LÉOPOLD ROBERT
•i la réputation d'un artiste se fait vite aujourui, les revirements d'opinion, la lassitude d*un )lic qui ne demande qu'à être amusé et qui ne it pas à ses enthousiasmes, défont aussi promptent ces rapides succès. Heureux celui qui peut disaître au lendemain de son triomphe ! Dans l'ombre stérieuse dont la mort Tenveloppe, il garde plus ilement son prestige; les jaloux lui pardonnent !C moins d'effort une gloire qui ne fait plus tort à sonne, et le public ne se lasse pas à son tour de >peler : le Juste.
^armi ceux qui sont tombés au milieu de leur rière, nul n*a joui de plus de faveur que le peintre >pold Robert. Chacun de ses tableaux fut salué son temps comme un chef-d'œuvre, et le dernier :ous, celui qu'il achevait peu de jours avant de se ner la mort, les Pêcheurs de l'Adriatique, après ir passionné la critique et la foule il y a trente-
sept ans, la ramenait encore hier* aussi empressée et aussi sympathique.
Nous ne sommes cependant pas faciles à recevoir des impressions toutes faites ; nous aimons volontiers à casser les jugements du passé; et nous poussons d'autant plus facilement à l'excès notre sentiment et notre critique qu'ils pourront sembler plus indépendants^s des influences reçues et des opinions consacrées^ Comment donc le peintre de Neuchâtel est-il par-^ venu à conserver la popularité qui Taccueillit à s^5 débuts? S'il lui eût fallu, pour se faire des partisar^^ et les conserver, appartenir à un de ces partis quî, sans victoire possible et sans concession réciproque, se disputent la première place dans le domaine de la peinture; s'il eût dû écrire sur son drapeau sa prédilection exclusive pour la ligne ou la couleur, Léopold Robert n'aurait gagné que la sympathie de ces juges éclectiques et sans tempérament, dont il paraît juste aujourd'hui de dédaigner la louange. En effet, survenant au milieu de la lutte que se livraient deux écoles devenues presque ennemies, le jeune peintre ne s'y mêla que pour mieux témoigner de sa neutralité.
Si les figures de ses tableaux étaient correctement dessinées, s'il semblait rechercher ce qu'on appelle en langage d'atelier la tournure, on ne le voyait pas cependant affecter le choix des formes conventionnelles ni se préoccuper de ce rendu exact qui caresse
' Exposition de la collection Paturle.
SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. 2i5
h fois d'un pinceau sévère la ligne et le modelé, ^'un autre côté, si ses toiles chaudes et lumineuses îmblaient révéler un certain penchant pour la couiir, ce n'était jamais jusqu'à sacrifier la réalité à la chesse des tons et à leur harmonie dominatrice. Il lignait pour être vrai, non peut-être pour se moner coloriste, et le soin qu'il mettait à ne négliger icun des moyens de séduire semblait surtout venir 1 aide au désir d'exprimer les rêves d'une imagina- 3n triste et éprise de poésie. Aussi Léopold Robert .t-il plutôt acclamé par la foule que par les artistes s rivaux, et il n'est pas rare d'entendre ceux-ci :prîmer un certain dédain pour cette gloire si génélement acceptée.
Essayons d'être juste aujourd'hui et, en présence - l'œuvre la plus complète que le peintre nous ait ùssée, d'en reconnaître le côté faible comme aussi 'en préciser l'incontestable valeur. — L'habileté de Qain a été poussée si loin de nos jours, qu'elle nous ■^nd plus exigeants et peut-être moins justes envers ^^ passé. Il ne faudrait pas oublier cependant quels sont ceux qui les premiers ont frayé le chemin au progrès et secoué le joug d'une tradition glacée. Si fon se rappelle mieux ce qu'était la peinture de genre au moment où Schnetz et Robert produisirent leurs Dremiers tableaux, on mesurera la puissance d'iniiative et presque Taudace de ces peintres qu'on oseut à peine aujourd'hui appeler des novateurs. Tout ait à renouveler dans les vieux fonds oti l'on cher-
2i6 NOTES ET CAUSERIES
chait alors les éléments du pittoresque, depuis la L' mière du ciel jusqu'à la couleur du terrain; il ËdL^i varier le type immobile et ennuyeux des têtes et rendre au vêtement, fait pour habiller un. corps kiumain et non des mannequins^ l'aisance et la vérité. Il y avait tant à inventer et tant à oublier, que la dernière préoccupation de Tartîste pouvait bien être le maniement du pinceau, et sa moindre ambition celle de se montrer habile. Léopold Robert le fut ce^ pendant plus qu'on ne Paccorde parmi ses détracteurs, non pas de cette habileté sans tâtonnements qui va à son but par des moyens garantis et qi^-^ semble exclure la recherche et Pefifort. Sa main i»^ sait pas le cacher, il est vrai, mais elle en demeure ^ peu près victorieuse; ceux qui ont fréquenté dacm s leur jeunesse les ateliers des derniers élèves de DavL^ savent de quels éléments se composait Téducatic^^ qu'on y recevait ; tout pour un dessin souvent ci < convention, pour un art d'agencement plus théâtr^^ que sincère, et rien pour cette partie si esseniiell^^ celle qu'on pourrait appeler la technique de la peinture. De celle-là Pécole française, si Ton en excepta Watteau et Gros, s'est toujours assez peu préoccupée* Ce n'est rien, semble-t-il, que de mettre à sa place, dans sa valeur et sa limpidité durable, un vert ou un rouge nécessaire; rien, au contraire, n'est plus périlleux et plus difficile. Loin des écoles d'Anvers et de Venise, qui se léguaient, sans le modifier, le secret de la préparation des tons, ceux qui essayèrent
^'échaufifer la pâleur dont étaient revêtues uniformé- Oient les toiles des successeurs de Poussin, se trouvaient, malgré leurs efforts, les jouets d'une invincible inexpérience. Que l'on compare quelquefois donc les œuvres des artistes contemporains , par exemple, les essais pittoresques d' Hersent avec les Moissonneurs ou la Madone de VArc; cette anémie sans style de coloration, avec cette vivacité et cet éclat alors audacieux, et Ton mesurera le progrès accompli, l'œil sur la nature seule, avec les recours pleins de fatigue d'un « recommencer » dont on ne pouvait attendre longtemps le résultat définitif.
Là se montrent immédiatement la valeur vraie de cette victoire et la part de reconnaissance que doivent à L. Robert ceux-là mêmes qui l'oublient si facilement aujourd'hui. Sans doute les empâtements dont il charge la toile sont souvent lourds; son pinceau sans légèreté appuie là oîi il devrait effleurer ; sans doute il est sans variété dans l'exécution, et il réussit mal à dessiner avec la finesse ordinaire une tête, une main ou le pli d'une étofife; mais prenez à la distance qu'il demande la place oli le tableau doit être examiné, et dans le «cadre monotone que lui font les sujets voisins, sur les parois du Louvre où ils sont suspendus , dites si Thomme qui a peint le ciel des Moissonneurs et les belles têtes des paysans de VAgro Roman o a manqué autant qu'on Ten accuse de l'adresse qui fait les peintres.
Mais quoi ! devons-nous réduire ce grand art, une
2i8 NOTES ET CAUSERIES
des formes les plus élevées du génie de l'homme, à n*étre que le témoignage d'une habileté vulgaire et facile à surprendre? Au delà de cette satisfaction puérile, n'y a-t-il pas de plus nobles joies à connaître, l'âme humaine à faire parler dans le langage de la forme plastique, un idéal à poursuivre au delà des limites misérables de la réalité ? Depuis Phidias jusqu'à Michel- Ange, depuis Giotto jusqu'à Raphaël, du bégayement d'une langue qui se cherche jusqu'à l'éloquence souveraine du génie, c'a été l'ambition des plus grands, et notre siècle n'en détournera pas l'avenir. Léopold Robert n'en connut pas d'autre. Sous le style plus humble dont il revêtit sa pensée, il chercha, lui aussi, l'expression du rêve intérieur; il peignit comme chante le poëte, et il charma la foule en la forçant de le suivre sur le chemin de la pensée mélancolique.
La critique contemporaine protesterait en vain contre cette sympathie; lors même qu'elle se refuserait à reconnaître dans le tableau des Pêcheurs de l'Adriatique le progrès immense qui le sépare des Moissonneurs, il lui faudrait convenir que cette composition, dans son ensemble comme dans le détail de ses parties, révèle un artiste d'un goût supérieur, et le sentiment qui s'en échappe est tellement pénétrant, qu'il fait oublier bien vite ces minuties d'exécution dont on voudrait faire le nec plus ultra des ambitions. — Mais L. Robert, dirat-on, n'a qu'une note, qu'il impose à tous ses sujets :
la tristesse sans motif et la noblesse sans vérité. Si Ton peut, avec quelque apparence de justice, faire ce reproche aux Moissonneurs, si Ton a le droit de substituer arbitrairement sa manière de concevoir un sujet à celle que le maître a préférée et qui constitue son originalité, il est au moins singulier qu'on l'applique au Départ des pêcheurs. Certes , lorsque de pauvres gens, des pères de famille, quittent pour un an ou deux, car c^est le terme de ces longues stations chez les matelots de Chioggia et de Palestrine, leur famille, leur femme et leurs enfants, pour courir audevant des fréquents hasards de la misère, de la maladie et de la mort , loin du foyer , ils peuvent porter sur leur visage la trace du deuil intérieur et- des préoccupations de Tavenir. Quelle variété cependant d'expression dans cette même tristesse, depuis le matelot qui s'appuie sur le pilotis du rivage, indifférent ^u danger que sa jeunesse peut braver, jusqu'à la vieille aïeule que les années et les longues fatigues de la vie ont rendue comme insensible à cette nouvelle épreuve; depuis la mère qui serre son premier-né sur sa poitrine, jusqu'à Penfant qui porte au bateau du chef la madone qui le protégera et la lanterne qui brûlera devant elle pendant les nuits de tempête! On a critiqué le mouvement emphatique du jeune homme qui relève les filets : il faut n'avoir pas rencontré sur les quais de Naples ou de Venise cette population aux allures grandioses, et qui porte ses haillons comme ses ancêtres portaient la toge sur le Forum.
Il n*y a pas qu'une manière d'être dans la vérité, et telle attitude qui serait ridicule chez un plébéien de nos grandes villes convient à cette postérité des maîtres du monde. Les anciens avaient aussi ce souci qui les empêchait de prêter à leurs statues ces expressions violentes et passagères dont souffre trop souvent la beauté. L. Robert partageait cette répugnance. Comme le Poussin , comme Raphaël dont on retrouverait facilement Tinfluence dans ses œuvres, c'est par le mouvement du corps, c'est par la composition générale plus que par les traits du visage qu'il cherche à exprimer le sens du tableau. Les lèvres semblent immobiles et fermées, et une placidité triste s'étend du visage de la moissonneuse , radieuse de sa maternité et que le soleil caresse , jusqu'à ce vieux chef qui, du geste dans l'ombre du soir, donne à ses matelots le signal du départ. Si le philosophe peut voir du même œil toutes ces péripéties du drame de la vie, deviner les tristesses de la joie et , comme le poëte , montrer les larmes des choses , pourquoi le peintre n'aurait-il pas, à son tour, le droit de refléter dans ses œuvres cette mélancolie qu'il respire autant qu'eux? Prêtons-nous avec une juste complaisance au tempérament des maîtres ; c'est le meilleur moyea de pénétrer le génie et d'en jouir.
Le tableau du peintre de Neuchâtel vient d'être payé 94,000 francs par sa ville natale. On voit que, malgré les critiques et les déplacements du goût , les Pêcheurs de l Adriatique ont, depuis M. Paturle
qui les acheta en 1834, conservé la faveur de Topinion, et le jugement de Ta venir ne fera , on peut le croire, que la confirmer.
Le cabinet célèbre dont le tableau de L. Robert était l'honneur renfermait encore d'autres toiles qui eurent leur jour de grande popularité. On y a retrouvé en même temps la Marguerite d'Ary SchefiFer. Qui ne se rappelle la place qu'occupait cet artiste dans le mouvement de rénovation de l'école après i83o? Il en est aujourd'hui bien loin. Si l'on peut discuter la valeur de l'auteur des Moissonneurs, on demeure maintenant à peu près d'accord sur celle du peintre hollandais, et si l'on considère encore ses tableaux avec un intérêt rétrospectif, on s'en détourne promptement lorsqu'on y cherche ce plaisir que donnent les œuvres vraiment dignes de l'art.
C'est qu'il ne suffit pas de concevoir la beauté et d'en être ému, de chercher le noble et l'idéal, si l'on est impuissant à conquérir le moyen qui les peut exprimer. Ary SchefiFer ne fut jamais un peintre dans le sens précis du mot : il trouva un type dont la monotonie pèse sur chacune de ses créations , qu'elle vienne du ciel ou de la terre , et il ne put jamais le varier; jamais non plus il ne sut assouplir une draperie , la disposer avec goût , et prêter à la chair humaine le relief et la couleur. On est même surpris de la £aiblesse d'exécution que révèlent ses œuvres lorsqu'elles reparaissent à la lumière , et Ton s'explique mal comment entre Ingres et Delacroix, à côté de
Decamps, et en pleine explosion de vie et de comi il put leur disputer avec avantage Inattention de J foule et de la critique. Il serait cependant injuste dt nier que Thomme qui sut un jour rêver le Chr^/sf consolateur et le Saint Augustin eût en lui Tinstinct du grand et le souffle d'un poëte. Mais l'art de h peinture est exigeant, et veut qu'on donne des formes, un corps, un vêtement à cette âme dont on essaye d'exprimer les émotions. Ary Schefifer s'y essaya avec acharnement, avec désespoir; il n'y réussit jamais , et ses œuvres , si elles méritent le respect par les aspirations qu'elles révèlent, disparaissent peu à peu derrière celles de ses deux rivaux. Au reste, s'il connaissait aujourd'hui ce jugement rigoureux et 1 presque général, ce peintre , qui fut un noble esprit, un chercheur modeste et laborieux, en serait plus triste que surpris. « Hélas ! disait-il un jour en voyant le Christ que H. Flandrin envoyait de Rome, je ne pourrai jamais peindre; un enfant de vingt-cinq ans en sait plus long que moi. » — Noble aveu qui prouvait une clairvoyance sincère, mais qui ne l'aida pas à vaincre une impuissance radicale , et, chose remarquable, le temps, qui prête à tant d'œuvres médiocres un secours qui les aide à vivre, l'a retiré complètement à celles d'Ary Schefifer. Ses tonalités grises et froides se plombent et noircissent, et la patine dorée des années refuse de s'associer à la pâleur maladive de ses carnations.
SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. m3