient pas Ipng à comprendre le calcul. Avec la discussion , on ne réussit pas longtemps à amuser la galerie; elle se tient plus en éveil quand on se moque. Ce rustre, qui fait le naïf, sait l'effet du ridicule, et l'œil aux aguets, avec cette blague — pardon du mot vrai — qui imite la verve, il pointe ses mots et s'essaye à tuer les gens. De ces projectiles , qu'il jette ici et là, plus d'un lui reviendra en plein visage; mais qu'importe! quelques-uns arriveront peut-être à destination , ils feront tache ou blessure , et c'est toujours cela de gagné pour lui.

Examinons un peu l'aspect du champ de bataille,

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lorsque, pour y jouer son rôle et vaincre, Courbet se présenta parmi les combattants. Une sorted^accalmiey régnait : entre les romantiques apaisés et les classiques revêtus d'une cuirasse neuve , un armistice avait été dès longtemps conclu. Delacroix n'exaspérait plus les uns, et Ingres avait été salué par les autres comme un allié; de plus, à côté de ces anciens ennemis, dans la paix d'une gloire plus bourgeoise , un tiers parti s'était formé, dont Horace Vernet et Paul Delaroche tenaient la tête, parcourant, leurs œuvres à la main, 1* Europe attentive et charmée. Derrière eux, un bataillon d'élèves, dont plusieurs déjà célèbres, marchait nombreux, fidèle à ses chefs , le drapeau levé et les coudes serrés. Le public était content. Dans l'air, nul vent de tempête. Pour un débutant, même taillé en audacieux comme Courbet, c'était là un repos dangereux à troubler. Il y a des silences qui, s'ils n'intimident par les hardis, laissent à Toreille des auditeurs trop de finesse.

Comment faire sa trouée dans la masse? comment étourdir la salle ?

Est-il trop tôt pour avancer que Courbet avait mesuré la force des maîtres et leur science, qu'il entrevoyait le côté difficile à escalader de la situation, et qu'il avait deviné par quelle route nouvelle on pouvait la tourner?

Sans nul doute il se sentait vide d'imagination. D'études littéraires, ne s'en étant jamais soucié, il n'avait pas fait bagage. Mauvais signe. Le beau a

plus d'une face. Celui qui Faime les aime toutes. On citerait peu d'exemples d'esprits de haute allure qui aient jamais méprisé ces premières leçons oti Tenfant et le jeune homme apprennent à comprendre la langue d'Homère et de Virgile. S'il en est que leur mauvaise fortune a tenus éloignés des sources, lorsque le succès est venu, quand le travail victorieux a conquis les heures de récréations, ils se rapprochent, comme ils le peuvent, des livres sacrés. Quelquefois, partis de la grammaire , ils ne s'arrêtent qu'après avoir parcouru le cycle en son entier. Ceux-là , il est vrai, ce sont les idéalistes. Toute hauteur les attire, toute auréole les tente. Courbet aurait peut-être essayé de réparer le temps perdu et d'attacher des ailes à ses pieds; mais il était trop tard, et leur lourdeur inguérissable l'enchaînait au plus bas du sol. Il eut son premier élan , lui aussi , vers le Parnasse; il y gagna une telle entorse qu'il ne recommença pas deux fois, et l'allégorie manquée, ses rêves de poésie ayant fait rire, il tomba si à plat qu'un autre en serait resté à jamais déconfit.

Lui, il se releva réaliste.

L'éducation première en littérature lui manquait ; en peinture, il n'était pas mieux armé. Il s'agissait donc d'inventer un art nouveau où toute grammaire serait superflue , d'oti la tradition , l'histoire , la sensibilité et la grâce fussent tenues à distance , qu'on pût s'apprendre à soi-même sans maître, et exercer au long de sa vie sans reconnaissance.

Lutter avec les forts en thème des écoles, lui le fruit sec du séminaire de Besançon , le retoqué du bachot, pas plus avec le pinceau qu'avec la plume, il n Y fallait songer. Mais ne pouvait-on entreprendre une croisade nouvelle, aller plus loin dans la mêlée que Delacroix, ce girondin du romantisme, et en face du passé tout entier, hommes, enseignements, œuvres, se poser en adversaire et faire tapage?

Qui sait ce qu'on pourrait attraper de bénéfice? En France, tout arrive, et le Franc-Comtois voulait arriver, perfas aut nef as.

Lorsque, ignorant, pas même dégrossi par les leçons banales d'un professeur, élève de David, échoué dans une petite ville de province, il arrive à Paris, ses yeux n'avaient pas à s'ouvrir bien grands pour lui prouver qu'il ne savait rien , tout présomptueux qu'il fût déjà; cependant on Tentend qui s'écrie en face du Massacre de Chio : « J'en ferais bien autant, si je voulais. » Il ne faut pas s'y tromper, et ne voir là qu'une de ces saillies de jeunesse et d'inexpérience qui s'échappent quelquefois de bouches plus prudentes que celle de Courbet; non, c'est le premier pion que le joueur pose.

A l'atelier de Suisse, oîi il s'essayait à peindre diaprés le modèle, si le rapin n'avait montré que quelques-uns de ces morceaux de facture, comme il s'en produit dans toutes les officines de . peinture , comme tant de commençants en ont exécuté, aux grands applaudissements dés camarades, sans jamais

aller plus tard au delà, cela n'eût produit que l'effet habituel; les faibles applaudissent l'apprenti praticien, et puis, rangé parmi les forts de Tendroit, il est tenu longtemps à la même ration qu'eux. Mais lui, pour se contenter de si peu , n'était pas si modeste. Déjà il voulait plus : en proférant cette énormité de s'égaler au maître des maîtres, il devenait sur-lechamp pour tous un excentrique, il tirait l'œil, et dès le premier pas engageait la partie.

Peu de temps s'écoule; il se sent bientôt assez frotté de l'huile du cirque, et il y entre. Tout d'abord cela commence mal.

Th. Sylvestre, le chroniqueur le mieux informé de la période des débuts, celui qui a le plus pieusement catalogué les œuvres de Courbet, énumère plusieurs tableaux éclos à cette époque, dont personne, excepté sans doute les compagnons de l'Académie suisse, n'a pu garder le souvenir. Ils n'étaient à remarquer, paraît-il , que par leur nullité d'exécution , chose faite pour étonner chez un garçon qui montrait déjà la prétention de mettre au-dessus de tout en art l'habileté et le métier, puis par certaines prétentions de pensée et d'invention, qui ne sont pas moins à signaler de la part du contempteur futur de la poésie et des poètes, et aussi, mais le choix est plus logique et digne de sa politique, par l'obscénité de certains sujets. Ceux-ci montrent, à n'en pas douter, le calcul initial.

Ces sujets, c'étaient les Filles de Loth, voilà pout

les regards erotiques; la Captive, pour ceux qui se délectent devant des chairs réputées doctement épidermées; et enfin, V Homme délivré de l'Amour par la Mort. Ceci devra séduire les pensifs. Hugo, Shakespeare et le marquis de Sade sont égaux devant Courbet.

Cependant, à partir de cette dernière élucubration philosophique, par suite de déductions personnelles et pas trop tardives qu^il a tirées du sourire des amis, ridée commence à percer dans les brouillards qui Tenveloppent encore. Il s'arrête , il se pose le doigt sur le front, et n'y rencontre pas Tattouchement de la muse; dès lors son parti est pris. Raca sur les vers et raca sur la Bible, plus de livres et plus de lyrisme. Ce sont les autres qui Tégarent et le perdraient. Vive y Ego qu'il sent s'agiter sous les ruines dont il n'est pas responsable, et voilà comment le Réalisme naquit d'un avortement poétique.

En 1854, Courbet, déjà célèbre, crut nécessaire de formuler un corps de doctrine auquel il donna le nom que nous venons d'écrire et qui devait, en exposant ses nouvelles convictions, faire comprendre leur valeur au public. A travers un premier fatras de phrases vagues et emphatiques, où il parlait de lui avec précision et de ses études avec plus d'obscurité, il arrivait à décrire ses desiderata : « Un siècle, disait-il , n'a ni le droit — remarquons le mot — ni le moyen d'étudier un siècle qu'il n'a pu voir ni étudier à vif. — La seule histoire à peindre, c'est

Phistoire contemporaine. — Les pédagogues comme Phidias et Raphaël ont fait leur temps. Que nous enseignent-ils.^ Rien. Il n'y a de précieux que Toriginalité et la leçon d'actualité qu'on peut tirer de l'œuvre d*un artiste. Il faut traverser la tradition comme un bon nageur passe une rivière : les académiciens s'y noient. » Courbet, on le voit, n'était pas si bête qu'on l'a dit pour lui refaire une innocence relative, et tout cela, si c'est bien lui qui l'a écrit, n'est pas tout à fait la langue d'un illettré qui ignore la pose et la valeur des mots.

Quelques années après, fondateur d'un atelier et professeur sans en vouloir avouer le titre , il redisait à ses élèves les mêmes axiomes solennels, et il ajoutait : <c Je tiens la peinture pour un art essentiellement concret, qui ne peut consister que dans les représentations des choses réelles et existantes; c'est une langue toute physique qui se compose pour mots de tous les objets visibles; — un objet abstrait non visible, non existant, n'est pas du domaine de la peinture. L'imagination dans l'art consiste à savoir trouver la plus complète expression d'une chose existante, mais jamais à créer cette chose même:

« L'artiste n'a pas le droit d'amplifier le beau ; il est par sa nature supérieur à toutes les conventions de l'artiste. Le beau est une chose relative au temps où l'on vit et à l'individu qui le conçoit.

« Les écoles ne doivent pas exister; il n'y a que des peintres. »

Voilà le code qui fut inspiré à Courbet par Finsuccès de ses tentatives de style, et voilà, paraît-iL le Réalisme.

L'entrevit-il avec cette limpidité de concept au lendemain du décès de ses illusions? Cela est peu probable; un seul jour ne fait pas d'un aspirant à la lyre un musicien de carrefour, et Torgueilleux dut traîner quelque temps ses pas sur le rude chemin de la résignation. Mais enfin, puisque nous tenons en main le formulaire, voyons-en Vintus et le neuf.

En somme, il n'inventait rien, ce nouveau Solon, et bien d'autres avant lui avaient témoigné par leurs œuvres, sinon de doctrines raisonnées, du moins de tendances absolument semblables. Ils les avaient manifestées, il est vrai, simplement, sans les rédiger en articles , sans batailler contre personne et sans vouloir faire la leçon à leur siècle. Les Espagnols, les Hollandais, les Français du dix-septième siècle et du dix-huitième, eux aussi et presque tous, s'en étaient tenus à la simple reproduction de la réalité; ils ne songeaient pas pour cela à jeter la pierre à aucun de leurs devanciers, ils ne maudissaient pas leurs enseignements. Jamais, au nom d'un quartier de bœuf saignant, d'un pouilleux chassant à la vermine, ou d'un morceau de fromage onctueux, fût-on Rembrandt , Murillo ou Chardin , on n'eût traité de haut en bas le bon Dieu, la Vierge et les saints ; jamais on n'eût cru manquer à la probité en peignant César ou Charlemagne tant de siècles après leur enterrement.

Ces gens-là vénéraient Raphaël et Michel -Ange, Hemling et Holbein, le Poussin et Lesueur, et ils le laissaient voir. Ils peignaient avec un égal amour et autant de convictions les habitants de la terre et ceux du ciel, le buisson du chemin dans sa forme déchiquetée et sous la poussière, et les profils héroïques des montagnes. A qui donc en voulait ce Zoïle que des noms si respectés n'intimidaient pas, et qui ne s^apercevait pas qu'il radotait dans sa langue pédante et sous sa chevelure encore toute noire de jeunesse?

Nous Pavons dit : en toute sincérité, il n'en voulait à personne. Il essayait de démolir un escalier trop roide^ croyant simplement qu'à niveau rabaissé il rencontrerait la fortune et la gloire. Peut-être s'ennuyait-il cependant d'entendre appeler justes les arrivés du succès, dont la réputation lui semblait barrer passage à son ambition. — Tout révolutionnaire est doublé d'un envieux; — mais, en somme, il leur eût peut-être volontiers tendu la main si, dès son début, ceux-ci lui avaient tendu la leur comme à un émule.

Nous avons extrait à peu près textuellement le suc et la moelle de son Credo; examinons maintenant de quels arguments, ceux-ci tout à fait personnels et originaux, il les vient appuyer devant son juge, le public.

Et c'est ici qu'il faudrait mener de front notre triple réquisitoire contre la complaisance de la badauderie parisienne, car ce fut elle seule qui soutint

Courbet; partout ailleurs, en Allemagne, même en Belgique, on se gaussa de lui tout d'abord sans mélange de concessions, puis contre les littérateurs en quête de thèmes à phrases, partant grands souteneurs de paradoxes , et enfin contre ce que nous ne craindrons pas d'appeler la native impuissance du novateur.

Arrivons d'une seule traite Jusqu'en 1849. Courbet a déjà exposé plusieurs fois ; il a été repoussé du Salon, il a été admis; son nom enfin a paru dans plusieurs livrets. Tantôt il s'est montré en compagnie de son chien, tantôt dans la pose d'un rêveur qui cherche son idée. Il aime son visage, il n'a pas tort; mais il en abuse. Le public n'y a pas pris garde , non plus qu'à diverses autres toiles, lesquelles, bien que tirées de leur ombre en ces derniers temps par les commenta'teurs de la dernière heure , ne soulevèrent aucune tempête et sont parfaitement oubliées, même de ceux qui, venus sur le stage en même temps que Courbet, gardent la mémoire des premières escarmouches et celle des noms de leurs rivaux d'alors. On sait avec quelle acuité de regard les débutants fouillent les rangs des débutants et interrogent leurs œuvres. Lequel d'entre eux se rappelle le Guitarrero, la Baigneuse endormie ou le Violoncelliste?

En 1 848 , il est vrai , la politique , qui plus tard devait si bien servir Courbet , nuisit à la dilatation de sa renommée. Le voisinage de tant d'œuvres médiocres entrées à l'Exposition, sans passe-port et sans

garantie, gâta le mérite du peintre aux yeux des promeneurs, lassés du nombre et mis en gaieté par la qualité, et la République, cette mère imprudente, faillit, par sa bonté trop large, étouffer dans son œut l^aiglon qui devait lui prêter plus tard son aide respectée et Tappui de ses sympathies.

Mais en 1849, ^^ prend enfin, son véritable essor.

Jamais las de se contempler lui-même , et pour se reposer sans doute des laideurs qu'il se croyait obligé de peindre en manière d'appeaux, c'est encore avec son portrait qu'il se présente au Salon; il y joint une scène qu'il appelle : Une après-dînée à Ornans, Le portrait n'était pas sans mérite. Le tableau dépassait le médiocre. Du reste, rien encore d'agressif. Dans l'ensemble, et d'après les goûts plus ou moins démocratiques des passants , on pouvait bien entendre une certaine dominante, plébéienne, suivant les uns, ou canaille, suivant les autres; mais, en somme, il n'y avait pas de quoi se fâcher, et ceux-là qui aiment la peinture pour la peinture seule, ceux qui ne cherchent pas et n'aiment guère les inspirés , disaient : C'est bien. Quant aux journalistes, ils louèrent si adroitement le peintre et ses modèles, que le jury, sans prévoir à qui il allait avoir bientôt affaire , décerna à Courbet une seconde médaille.

Du portrait, que nous rappelons encore, il n'y avait pas grand'chose à contredire. Si l'on veut , c'était de la bonne peinture. Mais que d'élèves dans les ateliers, avec plus de sincérité dans le regard et dans le pro-»

cédé , ont exécuté et exécutent chaque jour des morceaux d'après nature qui valent et surpassent le chefd^œuvre de Courbet, sans que jamais personne se soit avisé de leur prédire l'Institut sur ces seules preuves , et sans qu'ils l'aient en effet jamais mérité depuis! Que d'artistes exposent chaque année des têtes plus méritantes, et avec plus de toile autour, sans que leur nom mal servi par la chance, cette divinité capricieuse, soit parvenu à percer une injuste obscurité! Il y avait autrefois, dans Patelier de M. Ingres, un jeune artiste, point de mire de tous ses camarades. Quand Al. Lafond s^en voulait donner la peine, le maître lui-même, et il n'était pas toujours facile à contenter, s'enthousiasmait de la ligure ou du torse peint par un élève qu'il venait corriger. Aujourd'hui , de loin en loin , le disciple vieilli envoie aux Champs-Elysées un portrait, une scène historique. Il n'a pas baissé sous le poids des ans ; mais le portrait et la scène, avec le couvert du nom trop peu connu qui les signe, passent presque inaperçus. L'avenir, nous le croyons fermement, lui ouvrira la porte de son musée. A l'exception de quelques anciens camarades découragés comme lui, ou de quelques maniaques qui se font à eux tout seuls leur opinion, qui apprécie Lafond? Courbet ne l'a jamais égalé, et tout le monde cite le nom de Courbet.

Ce qui distinguait alors le talent de Courbet, puisqu'il faut céder à la clameur et lui reconnaître tout

d'abord du talent, c^est peut-être Fétrangeté; mais ce n'était pas la sincérité. A ce moment, quand il aborde la figure humaine , de quelque rayon qu'elle s'éclaire, c'est avec le même ton opaque et fané qu'il la copie; du fond noir à la lumière jaunie des points saillants , il passe sans autre transition que la demiteinte rougeâtre : le tout joue le vieux tableau et manque de naïveté; mais cela est fait de pâte, et, il y a vingt ans, qui se servait de pâte était sacré génie. Aujourd'hui on en revient un peu : chaque époque a sa manie. Quant au dessin , il n'en était pas question, et le portrait de l'artiste, pipe en bouche , et de l'œil toisant le passant, suffisait, — grâce à la pâte — et à la parcimonie des accessoires, pour légitimer l'attention.

Nous Tarons revu dernièrement, ce portrait, au musée de Montpellier; il a gardé ses quelques qualités. On peut en dire autant de YAprès-dînée à Ornans , qui figure aussi dans un autre musée de province; mais celui-ci est devenu noir, sans éclat, et n'a d'autre originalité que celle du costume moderne habillant des acteurs, de grandeur naturelle, sortis de petites tabagies de Téniers ou d'Adrien Brauwer.

Gardez-vous de comparer ces chasseurs, avec leur dessin mou et estompé de demi-teintes surabondantes, aux échevins de Van der Helst, ou même aux gais vivants de Frank Hais; honnêtes gens qui se montrent à la pleine lumière sans se permettre de tricher,

43o NOTES ET CAUSERIES

ni avec le trait, ni avec la teinte. Tête, mains, jambes, et costumes sombres et écharpes aux gais ramages, tout chez eux défie l'enquête et sort du cadre. Les acteurs de Courbet s'y enterrent. Cependant, dans le brouillard se décèle une main assez habile à manœuvrer la brosse, et si Tharmonie qui s'acquiert à ne rien illuminer , à ne rien diversifier, est une harmonie savante et saisissante, convenons que le tableau est harmonieux. Mais qu'un conscrit ou qu'un vieux soldat de l'art, qui n'auront ni l'un ni l'autre gagné leurs galons, s'avisent d'en faire autant, et vous verrez sur le public et la critique rinfluence d'un nom propre.

Toutefois, jusqu'à présent, et Courbet compte déjà ses trente printemps , rien d'arrogant ni de provocateur. Le peintre a passé même sous le joug de la médaille, et il n'a pas regimbé; évidemment son caractère n'est pas affermi, et son esprit n'est pas guéri de son respect pour le bon sens. Attendons un an, et nous contemplerons l'éruption. Voici venir Y Enterrement à Ornans et les Casseurs de pierres. Toutes les timidités sont submergées, toutes les voiles jetées par-dessus les moulins; le tonnerre, dit un fanatique, éclate , et Courbet , le vrai Courbet , enfin , entre en scène.

La première de ces deux compositions était immense; elle emplissait à elle seule presque la moitié de la frise du Salon , oti , reçue à contre-cœur par le jury, elle a dû se résigner à monter. Cependant, à

peine PExposition est-elle ouverte, que le tableau fait événement. Ah ! le fin paysan sait son public par cœur, et comme si depuis vingt ans il pratiquait le turf de la capitale. U Enterrement à Ornans efface tout, tue tout, fait taire tout autre sujet de discussion.

Au dedans, au dehors, on n'entend plus que le nom de cet Alcibiade en vareuse qui, si vite et d'une main si madrée, a coupé la queue de son chien. On le hue, on rit à gorge déployée, on se montre la trogne des bedeaux, les sans-culottes de village aux jambes disloquées, les pleureuses qui étalent sur leurs visages leurs grosses mains chaussées de gants bien noirs, on nomme la mère et la sœur de Courbet, et l'on rit, et Ton s^'amuse, bien plus que si le tableau était un vrai chef-d'œuvre, à tirer des larmes des yeux; ce que voyant, ce qu'entendant, aussitôt se constitue un paçti d'opposition, et l'habile faiseur, que les uns veulent traîner aux gémonies, soutenu par de vigoureux champions, dont la voix fait écho dans les journaux, se voit pousser au Capitole. On l'y assoit déjà à côté de Vélasquez. Ah ! le bon Paris ! Et que bienvenu est Pasquin devant ce parterre qui ne demande qu'à s'amuser! Il est si content, si reconnaissant d'avoir trouvé son bouffon , que du même pied il court aux Casseurs de pierres , et là devant , sans plus réfléchir, sans songer à la contradiction, il s'arrête, et avec les claqueurs, il crie au chef-d'œuvre. Le tableau est bête comme sujet, et comme œuvre

d'art, il est nul; mais que peut-on refuser à un homme qui vient de vous faire passer un si gai quart d'heure?

Apercevez - vous maintenant le symptôme dont nous parlions en commençant cette trop rapide esquisse? Voyez-vous Pépanouissement du paradoxe et la complaisante approbation d'un public qui n'a plus le respect de lui-même? Lequel, du peintre ou de ses courtisans, est le plus à siffler? Nous n'aimons guère Courbet; mais franchement, en sage équitable, on lui doit l'absolution de la moitié au moins de ses péchés. Il était le coupable, mais les complices assumaient une bonne part de responsabilité.

Donc, le char du combattant était lancé. Qu'importaient désormais les ornières et les pierres des chemins? Il avançait. Malgré les Demoiselles de village, cette laide et inepte idylle ; malgré la maladresse de l'artiste qui dans ce tableau révélait, et s^ns y prendre garde, l'ignorance des règles les plus élémentaires, celles de la perspective autant que celles de la grâce ; malgré les rires croissants et le dégoût qui montait, il avançait; de sorte que, loin de sentir diminuer son outrecuidante confiance en lui par la réprobation qu'inspirèrent les Baigneuses de i853, cette grossière , pénible et laborieuse tentative de reproduction du nu féminin, loin de comprendre qu'à braver trop longtemps le ridicule, on finit par s'en couvrir, et que, fût-on doué comme Rubens ou Van Dyck, on ne montre pas impunément des scènes

comme le fameux : Bonjour, monsieur Courbet; comment vous portez-vous ? il osait fièrement, en 1 85 5, se dresser un temple dont il se nommait le dieu unique. Là, il rassembla son œuvre tout entière, et, sans craindre l^ fiasco, mit sur la porte son nom pour invitation. Toutefois, il fallait payer pour entrer; moyennant vingt sous, on était admis à venir brûler de Pencens devant son génie.

Rendons justice au public quand il le mérite : la farce durait depuis trop longtemps, il ne vint pas. Deux fois nous laissâmes tomber notre obole dans le tronc du quêteur, et deux fois nous nous trouvâmes seul à donner cette preuve d'impartial courage. Et cependant il avançait si bien, l'intrépide, qu'à travers horions et caresses, sifflets et couronnes de fleurs, Tauteur de tant d'inepties et de saletés osait, en 1861, ouvrir non plus un musée, mais un cours d'enseignement, tant il se croyait sûr de ses admirateurs ; et le fondateur de l'art national érigeait, comme jadis l'abbé Châtel, une église nouvelle à côté de l'école qu'il croyait avoir ébranlée.

Nous avons donné quelques extraits du manifeste programme adressé, sous forme de lettre, aux futurs élèves. Un ami du dehors, un lettré, dressa dans le temps la liste curieuse des quarante- deux croyants qui entrèrent au cénacle. Hélas! l'Esprit-Saint négligea d'y descendre, et après avoir prêché pendant quelques mois son nouvel évangile, le prophète vit les

quarante -deux disciples se disperser, chassés aux

quatre coins de Paris par le vent du ridicule. Bien peu, hélas ! si l'on excepte deux ou trois noms, tirèrent profit de ces fameuses leçons, et de tout ce bruit qui ramena quelques jours encore le nom de Courbet dans les gazettes du moment, de cette tentative grotesque, il ne resta qu'un souvenir grotesque : celui d'une vache. Elle fut une semaine le modèle et comme le point de départ du grand art français, qu'il s'agissait enfin de fonder, et dont on s'amusait partout depuis que Courbet s'en était fait le patron.

Et cependant, nous le répétons encore, il avançait toujours.

Aussi nous ne prétendons pas nier que Courbet ne possédât quelques qualités de peintre. Sous l'écorce malsaine de l'arbre se cachait une sève qui aurait pu peut-être porter ses fruits ; mais, tout en reconnaissant ces dons, nous les pesons, et nous estimons qu'ils ne sont pas de ceux qui poussent un artiste hors des rangs. On a tenté de hisser Courbet à la hauteur d'un maître; nous le rangeons, nous, dans le vulgutn pecus qui marche devant les dieux de l'an ou derrière, mais dont la postérité ne lit qu'accidentellement la liste trop nombreuse. Là est toute la différence. Qu'il sût, par-ci par-là, peindre un morceau de facture, attraper l'aspect, et dans une monotone répétition des mêmes accidents de la nature, enlever du bout de son couteau à palette Paccent où frémit la vérité, je le veux bien. On Ta payé, et bien au

delà de ses mérites, pour ces trouvailles. Si Courbet, débutant sans fracas par les études que nous mettent sous les yeux les avocats de sa gloire, se fût annoncé comme le peintre de la Curée, du Repos des chasseurs, du Lièvre sur la neige ou de la Remise des chevreuils; s'il se fût contenté de poursuivre sous la feuillée du printemps la buée humide qui monte en arc-en-ciel à travers le couvert des rameaux ou qui se colle en lichen et en mousse sur la roche des bois, croit-on qu'il eût atteint le but qu'il poursuivait : le bruit et la vente? Est-ce qu'il a surpassé VoUon pour le relief, Bergerat pour l'éclat du ton? Est-ce que Roybet ne le domine pas de toute la hauteur d'une exécution précise, maîtresse d'elle-même et probe , bien qu'il peigne contrairement aux injonctions du législateur franc-comtois les types et les jaquettes du passé? Est-ce qu'il a mieux que Daubigny rendu l'aube ou le déclin du soleil, mieux que Mesdag la vague qui déferle sur le rivage, et mieux que Troyon ou Stevens la vache paisible, ou les chiens haletants, et sonné dans les forêts d'un cornet plus sonore que celui de Oudry, le hallali des grandes chasses ? Qui, parmi ses plus obstinés admirateurs,, oserait le soutenir sans hésitation? Très-inférieur à ^ tous ces artistes-là , dont plusieurs sont ou devien* dront les maîtres de l'avenir, il n'est arrivé à décider les acheteurs que par le scandale de ses composirioh^. à personnages, que par le bruit des controverses qiilL savait provoquer par tous les stratagèmes dont, noijs

le répétons sans nous lasser, il avait soupesé la valeur additionnelle, et c'est ce bruit seul qui a pu changer depuis des études de paysage incomplètes et des ébauches maçonnées sur le panneau, en œuvres vraiment sérieuses et vraiment durables.

Et tenez, vous, lecteur amoureux du vrai, qui me lisez avec indulgence, je Pespère, parce que j^ose dire ces mots qui peut-être vous brûlent la lèvre, est-ce que vous avez jamais rencontré dans l'œuvre de cet homme qui, nous lui reconnaissons au moins cette qualité, aima le travail et fut fécond, une de ces églogués comme celles que Lambinet, — lui aussi vient de mourir, mais sans oraison funèbre et sans regrets affectés, — excellait à nous faire entendre presque chaque année au renouveau des expositions? Revoyez- vous ces champs décrits par lui oîi la moisson étalait ses gerbes d'or le long des arbres du chemin? Vous rappelez-vous comme il s'entendait à Varier le thème de cet hymne que la nature chante, chaque printemps, à son vieil ami le soleil ? Comme la vérité et la poésie, pour le plaisir de nos yeux, marchaient d'un pas fraternel dans les sentiers où il nous menait à leur rencontre ! Eh bien, quel écho réveille le nom aimé de cet aimable copiste des merveilles toutes simples du bon Dieu à côté de celui du paysagiste de la Loue ou des Falaises d'Etretat? Un murmure léger, un regret affectueux et discret, et puis c'est tout. L'autre, c'est le branle-bas d'un combat qui dure encore. Et cependant, on en pourrait jurer, ce murmure qui en-

toure la tombe de Lambinet vaut mieux pour perpétuer sa renommée que tout le fracas de la passion. Celle-ci n'est qu'une fièvre : elle entraîne, en tombant, celui qui a pris ses paroles affolées pour la voix de rimmuable Justice.

Courbet connaissait certainement le défaut de sa cuirasse, et il y portait la main. Deux fois il essaya de prouver que lui aussi savait dessiner. Les louanges que certains amis du moment donnaient en passant aux contours bavocheux de ses figures ne le trompaient pas. En revenant de rendre ses visites sournoises au Titien, à cet homme qu'il appelait un vieux filou, il rentrait en lui-même, et l'apprenti coloriste comprenait par éclair qu'en définitive cet autre qui avait proclamé l'axiome : a Le dessin est la probité de l'art », pouvait bien avoir raison. Ce n'était pas tout, en effet, que d'inventer l'art national, il fallait encore prouver qu'on pouvait dessiner au moins aussi bien qu'un médailliste de la rue Bonaparte, et... il s'appliqua.

De cet effort sortirent deux toiles. Elles attrapèrent, malgré la déchéance et le déclin, leur minute de succès. Mais quel succès ! L'une fut le Portrait de Proudhon, l'autre la Femme au perroquet.

On a revu la première il y a quelques jours. Elle étonna, par sa nullité, ceux-là mêmes qui en ce genre attendaient tout de Courbet.

On en avait un peu perdu la trace. Restée pour compte à l'artiste, après que le fameux panégyriste

eut renié avec tant de mépris son favori, elle était venue s^échouer à Phôtel Drouot, dans cette vente où le chef-d'œuvre du maître, soutenu par toute la pitié de la presse socialiste, n'a pu atteindre le prix d'un simple bonheur du jour, vendu, dit-on, i,56o francs au dernier enchérisseur. O vanité de la louange! Mais aussi quel tableau ! Et ce fut le portrait d'un ami peint par son ami, dans toute la ferveur que la reconnaissance ajoute à TafFection, et bien avant le prononcé du jugement fatal : a Courbet, tu n''es qu'un sot. » Non, jamais enseigne suspendue sur le quai de la Mégisserie et le long du pont Neuf, au bon temps du pêcheur à la ligne et du tondeur de chiens, n'a surpassé en grotesque l'effigie de ce penseur. Il ne craignait cependant pas les quolibets, mais sa haine contre Courbet doit dater de l'exposition de ce fantastique portrait, et le mot cruel qu'il lui a lancé n'est que le payement ou la vengeance d'un débiteur furieux de sa confiance.

Nous ne nous arrêterons pas davantage devant rOdalisque, Un pacha, qui aimait trop la France, la commanda, dans un jour d'incrédulité musulmane, au peintre de la Baigneuse. Mais la description de cette déesse du paradis réaliste nous fermerait la porte du Correspondant, et nous n'avons d'ailleurs pas de goût pour les polissonneries, fussentelles dessinées par Jules Romain ou modelées par Clodion. Celle-là de plus n'avait pour elle ni le charme d'une belle carnation, ni celui des belles

formes. Mais quelle ardeur nouvelle à mieux faire, et enfin, sous cette ardeur, quel doute de soi I Quoi ! rignorant laissait tomber son masque de praticien sûr de son pinceau, et qui dans la négligence même ne craint pas l'examen! Quoi! comme un débutant, frais émoulu des concours scolaires, le voilà qui entreprend son académie, qui en serre les lignes, la blairaute, et malgré Pefifort, de Taveu de tous, il ne reste de cette tentative, au sujet honorable, que le souvenir d'un devoir très -travaillé, mais rempli de fautes , fait par un élève éveillé trop tard à la connaissance de ses faiblesses, et qui n'avait su ni les dissimuler ni les racheter.

Nous laissons dans Tombre de sa tombe, en terre étrangère, l'homme politique. Que le respect dû à la mort s'étende, nous y consentons, sur les erreurs et sur les crimes du patriote. Sous les plis du linceul, ne regardons plus que la silhouette de l'artiste, cellelà du moins nous appartient tout entière, et nulle considération n'aurait pu nous empêcher de la dessiner comme elle nous est apparue aux jours d'autrefois, comme elle nous apparaît encore à ce moment, sous quelque point de vue que nous la regardions Nous l'avons, dira-t-on, dessiné d'un crayon partial; c'est vrai peut-être. Du moins nous n'avons pas dissimulé notre intime pensée et nos rancunes. Plus d'un, nous l'espérons, nous le pardonnera, plus d'un trouvera exact le tracé de notre portrait.

Et maintenant, en finissant cette appréciation du

peintre, nous osons formuler un vœu qui semblera peut-être en contradiction avec nos appréciations, mais qui n'en a pas moins sa logique. Nous souhaitons , nous demandons qu'on organise à l'École des Beaux-Arts une exposition la plus complète possible de Tœuvre de Courbet. Mais que, sans choix de mauvaise foi, sans précautions peureuses, on y fasse entrer tout ce que Tartiste a produit depuis le Guitarrero jusqu'à la Femme au perroquet. Nous demandons une seconde représentation de V Enterrement à Ornans et des Demoiselles du village. Surtout, nous réclamons l'exposition de ce tableau où il résumait toutes les chimères qui avaient traversé son cerveau malsain, de cet Intérieur d'atelier, enfin, « qui déterminait une phase de sept années de sa vie artistique », et qui mieux qu'aucun autre dirait à tous ceux qui pourraient le revoir ce que valurent à la fois l'homme comme moralité, l'artiste comme génie. Nous convoquons Berlioz et Jean Journet, Proudhon et Courbet sous tous ses aspects ; qu'arrivent la Remise des chevreuils, et les lièvres et les cerfs, et la neige et le vent soulevant la marée, et même cette fameuse Curée, dont il n'est pas permis de parler sans agenouillements, et si le public proclame son admiration, si la presse cette fois ne baisse pas le ton de fies dithyrambes devant cet amoncellement, nous nous déclarons tout prêt à faire amende honorable de ces quelques pages et de leur sévérité.

Oh! me dit-on à côté de moi, qu'on fasse cette

exposition partout, mais non pas à l'Ecole des Beaux- Arts. Pourquoi non? Le bâtiment du quai Malaquais n'est-il pas devenu une sorte de terrain neutre, et ses murs n'ont-ils pas vu d'autres scandales se produire, non pas moins significatifs ni moins dangereux pour les élèves que celui d'une exposition réaliste dans le sanctuaire des études classiques? Qui sait, d'ailleurs ( la logique est sans oreilles quand elle entre au service de certains illuminés), qui sait si Tadministration — elle a son va-et-vient de convictions et aussi ses obligations — n'autorisera pas l'ouverture, dans ces mêmes lieux, d'un nouveau cours, où quelque satellite du peintre d'Ornans professera, sous l'égide officielle, le culte démocratique du Laid, la libre pensée en esthétique et le catéchisme de l'art national ? Ce quoi faisant, aux applaudissements des nouvelles couches, on extirpera enfin des jeunes cœurs le fétichisme de l'idéal et le ver rongeur du passé, si bien qu'en frémiront dans leur empyrée démodé les ombres désormais impuissantes de Raphaël et du Poussin, voire même celle de cet aristocrate réactionnaire qui s'appelait Louis David.

Mais du réalisme, dira-t-on, vous ne nous avez guère parlé : n'en avez-vous plus de souci? Nous répondrons que nous avons dit tout ce que, à notre sens, il méritait qu'on dise de lui. Le Réalisme, c'était Courbet : un mot servant de réclame à un charlatan. Il est mort probablement avec celui qui avait essayé de l'introduire dans la langue des arts.

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