PAR M. JOUIN
On a plusieurs fois accusé notre siècle d'ingratitude. Ce reproche nous paraît tout à fait injuste. Nous ne sommes pas ingrats, nous sommes seulement un peu oublieux. Mais, avoupns-le en même temps, même contre ce défaut nous prenons nos précautions. Si nous parlons plus volontiers des vivants, nous savons faire aux morts de belles funérailles; on peut même dire qu'à leur payer tribut nous mettons parfois un zèle exagéré. A T instar des -anciens , nous avons pris le goût des statues ; il ne sera bientôt si petit village de France qui n'ait sur son forum son grand homme coulé en bronze; — et de plus, comme nos convictions sont changeantes, -comme nous avons pour détruire la main aussi prompte que pour édifier, nous chargeons certaines âmes dévouées du soin de faire à leur tour des por-
traits plus durables; afin de mieux servir notre reconnaissance, les écrivains viennent en aide aux statuaires. On sait — Horace nous l'apprend — que pour consacrer la gloire humaine un peu d'encre vaut mieux et parle plus longtemps que Fairain.
Ce soin de dresser un monument qui pût durer éternellement, M. Joui n Ta voulu prendre pour David d'Angers; et en même temps que s'ouvrait le concours à la suite duquel on doit élever sur une place de sa ville natale une statue au célèbre sculpteur, il a déposé sur sa tombe une histoire de sa vie longue* ment étudiée, minutieusement détaillée, et écrite avec une verve de louanges qui, pendant deux gros volumes , ne se dément pas un seul instant et semble ne pas oser faiblir.
Pour nous, David d'Angers doit être jugé avec plus de réserve; sans passer pour le détracteur d'un artiste dont la réputation est encore grande et paraît durable, ne peut-on le regarder, lui et son oeuvre, avec un œil plus froid? Nous convenons que pour écrire une biographie il est besoin qu'une grâce d'admiration vous soutienne et vous échauffe; mais nous n'avons pas la prétention de remplacer M. Jouin, et, voulant être beaucoup plus bref, peut-être nous serat-il permis d'être en même temps moins enthousiaste. Et puis, ne sommes-nous pas tous un peu comme le paysan d'Athènes? Les justes nous fatiguent promptement. Un auteur devrait se rappeler cette vieille histoire. Aujourd'hui encore, elle peut lui servir d'en-
seignement , car en matière d'art, comme en politique, nous ne valons guère mieux que les électeurs d'Aristide.
David est né, a grandi pendant la Révolution; il en a aimé, avec une ardeur qui ne s'est guère démentie, les acteurs et les doctrines. Fils d'artisan, élevé à la dangereuse école de la pauvreté, il partagea de bonne heure les rancunes de son père contre la vieille monarchie ; toutes les utopies de rénovation sociale qui depuis son enfance jusqu'à son âge de vieillard défilèrent devant lui , le trouvèrent sympathique; Jusqu'à la fin, et même sous l'habit de l'Institut, il prétendit rester Phomme du peuple. Son talent lui-même garda l'empreinte de ses convictions, et comme les stigmates de sa première éducation. De là les antipathies que l'homme a soulevées; de là aussi, du reste, les ardentes amitiés qui acclamèrent en lui plus d'une fois moins l'artiste que le sectaire.
Jean David xiaquit en 1788, à Angers. Son père était sculpteur aussi; mais son minime talent ne fit de lui rien de plus qu'un ouvrier. Quatre enfants lui rendaient la vie difficile. Par dépit de sa mauvaise fortune et, comme tant d'autres , dès les premiers jours, il entra au service de l'idée républicaine; il fit plus, il s'enrôla des premiers dans l'armée qui vint écraser la Vendée royaliste. Compris parmi les prisonniers faits par les Vendéens à Erigné, il allait être fusillé avec ses compagnons; Bonchamps lui fit grâce avant de mourir. Le fils de Pierre David s'est mal
souvenu de l'histoire, lorsqu'il a attribué à un sentiment purement politique Théroïque . pardon d'un gentilhomme chrétien.
L'enfant montra de bonne heure, paraît-il, son goût décidé pour la carrière des arts; mais son père, qui avec son ciseau n'avait pu amener à lui ni Pargent ni le succès, voyait naître avec peine cette vocation malfaisante. Elle devait, selon lui, mener son enfant à la misère, et il en connaissait le fardeau. C'est le même chapitre d'une histoire cent fois nouvelle. Mais la mère, au contraire, avait la foi, et elle vainquit; grâce à elle, le jeune ambitieux put suivre les cours de Técole de dessin. C'est au château de Milon qu'il fit pour la première fois acte de sculpteur original, en ciselant dans un panneau au-dessus d'une porte un bas-relief représentant une tête entourée de guirlandes de fruits et de fleurs. Ce n'était pas bien savant; cependant M. Jouin nous assure qu'une pensée philosophique agitait déjà la main de l'apprenti, et que « la profondeur se joignait dans ce travail à la grâce dans une parfaite unité ».
Un élève de Vien, Delatre, aida bientôt au développement de ces aptitudes natives que le père de David refoulait impitoyablement. Ce fut lui qui trouva le moyen de dessiller les yeux de l'enfant et de lui prouver ses torts; ce fut lui encQre qui prêta à Pierre-Jean le peu d'argent avec lequel celui-ci put enfin , à l'âge de vingt ans , sortir de sa prison d'Angers et gagner Paris, oîi il lui semblait que son génie,
dont son père s'obstinait à douter, allait enfin prendre tout son développement.
Nous passons sur ces premières années, pleines de fatigues vaillamment supportées, mais qui laissèrent cependant, elles aussi, leurs traces douloureuses dans le souvenir du lutteur arrivé plus tard au plein de la gloire. M. Jouin a décrit avec beaucoup de charme et de poésie toute cette partie de l'enfance et de la jeunesse de l'artiste. Le sculpteur Roland fut son premier maître; mais David, le peintre fameux, qui avait remarqué ses dispositions dans les concours de Técole , Tadmit bientôt au nombre de ses élèves. Enfin, en 1811 , Pierre-Jean obtenait le grand prix de Rome avec un bas-relief représentant la Mort d'Epaminondas.
Arrivé dans la Ville éternelle , il y rencontra Canova. Quoique rien ne fût plus opposé à ses prédilections que le style du maître italien , David avoue cependant qu'il dut beaucoup à ses conseils. Rien dans ses ouvrages n'en porte la trace, et le Jeune Berger, qu'il envoya comme premier travail de pensionnaire , indiquait plutôt une tendance au naturalisme, qui devait sembler singulièrement blâmable au sculpteur des Grâces et des Danseuses. Cependant il travaillait beaucoup en même temps, dit son biographe, à développer en lui cette faculté sans laquelle il n'y a point d'artiste : le goût. De toutes les qualités qu'a pu montrer plus tard David, on avouera peut-être bien que le goût est celle qui a semblé le
moins le préoccuper. Mais on peut se passer de goût, on peut même ignorer qu'on en manque soi-même et demeurer un artiste de grande valeur. La longue suite des œuvres de Fauteur du fronton du Panthéon le prouve surabondamment.
La fin du séjour du pensionnaire en Italie fut marquée par un épisode où se montre déjà sa double vocation. Peu s'en fallut que Tune, par hasard cette fois, ne fît à l'autre un tort irréparable. David — qu'allait-il faire dans cette galère ? — s'était enrôlé parmi les carbonari, qui tinrent campagne en faveur de Murât lors du retour de ce roi détrôné à Naples. Fait prisonnier à la suite d'une rencontre avec des soldats autrichiens, au milieu des plaines de Paestum, il allait être fusillé. Heureusement pour lui, l'officier qui commandait la troupe des vainqueurs était francmaçon. A quelque chose parfois un pareil titre peut être bon. Un signe fait à tout hasard révéla au . • . un frère caché dans cet ennemi ; il mit en liberté le prisonnier, qui faillit, en revenant à Rome, être chassé de l'Académie pour son accès d'héroïsme. De retour en France, en 18 16, il rencontra les troupes de l'ennemi; elles s'étaient avancées jusqu'en Anjou. Ce spectacle lui fit une telle impression qu'il partit pour Londres. Canova lui avait donné le conseil d'aller étudier là ce grand inconnu dont le monde semblait entendre parler pour la première fois sous le nom de Phidias. Lord Elgin venait d'envoyer en Angleterre les frises et les frontons du Parthénon. C'est, pa-
raît-il, devant ces admirables débris que David formula dans son esprit ces règles du bas-relief, règles de modelé particulier et de parti pris obligé, auxquelles il se réservait in petto de donner plus tard de visibles démentis.
Mais déjà pointait son ambition; déjà l'idée qui allait dominer son activité et la diriger pendant le reste de sa carrière s'éveillait et se mettait en travail. Il va vouloir poser cette loi que le sculpteur moderne doit user sa vie dans Tétude de « la tête humaine, qui est à peu près tout l'homme ». Du même coup, il donnera corps à cette chimère qu'il décorera du nom d'art national, et dont il espère bien se faire plus tard un titre à la reconnaissance de la patrie.
Pour commencer, cela est un peu étrange , le voilà qui va tout d'abord frapper à la porte du sculpteur anglais Flaxman. Il espère exécuter le médaillon de cet artiste , illustre déjà , pour lequel Canova lui a donné une lettre de recommandation. Malheureusement, il est brusquement et à l'anglaise éconduit par cet insulaire mal courtois qui déteste les révolutionnaires du continent. Ce jour-là, dit M. Jouin, Flaxman cesse d'être grand. David dut être du même avis. Ecœuré, peu en goût de nouvelles expériences, disons-le à sa louange, plutôt que d'accepter un travail qui aurait glorifié les vainqueurs de Waterloo et rempli sa bourse vide, il vendit ses habits pour payer son passage, et revint en France après un voyage qui n'avait duré que dix-huit jours.
Mais la Fortune , contente de David , avait décidé que ses épreuves étaient finies, et elle l'attendait à Paris, oti la direction des Beaux- Arts lui confia Pexécution de la statue du grand Condé.
On peut dire que ce coup de début marqua l'apogée du talent de David. Il n'a jamais fait mieux, et personne après lui n'a dépassé dans le genre héroïque ce morceau de sculpture dans lequel le novateur avait allié, avec une mesure qui ralliait tous les suffrages, le respect de la vérité vraie avec les conventions que Tart impose. Pourquoi le maître, lorsqu'il entendait les reproches si justement adressés à d'autres héros de marbre ou de bronze créés par lui , ne retournait-il pas devant la statue de Condé étudier le secret perdu qui lui avait fait exécuter un chefd'œuvre? L'apparition du Condé fit sensation.
Dès lors, la voie est largement ouverte devant David. Les commandes affluent de toutes parts. Il est chargé d'exécuter la statue de Bonchamp , celles du roi René, de Racine, de Fénelon. Il devra livrer, en plus, douze statues d'apôtres pour la chapelle de Vincennes. On voit que le gouvernement de la réaction avait le cœur généreux, et qu'il ne demandait pas aux artistes un compte bien rigoureux de leur passé et de leurs opinions présentes.
Le Bonchamp ne déméritait pas du Condé. Le mouvement était plein de noblesse et d'une éloquence touchante. Celui qui Pavait trouvé se souvenait évidemment de ce « Grâce pour les prisonniers! w qui
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avait sauvé la vie de son père. — Au sujet de cette statue, M. Jouin qualifie le ciseau de David du beau titre de ciseau chrétien. On dirait, en effet, que parfois le sculpteur du Panthéon s'est avisé de croire quUl y avait quelque honneur à le mériter.
L'œuvre de David est immense : elle compte plus de douze cents pièces de marbre, plâtre et bronze. Nous sommes obligé d'étudier seulement les pièces capitales, celles qui sortent de l'ensemble plus visiblement, soit par leurs mérites, soit par leurs défauts; car on peut dire que les uns autant que les autres ont fortifié la réputation de David.
Laissons dans la pénombre le bas-relief de Madame de Bourke et celui de VŒil~de~bœuf du Louvre; l'originalité n'en est pas tellement incontestable qu'on puisse leur donner une grande place dans l'œuvre d'un artiste qui s'est fait gloire de n'avoir copié personne; Phidias et Jean Goujon doivent au moins partager avec David la moitié des éloges que ces œuvres attirèrent au sculpteur moderne. Il est vrai qu'à cette époque l'art du siècle de Périclès et de la Renaissance française comptait encore peu de partisans, et, au sortir des allégories de Lemot, la Paix et la Guerre pouvaient compter pour des nouveautés hardies.
La réputation de David était donc déjà fortement établie, puisque ce fut à lui, comme à un maître sûr, qu'on vint s'adresser, après un concours infructueux, pour élever au général Foy un monument national.
SUR UART ET SUR LES ARTISTES. ^bi
L'artiste se mit au travail avec une ardeur qu'échauffaient à la fois ses opinions politiques et le besoin de témoigner d'une esthétique nouvelle; cette esthétique, il s'imaginait Tavoir inventée, et elle lui tenait presque autant à cœur que l'envie de faire un ouvrage sur lequel tout le monde — amis et ennemis — serait obligé de jeter les yeux. Cette fois, enfin, Part national entre en scène. Il faut que la France puisse contempler sur ce monument les traits de ses capitaines, de ses publîcistes, de ses savants et de ses artistes; et pêle-mêle, bon gré, mal gré, qu'ils s'y soient trouvés ou non à la place marquée, David rassemblera sa galerie des contemporains , sans s'y ou-« blier lui-même.
Quant au héros, il dominera sa tombe, semblable à ces hommes, orateurs ou soldats, que Rome appelait à la gloire de l'apothéose, et auxquels elle ne laissait plus rien de terrestre, même le costume. Cependant, si peu qu'il dût poser de draperie sur les épaules de Foy, il fallait bien se résigner à le vêtir. Or, David n'a jamais réussi dans l'art d'ajuster un manteau antique, ni mieux dans cet autre art de copier les cassures d'un pantalon ou les pans d'une redingote. Il y a loin, cela est vrai, du Foy, tout embarrassé qu'il se montre dans sa toge romaine, à la figure grotesque de Larrey ; mais, au Père-Lachaise comme au Val-de-Grâce, la même impuissance de concept se révèle. A Rome et à Londres, il n'a rien appris ; il appellera cette inaptitude de goût le respect
des hasards que le modèle lui ofFre; mais l'artiste, quand il sait son métier, commande aux hasards, autrement il demeure responsable du mauvais tour que le mannequin semble lui jouer. La statue de Talraa en est une autre preuve, et non moins concluante que celle du général Foy.
La représentation de la réalité lui paraît le seul but que Tartiste de notre époque doive poursuivre; en même temps, il est bien facile de voir que Tidéal est sa secrète tentation. Il tend vers lui une main mal dissimulée, mais le fruit d'or échappe à son étreinte. Le sculpteur des héros aurait dû se contenter de modeler leur médaillon ou leur buste.
Un jour, il rêva d'élever un monument à Marco Botzaris. A ce nom s'était sentie touchée toute son âme de patriote humanitaire. Il lui consacre la méditation des jours et le rêve des nuits. Lui seul promènera Tébauchoir et le ciseau sur cette œuvre de prédilection. Or, que sortira-t-il de ces efforts réunis de la main et de l'esprit? Quelle forme, quelle figure prêtera vie à son émotion? Sur le sable, une fillette nue, maigre, presque flétrie, est couchée et, du doigt, épèle sur le sable un nom que le spectateur a peine à lire. Suffit- il de reconnaître ici avec M. Jouin que l'artiste a su traduire l'accent fugitif de l'âge de transition, qu'il a modelé avec science les genoux et les malléoles de son modèle, et avec une précision châtiée « le torse grêle et les membres amincis qui précèdent Tâge nubile che? la femme »? Mais en
quoi, se demande-t-on, tout cet appareil de consciencieuse anatomie se relie-t-il et fait-il hommage au cadavre qui dort sous cette statue indifférente ? Vous aurez beau me vanter cette frêle créature comme c( rimage du cœur de l'artiste », je lui demande avant tout de me parler de Botzaris. Il m'importe peu que cette jeune Grecque, sœur de la Joueuse d'osselets, soit l'expression « de ce martyre de l'âme que l'œil ne voit pas » et an prétexte à d'heureux développements pour un écrivain soigneux de bien dire; ce que je veux d'elle, c'est qu'elle soit la Grèce. Et croît-on que si les Grecs contemporains avaient reconnu sur la tombe de Marco la figure emblématique et visible de la patrie, ou même seulement celle de leur douleur, ils l'eussent jamais prise pour cible? La Grèce militante, dit l'auteur, ne devait pas de larmes à Botzaris; hélas! ô rêveur î A ce chef-d'œuvre dont elle ne pouvait comprendre le sens alambiqué, elle- n'a jeté que des pierres.
C'est qu'en art, et surtout en sculpture, l'idée doit être claire, expressive, et se passer d'explication ; l'esprit nuit parfois à celui qui en veut trop montrer, et quand on voit David en plus, parce qu'il destinait son offrande française à la Grèce, la vouloir tailler dans un marbre bien français, on ne peut se retenir de sourire de cette logique par trop candide qui préfère, par patriotisme, le saint-béat des Pyrénées, opaque et grisâtre, au carrare sans défaut, mais qui vient d'Italie.
Nous trouvons Temploi de ses qualités de praticien plus légitime et mieux à sa place lorsque le maître sculpte la statue du jeune Barra. Qu'il dessine sans emphase le corps de cet enfant du peuple, auquel le soin de la pose est une coquetterie inconnue, qui n'a eu pour nourrice que la misère et le travail de soldat pour récréation, cela paraît de droit. Un sculpteur d'Athènes ou de Rome eût fait, il est vrai, comme le doux poëte d'Euryale : il eût enveloppé de grâce et de beauté le cadavre de cet enfant :
Flos succisus aratro.
Mais le réaliste David ne veut rien enlever à son cher martyr, rien, pas même cette laideur que la mort répand parfois sans respect sur le visage des héros. En cela, il devance son temps ; l'art national démocratique et égalitaire, que d'autres après lui essayeront de pousser sur le devant de la scène, n'aura avec la beauté antique, ses aspirations et ses dogmes, que ces rapports obligés qui unissent trop souvent contre leur gré les membres d'une même famille. De cet art, David (et nous pourrions lui en faire un grief) s'est fait le parrain. Nous nous plaisons à croire cependant qu'il eût renié, s'il eût vécu, certains néophytes assez habiles pour se réclamer de son nom, mais dont ce démocrate était encore de trop haute lignée pour pardonner les honteux écarts.
Non, David n'a jamais connu ces surprises, ces
éclairs du goût que le hasard fournit aux artistes favorisés de rinfluence secrète. La volonté, l'attention ne peuvent rien contre les oublis de la nature et les oublis des dons divins. Le jour où, dans son jardin, il aperçoit son enfant qui se dresse le long de la treille et tend vers une grappe sa petite main avide, un motif heureux se présente à son œil de sculpteur. Il se rappelle V Enfant à VOie, V Enfant au Masque, Ce serait le moment d'une imitation qui, sans plagiat, à côté de deux chefs-d'œuvre, peut faire acte d'abnégation et oublier le système. Mais le pli est invincible, et, sous le ciseau du réaliste, les laideurs de la nature, qu'il ne sait pas interpréter, triomphent et s'étalent. L."" Enfant à la Grappe, malgré l'approbation de Béranger, reste la tentative avortée d'un artiste consciencieux, mais que ses inaptitudes relèguent et maintiennent parmi les imitateurs de la nature et ses esclaves.
Dans ce rôle limité, nous ne lui disputerons pas nos éloges. Lorsqu'il s'agira pour lui de lutter de précision et de vraisemblance avec certains modèles, lorsque surtout ceux-ci auront dépassé l'âge des formes idéales, on trouvera la main de Partiste égale à sa tâche. Dans ce genre mitoyen, qui s'étend de la figure historique à la simple représentation de la figure d'homme, on ne fera peut-être pas mieux que la statue de Philopœmen. La Grèce sans doute n'eût pas applaudi ce portrait d'un héros qu'elle entrevoyait couronné d'une sorte d'auréole semi-divine;
elle l'eût trouvé d'autant plus rabaissé, que le sculpteur s'était moins soucié de faire ressembler ce vieux soldat au jeune combattant de Sellasie. Pour elle, un héros devait être représenté dans l'âge de la force et de la beauté; elle eût tenu pour faux et pour injuste ce symbolisme qui vieillit son héros sous prétexte qu'une grande vertu est « le fruit d'un âge avancé », et, de la main lui montrant Léonidas et ses trois cents Spartiates, elle eût répondu à l'artiste que chez ses fils le courage ni le patriotisme n'attendaient le nombre des années. Mais pour nous, moinssoucieux que les Achéens de ce mensonge historique et de ce choix adroit qui, à défaut de l'idéal, nous a valu une belle étude, nous pardonnons à David, et nous rangeons le Phiîopœmen à côté de ce Milon de Crotone auquel cependant il craignait orgueilleusement d'être comparé.
Condé et Phiiopœmen marquent la jeunesse et la virilité de David. Entre ces deux morceaux d'art, l'artiste peut attendre le jugement de la postérité. Le fronton du Panthéon n'ajoutera rien à sa renommée, et si jamais la France, revenue à un plus juste respect de son passé et comprenant enfin ce qu'elle doit aux aïeux, s'avisait de faire retomber sur certains de ses enfants les torts dont elle ne voudrait pas rester seule responsable, il est fort à craindre pour David qu'elle ne fasse descendre de sa haute place l'immense et emphatique bas-relief où le partial sculpteur a fait si belle part aux grands hommes d'une époque né-
faste. Plus d'un se consolerait facilement de cet acte de tardive justice : ni par le rhythme des groupes, ni par la nouveauté de l'allégorie, ni par la beauté des ajustements, ce vaste tableau , fouillé d'ombres trop noires, n'échappe à la critique. La différence des opinions n'a rien à corriger dans le jugement, qui depuis longtemps a fait justice des engouements de parti soulevés par ce morceau de lyrisme révolutionnaire. Fût-il placé ailleurs que sous la croix, qu'il semble insulter, le fronton du Panthéon ne serait encore qu'une œuvre médiocre, oîi éclate sans conteste le désordre qui régnait dans les convictions esthétiques de David, de cet esprit agité de trop de systèmes, qui tantôt, à propos de la statue de Racine, prêche la nécessité du nu pour donner aux grands hommes leur physionomie « de tous les siècles », tantôt, lorsqu'il prétend pourtraicter l'auteur de Po^ Ijreucte tt de Cinna, l'enveloppe de son costume de bourgeois normand. Nous ne le blâmons pas, nous, d'avoir habillé Bonaparte, et Voltaire, et Cuvier, et le petit tambour et les vieux grognards à la mode de leur temps ; mais avait-il égaré son programme lorsque, sous les lettres d'or de ce fronton consacré à toutes les gloires de la patrie, il sculptait ses héros en perruque poudrée, en habit de cour, en toque et en schabraque, rapetissant ceux qu'il prétend grandir, et les livrant au sourire des spectateurs par une prétention de sincérité et un luxe de détails inutiles dont, il est le premier à le dire ailleurs, le valet de
chambre doit seul recevoir la confidence? A défendre ces erreurs, David s'est employé le premier longuement, comme si, malgré les cris d'admiration de ses amis, il prévoyait les protestations des gens du lendemain, et M. Jouin lui-même n'est pas sans douter visiblement de l'innocuité du fronton du Panthéon et de sa perfection. De l'auteur enivré de son sujet, nous en appellerons à celui qui , calmé par son succès même, s'appliquera à refondre et à rendre plus froide, partant plus convaincante, sa seconde édition.
David fut sculpteur de la face humaine. Bien qu'il se soit appliqué à la reproduire avec un système qui pourrait rencontrer des contradicteurs; bien qu'il se soit permis d'altérer l'austère vérité des faits et qu'il ait constamment prêté aux hommes qu'il regardait sa propre manière de comprendre leur vertu ou leur génie, il n'en restera pas moins à jamais célèbre dans notre école par la manière neuve, vivante, dont il a renouvelé un art endormi depuis longtemps dans la paresseuse imitation de procédés de convention. Ses bustes, ses médailles respirent et parlent. Un homme d'Etat, mécontent de son visage, disait un jour à son portraitiste : « Vous n'avez pas besoin de me copier avec tant de sincérité ; songez que vous écrivez pour l'histoire. » David semble avoir entendu ce propos, et devant ces images fouillées d'un doigt si fiévreux et jaillissant du fond en plans si audacieusement variés, avec des airs de tête que le peintre seul jusque-
là pouvait prêter à ses héros, on ne Jurerait pas que Tartiste a dit toute la vérité, rien que la vérité; mais quand elle se manifeste par des éclats de talent si incontestables, quand elle rend à la gloire même des services dont elle demeure agrandie, ne peut-on pas dire que l'imagination a le droit de commander à la vérité, et que celle-ci doit lui obéir avec reconnaissance ?
Nous ne pousserons pas plus loin ce compte rendu d'une vie oîi le travail a fleuri d\ine sève si abondante. Pourquoi faut -il que les illusions persistantes du fils du vieux révolutionnaire d'Angers en aient arrêté les derniers élans? Quelles socrètes rancunes, quelles ambitions déçues poussaient, à travers ses succès, le sculpteur dans les rangs de ces incorrigibles et chimériques adeptes du vieil esprit de la Convention ? Cette maladie non-seulement gêna le libre développement de ses belles facultés d'artiste, mais elle abrégea encore sa vie. Ce fut pour n'en avoir pas voulu guérir qu'il fut condamné à aller traîner loin de la France, dans un exil qui le tua, ses jours déjà comptés. Hélas! de désillusion en désillusion, il devait tomber. Aux rêves du républicain de 1848 allaient succéder les colères qu'engendrait eh lui une tyrannie si joyeusement acceptée par la France, et à son vieil amour pour la Grèce le désespoir de voir à quel point elle se souciait peu de ses cadeaux. Lorsqu'il regardait au Parthénon le soleil éclairant de ses rayons les colonnes du temple de
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Minerve, il lui était facile de raisonner sur la fragilité des chefs-d'œuvre dont les débris gisaient à ses pieds et d'en prendre son parti; mais lorsque, à Missolonghi, il aperçut ce qui restait du corps mutilé de sa chère petite Grecque; ces mains, ces pieds, ces oreilles brisés ; le nom des Vandales écrit sur le dos de son chef-d'œuvre, et au bas du piédestal les pierres avec lesquelles, de loin, les petits voyous grecs, impunément et sous Tœil de la municipalité indifférente, lapidaient ce marbre funèbre qu'il regardait comme deux fois sacré, alors il se sentit atteint au cœur. Quand il revint en France avec un permis qui lui en ouvrait les portes sans condition, il ne 'lui restait plus qu'à mourir, et mieux eût valu pour lui que, couché dans la terre étrangère à côté de Bolzaris, il n'eût pas eu la force de rentrer dans cet atelier oti il devait clore son œuvre en modelant la statue de Bichat.
Le 5 janvier i856, à la suite d'une attaque de paralysie, paisiblement, au coin de son feu, David cessait de vivre. C'était une fin prématurée, mais douce, sur laquelle il ne comptait pas. Dès son début dans la carrière, il regardait ses confrères comme des ennemis jaloux. On eût cru que, par amour-propre, il avait l'ambition de se voir haï. Il en vint à croire que son existence était menacée. Si Ton en croit les témoignages recueillis par M. Jouin, jamais roi constitutionnel ou empereur absolu n'a suscité de haines plus criminelles et fourni un but à plus d'assassins.
A des périodes presque fixes, l'artiste les voit surgir de Pombre des carrefours ou des maisons écartées. Jusque sur les barricades, oîi le républicain ne devrait compter que des amis, ils montent pour le viser plus sûrement. Heureusement, toutes ces tentatives échouent, et, en face d'un bonheur si constant, on se plaît à croire qu'avec son imagination prompte à travestir les gens, le sculpteur aura pris plus d'une fois un passant de tournure suspecte pour un meurtrier aux aguets.
Si cependant tout cela peut être vrai, il faudrait .alors dire, pour expliquer l'invraisemblable, que si dans sa vie David a fait souvent preuve d'un désintéressement incontestable, celte vertu même avait quelque chose de singulièrement incommode et nuisible pour ceux qui n'avaient pas autant que lui le goût et le moyen de la mettre en pratique. Quand une ville s'apprêtait à fêter un citoyen ou à dresser un autel à sa mémoire, sur-le-champ on voyait David accourir; il s'offrait tout entier. 11 ne demandait rien pour ses émoluments, ou presque rien. La joie de graver son nom sur le marbre ou le bronze, oti il ferait revivre le grand homme, lui suffisait. Naturellement, tout projet de concours était écarté, et la proposition séduisante était acceptée avec reconnaissance. Aussi, quand les artistes qui, eux aussi, rêvaient de s'illustrer en compagnie de leur modèle, qui espéraient de plus tirer de leur œuvre un profit . souvent nécessaire pour vivre , se voyaient évincés
par ce trop généreux compétiteur, ils en gardaient une rancune assurément légitime. David ne s'inquiétait pas assez souvent de la prévenir ou de là calmer. Mais de cette irritation à la vengeance par le poignard ou le pistolet, il y a plus d'une réflexion qui retient le bras; et lorsqu'on voit en définitive, après tant de menaces, David mourir pacifiquement dans son fauteuil, on ne croit pas seulement à la maladresse des criminels, mais encore et plus facilemeiit à leur innocence.
Des deux volumes que M. Jouin a consacrés à David, le second, on peut presque le dire, est écrit de la main même de l'artiste . L'historien nous livre Phomme tout entier dans le déshabillé de sa pensée intime. Il a vidé, pour le mieux peindre, les carnets, les notes de poche et la correspondance, que la famille a mis à sa disposition avec une confiance peut-être trop mal au fait de ce qu'ils contenaient. Avec elles, il a cru salutaires ces confidences d'une vie qui se notait avec une complaisance quotidienne, et il a dit aux lecteurs : « Prenez tout et lisez. » On ne peut pas affirmer qu'en faisant cette large exposition de ses pensées secrètes, M. Jouin ait rendu à David le service qu'il estimait lui rendre. Nous ne parlons pas de ces papiers qui, dépouillés de la valeur autographique, font sourire par leur insignifiance, et dont on s'explique mal le choix, mais de ces élucubrations où se déverse une âme née emphatique et à laquelle il a manqué les avertissements d'une bonne éducation-
David a le goût faux de Tenfant du peuple et de l'ouvrier pour les grandes phrases, qu'il confond volontiers avec les grandes idées. Quand il écrit, iJ se meut difficilement au milieu de ses mots, et trop souvent le lecteur, en relisant ses phrases, reste dans le même embarras où l'écrivain novice demeure luimême en face de sa propre pensée. Évidemment Jean-Jacques Rousseau lui a versé dans l'oreille la mélodie de ses phrases solennelles, et le clinquant de ses grands principes lui paraît de l'or pur sans alliage. Trop souvent encore il prêche. Il croit à sa mission de sculpteur. Ce n'est pas pour un homme que les artistes doivent travailler, mais pour l'humanité ; ils contribueront, par leurs œuvres, à propager la morale , et mèneront , par la perfection , leurs frères au bonheur. Ailleurs, le pathos l'entraîne, et, à propos de sa marotte des statues colossales, il s'écriera que les monuments doivent être trop petits pour les contenir, parce qu'elles doivent n'avoir que le ciel pour cadre. Suivant lui, les hommes bâtissent les temples. Mais les grands hommes sont donnés au monde par l'être inné qui les gouverne.
Après quoi, si vous n'étiez pas convaincu, si vous demandez la liaison qui joint ensemble tous ces mots pompeux, c'est que vous avez l'entendement rebelle et que vous n'avez pas la religion de l'art.
A propos du Gladiateur mourant, dont le modelé lui paraît intentionnellement adouci, il dira que le marbre donne Tidée de l'atmosphère nébuleuse de la
mort. Tout ceci n'est pas clair; Pécrivain sculpteur est plus facile à deviner lorsqu'il prononce sur les artistes contemporains des jugements qu'on ne peut lire sans en soupçonner les raisons inavouées. Lorsqu'il s'agit de Cortot, et surtout de Rude, il a la plume dure; le bas-relief de \3i Résistance Vcxa^spère; il trouve le visage de la Liberté hideux, et les soldats agacent ses nerfs et le font sourire de pitié. Il a vu le Moïse de Michel-Ange. C'est « bien comme anatomie; mais il lui manque la vibration ». En revanche, il aura pour MM. Maindron et Préault des attendrissements de sympathie, et il n'hésite pas à prononcer à propos de leurs œuvres le mot de maître, et même de génie. Ces rapprochements en disent long, mais on doute moins, en les lisant, de la clairvoyance de David que de sa générosité.
Nous n'aimions pas beaucoup déjà qu'il refusât de sculpter, lui le sculpteur national, le médaillon de Talleyrand, qui n'était point un personnage sans valeur historique ; ni celui de Louis- Philippe, ce doux tyran; ni celui du duc d'Orléans, lequel aimait cependant les arts et les artistes ; mais nous lui reprochons d'avoir reproduit, sans scrupule de conscience, Marat et Robespierre, qui ne furent pas cependant des bienfaiteurs incontestés de l'humanité. Tout cela n'est logique que pour David, et si nous consentons à trouver qu'il a ses raisons bien déduites pour afficher ses préférences en art comme en politique, nous l'accuserions en même temps de plus de pas-
sion que de justice, de plus de jalousie que de bto sens.
Ces critiques ne s'adresse itt , en somme , qu'à l'artiste. M. Jouin n'est pas responsable, malgré sa candide franchise, des taches qu'il a signalées involontairement ou qu'il n'a pas su voir sur la figure de David. Il n'en a pas moins fait un ouvrage intéressant, utile, et qui restera comme un chapitre nécessaire dans l'histoire de l'art, parmi tous ceux qu'on a écrits sur ce sujet en ces dernières années. Nous eussions préféré le panégyriste moins enchaîné par son admiration ; mais, à l'en dépouiller, nous pouvions ignorer peut-être la physionomie vraie de celui qu'il croyait peindre en beau en le copiant tout entier, et ce livre est de ceux qui, malgré les contradictions qu'il fait naître, et malgré notre conseil, perdraient peut-être beaucoup de leur valeur à être corrigés.