J. B. CARPEAUX
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Après une trop longue agonie, le sculpteur Carpeaux vient de mourir. Il était jeune encore ; à peine avait-il atteint Page de quarante-huit ans. Cette fin prématurée éveille plus vivement encore la sympathie et les regrets. Le talent de l'artiste suffisait à les rendre légitimes. Carpeaux avait acquis dans le public une notoriété particulière, et sa mort est un événement dans l'histoire de notre art contemporain. Il y tiendra une place bien en vue. Soyons aussi impa'rtiaux que la postérité, et ne disputons pas à cette tombe sitôt ouverte les éloges qu'on réclamera pour elle et auxquels elle a droit.
Carpeaux naquit à Valenciennes en 1827. Il ne démentit pas son origine. Malgré une finesse toute florentine dans certaines parties de son talent, malgré une admiration première et très-affichée pour Michel- Ange, c'était bien un Flamand que l'auteur de VUgolino, mais un Flamand du seizième siècle, d'Anvers, non de Bruges, et que Rubens eût applaudi plus
volontiers que Van Eyck. Il avait le culte de la chair frémissante et vivante, de la joie et du rire. Les tristes pensées, la méditation convenaient mal à son tempérament fougueux; il renonça de bonne heure à s'en préoccuper. Le drame de la tour de Pise ne fut pour lui peut-être que l'occasion de se débarrasser de réminiscences qui obsédaient son imagination; elles barraient le passage à sa nature vraie ; il les rassembla dans une composition qui suffisait à les combiner toutes, et il n'y revint plus. Il fit VUgolino à Rome; ce fut son dernier envoi de pensionnaire. Au jugement de quelques artistes , il est resté la meilleure de ses œuvres. Malgré la manière qu'il affecte et un étalage de science anatomique plus prétentieux qu'il n'est raisonné et bien à sa place , on peut trouver en effet, dans l'arrangement et l'exécution de ce groupe, un goût élevé et, malgré l'imitation de certains procédés des maîtres italiens, une personnalité suffisante. Toutefois, Çarpeaux se montre là escorté de trop de souvenirs; si surprenant que soit un pastiche, fût-il même supérieur aux œuvres qu'il rappelle , il a un tort de naissance qu'on ne pardonne guère en art, où le premier mérite d'un enfant est de ne pas ressembler à son père. Il faut être indulgent cependant envers Çarpeaux et son premier ouvrage. Épris de la Renaissance italienne, il osa afficher cette préférence. Mais combien descendent comme lui du Monte Pincio pour continuer à Paris, sans trouble de conscience , ce métier de copiste que personne ne songe
48o NOTES ET CAUSERIES
à leur reprocher, simplement parce qu'ils dérobent à Phidias ce que Carpeaux empruntait à Michel-Ange ! Hélas! nous sommes trop vieux venus sur la terre, et notre civilisation a trop de parrains ; il faut , bon gré, malgré, que nous avouions nos dettes. Mais c'est déjà beaucoup que de faire honneur à ses modèles. Combien de talents prêts à donner des fruits que la prétention de Toriginalité a tués dans leur fleur! En somme, si Carpeaux débutant s^attardait un instant à copier Michel -Ange, on conviendra qu'il fit un calcul profitable; Tefîort était grand, le succès le fut aussi; il attira Tattention de Tadministration, et, honneur plus difficile à obtenir alors qu'aujourd'hui, le groupe dî^Ugolin fut placé dans le jardin des Tuileries, en face du Laocoon.
De plus grandes faveurs l'attendaient; l'engouement s'en était mêlé. La nature même de l'homme qui aurait pu lui nuire vint en aide à l'artiste; dans ce monde aimable, facile, de la cour de l'Empereur, on savait gré aux gens de ne pas ressembler à tout le monde. Carpeaux , avec ses allures excentriques , aurait pu échouer ailleurs; il plut aux Tuileries et à Compiègne. Il amusait. De plus, une protectrice, dont bien d'autres que Carpeaux ont pu garder le souvenir reconnaissant et qu'il serait malséant d'oublier, couvrait de sa bonté les infractions de l'artiste aux règles des convenances sociales. On le traitait donc en haut lieu , non pas précisément en enfant mal élevé, mais souvent en enfant gâté.
Toutefois, bien lui en prit d'avoir un talent qui pouvait faire honneur au règne. L'Empereur, malgré son indulgence naturelle , aurait pu se lasser de ce courtisan aux allures par trop plébéiennes. — Il y aura un jour la légende de Carpeaux; ce n'est pas au lendemain des funérailles du pauvre artiste qu'on a le droit de s'amuser à en citer les traits.
Carpeaux excellait dans le buste, il lui donnait la vie; les yeux de ses modèles brillaient de cette étincelle dont il semble que la peinture seule puisse imiter l'éclat. Et puis ce fils d'ouvrier avait le talent aristocratique, et, sous une enveloppe rude, — contraste bizarre auquel la nature s'amuse quelquefois, — une finesse d'intuition qui sentait le gentilhomme d'art. Il savait faire onduler une belle tête sur des épaules royalement modelées par la nature , et jeter avec naturel un flot de chevelure sur le velours ou l'hermine d'un portrait de grand apparat. Le beau buste de madame la princesse Mathilde fit bientôt de Carpeaux le sculpteur ordinaire de la famille impériale. La statue en pied du jeune prince, accompagné du célèbre chien Néro, consacra aux yeux du public ce titre que l'artiste ne portait pas, mais dont il remplissait l'office. Qu'est devenue aujourd'hui cette œuvre charmante, non pas plus fragile que le bonheur de celui qui l'avait commandée? Pauvres artistes de France, qui croyaient travailler pour l'histoire, et que guettait dans l'ombre le pétrole du progrès social ! Parmi les bustes qui échap-
peront peut-être aux conspirations haineuses de Pavenîr, on peut espérer du moins que celui du peintre Gérôme trouvera une place de faveur. Nul ne donnera un spécimen plus juste de la manière de Carpeaux. C^est Tinstantanéité d'une esquisse surprenant en deux coups d'ébauchoir le moment fugitif d'une expression heureuse, sans que le travail ni Pétude puissent l'amoindrir après cette rare bonne fortune du premier jet. Houdon et Caffieri avaient ramené le sculpteur des rives de TArno sur les bords de la Seine. Il y avait loin des tendances hésitantes de VUgolin et du Jeune Pêcheur aux hardiesses de main et au parti pris qui se révèlent dans les œuvres que nous venons de citer.
On a beaucoup reproché à Fauteur du groupe de l'Opéra son dédain des convenances ; ce fut comme une surprise du public lorsque les fameuses bacchantes apparurent sur leur piédestal , prétresses par trop sincères d'un temple qui ne peut pas cependant prétendre à être celui de la Pudeur. C'était manquer de mémoire ou d'attention. Avant que Carpeaux s'enfermât dans son échafaudage du boulevard^ il était déjà monté sur le toit du pavillon de Flore, et là il avait sculpté le portrait de l'aimable déesse, audessous du génie de la France éclairant le monde de ses lumières : le génie de la France disparaît un peu, il faut bien Tavouer, devant le toit immense qui lui sert de fond, mais la reine des fleurs étale en pleine lumière ses robustes charmes. Ce n'est pas précisé-
ment une vierge pudique; elle pourrait entrer, sans les faire rougir de leur nudité, dans la sarabande des nymphes dansantes de l'Opéra. Cependant, lorsque Carpeaux découvrit ce groupe devenu fameux, on Faccueillit avec un cri d'étonnemeni , mêlé d^admiration chez les uns et d'indignation chez les autres. Tant de bruit fut une bonne fortune pour Tartiste. Le talent était incontestable. On attaqua les tendances de l'œuvre. Mais le sculpteur y entendait-il malice lorsqu'il modela ses héroïnes chorégraphiques? On peut croire que non. Son esquisse ayant passé devant la commission chargée de les approuver ou de les corriger, il semble, en bonne justice, que celle-ci devait partager avec Partiste la responsabilité du scandale, puisqu'elle n'avait pas su le prévenir. Ou bien des observations ayant été présentées à l'artiste, Carpeaux passa-t-il outre, et, une fois renfermé dans son atelier, lâcha-t-il la bride à ses fantaisies charnelles, sûr d'avance du profit qu'il tirerait de sa désobéissance? Quoi qu'il en soit, l'administration ne réclama pas. Puis arriva cette histoire qui amusa taiU le public , de l'encre lancée pendant la nuit sur les charmes de ces grâces peu décentes. Quelle main fit le crime? Naturellement on accusa les cléricaux; ceux-ci répondirent, non sans faire rire la foule, que Carpeaux lui-même avait fourni la bouteille, et malheureusement cela ne parut pas trop invraisemblable; il est certain que l'artiste eut le tort de laisser vendre des photographies consacrant ce petit événement, et
chacun d'en conclure qu'il en était à tout le moins bien aise. Avec un peu d'acide, Tencre disparut ; mais Teffet resta. Il avait été question de cacher l'œuvre provocatrice dans le foyer de la danse. Là, elle n'eût choqué personne. Mais les « cléricaux » avaient pris la défense de la morale publique , et Carpeaux pouvait dormir en paix, il était bien sûr qu'on n'oserait pas les écouter. Peut-être, après tout, l'œuvre avaitelle été menée jusqu'au bout d'une main inconsciente. Michel- Ange en avait fait bien d'autres à la Sixtine; une indécence à côté d'un autel est moins pardonnable qu'une nudité sur la façade d'un théâtre.
Bien servi par un talent qui défiait ses adversaires, soutenu par la foule , toujours reconnaissante envers ceux qui Tamusent, Carpeaux passa bientôt au premier rang de ses émules. A Paris, on va vite en tout. Les amis de Carpeaux, et il en eut, se laissèrent aller à toutes les audaces. Le talent, c'était trop peu; on prononça le mot de génie, et aujourd'hui c'est le plus banal éloge qu'on puisse déposer sur sa tombe. L'avenir est plus difficile à contenter; comme il voit les gens de plus loin, il a le coup d'œil plus juste. On peut craindre, sans trop de prudence, qu'il se contentera de classer Carpeaux parmi les hommes d'une habileté supérieure; il faut plus pour mériter de lui ce suprême couronnement du génie. A côté du groupe de l'Opéra, en lui accordant, même moralité à part, toutes les qualités d'art, on peut placer, à Paris, deux œuvres, produits vraiment supérieurs de deux hom-
mes et de deux époques assurément bien dissemblables : Tune est la fontaine de la rue de Grenelle, Pautre est le groupe de la Guerre sur Tare de triomphe de l'Étoile. Carpeaux peut accepter avec quelque reconnaissance de marcher aux côtés de Bouchardon et de Rude, et, parmi les plus enthousiastes panégyristes du pauvre mort, nul n'essayerait avec succès de placer les deux morceaux admirables que nous \'enons de citer au-dessous du groupe de la Danse. Qui donc aujourd'hui dirait, sans manquer de critique et de mesure, que Bouchardon et Rude furent deux hommes de génie? Artistes, soyez plus clairvoyants; le public fait toujours payer cher les banderoles et les trompettes du triomphe : la modestie n'est pas une vertu sans calcul. Carpeaux ne s'en aperçut jamais; il eût peut-être gagné ses détracteurs s'il avait pu faire taire ses amis.
La dernière œuvre importante de Carpeaux fut le groupe des cinq parties du monde, qui couronne la jolie fontaine de l'allée de l'Observatoire. Lorsque cet ouvrage fut exposé en plâtre, il ne rencontra pas le succès passé. On en critiqua la maigreur, les formes conventionnelles; à travers les jambes de ces longues créatures, un peu trop de la même famille, et qui semblent venir de chaque coin du monde pour mieux prouver l'unité de la race humaine, par les sections infinies de ce globe astronomique, le regard passait sans rencontrer nulle part un plan solide où se reposer. On plaignit le sculpteur, qu'on
savait déjà malade, et Ton se hâta de parler d^un autre. Le victorieux d'hier eût pu mesurer, avant de mourir, la légèreté d'humeur de ce public dont il avait été un instant le favori , et comparer la valeur de ces deux choses différentes : la gloire et le bruit. Ce revirement était injuste. On peut s'en convaincre aujourd'hui. Coulé en bronze, le groupe hémisphérique a pris une fierté et une grâce qui en font peutêtre l'œuvre la plus remarquable de cet artiste si bien doué. La mort l'empêcha seule peut-être de dépasser ce moment salutaire que si peu parviennent à atteindre, où tombent les fiévreuses ambitions et oîi , libre des autres et de lui-même, Tartiste produit d'un cœur agrandi, d'un esprit plus mûr et plus fier, les œuvres que le temps consacre et que tous les yeux peuvent regarder.
DUBAN