HENRI REGNAULT
L'école française a fait depuis quelques années pertes irréparables. On dirait que la mort ne se promène pas au hasard dans ses rangs, et que tous ceux qu'elle frappe sont choisis par une main qui sait ce qu'elle veut. Hier, un jeune homme débutait dans la carrière des arts avec un incomparable éclat; original, audacieux, puissant, à vingt-cinq ans il était le maître de toutes les difficultés d'un métier dont il avait deviné seul les secrets. La célébrité, qui se fait poursuivre quelquefois si longtemps, était accourue au premier appel de son futur favori. Il n'avait pas d'ennemis ; on le saluait déjà comme un maître; il allait faire école, et voilà que, dans Tépanouissemeat de cette gloire méritée et si facilement conquise, U balle d'un ennemi l'abat comme la plus vulgaire victime de nos inutiles hécatombes. — Le bruit qui s'était fait autour de son nom a grandi depuis sa fin héroïque; des amis ont ramassé toutes les reliques de cette carrière si vite parcourue et sitôt finie, et le publicest
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:couru à TEcole des Beaux-Arts avec un empresse- L€nt qu^il n'avait pas montré dans des expositions lalogues.
Nous ne venons pas essayer de juger à nouveau des uvres pour la plupart très-connues, c'est un travail li a été fait un peu partout et de toutes mains; ais nous avons cru que quelques détails sur la vie 5 Henri Regnault intéresseraient plus vivement ceux ai aiment à connaître un artiste tout entier, aussi ien par les produits de son pinceau que par ces >anchements oti se reflète son âme et dont les amis îçoivent seuls la confidence.
H. Regnault naquit au mois d'octobre 1843; le lom de son père comme savant est justement céèbre. Tout jeune, il révéla des dispositions très-caractérisées pour le dessin. Nous nous rappelons nousmême avec quel étonnement H. Flandrîn, auquel il avait été présenté, parlait de cet enfant de douze ans, dont la facilité se jouait dans des compositions souvent très-compliquées ; quelques-unes sont exposées à côté de ses derniers ouvrages. Après avoir reçu au collège Henri IV une éducation complète, signalée par de nombreux succès , Regnault entra dans l'atelier de L. Lamothe, élève de Flandrin, qui le dirigea dans ses premières études. A vingt ans, il fut reçu en loges pour la première fois; il n'y eut pas de prix décerné après ce concours, mais Regnault obtint une mention. Il exposa ensuite, au Salon de 1864, !e portrait d'un Jeune Homme à barbe blonde, que
nous avons vu figurer en face du Général Pr^ à rÉcole des Beaux- Arts. Cette première œuv^x douce, timide et fine^ ne semblait pas annoncer peintre fougueux qui devait exécuter, cinq ans pJt tard, le tableau de Tentrée du célèbre général espa gnol à Madrid. En i865, nous le retrouvons en loges; le sujet était Orphée aux enfers; mais déjà le travail de transformation était commencé : Pélèrc se faisait indépendant, et son tempérament, brisant les lisières d'une éducation gênante, se révélait dans une toile bizarre , pleine d'incohérence et de fougoc Certains morceaux en furent cependant justement remarqués. Le maître, comme une poule qui a couvé un aigle, poussa un cri d'efifroi, s*efiForça de signaler le danger de ces audaces et de les refréner; autant essayer d'arrêter un cheval emporté. L'élan était irrésistible, le peintre venait de naître. Ce n'était pas toutefois à l'atelier qu'il allait chercher Taliment de ses progrès : il lui fallait la liberté, la nature sous toutes ses formes; il l'étudiait partout, aux amphithéâtres du Val-de-Grâce comme au chenil du princ< Napoléon à Meudon, et avec le célèbre peintre d< paysage Troyon. Celui-ci surveillait avec une sym pathic paternelle cette éclosion si rapide, et ce études un peu désordonnées, mais passionnées, n'( taicni faites ni pour l'eflFrayer beaucoup ni pourb déplaire.
Cependant, comme le prix de Rome était toujou le grand objectif et que la prudence paternelle vo
lait être rassurée sur l'avenir par des résultats certains, il fallut bien consentir à rentrer de nouveau sous le joug et à s'assurer Tappui d'un professeur de TEcole qui pût soutenir le futur concurrent. Ce fut alors dans l'atelier de M. Gabanel qu'il entra; il s'y fît remarquer par ses absences; la monotonie de ces études régulières, la laideur de tout ce qui entoure le modèle dans ces salles nues, d'où le soleil est absent, l'attristait et Tennuyait; il y venait rarement. Enfin, en 1866, il fut de nouveau admis au concours. On donna cette fois pour thème : Thétis (^portant des armes à Achille. Regnault se mit avec ardeur à l'ouvrage. Mais l'inspiration ne répondait pas à ses efforts, le travail languissait et le temps fuyait vite; le découragement le gagnait déjà, lorsqu'un soir, chez un de ses amis, il rencontra une jeune femme d'une beauté rare et étrange, douée iW merveilleuse aptitude pour la musique. Regnault était lui-même excellent musicien, et la nature, qui l'avait traité en mère pleine de tendresse, lui avait aussi donné une voix charmante. Cette soirée, passée dans les plus douces jouissances de Tart, Ini fit une impression profonde. Le lendemain , il ^urt à son atelier; sa tête est en feu, un souvenir le possède; il bouleverse son tableau, le retourne dans k sens de sa largeur; il ne reste plus que quinze jours, mais que lui importe? Il a le temps nécessaire, puisqu'il sait maintenant ce qu'il veut ; l'exécution n'arrêtera pas sa main, et le soir même, ren-
contrant un de ses amis, il se jette dans ses bras (( J'aurai le prix ! s'écrie-t-il , je le tiens; je viens d commencer mon tableau! » Quinze jours après comme il Tavait prédit, le jury lui décernait la ré compense suprême, et sa carrière s'ouvrait avec c bonheur qui allait, pendant cinq années seule ment, lui tenir fidèle compagnie à travers tous le hasards et toutes les imprudences. Joyeux, modesti accepté par ses rivaux, qui étaient devenus tous s amis, il se remet à l'ouvrage avant de partir po*" la vie éternelle et fait, en compagnie de trois ses camarades , deux longs panneaux d'ornemc pour MM. Portalis et Renouard. Déjà les étoffes ai couleurs brillantes, aux reflets curieux, le passioj nent; sa main a pris une assurance définitive; il trouvé ce qui va devenir sa manière, puis il pa pour la Bretagne. Il en revient, rapportant des étude vivement exprimées de ces côtes sauvages, désertes e grandioses, dont il parlait encore avec enthousiasme même après son voyage d'Alicante. Il perdit alors sa mère et une tante ; cette double mort le frappa beaucoup : « On meurt vite dans notre famille, disait-il. Il faut se hâter de produire! » Hélas! ces prophéties sont trop souvent justes, et nous verrons qu'elles se présentaient souvent à son esprit, plus ardent que vraiment gai. On remarque, parmi les nombreuses études d'animaux exposées quai Malaquais, deux superbes chiens dont le pelage noir miroite sous les ailes de grands perroquets bleus. Cette belle
franche étude fut la dernière faite avant le départ pour Rome, qui eut enfin lieu le 2 mars.
Arrivé à Marseille, il y trouva le vilain temps, qui l'accompagna jusqu'à Gènes : c'était manquer son entrée dans le pays du soleil; toutefois, la Corniche le rayit par sa beauté ; ces citronniers, ces orangers en fleur, cette mer bleue sous Torage, ces collines tantôt arides, tantôt verdoyantes, mais toujours si belles de formes, enchantèrent Tenfant de Paris, qui ne connaissait encore que les rivages austères de TOcéan. Il devinait déjà les magnificences de Tazur et de la lumière. A Gênes, le ciel se dérida un instant, et soudain Tété se montra dans sa splendeur. Le voyageur demeura à la fenêtre de Thôtel, qui dominait le port et la mer immense, tant que la lune versa sa grande lumière sur les flots, ti On n'entendait autre chose, écrit-il, que le petit soupir qu'exhale de loin en loin la mer en laissant mourir sur le sable sa dernière pe- Ute ride. Il faisait chaud ; le parfum des orangers et des lauriers qui couvraient le jardin nous arrivait par bouffées. Je n'ai jamais si bien entendu le septuor -^ des Trqyens que cette nuit-là. » Toutes les douces ^ ^oixde Tart parlaient à Toreille de cet enfant béni M des Muses, et il les comprenait toutes. — Enfin, il 'A arriva en Toscane.
■"' Vous tous qui , après avoir quitté nos rues banales et bruyantes, nos monuments, nos palais, nos églises, dépouillés par la main odieuse des révolu- "l îions êtes entrés pour la première fois dans la ville
26o NOTES ET CAUSERIES
des Médicis, vous rappelez-vous votre impression sui la place du Palazzo-Vecchio, quand le soleil dessine les vieilles arêtes du portique d'Orcagna, ou que se: derniers rayons revêtent d'or et de pourpre la tour d" Campanile et le dôme de Brunelleschi? Imaginez aloi ce qui se passa dans Tâme de Regnault, arrivant vingt et un ans devant ce musée de marbre et bronze qui s'appelle Florence. Son admiration E\at sans bornes; elle allait de Fra Angelico à Mich^&I- Ange, de la pieuse naïveté à la science profonde 8i\rec le même enthousiasme. Tout lui arrachait des cris de joie. B. Cellini lui-même ne lui semble pas e^cagéré; le casque du héros est une merveille de fantaisie. Que voulez-vous ? son œil n'est pas blasé encore par les excentricités de la mauvaise école du seizième siècle; mais son goût se fera vite. Déjà il retrouve rindépendance de ses jugements dans la chapelle des Médicis, et si la sculpture du grand Buonarotti ie rend muet d'étonnement, en revanche, il se met dâtis une colère bleue contre son architecture, contre ces petites colonnes, ces petites fenêtres dans lesquelles sont cernées les divines figures de Lorenzo et di^ Penseroso. Cependant, ce qui l'émerveille danste^ peintres primitifs, ce n*est pas la profondeur de leu ^ foi, la naïveté de leurs compositions et de leur élo^ 1 quence, c'est plutôt « le charme de la couleur et cet harmonieux aspect de tapisserie ». N'en concluez pas que ce dilettante de coloration n'est pas sensible à la pensée; nous verrons plus tard avec quel soin
^'^cjuîet il poursuivra la sienne dans ses tableaux et *vec quelle sollicitude il essayera de prouver que la ^o^leur n'est qu'un moyen plus puissant, plus sédviisant de Texprimer; mais il ne prétend pas déguîser avec elle son indiflFérence pour des beautés plus Sr^ves et plus méditées. Et puis, ce rêveur, la tran- ^Oillité de la vieille ville convient à sa nature; il ^îrne Ces rues fraîches et ombreuses dont les voitures stEeurent le granit sans réveiller Técho, ces vieux F^^Jais qui lui parlent de Dante qu'il connaît bien, c^a.r tous les poètes lui sont familiers, et son imagination se promène avec bonheur dans ces lieux dont ^vicune main sacrilège n'a dérangé Taspect historique.
Enfin, il faut partir pour Rome. C'est là que l'attendaient ses premiers désenchantements. On a tant entendu parler de cette vieille capitale du monde; tant de voyageurs, tant de poètes, tant de livres d'histoire et tant de romans, depuis notre enfance, nous ^i^t rempli l'oreille et l'esprit de son grand nom, que ^ous nous en faisons, les unset les autres, une image ^ui n'a plus les proportions de la réalité; et quand ^n arrive pour la première fois dans ces rues sales ^^ tortueuses, au milieu de cette population d'étrangers et de mendiants, le découragement du rêve déçu Vous prend, et il semble qu'on soit le jouet d'une
immense tromperie. Il faut se faire l'œil et l'esprit à Rome et conquérir peu à peu les jouissances qu'elle vous réserve. Regnault, comme beaucoup d'autres,
ne comprit rien d'abord à la Ville éternelle. Ses sen délicats étaient choqués des complaisances de la pc lice papale pour la saleté de la population. Le Forui le laissa froid, et les petites prop)ortions de la Rom antique le surprirent. Quoi ! c'était la voie Sacrés <( Comment ces héros géants passaient-ils sans heurter la tête sous ces petits arcs de triomphe sans écraser contre leurs parois les trophées et . troupeaux d^esclaves attachés à leur char? » Il n'^ pelle pas, il est vrai, la voie Appienne u un tas cailloux », mais son souvenir ne sait pas reconstriB.: ces palais, ces temples, ces forums, ces basiliques, le Capitole, et le Palatin, et les jardins de César ^ les bains du fils d'Antonin ; il ne revoit pas non pi ce monde de statues d'or, d'ivoire et de marbre q doublaient dans les murs de Rome le peuple d vivants; et cette ville qui étonna Constantin res pour lui cachée sous ses ruines. Par exemple, lai" qu'il entre à la Sixtine, lorsqu'il assiste aux cérétii nies de Saint-Pierre, de ce temple gigantesque, a' jourd'hui muet et désert, son cœur s'ouvre, l'hymne des joies de la jeunesse et des admiratioi sublimes s'élance de son cœur. Le grand peintre fl rentin lui semble si supérieur à la nature humaîi <c qu'il lui fait peur; c'est un coup de foudre que plafond ; je suis sorti de là à moitié broyé, c'est tr< beau ! w Et pendant ses longs séjours à la villa Méc cis, il n'osera jamais tenter une copie, une esqui* de cette œuvre colossale. « Après cette première ^
site, je n'ai plus senti cet entrain et cette verve que vous donnent les maîtres lorsqu'on a longtemps causé avec eux. » Il rend volontiers justice à Raphaël; il convient que le peintre de la chambre délia Segnaturae&x un autre homme que celui des petites Madones tt des petits Enfant Jésus; mais, pour lui, le poëte terrible de la grande voûte biblique domine évidemment le doux chantre du Saint Sacrement et du Parnasse. C*est là affaire de tempérament qu'il serait superflu de blâmer ; Regnault n*est pas le preniîerqui ait résisté au maître divin, cela était même devenu de mode chez certains de ses contemporains. lugres, lui, descendait en pleurant l'escalier du Vatican : <c II est toujours plus grand ! » s'écriait-il avec cette emphase sincère dont sourient ceux qui n'ont P^s l'enthousiasme du beau ; bien peu seraient aujourd'hui dignes de verser de telles larmes ; mais Ra- Pfaaël peut attendre les retours de l'opinion, et son piédestal n'est pas près de s'abaisser. Nous ne sui- ^'ïxins pas le jeune élève dans son premier voyage à N'aples, d'où la fièvre le força de fuir rapidement Pour revenir à Rome. De retour à la villa, il songe à Parcourir l'Italie du nord. Les voyages étaient sa Passion, le livre toujours ouvert de son progrès futur; ^l <lésirait tout voir, non pour se reposer, mais pour ^ flairer sur ses propres tendances , et pour pouvoir chercher ensuite dans ses souvenirs comme on cherche dans un dictionnaire que Ton connaît bien. ïl voulait aussi remonter aux sources de l'art; nos
critiques, qui ont nié que Regnault ait compri*^ et senti les maîtres, parce qu'il ne les a pas reflété se sont cette fois trompés comme tant d'autres, nsTZ. vement trompés ; ils semblent ignorer que Tétuc est le fondement le plus sûr de Toriginalité vraie, que les traces n'en peuvent échapper qu^aux incapables de s'y livrer eux-mêmes. — Cependa^r^r, l'Exposition universelle allait s'ouvrir à Paris. ï ^es pensionnaires obtinrent la permission de la venir ^visiter. C'est pendant ce séjour que fut ébauché le grand portrait de femme qui devait commencer Ja réputation de Regnault. Revenu en Italie et forcé par le règlement de renoncer f)our cette année au tableau de Judith, qui comprenait plus d'une figure^ il entreprit VAutomédon, Ce tableau manque malheureusement à l'exposition de ses œuvres ; l'original est aujourd'hui en Amérique. Après une course ^^ Vésuve en éruption, il rentra dans son atelier de la vill^ pour finir le portrait de madame D... C'est à ce tOO' ment que se place le singulier épisode, demeuré inc^' pliqué, de son faux assassinat. Ce bruit courut à Par^^» et lorsqu'il en fut informé par des dépêches inquiète^' et répétées, il en souffrit beaucoup. Cette fausse noU' velle coïncidait avec la publication dans le MoniteUf' d'une lettre qu'il avait écrite à son père sur sa course au Vésuve : «Je ne vois pas, disait-il, quel intérêt Oi** a ainsi à jeter le ridicule sur quelqu'un qui ne 1^ cherche pas. » La réclame lui était en horreur : ^* n'était pas de son temps; peut-être aussi sentait-^^
avec fierté qu'il n'en avait pas besoin. — Le portrait de madame D... lui donnait beaucoup de mal; tourïnenté par cette vue intérieure, mais confuse encore, d'aune œuvre qui sortît des conditions banales du genre, par moments, la peine qu'il éprouvait lui faisait dire qu'il devrait se faire sculpteur et qu'il s'était trompé sur sa vocation. Il remplaçait un meuble par Un autre. Il avait jeté dans le fond de son tableau une peau de panthère, qui devait servir de point d'appui ^Ux tonalités puissantes de la robe de velours de son niodèle ; et comme on lui objectait Tétrangeté de cet accessoire, il se révoltait : a Notre loi n'est pas le bon ^ns, disait-il avec quelque audace, mais la fantaisie. Si l'on raisonnait en peinture, grand Dieu ! on n'oseï'aît rien faire. Est-ce que les tableaux des maîtres ne sont pas pleins de choses qui n'ont pas besoin d'être? L^art doit obéir avant tout au sentiment et ne pas craindre de braver l'exactitude et la raison. » Il fai- ^ît en même temps, pour la maison Hachette, des dessins qui devaient orner le livre de M. F. Wey. Le Portrait parut à l'Exposition avec les bois de ces dessins. Il eut un très-grand succès, et les trompettes de 1* critique saluèrent ce nouveau venu d'une joyeuse *^nfare. On fit bien des restrictions, mais pour don- ^^r sans doute plus de piquant à l'éloge. Toutefois, ^^ quelques ateliers, on témoigna un certain dédain ; ^ctte peinture était trop savante dans son audace P^urne pas inquiéter les envieux; mais on se réserva Prudemment, et l'on fit à peu près chorus. Le jury ne
sanctionna pas l'éloge général; il donna une médaille au graveur qui avait traduit les dessins de Regnault; mais le peintre ne fut pas jugé digne d'une si haute récompense. Il n'en conçut aucun dépit. Il avait eu un début assez éclatant pour ne pas souflFrir de cet échec immérité, et il pouvait attendre.
Le grand succès que venait d'obtenir le portrait de madame D... ne remplit pas le jeune peintre d'une confiance présomptueuse; elle ne fît que stimuler son ardeur et son besoin de progrès nouveaux. Le règlement l'obligeait à envoyer, pour son travail de seconde année , une figure nue. L'obéissance à cette législation un peu rigoureuse coûtait beaucoup à Regnault, qui avait toujours l'envie du plus , jamais la paresse du moins. Puisqu'il était condamné à n'admettre qu'un seul personnage dans son tableau, il résolut d'y joindre ce que les juges n'avaient pu prévoir ni prohiber, deux chevaux. Le cheval, dès son enfance, avait été sa passion; il la satisfaisait en pleine liberté, et souvent au péril de sa vie , dans ces vastes espaces qui entourent d'un désert de verdure les murailles de la Ville éternelle. Comme Géricault, qu'il admirait en tout, il ne trouvait rien de plus beau que ce vieux compagnon de l'homme. Son pelage sur lequel ondoie la lumière, ses formes sculpturales, sa belle tête qu'une âme semble rendre expressive, plaisaient à son crayon et à son pinceau. Il entreprit donc de peindre les chevaux d'Achille, mais non plus ces chevaux antiques dont on retrouve sur les frises du
*^^^rthénon le type élégant et particulier, non plus ce boursier thessalien à la crinière coupée comme le ^itnier d*un casque, mais le cheval de tous les temps ^t de tous les pays; seulement, il voulait emprunter à Homère le caractère surhumain que leur prête le chantre d'Achille. Nous trouvons là , tout d'abord , cette préoccupation de la pensée que quelques critiques se plaisent à lui dénier dès son début. Il veut que son tableau soit tout plein de Pimpression de la mon. Ce n*est pas pour le piquant de Teffet que le ciel sera traversé par des lueurs sinistres, et si les coursiers du fils de Thétis dressent devant la mer qui s^agite lourdement au loin leur silhouette désordonnée, c'est qu'ils prévoient le destin qui atteint leur maître. 11 doutait bien un peu qu'on vît tout cela dans son œuvre, car il savait que si le spectateur fournit souvent aux artistes plus d'intentions qu'ils n'en mettent sur leurs toiles, il leur fait tort plus souvent encore de mille pensées ingénieuses qui sont, pour ainsi dire , le dessous de la peinture et qui échappent à un examen superficiel. Il prévoyait en n^ême temps tout ce qu'on pourrait dire à propos de ^n œuvre : la critique répéterait ses vieilles protestions contre l'école de Rome; elle ajouterait qu'on voyait ici, une fois de plus, combien il est peu néces- ^ire de faire passer aux jeunes gens cinq longues 3c;j *ïinées à Rome, qu'ils emploieraient avec plus de j;| profit à Paris; que X... n'y est jamais allé, et que ^••. dessine néanmoins avec plus de sincérité que Mi-
chel-Ange, et qu'il peint comme Velasquez. Le jui — à son tour, lui reprocherait de ne s'être pas conteirz: d'étudier les pauvres formes d'un misérable enfatr:-qu'il aurait pu, avec un souvenir respectueux czz vieux usages , appeler l'enfant à la grenouille ou lézard.
Mais malgré tant de raisons d'hésiter, il prit i> 1 losophiquement son parti de l'avenir, et il acheva toile. Une fois maître de lui, la soif de l'inconni reprend; il quitte les frais bosquets du Monte-Pincr io et le voilà qui court retrouver à Bilbao l'ami avec lequel il a projeté de parcourir toute l'Espagne. Dés longtemps il pressentait Velasquez : cette toile vivante du palazzo Doria, le portrait à'' Innocent X lui avait révélé un maître avec lequel il s'entendrait sans arrière-pensée. Je soupçonne que ces géants épiques des chambres vaticanes l'ont définitivement lassé; leur grandeur l'oppresse et le trouble, il veut échapper à des influences que sa nature en pleine sève repousse et qu'il subit comme malgré lui; î^ part pour se retrouver libre devant le plus libre 1^ tous les peintres.
En traversant Bilbao, il assiste à un combat 4^ taureaux. La beauté des picadores, leur grâce, leui'^ aisance, leur bravoure, la fière allure de la victind^ font que le spectacle, tout répugnant et immor^* qu'il le juge, finit par lui plaire; peut-être a- t-il dé/ ^ étudié en secret Goya. Puis il arrive à Burgos. I^ vieille et magnifique cathédrale, avec ses vitraux étin^
ints dans les nefs sombres , et ce luxe , cet or , ces tures y ces richesses sans nombre que la main use des générations a entassées depuis des siècles Lsla maison de Dieu, et qui fournissent une source puisable à Partiste épris du pittoresque , le jette is un ravissement continu ; il s^empare dès lors de spagne ; il en va faire la patrie de son imagination , 1 y dresse d^avance sa tente pour longtemps. Il re enfin à Madrid , et le voilà à Pinstant même à loux devant Velasquez. C'est le peintre par excelce, il le voudrait ti avaler » tout entier; on peut t apprendre de lui, et cependant quel enseignent fut jamais plus simple : copier, faire vrai ! a Si le fais à Madrid quinze lieues de progrès, dit-il, ne pends. » Ne lui parlez ni de Raphaël , ni de assin, ni de personne; et cependant quelle collec- 1 que celle du Musée royal! et comme tous les nds noms de Part y sont marqués par des œuvres liantes ! Mais Velasquez les efface tous. Le jeune housiaste consent bien à regretter qu'il n*ait pas )liqué un si merveilleux talent à de plus nobles et eplus intéressants sujets; mais au fond ils s'endent secrètement si bien tous les deux que Pélève )re le maître jusque dans ses faiblesses. Ce poëte, *is du soleil et des tons éclatants, accepte, sans lui n demander de plus, cette palette du peintre espaol, toute chargée qu'elle est de couleurs grises, ides et un peu monotones. Sa bonhomie lui plaît eux que Pidéal, qu'il appellerait presque de la con-
vention. C'est qu'il n'épure rien dans la nature, c'e= qu'il n'est ni pédant ni fier, et avec cela de tous L temps, de tous les pays; sa facilité ne tombe pasda^ la négligence, ni sa force dans Temphase; loin de k^ les ruses de métier; son enseignement est intelligit: pour tous, il ne dissimule pas ses moyens d'exécr tion. Ses tableaux sont comme une fenêtre ouvfc:i sur une scène vivante. Enfin, s'écriera-t-il , c'est Molière de la peinture ! — Le résultat de cette adrn ration débordante fut la copie du célèbre tableau de Lances, qu'il laissa cependant inachevée en quittai! Madrid. Une autre main la finit ou à peu près. Regnault était trop fougueux pour se plaire longtemps à reproduire un tableau , lors même qu'il Pestimaît un chef-d'œuvre , et il ne réussit que médiocrement à rendre l'éclat et la vie qu'on admire sur la toile du maître. Son ouvrage l'ennuyait, et puis il venait d'entrevoir TArabie à Tolède , dans cette ville où se conservent encore tant de traces de la domination des Maures, et son imagination s'était enflammée soudainement; déjà il regardait de loin l'Alhambra et le pays africain ; et bien qu'il ait rendu pleine justice à cet art de la renaissance espagnole au quinzième et au seizième siècle , bien qu'il ait contemplé avec des larmes la statue en bois de saint François d'Assise par Alonso Cano, pour laquelle il demandait la construction d'une chapelle, et qu'il appelait la merveille des merveilles; malgré les chefs-d'œuvre de Beruguette et de Philippe de Bourgogne , comme il e^^
''ant tout rhomme de la vie et du nouveau dans ^rt, il détourne vite ses yeux du passé, qui n*est lus pour lui qu'un point de départ, et nous verrons Ue, s'il lui emprunte quelquefois des titres de ta- Icau , il ne se préoccupera pas d*en exprimer Tesprit v^ec une rigoureuse exactitude.
Sur ces entrefaites, un grand événement venait de ouleverser l'Espagne : la reine Isabelle était en fuite, t la révolution victorieuse, conduite par le général ^rim, entrait à Madrid. La bataille qui avait décidé u sort de la royauté n'avait pas eu de lendemain , £irmée vaincue s'était soumise sans rancune , et le euple espagnol semblait avoir acclamé avec une joie énérale ce changement politique , si gros de périls our l'avenir. Regnault assista au défilé des troupes ans la capitale, et son admiration pour la sagesse ^e ces nouveaux révolutionnaires ne fut pas sans [udque mélange d'étonnement et peut-être d'envie. ^l avait d'autres souvenirs dans la mémoire, et il -omparait avec justesse ses compatriotes en pareilles «circonstances aux triomphateurs qui venaient de s'emparer du pouvoir.
L'assassinat du secrétaire de Serrano jeta bien une ^ome et une inquiétude sur ces jours de fraternité ; ïnais la manière énergique dont Prim réprima cet appétit du sang qui sommeillait dans le tigre popu- '^ï son discours au peuple, qu'il osa appeler « ca- ^^illes, morceaux de bêtes, indignes de la liberté », effacèrent l'impression de tristesse et dissipèrent les
ti72 NOTES ET CAUSERIES
présages. Le jeune peintre français s^était déjà k remarquer; une grande allégorie de sa compositiavait été portée devant le chef du gouvernement jour de son entrée solennelle. M. de Bark et le gém rai Milans del Bosk le présentèrent à Prim, et il tint la permission d'entreprendre son portrait. Qu^^i chance inespérée ! Il y avait là de quoi faire quel^zju chose de monumental et d'historique' pour la jz» jo chaîne exposition, et le cœur de Tartiste battai'K; à joie. Du reste, toutes facilités lui furent promptemcnr données pour s'aider dans son travail : il avail les écuries de la reine à sa disposition, un manège pour faire galoper le cheval qui devait porter son modèle; il n'y avait que lui qui ne posât jamais. Cependant, personne ne voyait avec ombrage cette bonne fortune d'un étranger ; les peintres espagnols se montraient sympathiques, les grands personnages étaient femiliers et affectueux ; partout il était accueilli avec une politesse et une complaisance qui ne sont pas des ver^ tus si communes en France. Enfin, tout allait bien- Le soir, pour se délasser, il rendait visite à des Gita^ ^ nos dont il avait fait connaissance et dont il aimait ^ dessiner les traits et à pénétrer les mœurs. Ces gen5^ à demi sauvages, ombrageux, fiers, s'étaient laissa gagner par ce jeune homme, si franc, si bon, quî avait toujours la main ouverte pour donner et le visage souriant. Du reste, Regnault mettait dans ses rapports avec eux le tact qui le caractérisait ailleurs et dans tous les milieux où le hasard le plaçait. Il ne
^^ étonnait jamais ni des enfants absolument nus, ni i^s ânes admis au repas de la famille. Toute la gent ^hème aimait le seigneur don Enrique, et un jour il acheva sa victoire en franchissant devant eux deux chaises à pieds joints et cinq avec élan. Bien lui avait servi d'assouplir ses membres dans le gymnase qu'il ^vait fait dresser au milieu du jardin de la villa Médîcis, et d'imiter les prouesses de Léotard. A partir de ce jour, il fut regardé par ses étranges amis comme Uo grand peintre : il avait enfin, disait-il, trouvé des gens pour le comprendre.
Mais les désillusions s'avançaient insensiblement, liéjà, malgré les joies et la décence du carnaval à Madrid, malgré la beauté des senoras, Regnault entrevoyait Penvers du décor : la misère atroce et la soufifrance des basses classes, la mobilité d'impressions de cette population bientôt dégoûtée de sa victoire, avide de phrases sonores et déjà prête à se doni^eràun maître nouveau, après avoir chassé l'ancien. Tout ceci n'était rien encore. Le portrait du général î^rîm était à peu près terminé ; mais il fallait une séance pour donner au visage du modèle, lequel ^^avait jamais voulu poser, cette dernière touche qui détermine la ressemblance et Tachève. Le général se décida à venir visiter Tatelier de Regnault avec sa femme et son fils; — il entre, et une exclamation de déplaisir s'échappe de ses lèvres : « Qu'est-ce que cela? » Il avait à peine entrevu l'œuvre, que déjà il J'avait condamnée en prenant un ton qui cherchait
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