‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistes parChapitre 28 sur 40 · SEÏ · texte numérisé non relu

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d^avance pour lui. On le sait , ces éloges imprudents ne sont pas le moindre des obstacles que rencontre presque toujours le succès, même le plus assuré.

Sans doute Pœuvre n'était pas parfaite. Mais quelle œuvre échappe à la critique? On pouvait en blâmer Taspect conventionnel et théâtral, en signaler la froideur malgré certains épisodes trop chaleureux, les costumes faux, l'absence de ce qubn appelle le caractère; plus justement souriait-on de cette leçon de politique et de morale donnée au pouvoir, et dont les têtes bien connues de deux bons apôtres, déjà fameux en ce temps-là, semblaient accentuer le sens et l'intention. Les professeurs, qui n'aiment pas les indépendants, se gaussaient de cette exécution sans corps, qui rendait ce tableau plus semblable à une immense a^quarelle qu'à une franche et loyale toile de peinture ^ l'huile. Ils prédisaient Péphémère durée de l'œuvre, son inévitable noircissement. Tout cela tombait dans cies oreilles trop bien prévenues; ces défauts mêmes enchantaient les admirateurs et la foule, qui aime le bruit et le neuf. D'ailleurs, on pouvait répondre . Le dessin n'était-il pas magistral dans son dédain des détails puérils et prétentieux? Est-ce qu'on dessinait comme cela dans les ateliers des romantiques d'à côté, et mieux que cela chez les classiques d'en face? Et quelle architecture lumineuse, spirituelle et enlevée de brosse vénitienne! On louait les vases et les fleurs, et ce jeune homme, fils abâtardi de Brutus, qui s'en venait d'un bond mettre une coupe

pleine de cécube entre les mains de marbre des ancêtres bafoués, nMtait-ce pas là une trouvaille de génie? Et cette belle affaissée sous le poids de sacrifices récents aux dieux corrupteurs, Phidias ne Peût-il pas reconnue digne de remonter au fronton du Parthénon, d'oîi l'avait fait un instant descendre ce nouveau disciple de l'antiquité?

Chacun avait raison. D'ailleurs, Tardeur de la bataille et des opinions prouvait que Toeuvre était vaillante et forte. Aujourd'hui encore elle reçoit sans trop pâlir le choc des années, et si Couture garde un nom et une place parmi ceux que le temps n'emporte pas trop vite dans ce grand goufifre de l'oubli , c'est^ encore à elle, c'est à elle seule qu'il le devra.

L'artiste n'avait plus dès lors qu'à suivre sa voie^^ Il se remit à l'oeuvre avec cette ardeur bruyante qu^n était dans sa nature. Bientôt on reparla, avec le^E mêmes frais de mystère et d'admiration à domicile , d'un nouvel ouvrage composé à la louange de L ^ grande Révolution. La France venait de subir Ls révolution de 1848. Cela s'appelait d'avance : l^^j Enrôlements volontaires; en réalité, c'était une sorte d'apothéose où , sur un char triomphal, s'avançait la déesse des temps modernes, au milieu d'une foule qui ne parvint jamais à sortir de sa préparation sombre et bitumineuse. Ceux qui virent ce tableau dans cette période de l'incubation première, où Couture s'attardait trop souvent et perdait le meilleur de son inspiration, se rappellent certaines têtes enlevées

;c une furia magistrale et perçant comme un éclair ténèbres de l'ébauche. Il leur a fallu se contenter contempler dans l'atelier de l'artiste cette esquisse 1 venue, entreprise sans conviction, dont Couture lait à parler sans cesse, mais qu'il n'osait plus isser au delà de la description.

\u milieu de ce rêve fatigant, le peintre des lies et des amours de jeunesse aimait à se chérir encore , et parfois il se retrouvait non sans bonir. Ainsi naquit un jour ce Fauconnier, du bout son doigt agaçant en riant l'oiseau chasseur, tiais Taimable artiste, qui eût tant gagné à ne pas p prétendre, n'avait rencontré couleur plus fluide dIus charmante. Jamais son libre pinceau n'avait été avec moins d'efifort et plus d'autorité cette Dn que, même quand il plaisante, l'artiste doit mver qu'il est capable de sérieux. Ce fut le der- :r sourire de la muse à Tami qu'elle allait abanmer. La sève avait donné d'un coup sa fleur et i fruit, et, malgré quelques rejets, elle prouva de is en plus qu'elle était épuisée.

Nous ne parlerons que pour mémoire de certains )leaux ofiîciels , tels que le Baptême du prince imrial. Le poëte des grandes pensées, le vengeur de pudeur publique, le chantre de la République ait renié ses dieux; ils se vengèrent. On ne les eût nais crus capables de frapper un coupable avec si ude miséricorde. Pas plus clémente ne fut la Sainte erge, lorsque le peintre orgiaque de la décadence

impériale osa prétendre à Phonneur de retracer son image. Malgré les concessions que l'artiste avait consenti à faire à son premier programme, et il n'est pas permis de dire ici à quel degré d'aberration était tombée la fantaisie de ce libre penseur qui ne savait guère ce que c'était que penser en pareille occasion; malgré une soumission qui le révoltait aux plus raisonnables exigences du curé de Saint-Eustache et de la commission, malgré qu'il se pliât à revêtir la Mére de Dieu d'un costume dont il ne comprenait pas la nécessité, il ne parvint pas à fléchir celle qui devait l'inspirer, et lorsqu'il découvrit enfin cette chapelle, dont il n'osait peut-être pas espérer grande gloire, ce fut un immense fiasco; l'œuvre était pis que mauvaise, elle était nulle. Couture comprit la leçon; il laissa tomber son pinceau, et plus jamais il ne parut le relever. Il avait goûté en un jour toutes les ivresses de ce qu'on appelle la gloire. Aux premières protestations de la critique , il oublia tout. Cet orgueilleux, ce vantard ne voulut plus qu'on parlât de lui. Il se sauva dans la solitude. On se tromperait en l'accusant de rancune contre des jugements dont il comprenait peut-être mieux que personne la justice. Il a souffert d'un plus noble mal, il est mort de désillusion. Petit, trapu, noir de cheveux et noir de regard, Couture avait le verbe audacieux. Il rendait ses arrêts sur les gens et les œuvres à grands coups de mots , et ces mots ne manquaient j jamais de pittoresque ni de sens. Chose plus péril-

leuse encore, il osa faire imprimer ses critiques. Bien que le livre n^ait été tiré qu'à peu d'exemplaires , il trouva assez de lecteurs pour faire beaucoup d'ennemis à son auteur. Cependant au fond Couture était bon, et ses cruautés de langue et de plume n'étaient souvent qu'une vengeance exercée au profit de certains oubliés de la faveur auxquels il reconnaissait, lui, une valeur qu'il ne permettait à personne de dédaigne^. Que de débutants auxquels il allait le premier offrir spontanément le secours de ses éloges ! Mais derrière ces encouragements paraissaient mal voilés les doutes qui le jetèrent lui-même, vaincu, dans rinaction. Il n'est que juste de protester contre le portrait incomplet qu'on livre aujourd'hui à la postérité. On n'est pas impie pour n'avoir pas adoré toutes les idoles, ni méchant pour n'avoir pas ménagé la vérité à ses contemporains. Couture était trop franc; d'autres , 'qui ne le valaient ni par le cœur ni par le talent, entendaient mieux l'art de se pousser. Si l'auteur des Romains de la décadence leur eût ressemblé, s'il avait su plus souvent se taire , il eût vécu comme eux au milieu des adulations de la presse, et l'habit aux palmes vertes se fût probablement, au dernier jour, étendu sur son

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