‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistes parChapitre 16 sur 40 · APRÈS SA CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

APRÈS SA CORRESPONDANCE

« Quoi qu'on fasse, on ne connaît jamais assez un maître pour en parler absolument et définitivement. » Ces paroles sont extraites d'une lettre d'E. Delacroix. M. Burty , qui vient de rassembler, avec un zèle si pieux, la plus grande partie de la correspondance du célèbre peintre , les connaissait sans doute déjà lorsqu'il s'est mis à Tœuvre. 11 était de ceux qui entourent de toute leur sympathie et de leurs soins assidus les dernières années du chef de Técole dite romantique; il a vécu dans son intimité; il aimait Thomme sous toutes les faces de sa mobile nature; il vénérait l'artiste à Pégal des plus grands , et c'est en quelque sorte pour obéir à un article testamentaire, pour servir une mémoire qui a droit, selon lui, à toutes les gloires, pour mieux faire connaître un maître, pour apprendre, en un mot, à la postérité à en parler « absoument et définitivement w, qu'il s'est imposé la diffi-

cile tâche de coUiger et de trier cette longue s^ lettres. Elle sMtend de la jeunesse aux dei années d'E. Delacroix, et si elle ne nous livre i incidents imprévus d'une vie qui fut dominée p sans relâche par la loi absorbante du travai nous fait du moins connaître les états successifs âme d'élite, d'autant plus intéressante à ( qu'elle a goûté toutes les joies et toutes les tûmes de la gloire humaine, et qu'elle en a ti: d'une leçon dont elle livrait volontiers le s< ses amis et dont chaque lecteur peut tirer aujot à son tour un profit personnel.

Nous ne prendrons pas sujet de cette réapp d'E. Delacroix parmi ses contemporains pour i sur sa valeur d'artiste des controverses bien i: aujourd'hui. Sa mémoire est entrée enfin dar période paisible où elle attend le mot définitif que la postérité seule prononce, ce mot qu artiste espère pour les autres et pour lûi-i comme châtiment d'une gloire usurpée ou ( consolation de cruelles injustices. Quoi qu'il de ce lendemain, que Delacroix en sorte dimii grandi, le rôle que le maître a joué dans TÉc trop important, son influence a été trop in( table, le bruit qui s'est" fait autour de son no: prolongé pendant trop d'années, pour que ïh ne lui accorde pas une place à part parmi les h< de son temps, pour que la curiosité ne se rêve un jour, comme aujourd'hui, devant de no

vélatîons; pour qu^enfin tout ce qui complétera la lysionomie de cet acteur si longtemps en vue n'inresse pas les chroniqueurs de l'avenir, et ne leur xaisse pas le document utile et même nécessaire une histoire complète de notre temps.

La correspondance de Delacroix s'ouvre aux envias de Tannée 181 5; elle finit en i863. Dans ce ig laps de temps , Tunité de nature est visible chez rtiste, et les deux sentiments qui ont régné avec le is de force dans son âme s'y montrent avec une Qcordance touchante. Delacroix aime Fart, et il ne Famitîé. C'est le double attrait qui lui mettra adant quarante-cinq ans la plume à la main. Le >te, sentiments fugitifs, dont M. Burty, qui a beauûp élagué dans les papiers qui lui ont été confiés , irait pu garder pour lui seul la confidence sans inrêt et parfois trop crue, se compose d'aventures, de icits de voyage et d'impressions politiques, tronuées visiblement au moment oîi elles pourraient diminuer les sympathies régnantes.

Tout cela ne tient qu'une place relativement sans 'iDportance dans ce volume gros de quatre cents Pges. Mais l'âme s'y déploie, et dès l'aube elle se niontre avec sa tendresse et sa mélancolie.

L'écrivain est né simple; il n.*a pour l'épithète, dont îfl a tant abusé en sa faveur, qu'un goût plein de éserve. On voit que son éducation a été profitable, t, même au milieu de Teffervescence littéraire dont a semblé en peinture partager les ardeurs, il garde

un calme d^expression qui contraste d'autant avec la langue dont se servent pour le louer ses fougueux contemporains, ce qui fait qu'on aimerait à voir percer dans ses lettres ses jugements secrets sur certains hommes et certaines louanges. Il ne dit rien sur leur compte, mais il aime tant Virgile et Racine qu'on peut en conclure long et deviner; nous ne savons, nous, que ce qu'on nous fait lire; cependant il y a çà et là, dans le texte, tant de points suspensifs qu'on est à son aise pour leur prêter un sens.

Voulez-vous un échantillon de sa manière de raconter? Il dira : « Je me rappelle un trait qui, quoique moderne, n'en est pas moins de la trempe de celui que je viens de vous raconter. Mon vieux père, qui était une espèce de Cid, en a été témoin. Dans une des batailles de l'Empire, dans laquelle on ne se ménageait pas, un régiment de cuirassiers fit merveille sur les Russes. Un soldat s'était emparé d'un drapeau au moment le plus vit de l'action , et avait péri au milieu de son triomphe. En rentrant au camp, et en présence de toute l'armée, ses camarades attachèrent son corps sanglant et couvert de son uniforme avec son drapeau dans ses bras , et le soutenaient dans sa marche. »

Cela est sobre, et cela suffit. Le peintre n'eût pas mieux fait, et le tableau est achevé.

Delacroix a dû avoir l'horreur de ce que nous appelons la pose. Il ne prend d'attitudes ni devant ses amis, ni devant ses lecteurs futurs. Chose rare, il

ait sa valeur , et il ne fabrique pas d'autographes. >n nous a raconté cette précaution d'un artiste evenu célèbre qui, tout jeune, redemandait déjà s lettres quand il ne les trouvait pas dignes de ivre. On en connaît d'autres qui se font fournir par » amis complaisants les citations de toute langue )nt ils croient avoir besoin pour se donner le vernis une éducation absente. Delacroix savait le latin, ais il ne se souvenait de Virgile et d'Horace que )ur en tirer, au besoin, un peu de jouissance ou de lilosophie; il n'émaillait pas ses épîtres de leurs irs. Un jour, il est vrai, il a traduit une églogue : Virgile , non sans chaleur et sans grâce ; c^est la ule preuve de pédantisme qu'on trouve dans sa ïrrespondance, et elle a pour excuse l'âge du traicteur et l'enthousiasme qu'il veut communiquer à Qami.

Mais ce qui respire dans toutes les phrases qui >urent sur son papier, c'est le savoir-vivre et le res- «t de soi-même que garde , même avec ses plus innés, un homme bien né et qui a l'habitude de la ttine compagnie. Delacroix sortait d'une famille rtie de rangs assez humbles , qui avait monté à de utes positions ; son père, ses oncles étaient devenus as du monde, et homme du monde à son tour il : rester toute sa vie, même à côté des plus comprottantes relations. Dans son geste sobre , dans son sourire, dans sa parole, dans le port de sa tête, voyait percer l'aristocratie de ses goûts et les pré-

férences d^un esprit dédaigneux. Il appartenait^ < sons-le en même temps, à cette génération d^artisri aujourd'hui à peu près disparue, qui avaient su opj quérir dans la société parisienne et étrangère un position de haute allure. Paul Delaroche, Ary Schef fer entraient dans les salons, et y étaient reçus avec l'attitude et les égards qu'on rencontre parmi ses égaux. Cétait un honneur que d'être admis à leurs réceptions. Ils avaient gardé, à travers les habitude^ de plus en plus démocratiques de leur temps, la tr^' dition du baron Gérard. Ce n'était pas un des moin' dres griefs de l'auteur de la Smala contre le peinte^ des Croisés à Constantinople que cette aisance ^ cette fierté de maintien. Elle contraignait, raalg^ lui, le plus irrespectueux des confrères et le pltJ indiscipliné des causeurs à une réserve qui Pexaspe rait et dont il se vengeait à bride abattue aux moment où sa verve se sentait libre de surveillance.

La langue de Delacroix a ses moments d'oubi On se demande pourquoi Péditeur partial se crc obligé de calquer des mots auxquels la gaieté pe donner droit de passage , mais qu'on est choqué voir la main s'arrêter à écrire. Ils ont cependant ( de bon qu'ils affirment d'autant l'absence de pn cupation de l'écrivain. Ils s'échappent et détonn ils ne font que mieux ressortir l'habitude de co nance parfaite au milieu de laquelle l'artiste vit meut, et l'indifférence sans arrière-pensée av( quelle il confie aux interprétations de l'aver

kots qui tombent sur le papier au hasard de sa lume.

Sa bonté était native, mais elle n*otait rien à sa inesse. Cest cette finesse qui le rendait d^habitude i prudent en conversation. Le diable n'y perdait rien, et sa main, si caressante avec ses amis , savait à certains moments retrouver des griïfes pour témoigner de ses rancunes cachées. D'ordinaire , la plus parfaite urbanité, Pindulgence la mieux motivée dictaient ses critiques. Sa correspondance nous le montre plus au naturel. En public , sa déférence pour son illustre rival Ingres était d'autant plus affichée qu'Ingres, incapable de calcul et de modération, cachait moins ses antipathies pour les œuvres, presque pour la personne de son collègue à l'Institut. Chacun était pris à ce manège, et Delacroix forçait ainsi à la comparaison. Quelle dififérence avec le hargneux doctrinaire, et quelle supériorité de vue! Chacun, ^it-on , trouvait auprès de lui sa part de justice , M. Préault aussi bien que l'auteur de V Apothéose. Impossible de se montrer plus éclectique, ni plus impartial. La correspondance trahit le dessous et "envers. Nous allons voir ce qu'il écrit à Thoré, son Auriféraire, à propos d'un tableau d'Ingres. Préault ^ Un homme de talent; mais Delacroix ne se ha- ^depas plus loin, il ne s'avance pas jusqu'à citer les oeuvres. Il est plus sincère et plus explicite avec ^ tuteur de Y Apothéose et du portrait de Bertin. ^ Vous avez fait sur Ingres un article parfait. Vous

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avez touché la vraîe corde, et personne, jusqu'à p^ sent, n'avait signalé ce vice radical, cette absence ^ cœur, d'âme, de raison, enfin tout ce qui touci

mortalia corda, ce défaut capital qui ne mèneqU satisfaire une vaine curiosité et à produire des ati vrages chinois, ce qu'il fait, moins la naïveté, laquell est encore pjus absente que tout le reste. » Dieu non garde de tomber sous la férule d'un pareil indulgenl et convenons qu'avec la correspondance on apprea<^ en effet, à mieux connaître les gens. Les paroles sef vent de masque à toute sorte de petites passions. A. reste, Ingres lui rendait la monnaie de son estime Seulement, il avait le mérite d'une franchise pli^ complète. Celle de Delacroix, convenons-en, était e partie double.

Comment s'expliquer cette animosité manifeste à la part d'un homme qui professait pour les qualité qui lui demeuraient défendues une admiration élc quente? Delacroix disait aimer la ligne. Il trouve pour parler de Poussin et de Raphaël, des louange qui semblent couler de source. Comment pouvait— méconnaître, en regardant les œuvres d'Ingres, U traces de la filiation? C'est qu'au fait et au vrai d tempérament, il sentait moins vivement qu'il ne U vantait les vertus de ces génies si dififérents de lO par leurs inclinations. Sa correspondance jette sur c problème, qui touche certainement aux faiblesses d l'amour-propre , une lumière plus franche, a Ce fia meux Beau, que les uns voient dans la ligne serper

SUR UART ET SUR LES ARTISTES. 23i

ine, les autres dans la ligne droite, ils ne le voient tous que dans les lignes. Je suis à ma fenêtre , et je vois le plus beau paysage. L'idée d'une ligne ne me ^ient pas à Pesprit. L'alouette chante , la rivière réfléchit mille diamants, le feuillage murmure. Oti sont les lignes qui produisent ces charmantes sensations? » Et cependant, ô maître, la ligne existe. Elle €stune des expressions de ce fameux Beau, qui en a mille à sa disposition. Lorsque le Poussin découpe sur le ciel de Sicile l'admirable silhouette des rochers où s'asseoit Polyphème, il n'a pas la prétention de faire entendre lé chant de l'alouette , ni le murmure <lu feuillage. Il se contente de chercher ce seul caractère du Beau, qui est la forme, qui est la ligne; présentée par cette main savante et morte bien longtemps *vant la vôtre, vous acceptez, vous admirez cette forme. Seulement, on est en droit de croire que votre œil hésitait à la découvrir tout seul, que votre pinceau comprenait qu'il eût mal réussi en essayant de k rendre si vous l'aviez découvert. Vous aviez d'autres <k>ns et d'autres ressources ; mais Dieu vous avait dit : Tu n'iras pas plus loin.

Nous ne voulons pas insinuer que la bienveillance très-apparente de Delacroix n'était qu'une précaution habile, et qu'il jouait plus volontiers le rôle de Philinte en face de cet Alceste dont les grondements soulevaient tant de colères. Cependant, il est facile de voir sous cette enveloppe de bonhomie percer la note secrète. Ne soyons pas plus sévère qu'il ne con-

vient pour cette nature double dont chacun sent ^J lui le fatigant travail. A moins qu'ils ne se pQvdi^ sent dans le lointain du paysage, il n^aimait pas X^ hauts sommets ; volontiers il leur lançait ses foudr^^* « C'est un poëte qui n'a pas de couleur, il manie ^ plume comme un burin ; avec elle, il fait des entailla dans le cœur de l'homme et le tue en y versant 1* corrosif de son âme empoisonnée. » Vers qui, le^' teurs, part cette phrase aiguë et comme haineuse ^ Quel est ce poëte sans couleur et sans pitié? C'est X* poëte des Nuits; il s'agit d'un siège à l'Institut, ^^^^ Delacroix lui préfère Ph. Chasles. Baudelaire M. Vacquerie sont mieux traités qu'Alfred de Muss^^ L'amitié, ainsi que la rancune, rend aveugles les pl«-^ clairvovants.

L'artiste qui n'aimerait pas la louange appartie^:^ drait, sans nul doute, à une catégorie particuli^-^ dont les échantillons sont devenus si rares, qu'< peut douter qu'ils aient jamais existé. Delacroix semblait au commun troupeau, il avait soif J^éloges, et le cri de sa reconnaissance pour ceux qa*oP lui envoie se répète dans la plus grande partie de ss correspondance avec une effusion qui a plus d'ufl^ signification.

Nul ne fut plus contesté que lui, et, malgré des qualités de génie, nul ne fut plus nié. Impassible CD face de l'attaque, s'il était trop fier pour paraître ébranlé des coups qu'on lui portait, il en sentait à la fois la souffrance et la justesse. Malgré une persévé-

rance dédaigneuse et inflexible dans ses défauts, il les voyait, mais il savait un gré infini à ceux qui refusaient de les lui reprocher. « Vous êtes tout pour moi, écrit-il à ses amis ; je ne mbccupe pas de Topinion de la majorité. » Vaine assurance : ses anxiétés sont visibles; et qui songerait à les lui imputer comme une faiblesse?

Tel il était en face de son œuvre le jour oti il ouvrit la chapelle des Saints-Anges, à Saint-Sulpice, tel il devait se retrouver quand , rentré dans le silence de l'atelier, il se souvenait et récapitulait les pertes et profits de sa journée triomphale. Nous revoyons la scène : les adorateurs zélés, et non pas en petit nombre, éclatant en applaudissements ; le maître , pâle et la lèvre tremblante d'une secrète angoisse de son cœur, répondant en souriant des mots dont il ne paraissait pas *Voir conscience , tandis que son œil fiévreux cherchait sur les visages éloignés Timpression dont il se <léfiait. De tous les bruits qui s'en venaient frapper son oreille aux aguets, on voyait que ceux-là seuls ^ intéressaient dont il était trop loin pour pénétrer la sens. Noble anxiété, du reste, qui frappait de respect ceux-là mêmes qui refusaient de se joindre au groupe des courtisans. « Ayant eu le bonheur de vous plaire, écrit-il à Baudelaire, je me console des réprimandes; vous me traitez comme on traite les grands morts. Vous me faites rougir en me plaisant beaucoup. » Oui, mais il dira aussi « que c^est une terrible carrière que celle où le gardien d'amour-propre tient en

éveil toute sa vie des passions de toute sorte ». P ces passions-là, la louange est un calmant, mai^ fièvre n'en fait pas moins son oeuvre meurtrière, malgré tous les secours, on en souffre jusqu^au /< oti elle vous jette mourant au pied de cette œuvn vantée dont on est parfois, malgré Tapplaudissemei le premier à douter.

Mais le meilleur de son âme, Partiste ne le pe pas toujours mettre en lumière. Le poëte a des m( dont la forme idéale ne cache pas le sens et des ii pudeurs de conscience qui tournent souvent à gloire. Quelle ressource reste au peintre pour peindre lui-même? Qui dira le rapport entre ( lignes et ces couleurs dont s^animent ses toiles, et tristesse ou ses joies, ses aspirations ou sa foi? Ne aimons à chercher, à deviner l'homme dans s œuvre. Que saurait-on de plus de Delacroix, malj l'immense travail de sa main, si Ton n'avait d'au» documents que ses tableaux et ses croquis pour péi trerdans l'intimité de sa pensée? Ses lettres vienm à point pour satisfaire cette curiosité que si p d'hommes méritent d'éveiller. Nous le disions, de sentiments semblent avoir à peu près satisfait i inquiétudes de bonheur : Fart et l'amitié. L'art, serait facile de comprendre quel rôle il a joué ds sa vie; ses lettres nous apprennent seulement de pi quel secours il lui a fourni pour combattre les ir laises de l'âme et du corps, malaises de chaque joi qui lui arrachent une plainte à peine interromf

par de rares éclaircies de paix; quant à Pamitié, qui €ût soupçonné, en scrutant le visage ordinairement si réservé de Delacroix, tout ce qui se cachait sous cette froideur apparente de chaleur et comme de passion d'aimer? Il parle de ses amis comme Montaigne de La Boëtie. A peine a-t-il vingt ans, il envoie à M. Pierret cette sorte de déclaration : « Quand je pense à mes affections, mon âme embrasse avec ardeur la trace fugitive de si chères idées. Aussi, j'en suis sûr, la grande amitié est comme le grand génie : quelle vie ce serait que celle de deux poètes qui s'ai- 'ïîeraient comme nous nous aimons ! Ce serait trop ^rand pour Thumanité. Ton cœur est plein comme '® mien, j'en suis sûr, quand tu m'écris. » L'âge refroidit à peine cette flamme d'expression. Avec ^* Soulier, que d'expansifs retours vers le passé! * Il y a encore quelques bons moments dans la partie crépusculaire de la vie. Témoin le plaisir que nous ^^ons à nous revoir. Le travail ou l'amitié seuls remplissent bien les moments de ce court passage de la ^ie. » Il ajoute : « Allongeons-la, toutefois, autant ï^e nous le pourrons. Nous connaissons en détail ^^tte mauvaise auberge, et nous nous y tenons, ï^oique un peu gênés. L'autre, celle qui nous at- ^^Od, est bien étroite et bien froide. Attendons, ^^tendons. »

îïous ne pouvons attarder le lecteur en lui signa- ^ixt chaque page de ce livre remarquable. On le lira. ^ ous ne regrettons qu'une chose : c'est qu'il ne soit

pas plus complet. L'ami, le disciple qui prend envers une chère mémoire ce soin de lui élever un monument, a-t-il le droit de choisir tout seul les pierres qui devront servir à l'édifier? La statue que la postérité devra contempler sera-t-elle aussi ressemblante, s'il prend la permission de supprimer tel trait qui lui semble compromettre la beauté de ce visage aimé? Nous ne prétendons pas que M. Burty ait dessiné à sa façon la ressemblance qu'il nous offre du célèbre artiste; mais nous a-t-il livré tous les plis de ce front chargé de tant de nobles inquiétudes? Ne nous a-t-il pas caché plus d'une ligne oti passait le souffle de ces mystérieuses tristesses qui sont comme le fond de l'âme humaine elle-même? Delacroix était quelque chose de plus qu'un peintre, il était un penseur. M. Burty nous a-t-il livré intact le dépôt de sa pensée? Notre interrogation dit mieux qu'un plus complet éloge l'intérêt élevé que nous avons trouvé dans cette longue lecture trop vite achevée.

M. Burty nous parle, dans sa préface, de plusieurs carnets où Delacroix notait, jour par jour, ses im— ■ pressions et le choc qu'il ressentait des hommes ^ des choses. Nous lui demandons d'ajouter au service qu'il vient de rendre aux curieux en essayatzr de joindre un jour ces cartons aux lettres d'Eugène Delacroix.

Dès Tannée i85i, Charles Timbal avait eu quelques tentai tions d'écrire, et nous avons retrouvé dans le Journal d^

i* Instruction publique du i*' novembre son article de début, qui trouve naturellement sa place à la suite d'une étude sur Delacroix.

LA GALKRIE d'aI»OLLON AU LOUVRE. — LE PLAFOND DE M. EUGÈNE DELACROIX

La galerie d'ApoUon, fermée depuis quelques jours au public, s'est rouverte le jeudi 23 octobre, plus riche d'un nouvel ouvrage de M. Delacroix. On sait <iue cette fameuse galerie fut construite par Henri IV sur celle du rez-de-chaussée, commencée par Serlio, sous Charles IX, pour relier les appartements du Roi ^ la grande galerie qu'il faisait achever sur le quai. Porbus, Flamand et Dubreuil furent chargés de Peiodre les plafonds, et Bunel et sa femme d'exécuter 1^ portraits en pied des rois de France depuis saint Louis jusqu'à Henri IV. La galerie fut détruite ^n 1662 par un incendie; rebâtie bientôt, la décoction en fut confiée à Lebrun, qui prit pour sujet ^^Glorification d'Apollon, peignit quelques tableaux, ^t la laissa inachevée. Girardon, Massy et Regnauldin ^n firent les sculptures, et quelques peintres conti- '^uèrent, sous Louis XV, l'œuvre de Lebrun. En ce ^^mps-là, la royauté était assez peu soucieuse de Paris ^t des demeures qu'elle y possédait. La galerie d'Apol- •^on fut donc oubliée. Depuis, sous la Restauration, sa

construction , qui paraît avoir été fort négligée, menaça ruine, et Ton fut contraint de Téchafauder entièrement ; c'est dans cet état que nous l'avons vue servir longtemps aux expositions de gravure. Enfin, de meilleurs jours se levèrent pour le palais du Louvre ; on comprit que ce vieux monument, si oublié, si dédaigné en apparence, était le plus complet témoignage de la science et du goût de nos architectes et de nos sculpteurs au seizième et au dix-septième siècle, et la République doit compter parmi ses bonnes œuvres cette restauration du vieux palais de nos rois. M. Duban, rhabile et savant architecte à qui nous devons déjà la conservation du château de Blois, fut chargé de rendre un nouvel éclat et une nouvelle vie à l'œuvre de ses illustres devanciers. Parmi les travaux à exécuter, la galerie d'Apollon tenait cenainement: le premier rang. M. Duban Ta rétablie avec tout 1^ goût d'un artiste et la conscience d'un érudit. Quelques pans de muraille restaient à couvrir encore de peinture; on avait au Musée des dessins, des cartons de Lebrun, qui indiquaient exactement sa pensées MM. Guichard et MuUer furent chargés de les exécuter. Mais le grand panneau du milieu était à fair« tout entier. Les précédents travaux de M. Delacroix à la Chambre des députés et au Palais du Luxem bourg le désignaient d'avance pour cette belle page il en fut chargé, et c'est cette dernière compositioi^ exécutée dans l'atelier de Tartiste, qu'on vient cL ^ placer enfin aux voûtes qu'elle complète.

Parmi les artistes qu'on renomme aujourd'hui, et qui feront plus tard la gloire de l'école contemporaine en France, pas un n'a été plus violemment attaqué, plus ardemment applaudi que M. Delacroix. Mais c'est qu^aussi personne n'a donné plus que lui raison à la louange et à la critique. Indépendant jusqu'à la témérité, et en apparence insoucieux des jugements du public quand ils ne lui sont pas favorables, M. Delacroix semble prendre plaisir chaque année de railler sa gloire par des oeuvres paradoxales, tandis qu'en même temps il prend soin de l'étendre par d'autres ouvrages oti brillent à la fois les qualités naturelles d'un maître et celles que peut donner une science consommée et laborieusement acquise. C'est à ceux-ci que M. Delacroix a certainement conquis aujourd'hui une position incontestée de chef d'école. Pourquoi donc ce choix si peu scrupuleux des œuvres qu'il expose ? '-^n artiste ne doit pas absolument au public un Compte que le public ne lui demande pas, et sans ^ien voler à sa réputation, il peut laisser dans l'ombre ^e l'atelier ces petits travaux, degrés insensibles qu'il ^^ bâtit à lui-même, délassements d'une imagination *Qtiguée de plus grands efforts. On croirait que l'ar- ^ïste n'a jamais voulu comprendre les scrupules de ^^ propres amis, car il expose indifféremment au re- Sard de la foule ignorante, si vous voulez, et rail- ^^use, mais qu'anime cependant si souvent un sens ^rai, une quantité de petites toiles où ses défauts se Montrent plus aisément sans faire briller mieux pour

cela ses véritables qualités. Aux critiques quV,^s soulèvent si justement, il n'y a rien à répondre, i^, tain que Ton est qu'avec un homme comme M. "3)^ lacroix , la justification sera complète et éclata. Mite. Hier, par exemple, c'était au milieu du Salon, /e GiaouVy le Samaritain ; aujourd'hui, c'est au pj^fond du Louvre, le Triomphe d* Apollon sur les ténèbres et les Monstres nés de la Mort, Toute proportion gardée, M. Delacroix a-t-îl vu là une all^ gorie dont il était le héros ? On le dirait à la puissance et à la verve avec lesquelles il a abordé un sujet si bien fait pour lui. Jamais, même en ses plus beaux jours, son pinceau n'a été plus trempé de lumière et d'éclat, jamais il n'a été tenu d'une main plus ferme et plus sûre d'elle-même.

En haut de la composition, au milieu d'une gloire éclatante, Apollon, traîné sur un char d'or, perce de ses flèches le serpent Python, qui se roule agonisant au milieu des fanges du déluge et exhale de sa gueule embrasée un torrent de fumée. Les dieux se sont unis à lui. A droite, Mercure, Minerve, Hercule exterminant les monstres enfants du chaos, tandis qu'au-dessus d'eux et au milieu de la sérénité des cieux, des divinités plus tranquilles, Vénus, JunoD, se réjouissent du calme qui va renaître et de leur nouvel empire qui s'apprête. Enfin, en bas, au^ limites du tableau, se roulent, dans les derniers replis de la vague qui s'absorbe, les cadavres des enfants des hommes et ceux des monstres vaincus.

Quel plus beau sujet, mais que de difficultés pour un homme qui ne se jouerait pas, comme M. Delacroix, avec les contrastes de la lumière et les caprices imposés ici à l'imagination ! M. Delacroix les a surmontés dans la plus grande mesure de sa force. Le bas de son tableau , qu'enveloppent la vague et les herbes, et oti se montrent les premiers ossements de la terre perçant son enveloppe humide, est d'une firaîcheur et d'une harmonie de ton qui ne craint aucune comparaison. Nous en dirons autant du groupe d^Hercule et des monstres, et de la femme vue de dos, qui se penche sur son urne au milieu des roseaux. Certains détails, comme les cadavres des premiers et des derniers plans, et le tigre furieux, sont de la plus grande beauté, même comme dessin, l^écueil habituel de M. Delacroix. Pourquoi n'en pouvons-nous pas dire autant de toutes les parties de cette vaste composition ? Quel œil assez indulgent a pu, par exemple, laisser sur les épaules de Mercure *^ tête qui le rend impossible, même pour un dieu ^ui aurait voulu se passer une fantaisie? Pourquoi ^iane, dans sa préoccupation auprès de son divin frère, oublie-t-elle si complètement le soin de sa ^^uté, compagne inséparable des immortelles r Quant à Apollon, la chaleur de l'action même n'ex- ^Use pas la trivialité de son mouvement.

Mais un reproche plus sérieux qu'on pourrait faire ^ M. Delacroix, car il en est tout à fait justifiable, ^^ns excuse d'entraînement ni d'exécution , c'est le

sans façon avec lequel il extrait des œuvres d'£ le bien qui est à sa convenance; certains person ont déjà trouvé place, ce nous semble, dans qu( tableaux de notre connaissance. La mémoire es pitoyable et Tindulgence est chose rare, surtout les meilleurs ouvrages. M. Delacroix est assez pour n'avoir besoin d'emprunter à personne.

Nous n'avons pas la prétention, dans cette esc rapide, d'avoir tout dit sur une oeuvre aussi ir tante. Il y aurait beaucoup à louer encore et critiquer dans le plafond de M. Delacroix; nous contenterons de le remercier et de le féliciter nouveau et éclatant succès qui fait honneur i talent et à son époque; travailler pour soi, c'es vailler pour son pays.

SIR EDWIN LANDSEER

S'il est difficile de porter un jugement sans erreurs ur un homme à côté duquel on a vécu, lors même ue l'on a pu connaître ses habitudes, le milieu dans îquel son talent s'est développé, les tendances et les oûts de ses contemporains, combien moins aisée en- 3re sera la tâche d'appliquer une critique éclairée iix œuvres d'un artiste étranger, et surtout d'un itiste anglais! Les peuples de l'Europe, depuis un uart de siècle, à la suite des expositions universelles, ' sont fait, on pourrait dire, un prêt mutuel de quatés, qui mêlent et confondent à peu près toutes les •oies. L'Angleterre, emprisonnée dans ses rivages, gardé une sorte d'indépendance plus étrange qu'o- ^ginale, dont ses artistes ont porté depuis longtemps i marque trop reconnaissable. Sauf Reynolds, qui a ïiité tout le monde, et Turner, le copiste de Claude 'Orrain, tous les peintres anglais sont bien les fils ^ même ciel gris et monotone, épris du home plus ^e de l'histoire, et n'ayant qu'un type dans le sou-

venir. Ni les marbres de Phidias, ni les cartons Raphaël n'ont pu effacer ce pli du caractère natio/^ La tradition du beau chez les peuples étrangers ^ restée sans influence sur des esprits qui en ont pendant le fétichisme chez eux, et, pour plaire a Anglais, le plus grand avantage est incontestab ment d*étre né en Angleterre.

Est-ce à dire qu'il n*y aurait pas injustice à re ser à nos voisins le droit de vanter leurs peintres leurs sculpteurs? Il suffit de citer les noms de Wi kie^et de Mulready pour faire comprendre que - Providence est impartiale et qu'elle ne refuse abs^ lument aucun de ses dons à ses enfants ; seulemen elle les mesure à quelques-uns. Malgré le juste écX que ces deux artistes ont jeté sur Técole anglaise^ est permis de dire que si cette école a fait parler d*el depuis quelques années, elle n'est cependant pas ei core arrivée à se mesurer avec ses rivales du cont: nent. Il y aurait quelque imprudence à prédire qt la postérité ratifiera tous les éloges que la critique ^ delà du détroit porte sur ses artistes de prédilection et , malgré l'engouement que nos dilettanti de reW professent en ce moment pour Gainsborough, Coi^ stable et leurs successeurs, on commence à Paris prendre ses précautions. M. Millais aurait moi^i de succès aujourd'hui qu'il n'en eut à l'Expositio de i855. On peut douter que M. Hunt se serait fr une fortune à Paris aussi facilement qu'à Londr^ rien qu'en montrant pour un shilling ses étrang

compositions, et rimmense réputation de Landseer, s^ qualités mêmes ne suffiraient pas longtemps à le défendre ici contre l'effet probable de ses défauts. C'était cependant un des peintres les plus admirés en Angleterre. En France même, les gravures que son frère avait faites d'après ses tableaux avaient popularisé son nom. Mais toutes les traductions ne défigurent pas le texte original; il y en a qui en font valoir les qualités, quelquefois même elles les sauvent de l'oubli. Sans le secours du burin habile de sa famille, Edwin Landseer, qui exposa rarement en dehors de son pays natal, serait peut-être aussi inconnu chez nous que bien d'autres artistes anglais dont les œuvres sont confinées dans les galeries de leur pays, et dont les amateurs de l'autre côté du détroit se disputent les faibles toiles à des prix qui paraîtraient insensés, même à l'hôtel Drouot. Sa vogue était si grande parmi ses compatriotes, qu'ils l'avaient surnommé le Shakespeare des chiens, et chacun sait la valeur de ce surnom dans la bouche de gens qui i^e trouvent d*égal à leur grand poëte en aucun temps ^t dans la littérature d'aucun peuple. Cette hyperbole, qui fait d'abord un peu sourire, est-elle justifiable ailleurs qu'en Angleterre? Les Anglais, en général, sont, il est facile de s'en convaincre, peu sensibles aux beautés d'un art sévère. Ils prisent avant tout le sentiment, et surtout le sentiment anglais. C'est là, peut-être, la plus vraie de toutes les raisons ^tii leur ont fait placer si haut l'artiste qu'ils vien-

nent de perdre. Il leur importait assez peu que:

pinceau du peintre amoureux du beau métier complût davantage à polir ses ouvrages qu'à fg — ^/ saillir sous le poil de ses animaux Possature et U muscles dont ils ont besoin pour se mouvoir et vi^^'i^. Ses chiens, ses chevaux, ses cerfs et ses mou«roi25 n'étaient-ils pas les produits d'une race supérievire, telle que les pâturages de la verte Albion en peuvenr seuls nourrir? Ces jolis king's Charles qu'il peignait avec tant de soin, et dont raffolent les jeunes misses, pouvaient-ils ailleurs que dans les salons des cottages ou des châteaux apprendre à hausser leur instinct jusqu'à rintelligence? Ces fox-hunters, compagnons des mille périls du sport, habiles à forcer le renard à travers les a fences » des comtés, camarades anoblis du vieux lord en vacances politiques, luxe des grands chenils, gloire des chasses célèbres, tout ce monde agile, bruyant, lustré, c'est une partie de la familk anglaise; on les aime, et des gens qui font profession jusqu'à la manie de la dignité et de la froideur du maintien, peuvent du moins se permettre extérieurement ce genre de sentimentalité. Que les galeries publiques se parent des vigoureux tableaux de Snyders ou d'Oudry, les prouesses du talent ne sauraient émouvoir ceux qui ne font pas profession de peindre. Ces effigies impersonnelles de Tanimal vrai ne rappellent rien à la mémoire; ce sont les chiens et les chevaux de tout le monde; ce ne sont ni les chiens ni les chevaux de la patrie anglaise.

On peut croire que Landseer avait compris ce traders de ses compatriotes; puis, dans sa jeunesse^ à ^«itelier de Haydon, Wilkie venait souvent passer es heures de loisir; il dut expliquer maintes fois, leirant l'élève attentif, comment il avait pu vaincre '^indifférence du public. Sans doute il ne négligeait, lisait-il, ni la finesse de la touche, ni Pagencement :iabile de ses compositions; mais avant tout il cher- -hait à semer dans ses tableaux le comique et 1 esprit, ^ il ne négligeait jamais d^ introduire des incidents uxiusants. Landseer, après lui, choisit un rôle ana- 'ogue, et il fit aussi la cour au spectateur. Seulement, ce que son devancier empruntait à Thomme, K>n pinceau, à lui, alla le chercher chez les animaux. Il tenta de peindre Tâme des bêtes; il se plut à montrer ses modèles rêveurs ou gais, hargneux ou charmants, souvent même bienfaisants, presque humains. Rarement il se contenta de les peindre dans leur superbe et placide insignifiance. Sa brosse (peut-être le savait-il) était trop faible et inhabile pour suffire à cette tâche, d'autant plus difiicile qu'elle paraît plus simple.

Edwin Landseer naquit en 1802, Son père, Jérôme Landseer, était graveur, non pas sans talent. Il mérita d'être nommé associé de l'Académie royale. Ce fiit lui qui voulut enseigner à son fils les premiers déments de l'art, pour lequel l'enfant montrait d'étonnantes dispositions. Son système d'éducation n'était pas fait pour contrarier des instincts naissants et déjà

très-faciles à reconnaître. C'est ainsi qu^il donnait à son élève les environs de Londres pour atelier ordinaire et la nature pour modèle. Il y a soixante ans, comme aujourd'hui encore, la campagne se montre dans toute sa splendeur, avec ses beaux arbres, ses vastes pelouses couvertes de troupeaux, aussitôt qu'on a franchi les faubourgs de la grande cité. Le jeune artiste dessinait tout avec enthousiasme et sans choix. Pleins de fanatisme pour leurs favoris, les Anglais ont recueilli au musée de Kensington, à côté des dernières ébauches de Turner, malade et fou, les premiers essais de ces petites mains de huit ans qu.^ se tendaient déjà vers les palmes académiques. Cinc années après, Edwin envoyait intrépidement à Tex. position deux études , deux portraits d'animaux , e= elles étaient reçues. Presque aussitôt il entra dam Tatelier de Haydon. Mais là, il fallut dire adieu au beaux nuages , à la verdure des prairies; le nouvea. maître, sans souci des inclinations de son élève, Ter^ voyait copier les marbres de Phidias que lord ElgL avait arrachés au Parthénon et qu'on avait déposa à Burlington-House. Il ne paraît pas que ces oeuvra sublimes aient eu le pouvoir de changer la vocatio de Landseer , car Tannée suivante il exposait encos: le portrait d'un chien, nommé Brutus. C'était pea'i être une politesse à l'antiquité, mais elle n'était p^ compromettante, et ce fut la seule. En 1818, s ^ Chiens de combat attirèrent fortement l'attentior» un homme à la mode daigna les acheter; Wilkie ^

fit réloge à haute voix. Dès ce moment le char du

débutant était lancé, il devait aller loin. En 1822,

I^ândseer obtenait le prix de la British Institution,

douze cents livres, avec son tableau, resté célèbre en

Angleterre, The larder invaded; et à vingt-quatre

ans, après Ténorme succès de son Hunting Chevjr

chose, il était nommé associé « of the Royal Aca-

demy ». On voit que si les lois qui gouvernent cette

compagnie, un peu diflférente de notre Institut, sont

favorables à l'ambition de la jeunesse , le talent de

Lândseer non plus n'attendait pas le nombre des

années.

Bientôt après, et déjà célèbre, le peintre commença ses voyages en Ecosse, dont il fut pendant trente ans le portraitiste plus ou moins fantaisiste, plus ou lïioins sincère, mais assidu. Il emprunta à la patrie deWalter Scott la plus grande partie de ses sujets; ^'^estau milieu des grandes chasses des hauts et puissants barons, des lacs et des montagnes, qu'il développa ce sentiment poétique dont il serait injuste de nier le charme, et dont le Deer pass est une des plus touchantes manifestations. Tout le monde a pu voir «gravure du frère de Landseer, et reconnaître même ^'vec quelle habileté Tinterprète a rendu Tœuvre originale. Il fait nuit, nuit lumineuse et pleine d'étoiles. Au milieu d'une vaste étendue d*eau, un cerf s'avance ^a tête au vent , humant Tair qui lui apporte du rivage les cris de mort des chasseurs et des chiens. ^ flancs haletants dégouttent de Teau qui les ra-

25o NOTES ET CAUSERIES

fraîchît. Mais déjà les pieds de la pauvre victime touchent les premières terres de l'îlot qui va lui senir de refuge, elle est sauvée. Au loin, un long sillon lumineux va se perdre sur les flots et dans les brumes de rhorizon. La scène est simple, et elle émeut. Le peintre ici s'est doublé d'un poëte. — L'œuvre de Landseer est presque innombrable. Toute sa vie, on peut le dire, fut employée à peindre, et il mourutà près de soixante-douze ans. Rien ne serait plus inutile ici qu'une sèche nomenclature, dont la mémoire ne garde pas les noms. C'est à Londres , dans les musées, dans les châteaux de l'aristocratie qu'on étudiera plus tard l'œuvre de cet artiste fécond. La gravure n'en peut représenter qu'une face; elle met en évidence le compositeur ingénieux et souvent émouvant, elle pourrait tromper sur la valeur réelle du praticien.

Landseer, comme beaucoup de peintres, a voulu prouver ses aptitudes pour la sculpture en modelant les lions qui ornent la colonne de Nelson à Trafalgar square : c'était un périlleux effort. Il rapporte peu , en général , à ceux qui le tentent. Le roi du désert n'est pas un modèle complaisant : si l'artiste qui le copie est trop près de la réalité , il paraît exagéré et peu naturel à des yeux familiers avec des types convenus, et tout le monde se met à rire lorsqu'il s'en rapproche. Les lions de Landseer n'échappèrent pas au guignon commun, et même à Londres la critique ne les épargna pas plus que le public.

SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. 25i

Landseer connut toutes les joies du succès. Dans ^^ pays d'outre-Manche , où les classes sont si nettement séparées , les démarcations et les préjugés de ^^ste si facilement acceptés , rien n'est plus rare que ^e voir un homme, quels que soient sa fortune et son ■'Mérite, sortir du cercle oîi la naissance Ta placé. ^Quelquefois, il arrivera qu'un artiste puisse franchir J^ seuil des palais royaux ou des châteaux des grands; il n'y est jamais reçu sur un pied d'intimité, encore ïanoins d'égalité. Lawrence lui-même, ce peintre fa- "v^cri de l'aristocratie, Lawrence qui balançait Van liyck aux yeux de ses contemporains, n'était que 'toléré dans les châteaux de ses hautains modèles. Il lui était permis d'y entrer, mais seulement pour y étudier mieux et de loin , et sans les fatiguer, ceux <lu'il retournait peindre ensuite dans son atelier. "Telle n'était pas la position de Landseer vis-à-vis de ses clients. Les invitations ducales venaient le chercher tous les matins dans sa jolie résidence de Saint-John's-Wood. Un jour même, tout le quartier stupéfait s'assembla pour voir, spectacle invraisem- '^lable! un carrosse, à la livrée royale, arrêté à la Pone de Landseer; la souveraine elle-même, assise <iu dedans, attendait que son peintre favori eût fini <le changer d'habit pour l'accompagner (à cheval, il ttt vrai) à la promenade. Deux automnes successifs, il fut invité à Balmoral, et les a ladies for waiting » purent assister avec la souveraine aux parties de billard que le prince époux jouait avec un peintre.

Il n^était pas rare non plus que ce même peintre

pendant ses séjours, fût appelé à l'honneur de senr 5 d^écuyer à la reine dans ses excursions quotidiennetés Reçu en ami chez le duc de Dçvonshire, chez le dmjMc de Bedfort il était tout à fait « at home ». — Edwîfl Landseer, fait chevalier en i85i, fût devenu, à h mort de sir Gh. Eastlake, président de l'Acadéni&ie royale; mais par un sentiment de modestie réelle, il déclina cet honneur, le plus grand qu'un artiste anglais puisse ambitionner. Rien ne manquait donc à son honneur; Tenvie même se taisait, lorsqu'on prononçait son nom. Cependant Thomme que tant de joies environnaient n'était pas heureux. La moindre critique le mettait au supplice; il avait fini par soupçonner de malveillance jusqu'à ses meilleurs et ses plus vieux amis. Son extrême susceptibilité devint, dans les dernières années de sa vie, presque une maladie. Sa tristesse touchait à la folie, et ce gentleman^ à la physionomie souriante , qu'on voyait dans Ic^ parcs de Londres, toujours mis avec une rare dis-^ tinction , salué de chacun , l'image la plus complète du succès dans la vie, doutant de tout le monde et de lui-même, ployait au dedans de l'âme sous le poids d'une insurmontable tristesse. Il voulait être entouré chez lui d*un silence complet au milieu duquel il pût se livrer, sans en être distrait, à ses pensées de mort; le spleen ne devait pas épargner cet enfant gâté de la vie : Landseer était bien de son pays. — L'Angleterre a salué d'un véritable deuil, publiquement exprimé

par la presse , la fin d*un artiste qu^elle se plaît à placer à côté des plus grands. Elle pourra Vy maintenir. La critique, d'ailleurs, n'a pas à contester ces éloges patriotiques. On peut dire cependant que les œuvres de Landseer n'intéressent que faiblement les juges plus difficiles à contenter, qui , prisant en art les qualités générales et essentielles, refusent de prendre pour guide Tamour-propre national et mettent au rang des talents supérieurs ceux-là seulement qui appartiennent à Thumanité tout entière.

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