EXPOSITION DE SES DESSINS
Le domaine de Part est infini. Il n'a de limite que le génie de l'homme ; il touche à tout, il peut tout contenir. Celui qui borne son ambition à remplir le cadre étroit où se meut son activité, sans porter son regard au delà, jusqu'à ces sommets élevés où habite la Muse, est à peine un artiste, et son œuvre n*aura pas de lendemain. Soit qu'il élève les murs d'un temple ou d'un palais, soit que son pinceau en décore les murailles, soit que son ciseau taille le marbre à la ressemblance des héros et des dieux, il ne laissera une trace dans l'admiration et le souvenir des hommes qu'autant qu'il saura s'élever plus haut que son œuvre et lui donner ce reflet supérieur qui s'appelle l'idéal. L'art n'a pas d'autre but : embellir les réalités de la vie et les rendre acceptables en les transfigurant. Renoncer à cette lutte sublime et se réduire à n'être
que le reproducteur textuel des choses ou leur esclave, c'est n'être plus qu'un amuseur vulgaire ou un artisan, c'est ne plus voir dans son étude qu'un métier ou un lucre et donner la mesure de sa médiocrité.
Tous les grands génies se tiennent par une commune inspiration. 11 n'y a pas plus loin de Phidias à Eschyle que de Dante à Michel- Ange; Thistoire n'est pas plus sublime sous la main de Tacite que sous celle du Poussin, et tous les arts se valent qu'élève à leur puissance suprême le mens divinior du génie. S'il était permis cependant de chercher, dans une étude impartiale, sous laquelle de ses formes rimagination de l'homme a produit dans les arts les plus imposants chefs-d'œuvre, sans rien comparer, à ne juger les choses que par leur aspect extérieur et l'impression spontanée qu'elles produisent, peut-être trouverait-on, d'un commun accord, que l'architecture en est la plus frappante expression ; et, tout en maintenant à la sculpture et à la peinture leur place indépendante, égale en valeur, sinon supérieure comme témoignage plus expressif et plus varié de la sensibilité, peut-être pourrait on confesser que l'architecture les a le plus souvent contraintes à lui servir de décors et à n'être que ses satellites. Plus durable que les fragiles chefs-d'œuvre de Phidias ou d'Apelles, elle explique encore, par le squelette du Parthénon, la gloire d'Ictinus, et les hypogées de Memphis ou les palais de Ninive, plus que les bas-
reliefs qui revêtent leurs salles, nous rendent présente ridée de ces civilisations disparues, de leur puissance ' colossale, de l'antiquité de notre race et delà préco- ; cité de son génie.
Nous prétendrions vainement diminuer la valeur des jouissances d'une âme élevée en présence de la chapelle Sixtine ou des chambres du Vatican. Nul plus que nous, devant la chapelle des Médicis ou les cariatides mystérieuses de TErechteum, n'a senti les larmes de Tadmiration dans son cœur et dans ses yeux. Certes, ce n'est pas la vaste dimension des choses qui est l'expression de leur beauté; la tête de Dante dans la Dispute du Saint Sacrement, le Suoriatore, valent plus qu'un long poëme ; cependant, ceux qui ont pu promener leurs études et leur rêverie aux rivages de la Grèce, là où les rochers de P Acropole portent dans Pazur du ciel les lignes triomphantes du Parthénon à demi écroulé, ou qui, en face des monts Albains, ont pu voir, à travers les portiques du palais des Césars, mourir les rayons du soleil sur les débris de la voie Appienne ; ceux qui se rappellent les vieilles basiliques de Rome et de Ravenne, les cathédrales de France, et PAlhambra et Cordoue, et les enchantements des palais féeriques de la ville des doges, avouent, sans effort et sans trouble de conscience, que rien dans Part ne leur a donné une impression plus saisissante de grandeur morale et de poésie.
Ne sourions pas de ce mot, dont on a trop abusé :
la poésie, c'est Tàme immortelle des choses, c^cst le trait d'union des inspirations les plus diverses, la source commune et féconde où doivent boire tous ceux qui veulent vivre; pour en fixer l'expression , il n'est pas besoin de la réalité elle-même dans sa grâce ou dans sa grandeur; le souvenir que rappelle une feuille légère sur laquelle le crayon aura promené sa pointe, ou le pinceau le voile léger de la couleur, suffira à nous la rendre entière et frémissante.
Mais ce souvenir, il faudra qu'il nous vienne d'une âme que le beau émeut, et qui le peut produire à son tour. Ainsi, dans l'exposition organisée au palais des Beaux-Arts par les amis de M. Duban, nous constaterons moins encore le talent éminent et la science profonde de l'illustre architecte, et les œuvres qui se déroulent devant nous apprendront à les apprécier moins que l'exquise sensibilité esthétique, que la poésie, répétons encore le mot, dont son imagination et son cœur étaient pleins. Si des circonstances particulières n'avaient empêché de retrouver en même temps, avec les œuvres aujourd'hui exposées, les études qui ont servi à l'exécution des grands travaux du maître, telles que les dessins pour l'Ecole des Beaux-Arts, le château de Dampierre, l'hôtel Pourtalès, les décorations pour les salles et la cour du Louvre, et tant d'autres, on aurait constaté plus abondamment la souplesse de son invention, son goût si original et si sûr, non pas mieux la présence
et la chaleur de cette flamme intérieure qui fait seule les grands artistes.
Néen 1797, grand prix de Rome en 1823, Duban put bien recevoir, non loin d'Ingres, l'influence de son inspiration nouvelle et puissante, quoique encore contestée. Il était, mieux que personne, fait pour comprendre la valeur de ce génie qui, remontant aux sources mêmes de la beauté, à l'art grec et à Raphaël, trouva dans l'intelligente imitation de leur style le secret de sa propre originalité. Il lui ressemble par bien des côtés : par Pexquise distinction, par ce je ne sais quoi d'antique à la fois et de florentin, qui était comme la continuation d'une tradition retrouvée avec un éclat supérieur, aussi bien que par la fierté de ses convictions et la dignité de sa vie, fidèle image de ses doctrines.
Ils se rencontrèrent une fois au château de Dampierre, dans une œuvre commune, trop vite abandonnée par le grand peintre, et Duban ne le rejoignit plus que dans la mort, pour dessiner autour de son buste le cénotaphe de marbre qui devait l'encacadrer.
A part l'École des Beaux- Arts, commencée par son maître Debret, que Duban acheva ou plutôt qu'il édifia tout entière, et qui suffirait à sa gloire, il ne laissera guère que des travaux de restauration, dans lesquels il déploya une sagacité pleine d'invention et un goût qui fait d'autant plus regretter les coupables procédés d'une administration sans souci de la fierté
de Tartiste et de rhomn^e ; celui-ci avait le droit de n'accepter les corrections de personne. C'est ainsi que la décoration de la cour du Louvre , avant d'être achevée, que la construction de la fontaine qui, après tant d'essais abandonnés, devait en être le centre, furent brutalement interrompues, et que Parchitecte, dégoûté et dédaigneux, abandonna la direction de notre premier monument national , non pas sans avoir eu le temps cependant d'achever, avec un art discret et consommé, l'ornementation de la salle des Sept-Cheminées, celle du grand salon, et la restauration de la galerie d'Apollon, ainsi que celle de la façade extérieure du bord de l'eau.
Il ne reste plus de traces, malheureusement, des dessins et des travaux préparatoires de ces divers ouvrages. Il eût été intéressant pour l'avenir de suivre la pensée d'un artiste si habile à Texprimer. Est-ce l'insouciance ou la malveillance qui a dissipé tous ces trésors d'érudition et d'imagination facile et féconde? Le fait est qu'au moment de rechercher tous les titres de cette longue vie, on n'a pu rassembler que les cadres qui garnissent la salle d'exposition à rÉcole des Beaux-Arts. A part la restauration du portique d'Octavie, une Vue du Panthéon, travail d'école et d'envoi, et les façades du château de Blois, on trouvera là seulement les compositions tracées pour le délassement de l'esprit, le charme des souvenirs et l'épanouissement d'une sève d'invention qui ne pouvait espérer fleurir en liberté par ces temps de démo-
cratie haineuse ou de luxe parcimonieux et frelaté. Hélas! ils sont passés et bien à jamais passés, ces siècles où la puissance du patriotisme couvrait les villes et les champs de monuments de bronze et de marbre, où les statues des dieux éclataient dans leurs vêtements d'or devant des murs de jaspe et d'onyx, et posaient leurs piédestaux sur des mosaïques plus riches que les plus somptueux tapis ; on ne verra plus s'élancer dans les airs les flèches des cathédrales dont un monde de saints de pierre exprimait le sens pieux, ni Tombre respectée des grands bois enserrer les édicules sacrés et les tombes des aïeux. Mais si M. Duban ne pouvait espérer retrouver des temps si complètement disparus, il en voyait à chaque pas autour de lui, en Italie, les traces et les ruines. A ces marbres brisés, à ces murs pantelants, il aimait à rendre la vie, et sa sagacité, aidée d'une science littéraire dont il est aisé de reconnaître la sûreté, relevait d'un dessin charmant les atria des palais des Césars, les triclinia des maisons patriciennes; sur les bords de la Méditerranée, aux lieux où furent Baïa, et Pouzzoles, et Pompéi; elle lui ouvrait d'une main sûre la porte de bronze du temple de Neptune, et l'antiquité ressuscitait à ses yeux enchantés. Il faudrait citer, pour être juste, chacune de ses esquisses charmantes, aussi complètes que le tableau le plus achevé, mais d'un art qui n'exagère rien, esquisses d'un savant, mais esquisses aussi d'un architecte qui ne veut être qu'architecte, sans prétendre égaliser la
peinture par un effort inutile et sans discernement. Aussi, ni vous ne trouverez sur ces reproductions le lichen parasite du mur tombé, ni dans ces essais de restauration l' intensité de couleur et d^efiFet qui veut lutter avec la lumière et les ressources de la palette, et fait hésiter la critique. Content de suivre sa fantaisie et de mettre à profit les richesses de son érudition, de dessiner des ornements exquis sur des tons maintenus à une suffisante valeur, il ne va pas au delà de son devoir d'érudit et de son devoir de dessinateur; et cependant, comme le résultat est complet! Il y a telle de ces aquarelles qui vaut le tableau le plus achevé et le plus poursuivi dans l'exécution. V Intérieur d'un tombeau étrusque; le magnifique dessin : Un palais romain à l'époque impériale; cette gracieuse idylle : Cella d'un temple de Neptune, enchantent le regard dans leur simplicité autant et plus peut-être que Tefifet piquant dont un peintre aurait voulu les embellir. On ne saurait trop regarder, trop louer ces compositions charmantes dont l'art, Tamitié et la famille ont été les seuls inspirateurs, et qui prouvent dans ce noble cœur le parfait équilibre des plus rares facultés.
M. Duban était d'un abord très-digne, un peu froid ; son visage portait l'empreinte d'une réflexion constante, voisine de la tristesse : Tune mène si facilement à l'autre ! Mais ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher dans des rapports fréquents ou dans les rencontres fortuites de la vie se souviennent et se
rappelleront toujours avec quelle bonté, avec quelle chaleur il accueillait tous ceux qui lui semblaient porter en eux le même amour pour le beau dont sa vie avait été pleine. Chacun devra garder le souvenir de ce nom illustre comme une gloire pour la France et comme un exemple pour tous.
4q6 NOTES ET CAUSERIES