LES ŒUVRES DE BARYE
Nos descendants s'occuperont - ils longtemps des jugements que nous portons aujourd'hui sur nos contemporains? Cela est peu probable. N'avons-nous pas nous-mêmes cassé sans respect plus d'un arrêt porté par nos prédécesseurs? On nous imitera. Cette prescience de l'avenir rassure sans doute la critique, et, certaine de l'indifférence qui attend ses décisions, elle se livre, sans crainte pour sa dignité future, à son goût décidé pour l'exagération. A peine un artiste de quelque renom vient-il à disparaître que des quatre coins de la presse s'élève un concert d'éloges outrés, d'affirmations gratuites, dont un peu d'expérience suffirait à démontrer l'inutilité et à modérer le cours. C'est ainsi que Barye a été posé , dans ces derniers temps, comme un sculpteur exceptionnel, digne de tenir compagnie aux plus grands. Quand donc , dans l'intérêt même de nos favoris , sauronsnous garder un peu plus de mesure envers leur mémoire et leurs œuvres? La mort efface-t-elle le
souvenir de Pindifférence et des négations, et sufSt-il qu'elle s*empare de sa victime pour la couronner, du jour au lendemain, d'une auréole indiscutée?
Nous n'avons certes pas Tinjuste envie de confondre un artiste comme Barye avec d'autres disparus cette année avant lui; il dépasse de toute la valeur d'une science certaine Corot et Millet, qui n'eurent en art que des aspirations, et sa fierté ne se prêta en aucun temps à ces concessions immorales à Taide desquelles Carpeaux conquit si rapidement une réputation qu'il aurait mieux fait d'attendre. Travailleur jusqu'à, sa dernière heure, il possédait cette qualité dont on fait si bon marché , et sans laquelle les plus bruyantes réputations s'évanouissent promptement : il savait son métier. De plus, dans tout le cours def sa longue existence -et de ses patientes études, on le voit préoccupé de cet idéal trop raillé aujourd'hui; il sentait bien que lui seul protège l'imagination contre l'abaissante tyrannie des réalités, comme seul il tire l'artiste des compagnies banales. S'ensuit-il cependant que Barye se soit avisé le premier de regarder d'un œil sincère ses modèles des -jungles et des forêts ? et dans le reste de son œuvre, a-t-il fait preuve d'une puissance d'exécution qui permette à ses panégyristes de le classer, sans crainte d'être démentis, parmi les premiers de son temps? L'étude de son œuvre, tel qu'il est exposé en ce moment au palais des Beaux- Arts, nous aidera à mieux fixer nos jugements.
Inventer, nous le savons, n'est plus chose facile.
Quoi que nous cherchions dans les sentiers nouveaux, nous y rencontrons des souvenirs, lesquels deviennent souvent la partie la plus active de notre imagination. Nous n*y pouvons rien; le passé est là, il nous impose ses exemples et ses leçons. Le moderne Barye est un élève des écoles de Memphis et de Ninive. Au reste, il ne prétendait pas s^en être défendu. Ce réaliste passionné, qui moulait avec tant de scrupule les membres d'un lion et d'une panthère, qui en mesurait , qui en comparait les longueurs avec une si patiente probité, du même regard qu'il voyait devant lui la nature frémissante et vivante à travers les barreaux qui l'emprisonnaient, l'œil tourné au delà, il regardait les hypogées de Thèbes ou les palais de Seilnachérib. Phidias aussi lui paraissait un bon maître; il y a du sang attique dans les coursiers sur lesquels Barye fait monter ses héros. Aussi , quand il entendait proclamer autour de lui qu'il avait ressuscité la nature, condamnée à mort par ses devanciers, il devait sourire de ce sourire intérieur qui est comme le scrupule d'une conscience éclairée et honnête. Il laissait dire peut-être, mais il avait trop bonne mémoire pour se laisser persuader.
Il est bien évident, à parcourir la longue — trop longue série — de ses croquis et de ses esquisses, que Barye, au milieu même de ses plus naïves recherches , est hanié par un type. Ce type, c'est le souvenir laissé dans son esprit par les premiers exemples mis sous ses yeux dans l'atelier de Gros; on sait que le
peintre de Jaffa et d'Eylau prêchait haut la vertu souveraine de l'art antique dans la première éducation. Ce joug du passé, que Télève accepta docilement, Tartiste devenu célèbre le porta avec fierté.
Il y a des plagiats qui honorent ceux qui s'en rendent volontairement coupables. Ingres se vantait de tout devoir à Raphaël; ce nlest pas diminuer la valeur d'un homme supérieur que de lui trouver des ancêtres.
On croit généralement que le lion à la boule , à la figure paterne , aux pattes innocentes de sang, est le seul legs que nous ait fait Tantiquité, et qu'elle ne dépassa pas, en pareil sujet, ce type rendu célèbre par le ridicule. Lorsque Giraud fit paraître cette fameuse levrette dont le poil et les muscles ont été si sagement corrigés par Pébauchoir, on poussa un cri de surprise. Peu s'en fallut qu'on l'accusât de mensonge, tant il sortait de la convention. Puis la critique se ravisa , en prit son parti , et bientôt cria au chefd'œuvre. Cette fois, l'artiste ne devait rien à personne, et nul marbre d'Athènes ni de Rome ne lui avait fourni son premier modèle. En ces temps éloignés , on ne connaissait guère Phidias , et c'était le petit nombre seul qui avait pu voir de près le cheval de Marc-Aurèle et le sanglier de Florence. Les débris du forum de Trajan, lions, dromadaires, antilopes, restaient encore enfouis sous les subsiructions du palais Valentini. Aujourd'hui nous sommes mieux renseignés , et ces seuls débris seraient-ils venus jus-
qu*à nous pour attester la variété d'aptitudes des sculpteurs de l'antiquité, leur merveilleuse souplesse et leur supériorité en tout genre, que nous devrions nous lancer avec plus de modestie et de prudence dans nos revendications d'originalité. Depuis, on a beaucoup copié Phidias; mais les Chevaux de l'Aurore n'ont pas encore été surpassés. Barye lui-même, qui a tant étudié le Roi du désert, n'a pas fait oublier à ceux qui les ont étudiés les grands lions des chasses persiques , ni les sphinx de granit qui dorment au désert de l'Egypte.
Non , ce n'est pas un peu de poil figuré sur une peau contractée par des frissons plus réels qui ajoute beaucoup à l'originalité de l'art. Ce qui en fait le mérite principal, — et Barye le professait bien haut, — ce sont ces grandes lignes générales, déterminantes, qui, bien trouvées, mènent à la grandeur. Barye le comprit : voilà ce qui lui donne une place à part parmi les animaliers. En trois lancers de crayon, il dessine, il charpente son idée, il lui donne un corps; en quelques coups de pouce, il communique à son esquisse la juste proportion, l'attitude et le style; si l'œuvre est plus achevée, il en fera, par une silhouette saillante et claire, un résumé complet pour le regard du spectateur novice; mais, qu'on ne l'oublie pas plus qu'il ne l'oubliait lui-même, en ce double succès d'improvisateur et de praticien consciencieux, il rendait à César ce qui appartient à César, et quand son œil à lui était satisfait, il repor-
tait, on peut en être sûr, à Pantique, son maître de tous les jours, sa reconnaissance bien raisonnée.
Barye fut-il de plus, comme il plaît à certains critiques de le dire, un indépendant, une sorte de Delacroix de la sculpture? Cette recherche du caractère qu'il affecte dans la plupart de ses œuvres les plus achevées, cette simplicité dont nous retrouvons le type dans le passé, donnent-elles le droit de le ranger, comme on a tait de Ingres, et pour les mêmes mérites, parmi les romantiques, lorsque leur science suffirait seule à les en séparer tous deux? Nous ne voyons rien dans les œuvres nombreuses exposées aujourd'hui qui justifie ce classement. Barye aimait, il est vrai, le mouvement et la vie; mais, dans ses plus grandes hardiesses, on voit que la sagesse le contient. La sagesse est, aussi bien que la fougue, une question de tempérament, A tout le moins, elle le peut gouverner avec profit et moins de risque. Bosio fut, en sculpture, le maître de Barye. On peut croire que le froid et correct sculpteur de la Salmacis n'eût pas refusé de reconnaître Fauteur des groupes du Carrousel pour son élève. Tout montre chez celui-ci la réflexion, Texamen, Pobéissance aux lois du rhythme. Indépendant donc, il le fut peut-être, romantique, si Ton veut, mais non jusqu'au paradoxe et à l'oubli, jamais jusqu'au mépris de la grammaire. Comme on connaît moins les mœurs et les attitudes de ces modèles sauvages qui lui ont valu cette réputation à part dans laquelle on s'obstine à le cantonner, il
semble qu'il ait apporté à les copier cette libre audace qui est, dit-on , le signe du génie. A vrai dire, , il n'est pas si difficile de.trouvgr les points de ressemblance entre le Thésée vainqueur et le Lion déchirant un serpent, ou le Tigfe déyoraiit un crocodile. Daos ces puvrages si différents , les |races de ce premier enseignement de Taielier, qiii ne s^eflFacent jamais, demeurent visibles à qui lesKjljecche. N'en déplaise à ceux, que le i^om seul 4*un maître trop dédaigné aujourd'hui exaspère eh pareifle analyse, il y a une imitation delBosio dans le talerk de Barye qui suffirait à^le garantir coatre répithèt||de romantique. , ^ • . -^ .^
'Nous ne vouloiis pas rappçler ici les différentes phases deja vie de Barye^ elles ont été racontées ailleurs par des juges ^compétents et par des voix émues; elles n'ont laissé dans l'ombre aucun fait de celte noble, longue et laborieuse existence, qui n'eut pas toujours la chance pour compagne fidèle, mais qui mérita toujours d'être entourée de Pestime de tous et de l'affection d'amis de choix. Nous essayons seulement de porter un jugement impartial et libre sur son œuvre entier et sur les nombreux témoignages de son talent soumis aujourd'hui à l'examen du public.
Ces réunions rétrospectives, cette récapitulation de la vie tout entière , si fort en faveur depuis quelques années, profitent-elles beaucoup à la mémoire des artistes? Ceux-ci ne gagneraient-ils pas, lorsque le
temps n'a pas encore consacré leur gloire et rendu précieuses toutes leurs reliques, à se montrer dans leur force seule , sans qu'on mît le spectateur dans la confidence de leur faiblesse première? La médiocrité, trop ingénument étalée, de leurs commencements, ne jette-t-elle pas son reflet gênant sur la pleine maturité du talent acquis? Barye sortira-t-il plus grand de la salle Melpomène?
Jusqu'à ces derniers temps, une ombre semblait envelopper la personne de Barye et ses œuvres. Depuis longtemps il ne paraissait plus dans les Expositions; on entendait seulement, de loin en loin, prononcer son nom avec une sorte de respect mystérieux qui ne laissait pas d'ajouter quelque chose à sa valeur réelle; mais très-peu étaient capables de donner de leur admiration des raisons convaincantes. On le disait aussi supérieur dans l'interprétation de la figure humaine qu'il s'était montré, ailleurs, original dans ses fantaisies de naturaliste. Les groupes des pavillons du Louvre en auraient pu servir de preuve; mais, par cette chance malencontreuse qui poursuivit l'artiste toute sa vie, ils étaient placés si haut que personne ne pouvait les voir. Aujourd'hui, on a voulu tenter une pleine révélation; aura-t-elle convaincu tout le monde?
A la première visite, lorsqu'on se promène au milieu de cette quadruple rangée d'œuvres , la plupart de très-petites dimensions, on est un peu surpris; le visiteur peut croire qu'il parcourt la collection de
quelque bronzier en renom , et je ne sais quel aspect commercial saisit l'œil et nuit à la première impression. Puis le goût d'une autre époque s^associe aux compositions du sculpteur, çà et là les enveloppe et les domine. Ce goût n'est pas toujours malheureusement le bon goût. Il y a tel candélabre emprunté à la flore des champs qui fait sourire comme une gravure de mode datée de i83o, et les compositeurs d^ornement qui ont dessiné ces flambeaux et ces pendules, célèbres hier parce qu'ils étaient cachés au fond des collections particulières, auront nui sans retour aux personnages qui les accompagnent, et que Barye fut chargé de modeler- Le sculpteur lui-même notait pas, cela est bien évident, un arrangeur expert. Il n'entend pas Part de la draperie; à peine en sait-il les règles les plus élémentaires. Il y a tel fronton du Louvre, celui du pavillon de THorloge, qui «st , il faut bien le dire, absolument médiocre. Pourquoi s^est-on obstiné à mettre sous les yeux des élèves qui habitent les ateliers voisins ces exemples qui prêtent matière à leurs justes railleries? Voilà ce qu'il eût été prudent de reconnaître avant de tout exposer et de ranger imprudemment parmi les grands maîtres un homme dont le talent, très-grand en certaines parties de son art , offre dans plusieurs autres d'impardonnables lacunes.
Et puis, ce fétichisme funeste qui tire d'une main trop confiante des cartons et des cadres de Patelier ces études où l'artiste se cherche, tâtonne ou s'a-
muse , caprices du repos quand le sculpteur joue au peintre , et pour lesquels même il n'essayerait pas de demander Pindulgence. On le trahit ainsi en croyant le servir. Il y a dans cette exposition trop riche une collection si nombreuse d'aquarelles et de peintures, qu'on ne sait plus pour quel genre d'ouvrages les organisateurs enthousiastes réclament surtout l'admiration. Franchement, ils eussent mieux fait de laisser ces intéressantes et pieuses reliques au sanctuaire de la famille. Cinq ou six morceaux choisis avec discrétion eussent suffi pour apprendre à qui de droit l'étendue de la probité que Barye mettait au service de son art. Et puis comparer ensuite, comme on a voulu le faire, cet assemblage monotone dont nul rayon de soleil ne perce le lourd brouillard aux meilleures œuvres de nos meilleurs paysagistes, c'est forcer la note jusqu'à rendre moins bienveillants ceux-là mêmes qui ne demanderaient qu'à se laisser aller aux faciles entraînements de leur sympathie.
Il eût fallu se contenter d'un nombre restreint de statues, et le public connaissait Barye tout entier et dans son indiscutable valeur. En première ligne, si l'on veut, on pouvait placer les quatre groupes du Carrousel et les deux figures de la façade du bord de l'eau, compagnes pour un temps de ce bas -relief triomphal de Napoléon III à cheval et en chlamyde qui souleva, lors de son apparition, de telles critiques contre le portraitiste avant de faire mentir le prophète. Ces groupes et ces statues sont les œuvres
épiques de Barye. Il est facile d*y reconnaître son ambition; il voulait faire grand, mais ce n^est pas assez de ces modèles réduits pour juger complètement jusqu'à quel degré il aurait pu atteindre. Les lignes sont bien agencées, les gestes des personnages étudiés avec un soin évidemment jaloux d'éviter la banalité; malheureusement Tartiste n'a pas su échapper aussi aisément au reproche de monotonie, et ces représentants des arts de la paix et de la guerre, soit qu'ils saisissent leurs armes ou le soc de la charrue, sont quatre fois les mêmes acteurs , jouant le même rôle sous le même masque, et presque avec les mêmes attitudes. On peut louer le beau sentiment de la forme, les fines intentions des mains, mais le sentiment est trop absent de leurs visages. L'art moderne a ses exigences et ses convictions; il aime avant tout l'expression que Part des anciens semblait fuir par système. Aussi, quand un grand sculpteur comme Rude entreprend de nous montrer Némésis, il a soin d'enflammer le visage et de gonfler les vastes poumons de la déesse; elle brandit son épée, elle s'écrie^ et l'âme du spectateur s'élance avec elle vers l'héroïsme. Ces figures sont belles cependant, mais les réminiscences des héros de Phidias ont peut-être aidé trop visiblement l'invention de Barye.
On a épuisé sur le Thésée combattant et sur le Centaure vaincu toutes les formes de la louange. Il est certain que, sortant des scories d'Herculanum ou des cendres de Pompéi, ces deux groupes eussent
paru vraiment dignes des sculpteurs de la Grande- Grèce ou d'Egine. On peut regretter devant eux que, cédant trop souvent aux obsessions de ses clients, peut-être à son goût plus naturel qui Pentraînait vers d'autres sujets, Barye n'ait pas tenté plus souvent cette lutte avec le grand art qui lui eût probar blement si bien réussi. Mais alors, que de délicieuses compositions, pleines de naturel et d'imprévu, eussent été perdues pour nous et pour l'avenir ! Comment, en regardant ces petits chefs-d'œuvre si complets : rOurs debout, le Singe monté sur une guenon, le Combat de Tours, TÉléphant de Cochinchine, et tant d'autres dans ce genre, il faudrait tout nommer; comment se plaindre et l'accuser d'avoir trop sacrifié â ces spirituels délassements? Ils seront peut-être un jour les meilleurs gardiens de sa gloire.