‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistes parChapitre 23 sur 40 · MILLET · texte numérisé non relu

MILLET

Il y a quelques jours à peine, mourait un homme ^^nt la carrière sert d'exemple pour prouver la puis- ^Hce de certaines protections, la mobilité de la foule, ^ docilité et le pêle-mêle étrange d'opinions au mi- *eu duquel un artiste est obligé aujourd'hui de vivre -^ de chercher sa voie, surtout s'il préfère celle qui 'oit le mener le plus vite possible au succès. Millet, ^près avoir connu les longues souffrances de la pau- Teté et de l'oubli, était devenu, depuis quelques an- ^ées, un des favoris de la critique et de la fortune. ^es marchands, disent ses amis et ses panégyristes, '^ disputaient ses œuvres; les amateurs de Belgique -t d^ Amérique couvraient d'or ses moindres tableaux, -t le Musée du Luxembourg paraissait vide à ses ad- Tiirateurs parce que l'administration , trop indifférente ou plutôt trop timide, avait négligé d'y recueillir quelques-unes de ses productions, alors que le dédain de la foule les rendait de facile acquisition à cette grande pauvresse. Toutefois, au milieu de ce

concert d'éloges, il n'était pas difficile d'entendre la note discordante et de nombrer les protestations. Parmi les confrères mêmes de Millet, parmi ceui qui, connaissant le mieux les secrets du métier, sen*: blaient devoir fournir au vaste public des ignoran^ rindiscutable éloge qu'il est chargé de répéter, ^ trouvait autant et plus de frondeurs que d'enthc^-, siastes ; cependant les uns et les autres tombèrent la j? fois d'accord : ce fut lorsque le directeur des Beavïx- Arts, par un acte de confiance qui ressemblait à une bravade, livra au peintre des Paysans les murailles du Panthéon pour les décorer. Ce jour-là, en effet, tout le monde partagea son étonnement.

A quoi donc tenait cette divergence d*opinion? Les apologistes ont voulu élargir le débat et tenté de changer le sujet de la querelle. Millet, suivant eux, portait la peine de ses préférences réalistes, mais ses héros ne déplaisaient qu'aux intransigeants de Tidéal. Il faisait parler à ses tableaux, et trop éloquemment, la langue de la démocratie. Peu s'en fallut qu'on ne tît de l'homme qui détestait le plus la politique c'était une de ses vertus — un des apôtres du radicalisme militant. Mais non, disaient les contradicteurs, nous ne cherchons nos raisons ni ici, ni là, ni si haut, ni si loin. En vain vous supposez un parti pris de notre part et des vengeances sournoises; il n'y a qu'une différence de jugement : nous trouvons laid ce qui vous semble beau, mal peint ce qui vous paraît habile, et, là où vous admirez l'expression de

la vérité, nous ne voyons, nous, qu^une interprétation, monotone d'abord, et le plus souvent mensongère de la nature. La question n'est ni mystérieuse ni complexe, comme il vous serait commode de le faire croire. Restons tous ensemble sur le terrain de Part; écoutez nos raisons, vous nous donnerez après les vôtres. Vous dites que Tâge des concepts poétiques est passé; le public ne se laisse plus séduire, selon vous , que par ce qu'il comprend ; rOlympe le fatigue aussi bien que le ciel, et sa capacité d'admiration ne se hausse plus au delà de son horizon terrestre et de ses habitudes familières. Soit. Mais Millet est-il donc le premier qui l'ait suivi dans ses évolutions de goût? D'autres avant lui, pour plaire à ce grand blasé, n'ont-ils pas trouvé avantageux de regarder la campagne et de copier les haillons? Sans sortir de nos propres frontières, ne pourrait-on pas citer plus d'un artiste , depuis Lenain jusqu'à Léopold Robert, qui se sont épris de la lai- . <leur ou qui ont cherché la poésie sous le sayon du pâtre et la cape du pêcheur? Est-ce que le Lorrain, ^vant l'école contemporaine, n'avait pas déjà compris ^ mélancolie du soir ou la gaieté du soleil levant ? Nous ne trouvons rien de nouveau dans le catéchisme t ^e votre novateur, rien que la manière dont il use P^Ur le prêcher. Il est permis, qui le nie? de préférer *cs sujets familiers aux grandes anecdotes de l'histoire ^^ aux légendes sacrées des religions, cela dépend de "* envergure de l'imagination ; tous ceux qui tiennent

un pinceau ont le droit de compter sur l'attention qu'ils sollicitent, sous quelque drapeau qu'ils se rangent. Cela va sans protestations. L'important seulement est de mériter cette attention par un talent vainqueur et d'exposer ses convictions si bien, que le spectateur n'ait pas à discuter la valeur des preuves qu'on met sous ses yeux.

Le beau, dites-vous, c'est la vérité; nous accordons que le beau ne peut se passer de la vérité ; mais tout ce qui est vrai n'est pas beau, par cela seul qu'il est la copie exacte et sans choix d'une réalité. Et encore, il faudrait s'entendre sur ce que vous appelez la vérité. Est-ce que la vérité peut se passer de la variété ? La face de la nature est infinie et sa physionomie changeante. Celui qui veut s'en faire le portraitiste fidèle est tenu de la suivre dans ses mille transformations. Vous choisissez de préférence l'homme des champs pour votre étude, et vous aspirez à en créer le type; mais c'est là, ce nous semble, une première erreur : il n'y a pas un visage définitif qu'on pourra appeler le paysan, comme il y a eu un homme qui s'est appelé César ou Dante. Mais il y a une fraction de l'humanité, fraction laborieuse et souffrante, vaillante et résignée, pure souvent, quelquefois aussi vicieuse, qu'on retrouve changeante dans son extérieur et dans son âme, comme le reste des autres hommes, et c'est une prétention bien inutile que de s'attacher à symboliser ce qui se dérobe logiquement à votre essai de synthèse. Faites des paysans

si c'est votre caprice, mais qu'ils soient comme ils sont partout, les uns beaux, les autres laîds ; qu'il y en ait de jeunes et de vieux, de mélancoliques et de gais. Le paysan que vous essayez de peindre n'est pas le paysan que vous rêvez. C'est un paysan, rien de plus. La forme que vous lui prêtez est une de celles que vous avez pu voir peut-être, mais peut-être aussi est-ce la seule que l'impuissance de votre main vous a condamné à répéter sans cesse malgré vous. Et faut-il encore suivre l'artiste jusqu'au bout des libertés qu'il veut prendre? Faut-il que la nature elleniême, qui sert décadré et de décor à ses personnages, soit incommutable comme eux? Quoi! cette lumière grise, sourde, décolorée, c'est le radieux soleil de lïiidi, c'est le rayonnement de cette chaleur qui jette le faucheur accablé sur le sillon? Millet croit peindre ^insi le midi, comment peindra-t-il le crépuscule et le matin? On les cherche en vain sur ses toiles. C'est toujours cette heure incertaine et invariable, compagne incertaine d'un acteur qui ne change jamais ^i de visage ni de costume; et vous appelez tout cela la vérité, et vous écrivez sur le mur de votre atelier ce grand mot : Sincérité, comme une leçon à ne pas oublier et dont vous faites partage à ceux qui sauront la lire. Peut-être, après tout, êtes- vous sincère autant que vous pouvez l'être, mais soyez-le jusqu'au "OUt. Dites, et ce sera votre excuse : « Je fais de mon ^Jeux, je ne sais pas aller au delà. Je n'ai jamais '*^^ssi à modeler un visage ni une main, à dessiner

un pli, à comprendre le rhythme d'une composition. Sous mon pinceau rebelle, le même ton de brique se plaquait malgré moi sur le visage de mes modèles, le même bleu passé s'attachait à leur tablier sans forme. J'ai lutté trente ans pour me vaincre. J'ai laissé dire mes amis; ils ont pu tromper les autres; ils n'ont jamais réussi à me tromper moi-même. »

Si modeste qu'il fût, Millet n*eût jamais sans doute consenti à ces aveux. Comment, d'ailleurs, ne se fût-il pas laissé étourdir, après tant d'années passées dans le dédain, par le bruit nouveau d*un succès auquel peut-être il ne s'attendait plus? Il n'y a pas de probité plaintive qui ne se laisse convaincre par le doux murmure d'un éloge. On peut croire que ce fut la louange qui attacha Tartiste pour toujours à ses défauts. Il eut le malheur de ne pas se défier assez de Tamitié. Cet homme simple et bon respira, sans s'en apercevoir, l'encens fatal qu'on brûlait devant lui. Depuis longues années, d'ailleurs, dans ce petit monde de Barbizon , on s'était habitué aux exagérations des amis de la presse. C'était une seconde langue, qu'on ne trouvait ridicule que lorsqu'elle s'employait à vanter les autres. Rousseau, ce fin railleur, se laissait appeler le grand Tellurique par Gautier, sans broncher sous le choc de cette épithète par trop virgilienne. Comment Millet eût-il mieux résisté? Ce qui fit jaillir le talent du paysagiste, ce qui le poussa dans les derniers temps de sa vie vers ces limites extrêmes où l'audace touche à l'absurde, la

camaraderie, enfin, enraya également les progrès qu'aurait pu faire Millet; il crut avoir trouvé le côté léfinitif de ce qu'on appelait autour de lui son génie; '1 s'y établit et n'en bougea plus. Aussi, malgré les Ions qu'il ne faut pas méconnaître, malgré l'action xiême qu'il exerça autour de lui et malgré les cris l'admiration dont on salue toute son œuvre, il resera confiné probablement par la postérité avec ceux ïont la main a trahi les aspirations, demi-poëtes et lemi-artistes , trop incomplets pour mériter d'être rlassés parmi les maîtres, trop méritants cependant Dour être ensevelis à jamais dans un dédaigneux ou- 3li. « Je meurs au moment oti j'allais enfin faire des >rogrès », disait il y a peu d'années un grand peintre jue la mort venait saisir en pleine puissance de taent et de renommée. Peut-être, avant de mourir, Millet jeta-t-il, lui aussi, à la vie le même reproche n sur son œuvre le même regard plus justement mxieux.

Millet se vantait d'être l'élève de la seule nature. Il eut deux autres maîtres cependant, dont l'influence, il est vrai, n'apparaît pas clairement dans ses tableaux : [^antique d'abord, qu'il admirait bien haut; Paul Delaroche ensuite, qu'il est juste de ne pas oublier. ^fous ne savons si l'auteur de VHémicjrcle eût été fier de la réputation de son disciple, ni si le disciple rendait justice au talent de celui dont il avait denandé quelque temps les leçons; mais on a profité du rapprochement momentané de ces deux artistes si

différents pour les comparer Pun à Tautre. La plu- ^ part de ceux qui se sont essayés à ce parallèle Pontet fait, on devait s'y attendre, pour écraser et conspuent P. Delaroche et pour se venger sur sa mémoire d^^ l'ennui que cause aux amateurs de paradoxe un»,^ gloire dont le .goût général est le garant et Tappur ; C'était, ce nous semble, manquer de prudence. Que) qu'ait été la part de la chance dans la destinée pemtre de la Mort du duc de Guise, la postérité c les gens qui peuvent réfléchir diront, nous le croyons 5, que l'homme vint en aide à son bonheur, et, en do xinant même aux tableaux de Millet toute la val&ur que ses admirateurs leur veulent attribuer, on ne peut sans sourire entendre ceux-ci préférer la Batteuse de beurre au Charles /•' et mettre même le Bûcheron et la Mort au-dessus de V Hémicycle, Ce sont là de ces jeux auxquels s'amusent quelquefois nos contemporains, mais qui étonneront bien nos héritiers. A réfuter ces affirmations fantaisistes on perdrait son effort ; les intéressés n'ont garde de vous écouter, et il y a des indignations si inutiles qu'elles en paraissent naïves. On peut dire seulement que l'admiratioa manque quelquefois de mesure et de coup d'œil, et qu'à faire le piédestal si haut, elle n'arrive souvent qu'à mieux montrer la petitesse de la statue. Ne cherchons pas si loin de Millet des comparaisons qu^ le bon sens refuse de comprendre, et, s'il fallait lui trouver un rival dont le talent probe a poursuivi le même but et dont la renommée de bon aloi surpasse

SUR UART ET SUR LES ARTISTES. Sji

la Sienne dans le public qui s^appelle tout le monde, M. Breton est celui-là. Nous n'insistons pas.

Comment donc expliquer l'engouement dont tant de journaux se sont faits Téclio après la mort de Millet? Nous croyons que cela tient à des causes toutes naturelles et faciles à déduire. On vante d'autant plus volontiers ceux dont il est d'autant plus facile d'atteindre le niveau. Les défauts d'Eugène Delacroix lui ont fait plus de partisans que ses grandes qualités; combien de satellites du brillant auteur de la Noce juive ont cru égaler sa couleur en copiant son mauvais dessin, d'autant plus facilement qu'ils étaient plus incapables eux-mêmes d'en sentir les choquantes incorrections ! Si Millet pouvait devenir un maître, malgré son indigence d'invention et son exécution anémique, il n'était pas difficile d'acquérir soi-même une part de succès. Combien de gens seraient de grands écrivains si Ton pouvait supprimer la grammaire ! Joignez à cela la complicité des virtuoses de la presse, qui cherchent de préférence pâture dans les champs où pousse le paradoxe, toujours prêts à le soutenir sans remords, parce qu'ils n'ont guère le moyen de se faire par eux-mêmes des convictions qui ne peuvent se passer d'une éducation spéciale. On trouve ainsi sans peine le secret de cette pensée de louanges qui suffit le plus souvent pour entraîner les badauds et pour en faire les complices complaisants des tentatives les plus contestables.

Toutefois, si les œuvres de Millet soulèvent des controverses qu^on ne peut taxer d^injustice, sa vie , nbffre qu*un long et honorable exemple auquel iL4 est aisé de rendre hommage; le travail Ta rempli tout entière, Tamour des siens en fut la plus chère joi Les bruits de Paris venaient mourir sur le seuil de L^ modeste maison que le peintre s'était choisie au bocrrr

de la forêt de Fontainebleau. On n'y entendait qi ^

le rire d'une nombreuse famille dont le père était j, soutien et l'ami. D'autres ont raconté ailleurs ceTrte carrière commencée sous la blouse du paysan et pa^ssée presque tout entière en face des champs et <i€s bois. Des mains émues ont semé la poésie sur cette tombe honnête, et rattaché, pour ainsi dire, chacune des vertus de Millet aux œuvres qu'il laissait derrière lui. Mais la tendresse du souvenir, si vraiment touchante qu'elle se montre, ne peut suspendre longtemps les droits de la critique, et ce n'est pas manquer au respect qu'on doit à de pieuses larmes que de discuter les titres et le talent de celui qui les fait couler. Après tout, le plus haut éloge qu'on puisse graver sur un cercueil, n'est-il pas celui qu'a mérité Millet :

Il fut un homme de bien.

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