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Retour à Paris et à Châtillon

27 j0. Été à Viroflay, avec le petit Auguste, faire une visite à M” Charlet.

I«r.j j OCTOBRE. — M. Furne vient chercher le dessin, la Liberté guidant le peuple , qui doit servir de frontispice à 1’ ic Histoire de la Révolution » de Louis Blanc, i[o fr. Retouché une gravure pour M. Charrin. Le ior, il y a eu des émeutes au faubourg Saint-Antoine.

l6.1r> je porte à M. Furne l’aquarelle de Lutqen, et le Portrait de Barbaroux, 500 fr. A Paris, je dessine un Pompier. Pour revenir à Châtillon, j'attends la Fontenaise jusqu’à une heure du matin, à cause d’une noce qui l’avait prise pour aller au spectacle. Je prépare un croquis de Basque, pour M. E. Gasc; je l’efface, et je lui fais un Soldat républicain.

icr-if Novembre. — Porté à M. Furne un croquis de Tatars , pour sa fête, et terminé pour lui le Castillet de Perpignan, 200 fr. Travaillé à une Vue de Bayonne et à la retouche de Richard en Palestine.

16-30. — Je termine les cinq pierres lithographiques laissées inachevées par M. Charlet. Terminé, pour M. Furne, Luther brûlant la bulle et les Dragonnades, 300 fr.

décembre. — Été à la revue passée par le duc de Nemours en l’honneur du bey de Tunis. Je retouche, chez M. Furne, les Figures d’un paysage de M. Blanchard et la Mort du Titien. Je lui remets le portrait de Robespierre, 100 fr. Aquarelle pour M. Perrotin. la Vivandière, 130 fr.

ANNÉE 1847 jj

16-31. Portrait de Mirabeau , pour M. Furne, 100 fr. Je fais un petit fixé, Femmes tatares à la fontaine , pour donner à M1”6 Furne sur un porte-cartes, et un Catalan , pour son mari. J’envoie au docteur Cazenave un Soldat de l'armée d’Italie , 1796.

icr-i3 Janvier. Je termine, pour, M. Furne, l’aquarelle de la Rue Quincampoix , 130 fr. Je vais à l’enterrement de M. Th. Burette, dont j’apprends la mort par un journal.

16-31. Je vais à Paris, chez M. Marchand, qui pose quelque temps avec Y Uniforme de l'empereur Napoléon. Je cherche en vain, chez des mouleurs, le masque de Danton. Je fais, pour M. Furne, les portraits de Lafayette, Danton , Bailly , Drouet, 400 fr. Figures dans sept planches d’André Durand.

ier-i3 Février. — J’achève, pour M. Furne, les portraits de Théroigne de Méricourt et de Bu{ot , 200 fr. Je vais avec M. Bry au mariage d’André Durand. Un choc enlève les deux roues de notre cabriolet, et nous restons en place dans la capote. Je porte chez M. Hadot ses deux dessins, Bonaparte et Napoléon , 300 fr.; j’emporte, pour le retoucher, le Napoléon qu’il trouve un peu gros.

16-28. — Fait beaucoup de~ croquis d’après Sinelle. Je travaille à une planche de Lancier , pour Mmc Charlet.

I"-If Mars. — Refait le Napoléon , de M. Hadot. Je porte les portraits de Santerre, Dumourie p, Philippe- Égalité, à M. Furne. 300 fr. ; je visite les Carmes avec lui. Je remets à M. Perrotin le Dieu des bonnes gens, 130 fr.

16-31. — Je vais chez M. Bry mettre des blancs aux planches de Charlet, et au Salon. Portrait du Docteur Warnier. Portrait de Gensonné, pour M. Furne. Le livre des Girondins a été mis en vente ces jours-ci; on en a écoulé 3,000 exemplaires le premier jour. Retouché les Gueux, pour M. Perrotin. Lithographié le Tirailleur- Grenadier, pour M“ Charlet. Je prépare, avec ma femme, des plaques pour le daguerréotype; nous voudrions faire une vue du jardin. Nous obtenons plusieurs épreuves qui sont mauvaises ou complètement nulles; une seule est assez bien venue, sauf les arbres du fond.

1 -13 Avril. Fait un petit bois pour le frontispice des Girondins, les Girondins allant à l'échafaud Croquis à l’aquarelle, pour le prince Demidoff, et pour M. Bry. Je vais avec petit Auguste au steeple-chase de la Croix-de-Berny. M. Furne vient et emporte le portrait de Camille Desmoulins, 100 fr.

16-30. — J’envoie à Paris la- planche des Recrues turques, 500 fr. Portraits de Guadet, Billaud-Varcnnes et Collot d'Herbois. Je vais avec MM. Tournemine et Dauzats chez M. Raspail, à Montrouge. M. Demidoff m’écrit pour me proposer un voyage en Espagne avec lui. Ma femme et moi, nous allons à Paris visiter des ateliers et des logements; mes occupations m’obligent d’être presque toujours en route, ce qui est gênant.

i°r-i3 Mai. — Portrait de M. Courby de Cognord , chef d’escadron au 2e hussards. Donné congé à M. Bâillon. Été voir l’inspection des armes dans le pays.

Fait une retouche à une Gravure de M. Audibran. Terminé les portraits de Péthion, Roland, Couthon.

16-31. — Travaillé à un Officier espagnol et à un Sergent d'artillerie , pour envoyer en Espagne. Envoyé à Mmo Tastu un croquis de Kawas du consulat français , à Smyrne. Fait le portrait de M. Du Ponceau. Pour M. Furne, Carnbon et Fouquier -Tinville Composé la bataille de Friedland.

(n° 23), 200 fr.

J.r.jj Jon). __ Terminé, pour M. Fume, la Guerre des farines, 200 fr. Croquis d’après M. Courby de Cognord, pour son uniforme.

,, - Je retouche Waverley, pour M. Fume. Lithographié le portrait de M. Du Ponceau. De prince

Demidoff m’écrit pour que je parte à la fin du mois. Je lui réponds que s’il le voulait absolument je partirais

k juillet, mais qu’il vaudrait mieux attendre que je puisse achever le « Voyage en Russie ». Je vais chez

M. Brissot ; il me prête le portrait de son père et ses insignes de conventionnel.

F-.6 Juillet - Le Prince m’écrit de partir le 7. Je vais à Paris pour ta emplettes de voyage et le passe-port Porté chez M. Fume les portraits de JC- Maillard, Barras , Louis XVI, Mar, e-Anto, nette, Charlotte Corday Brissot, Carnot, Barrère, le duc de Chartres, Tallien , Vergmaud. Rendu a M. Brissot le portrait les insignes de son père. Été dire adieu à MM. Bry, Fume, Gihaut, de Tournent, ne.

Parti à huit heures du matin par la diligence Lafitte et Caillard. Arrivé à midi à Orléans, reparti de suite. Passé sur le pont de Gien, rencontré des hussards. Dans la nuit, passe a Nevers.

8 - A Moulins, maisons pittoresques, église gothique. Vu des paysannes comme à Nevers; rencontré des dragons Passé par La Palisse, château ancien; par Saint-Martin, qui est très-élevé; à Samt-Germain-Lespinasse; Roanne ; Saint-Symphorien ; Tarare, où l’on fabrique et brode de la mousseline; a lArbresle, fort ruine. Arrive a Lyon à dix heures du soir; il a fallu arracher mon bagage à une • multitude de porteurs. Couche a lhdtel d Provence.

„ Je me lève à deux heures du matin, je vais au bateau, qui part à trois heures. Nous passons devant Vienne, la Côte-Rotie à droite du Rhône, Saint-Vallier. Nous voyons Tournon, château fort et séminaire ; La \ oulte, très-curieux et vieux château; Rochemaure, ancienne fortification très-colorée; Montélimart ou, pour joindre ta deux rives il y a un pont en fil de fer; Bourg-Saint-Andéol, couvent de femmes, pont de fil de fer; Pont-Saint- Esprit que nous passons avec la rapidité d’une -flèche ; il est très-ancien. Il faut que les mariniers soient bien adroits pour enfiler juste le milieu d’une arche. Il y a deux mois qu’un bateau à vapeur s y est br.se en quelques minutes Nous arrivons à Avignon, où je vais à la voiture de Marseille. L’aspect d Avignon est très-curieux; .1 y a là un parfum papal très-prononcé. Invasion de portefaix, conducteurs, etc. La voiture part a sept heures du soir pour Marseille.

,0 1 J’arrive à Marseille à neuf heures du matin. Je vais à l’hôtel d’Orient, le Prince n’était pas encore arrivé. 'je me promène dans la ville, qui est devenue une fourmilière, mais l’envie de dormir est s, impérieuse qu’il me faut rentrer, et je ne me réveille que le lendemain.

,, (Dimanche) J’allai chez M. Puget, pas de nouvelles du Prince. Je me promène sur le port. L’aspect des marins est fort curieux; il y en a de toutes les nations. Rentré à l’hôtel, je trouve le docteur Gary Je vais avec un de ses amis au Prado, longue allée d’arbres qui va au bord de la mer et qu, longe le château Borelly. Le sommeil m’accable encore.

I2 Je vais du côté du nouveau port, au nord-ouest de la ville. L’ancien est trop petit pour contenir l’énorme quantité de navires qui arrivent à Marseille. M. de Sainson arrive, mais seul; le Prince est à Gènes. Nous allons nous promener à la Canebière, l’odeur suffocante du bas port nous en chasse. Nous allons au port des Catalans, au sud de la ville ; nous dînons avec de la bouillabaisse.

1, - M de Sainson et moi, nous allons au-devant du Prince, dans un bateau qui sert au transport des vovageurs et des bagages. Il arrive enfin sur le Castor. Nous allons à l’hôtel, la journée se passe en préparatifs. Je dessine des Capitaines de navires grecs. Le soir, je vais voir le château Borelly, où il y a des tableaux qu. ne sont, la plupart, que de mauvaises copies.

14 — Je fais ma malle. Nous coupons nos cheveux et nos moustaches ; nous laisserons pousser la barbe entière' Dans l’après-midi, nous visitons l’Observatoire, d’où l’on a une superbe vue de Marseille. Le Prince achète deux oiseaux délicieux. Nous préparons les bagages et nous allons diner au Prado. On doit nous réveiller demain matin à quatre heures. .

,, - Nous montons à cinq heures sur le bateau à vapeur le Mercurio, qui va à Barcelone. Il est encore à six heures dans le port Un très-grand nombre de bâtiments sortent en même temps; il y a beaucoup de désordre. Nous allons prendre des dépêches à La Ciotat, petit port à une lieue de Marseille; de là, nous faisons route vers Barcelone. La mer est très-calme et le soleil très-chaud, légèrement voilé. Vers le soir, le vent s'élève, la mer devient houleuse ; dans la nuit, le vent s’abaisse.

16. — Barcelone. — Le matin du 16, la mer est calme; nous avons la côte d’Espagne à droite (la Catalogne). Toute cette côte est couverte de villages très-rapprochés. Sur tous les mamelons l’on découvre quelques restes de fortifications anciennes. Nous entrons dans le port de Barcelone à onze heures. Le consul de France, M. de Lesseps, vient à bord pour voir sa belle-mère; il nous offre ses services avec beaucoup d’instances. L’aspect du port de Barcelone est très-pittoresque, le fort Montjuich le domine. Après une assez longue attente, nous débarquons et nous montons dans la voiture de M. de Lesseps qui nous conduit à la Fonda de las Cuatro Naciones, située sur la Rambla. Nous faisons un peu de toilette, et nous allons voir le Consul, qui nous reçoit très-bien. 11 nous offre sa loge au Liceo. Ce théâtre est une merveille, il n’y a rien comme cela à Paris. C’est la plus grande salle qui existe. Nous avons été voir la Promenade de mer qui est fort belle; elle part du pied du fort Montjuich, et s’arrête à la citadelle.

17. — Je sors le matin entre cinq et six heures. Je fais le tour de la ville, dont les fortifications ont été ruinées par la dernière révolution, c’est-à-dire que la population voulait les démolir, mais le gouvernement s’y est opposé. Je suis entré dans quelques églises, qui sont toutes mystérieuses et sombres. C’est à peine si l’on peut distinguer les ornements des autels, qui sont cependant surchargés. Je vais avec* le Prince et ces messieurs visiter le fort Montjuich, d’où l’on découvre un superbe panorama de la ville et de ses environs. Nous avons vu les batteries de mortiers et de canons qui ont tiré sur la ville. Nous allons à la citadelle, qui est à 1 autre extrémité de Barcelone. Elle ressemble un peu à toutes celles que j’ai vues. Ce qui, cependant, est particulier au pays, c’est que les épaulements sont en briques. Il y a une tour isolée et qui sert de prison. C est au pied de cette tour que fut massacré O’Donnell avec 30 ou 40 personnes. Je vais aux Attarazanas, où je dessine des Soldats. Le soir, je vais au théâtre de Santa-Cruz, qui est beaucoup plus petit que le Liceo; je n’y reste pas longtemps.

18. — (Dimanche.) Je vais dessiner, aux Attarazanas, de l’Infanterie et de l'Artillerie de [montagne. Je rentre très-fatigué. Je vais dans l’après-midi vers la porte San Antonio, j’y vois beaucoup de paysans. Ce quartier est très-pittoresque; il y a beaucoup de maisons et de ruines curieuses.

19. — Je vais au marché, je reviens avec un Paysan. Je le dessine; il ne veut être dessiné que d’un côté. Je vais aux Attarazanas, où l’on fait manœuvrer l’artillerie de montagne devant le Prince. Les soldats sont trèsbien équipés, mais ils n’ont pas encore l’habitude du service. Je dessine des Militaires. Rentré à trois heures pour dîner à cinq heures. Nous montons à cheval avec le Consul, qui vient nous chercher pour aller faire une excursion dans la montagne, dans une propriété qu’on appelle le Labyrinthe, chez le marquis d’Alfaraz. Cette propriété est charmante de situation, mais le propriétaire n’ose pas y coucher la nuit, de peur d’être enlevé. Ce qui veut dire qu’on l’emmènerait dans la montagne, et que pour lui rendre la liberté, on exigerait de lui une très-grosse somme. Ces choses-là arrivent assez souvent, et du reste, dit-on, les environs ne sont pas sûrs. Il y a des rassemblements carlistes, et je ne serais pas étonné qu’il y eût quelque chose de sérieux d’ici à peu. J'ai dessiné ce matin un Mo\o de la escuadra , c’est un corps particulier à la Catalogne, et qui est très-ancien; il est soldé par la province. N’y entre pas qui veut, il faut avoir quatre générations pures de toute condamnation pour y être admis.

20. — Je vais dessiner la Fuente del Viejo , sur la place du Théâtre. De là, je vais voir la Cathédrale qui

est bien extraordinaire de sculpture et de couleur. Elle est du beau temps gothique, les sculptures sur bois sont admirables. Je dessine des Catalans , des Gardes de police. Je fais un Croquis pour M. de Lesseps. Dîné chez le

Consul. Le soir, je vais au spectacle, où l’on danse un boléro.

21. — Nous allons voir la Cathédrale. Dessin d’un Mendiant. Nous allons faire une visite au Consul. Nous quittons Barcelone à huit heures du matin; le temps est superbe. A trois heures, nous rencontrons un navire espagnol qui se dirige sur Tarragone. Vers quatre heures, le vent est fort, la mer légèrement houleuse. Beaucoup de personnes sont indisposées. Sur le soir, le vent baisse.

22. — A six heures trois quarts, nous passons devant Murviedro (ancienne Sagonte); le temps est superbe.

En approchant de Valence, les montagnes s’abaissent. Il y a une petite plaine entre la mer et la ville. Nous arrivons à Valence, qui est à une demi-heure de la mer, à dix heures trois quarts; nous logeons à la Fonda de

las Diligencias. Nous allons voir un jugement qui a lieu tous les jeudis devant la grande porte de la Cathédrale,

sous le portail. C’est une coutume qui date des Maures. Les paysans de la Huerta viennent expliquer leurs différends à des juges ou cadis qui, après avoir entendu les parties, se mettent sous une mante. Après s’être consultés, ils rendent leur arrêt qui est sans réplique, et qui est toujours religieusement exécuté. C’est le Tribunal des Eaux ou tribunal des Acequieros. Après avoir couru la ville, je rentre me coucher.

23. — Je fais un Croquis pour un commandant; je vais dessiner la Place du Marché. Je visite plusieurs églises ; je vais à la porte de Cuarte, dessiner des Paysans. Je rentre le soir et nous allons chez le consul de France.

24. — Je dessine des Paysans , un Mo{0 de la escuadra. De tous les côtés, sur tous les coins de rue, on voit écrit, Muerte Toros. C’est une course de taureaux qui va avoir lieu et qui durera trois jours. Le Prince, qui pense à tout, nous a procuré de très-bonnes places. Vingt-quatre taureaux doivent être mis à mort, et quarante-huit chevaux. Pour la première course que je vais voir, le spectacle sera riche en victimes. A deux heures et demie, nous nous rendons au cirque; il y a déjà beaucoup de monde. Le cirque est situé près la porte de Cuarte; il est octogone et en bois; il a vingt-deux gradins et peut contenir 15; ,000 personnes. Un homme entre, vêtu d’un manteau rouge, et flanqué de deux alguazils en chapeaux à cornes, habits et culottes noirs. Ils viennent lire une ordonnance, ensuite toute la troupe des toreros entre dans le cirque et défile devant la loge du capitaine général et du chef politique. De cette loge, lorsque les hommes sont placés, l’on jette la clef du Toril. On ouvre la porte de l’endroit où est enfermé le taureau; il s’élance dans l’espace avec furie. Il a sur le dos une touffe de rubans de couleur qu’on lui a enfoncée, lorsqu’il était encore enferme, au moyen d un petit harpon ; ce qui le rend encore plus irrité. Il se précipite sur le premier picador qui est toujours à gauche, et éventre le cheval; il fait de même pour le second. Les picadores se rajustent et se précipitent de nouveau au taureau. Le sang coule à flots des blessures qu’ont déjà les chevaux; les intestins pendent. Le taureau revient sur eux et, en deux ou trois coups de cornes, il renverse hommes et chevaux. C’est alors que les banderilleros, avec leur capa, excitent le taureau afin de détourner son attention et de sauver le picador qui est dessous le cheval que le taureau ne cesse de labourer à coups de cornes. Le taureau s’écarte enfin, poursuit les banderilleros, et Ion retire alors les picadores tout moulus. Ils reprennent des chevaux frais, le taureau se précipite de nouveau sur eux. Il est détourné quelquefois par la lance du picador, mais il finit presque toujours par éventrer des chevaux qui se traînent avec leurs intestins pendants. Quatre des banderilleros viennent alors avec de petites lances, qu’ils plantent dans le dos du taureau, ce qui le rend fou. Lorsque les banderilleros en ont enfoncé une certaine quantité, un homme en habit rouge (le même qui est venu lire l’ordonnance) sonne deux ou trois coups de trompette. C’est le signal pour l’Espada; il arrive, c’est Cucharès. Il salue la loge où sont les autorités et se présente devant le taureau. Il lui fait plusieurs passes et finit par lui enfoncer son épée dans l’épaule droite. Le taureau fait encore quelques tours; il pivote sur lui-même et s’affaisse alors instantanément. Alors arrivent trois mules très-ornées. On attache le taureau à un palonnier ou traverse qui est derrière elles, et à grands coups de fouet, on les fait partir au galop. Elles entraînent le taureau par la porte principale. Les chevaux aussi sont emportés de la même manière, mais par une autre porte et par d’autres mules. Des hommes sont là, avec des paniers remplis de sable qu’ils jettent sur les mares de sang qui sont abondantes, et les mêmes scènes recommencent plusieurs fois de suite. Ce premier jour, il y a eu dix-neuf chevaux et huit taureaux de tués. On éprouve un grand serrement de cœur dans les premiers moments, ensuite l’enivrement de la foule se communique et l’on finit par y trouver un certain attrait.

2j. — Le lendemain dimanche, je dessine des Toreros, des Picadores, entre autres Jnan Pelon, un Mo{0 de la escuadra de Valence, un Garde civil. Je vais de là chez le consul de France et au cirque. Les combats sont à peu près les mêmes qu’hier, mais l’aspect du cirque est bien plus beau. Un très-grand nombre de paysans de la Huerta sont là, endimanchés; ce qui est du plus joli effet. Je retouche le soir quelques croquis.

26. — je vais le matin voir entrer les huit taureaux destinés aux combats du jour; c’est une opération qui n’est pas sans difficulté. Les bouviers les entraînent avec des bœufs qui ont une espèce de cloche au cou. Avec beaucoup de peines , et de cris, on les fait entrer dans huit logettes très-sombres, où ils restent jusqu’à l’instant du combat. Je reviens à la Fonda; je dessine Deux enfants, fille et garçon, d’une fondation pieuse (le Colegio impérial de San Vicente, ou Institut de Saint-Vincent), dans le costume donné par Charles-Quint. Je dessine aussi XEspada Cucharès, puis une Femme du pays.

27. Je vais dessiner la Porte de Cuarte, puis je vais au cirque. Je vois les mêmes scènes que les jours précédents. Au dernier taureau, le Prince est descendu dans la bordure qui entoure le cirque, ou couloir qui sépare l’arène des gradins. C’est un petit espace dans lequel sautent les banderilleros, lorsqu’ils sont poursuivis par le taureau, et où il saute quelquefois avec eux, aux grands applaudissements des Espagnols. Cucharès s’est alors approché de M. Demidoff et lui a dit qu il allait tuer le taureau en son honneur. Ce qu’il fit, en effet, car du premier coup il enfonça l’espada jusqu’à la garde dans 1 épaulé droite de la bête. Cucharès jeta au Prince les couleurs du taureau. Ce furent alors des battements de main et des trépignements, car les Espagnols sont très-satisfaits que l’on prenne part à leurs jeux. Je rentre un peu tard.

28. Je dessine une Femme du pays en costume. A trois heures, nous montons à cheval pour aller à lAlbuféra de Valencia, en traversant la Huerta, dont la distribution des eaux date de l’époque des Arabes. C’est un chef-d oeuvre, et la fertilité la plus splendide est répandue sur toute la plaine. Les paysans, par leur costume et par leurs habitudes, ressemblent beaucoup aux Arabes. Toutes les maisons sont faites presque invariablement de la même manière. Elles sont blanches, couvertes de chaume; les intérieurs en sont trèspropres. Nous arrivons à l’Albuféra, nous nous promenons sur un immense lac où nous rencontrons beaucoup de pêcheurs qui ressemblent à des Arabes à s’y méprendre. Nous dînons, et le consul nous fait manger un plat du pays, la Poia, qui est très-épicé, mais fort bon. J’ai vu ce soir-là un coucher de soleil, le plus beau que j’aie vu de ma vie. Le dîner fini, nous montons à cheval, et nous repartons pour la ville de Valence; il y a un clair de lune superbe. Mon cheval, qui jusque-là avait été fort mal, va très-bien. Je lui fais prendre le galop, et nous arrivons ventre à terre à la porte de Valence, qu’on allait fermer.

Ce matin j avais aussi été dessiner une Vue de Valence dans la Huerta. J’avais ensuite été voir la Madone des Desemparados qui a plus de 1,5-00,000 francs de perles ou diamants sur elle. Ensuite j’allai dessiner la Porte mauresque des Serranos.

29- — Je vais dessiner la Porte de Cuarte ; de retour à midi, je fais ma malle et nous partons à quatre heures de l’après-midi sur le Primero Gaditano. Le temps est beau, la mer est ferme.

30- — Je me lève à cinq heures; la mer est houleuse. A notre droite, nous avons des montagnes superbes, entre autres celle du Cuchillo de Rolan. Nous débarquons à Alicante à sept heures. Le Prince est reçu admirablement par le chef politique; quant à nous, nous allons à la Fonda de la Cruz de Masto. De là, comme d’habitude, je fais le tour de la ville, dont les fortifications sont délabrées. Il y a, à gauche de la ville, une forteresse sur un rocher qui est à 1 ,000 pieds du niveau de la mer. Je vais à la grande église qui est au pied de la forteresse. La ville est pittoresque, toute de pierre et de cailloux; presque pas de végétation, beaucoup de poussière, une chaleur étouffante. Je rencontre un Espagnol qui a été en France; il est très-complaisant. Il me mène dans une tartane à la Huerta d’Espamelas , à environ une lieue d’Alicante; c’est un très-joli bois de palmiers (la forêt d’Elche); j’en fais un dessin. Je dessine également la Maison c£ un paysan. Je reviens dans la tartane qui est venue me chercher, je rentre à la Fonda à sept heures. Le soir, à neuf heures et demie, nous allons voir, dans le haut de la ville, une fête appelée la Danza de los Barios. Cette danse a lieu dans la Villa Vieja; elle se prolonge en procession tout le long de la rue. On est deux à deux, homme et femme, et l’on suit une certaine cadence en se balançant en avant, en arrière. Dominant cette longue file, un tambourin et une espèce de hautbois donnent la cadence et la mesure. Tous, danseurs et danseuses, s’accompagnent avec des castagnettes. La rue est bordée de chaque côté de flots de population, assis, debout, montés sur les murs, sur les toits, enfin partout. La danse sillonne cette foule en serpentant au milieu. Elle est précédée de quatre fusiliers en capote et bonnet de police, la baïonnette au bout du fusil, point de sac. Un homme avec une canne les dirige et fait ouvrir les rangs. La rue est très-accidentée. Toute cette scène est éclairée par des torches portées par des hommes du peuple. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que dans une foule aussi considérable, il n’y a jamais de querelle. Cette scène a toute la solennité d’une cérémonie antique. Beaucoup de familiarité, et un mélange complet de toutes les classes de la société ajoutent beaucoup de gaieté naturelle à cette fête. Nous rentrons à bord à onze heures; je me couche sur le pont.

31.— Carthagène. — Nous voyons de superbes montagnes à notre droite. Nous arrivons devant Carthagène à huit heures un quart. Nous descendons à terre. Le Prince est reçu par le consul de France, M. Dariès, qui est fort aimable. Je fais un tour de ville avec un guide; je dessine la Place et la Vue de la porte de Mur cia. Je vois passer un prêtre portant l’extrême-onction à un malade; quatre hommes portent sur sa tête un dais de couleur rouge. Il est précédé d'un enfant qui agite une cloche. Tout le monde se jette la face contre terre; je fais comme tout le monde. Je vais à l’extrémité de la ville, et, par les remparts qui donnent sur la Huerta qui n’est pas très-fleurie, je reviens à l’ancien fort construit par les Carthaginois, et dont il reste encore beaucoup de choses. Je copie une inscription romaine et je reviens à trois heures chez le consul de France, où ces messieurs avaient déjeuné. Le Consul manifeste son regret de ce que je n'étais pas venu. J’en étais très-fâché, mais avant tout il faut que je circule, sans cela je ne verrais rien. Du haut du vieux fort phénicien, on découvre les environs de la ville qui sont très-pierreux comme cette dernière; la végétation y est rare. On voit aussi un superbe arsenal. Nous rentrons à bord à quatre heures; le temps se couvre, la mer est calme.

1" Août. — A six heures du matin, nous arrivons devant Alméria, qui a tout l’aspect d’une ville arabe. Des maisons carrées en terrasse, des palmiers, des restes considérables de fortifications arabes. Je descends le premier à terre, et avec un guide, je vais dans la campagne. Je dessine des Maisons de pêcheurs et des Ruines de

fortifications. Je fais le tour de la ville du côté de la montagne et je vois tous les restes de ses fortifications qu’on appelle encore l’Alcazaba. Elles sont construites en ciment romain, sans une seule pierre. Je traverse une gorge de rochers et je descends de la montagne à travers un mur qui barrait autrefois le passage; je me trouve sur une route qui conduit à la ville. Au coin du mur, près du champ, il y a trois croix de bois qui y sont incrustées. Ce sont trois hommes morts par le cuchillo, me dit mon guide. Je reviens à la Fonda, ou Casa de Pupilos de los vapores. On me signale une petite foire qui se tient près de la ville. J’y cours, et, en effet, je trouve le motif d’un dessin. Au retour, je rencontre un Homme qui Jait voir des marionnettes , j en fais aussi un dessin. Nous retournons à bord, et j’emporte d’Almeria quelques dessins et un grand désir de revoir cette ville qui est très-curieuse; nous n’y sommes restés que cinq heures. Nous rentrons à bord et partons veis le soit. Nous voyons à notre droite la Sierra Nevada.

2. — Nous arrivons devant Malaga à quatre heures du matin. Nous sommes obligés d’attendre la Santé qui ne vient qu’à huit heures. Nous débarquons enfin dans la ville, qui est très-animée. Le port est un vaste fer à cheval ; la ville est tout autour, et s’élève d’un côté. Il y a des restes de fortifications mauresques qu’on appelle l’Alcazaba. Je parcours une partie de la ville. Je vais voir la Calle Hermosa, la plaza de la Constitucion, la Lonja, le monument de Torrijos, plaza de Riego, VAlcaçaba où je fais un dessin, San Juan, San Bernardo, couvent de femmes. Je dessine mon Guide.

3. — Malaga. — J’ai un autre guide, avec lequel je vais chez des Muletiers sur le port, j’y dessine. Il me conduit ensuite à une Fonda, où il y a d’autres Muletiers que je dessine également.

4. — Nous partons de Malaga, à cinq heures du matin, dans une diligence attelée de neuf mules et un cheval à gauche de la première mule. Tout cela est conduit par un mayoral et stimulé par un zagal, qui court, qui crie, qui fait un bruit énorme entremêlé de grands coups de fouet. Nous traversons des montagnes mamelonnées, et, en redescendant sur le versant opposé, nous voyons une belle nature très-sauvage. Nous passons au milieu de beaux groupes de chênes verts. De ces montagnes accidentées, nous voyons Colmenar, Casa Vermeja, Fornalejos etLoja, où nous changeons de mulets. Nous entrons peu après dans une immense plaine très-accidentée, mais presque déserte. On voit à de rares intervalles quelques troupeaux, mais le spectacle est majestueux. La route est très-mal tenue, ou plutôt il n’y en a pas. On passe tantôt sur des rochers, tantôt dans le lit d’un torrent. Après avoir été secoués comme on peut se l’imaginer , nous arrivons à Grenade à dix heures trois quarts du soir, tout meurtris et couverts de poussière, à la Fonda del Léon d’Oro.

5. — Grenade. — Levé] à cinq heures du matin, je vais voir une course dans l’Albayzin. De là, sur une terrasse, près Saint-Nicolas, on découvre l’Alhambra, le Généralife et la Sierra Nevada qui s’élève derrière en amphithéâtre. C’est un magnifique spectacle, la couleur en est splendide. Je descends du quartier de l’Albayzin, et je me dirige vers l’Alhambra, dont je fais le tour dans le fossé. Je monte jusqu’au Généralife, que je visite dans le plus grand détail, et d’où l’on a une superbe vue de Grenade. Il y a un très-beau bassin orné sur les côtés de fleurs et d’arbres très-variés. Le petit appartement du fond est délicieux. Tout est 'assez bien conservé mais comme on blanchit souvent, beaucoup de dessins sont bouchés. Voici le plan. En remontant plus haut, il y a un très-joli jardin, où il y a beaucoup de jets d’eau et de très-vieux cyprès, un entre autres planté, dit-on, par Zoraïde. Plus haut encore, on arrive à un belvédère qui a été restauré à la moderne, et d’où la vue est magnifique. Dans ces habitations, l’eau coule de toutes parts, avec un bruit charmant ; la végétation y est très-abondante. Je redescends faire encore une visite dans le jardin, où il y a deux magnifiques lauriers dont l’un est blanc. Je retourne dans les petits appartements et dans la salle des portraits. Boabdil n’y est pas, et celui que l’on prend pour lui est Aben-Hut, qui a été, roi à Séville. Je le dessine, car il porte le costume castillan. Enfin, je quitte ce palais des fées; le soir, je me promène par la ville.

<5. je fais une visite avec le Prince et ces messieurs à la Cathédrale, au Sagrario, où sont de superbes

tombeaux : celui de Ferdinand et d’Isabelle, celui de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle. Toute cette chapelle est très-intéressante. 11 y a deux statues en bois de Ferdinand et d’Isabelle, d’une bonne exécution; des bas-reliefs qui représentent la fuite des Maures d’Espagne, et qui sont très-bien faits. Il faudrait pouvoir rester à Grenade quinze ou vingt jours. J’ai touché le sceptre, l’épée et la couronne de Ferdinand. Nous sommes descendus dans les caveaux qui sont sous les tombeaux et nous y avons vu les cinq cercueils, de Ferdinand, d’Isabelle, de Philippe le Beau, de Jeanne la Folle, et d’une infante, Dona Maria. Nous allons ensuite dans la Cathédrale, qui est très-grande et bien décorée. De là, nous allons voir un hôpital de Saint-Jean-de-Dieu qui est très-mal tenu. Nous avons été dans la Salle des blessés par le couteau ou par coups de pierre, c’est très-laid à voir. Nous avons été dans deux salles, où les uns meurent sans que personne soit a leur chevet ; d autres sont morts et on les laisse

là crispés à côté de leurs camarades. Nous sommes entrés dans la Salle des vieilles femmes; c’est encore plus horrible, si c’est possible. Il y en a de mortes, d’autres à l’agonie ; de pauvres vieilles sont littéralement dévorées par les mouches. Je sors de là avec un serrement de cœur qui m’oppresse. Je vais, l’après-midi, dessiner chez un jeune commandant d’état-major, un Andalou à cheval et un Contrebandier. On chante là des chansons espagnoles avec accompagnement de guitare, car cette maison est remplie de jeunes gens de l’état-major, fort spirituels et fort gais.

7. — Je vais dessiner le Petit pont du Darro , et un Plafond qui est à l’Alhambra dans la salle de Justice, car j’ai visité ce matin tout le palais. (Comme je dessinais devant un corps-de-garde, on m’a arrêté. J’ai été obligé de me faire réclamer par un officier d’état-major). Je suis donc entré ce matin dans l’Alhambra par la grande porte, Puerta de las Granadas, qui donne sur un très-beau parc. Sur la clef de voûte de la porte de Justice, Puerta Judiciaria, ou Porte du Jugement, est gravée une main gigantesque et, sous la voûte, au-dessus d’une porte plus petite, une clef. Cela voulait dire : « Quand la main prendra la clef, les chrétiens prendront le château. » En entrant sur l’esplanade, à gauche est une fortification mauresque, dans laquelle se trouve la tour de la Vêla, ou de la Campana, où les étendards de Ferdinand et d’Isabelle furent arborés à la prise de Grenade. On y cria trois fois : « Granada, gafiada ». Au milieu de ces fortifications, il y a des puits qui plongent dans une immense citerne qui est de la grandeur de l’esplanade. En tournant à droite, on trouve une espèce de palais ou cirque, bâti par Charles-Quint, non achevé, et de très-mauvais goût. On passe immédiatement sous une petite porte et l’on se trouve dans la cour du Vivier ou Réservoir, ou encore cour des Myrtes, Patio de la Alberca, ou de los Arrayanes. On ne peut se faire une idée de la délicatesse et du bon goût de cette architecture mauresque. Tout ce que j’ai vu depuis m’a paru lourd et grossier ; c’est à n’en pas croire les yeux. Au bout de cette cour de l’ Alberca, est une fort belle salle, dite des Ambassadeurs, qui occupe l’intérieur de la tour de Comarès. Sur le côté de l’ Alberca est la cour des Lions, à gauche de laquelle se trouve la salle des Deux Sœurs. A droite, de l’autre côté, la salle des Abencérages, et au fond, la salle de Justice, où il y a trois plafonds peints sur du cuir de bœuf. La travée du milieu représente un divan du temps des Maures; celle de gauche représente un intérieur, où un homme et une femme jouent aux dames; celle de droite représente une chasse. Tout cela est couvert d’ornements en relief, qui autrefois ont été peints de couleurs très-vives. J’ai été voir la tour Vermeille, qu’on appelle ainsi parce qu’elle est bâtie de briques rouges

8. — Je dessine des Gitanos toute la journée, chez un sculpteur de figurines, Miguel Marin, qui a un certain talent. Le soir, je me prépare à partir pour le lendemain. Le Prince aurait bien désiré me laisser quelques jours de plus, mais les places sont retenues jusqu’au 16.

9. — A cinq heures du matin, je dessine un Sereno , et nous partons. La route de Grenade à Malaga est très-rude et couverte de poussière; on passe dans des chemins extraordinaires de sauvagerie. J’ai bien regretté de n’avoir pu dessiner les beaux sites que j'ai vus. La voiture est entraînée par des mules qui courent ventre à terre sur un terrain rocheux, inégal, au milieu d’un paysage qui fait frémir. Le zagal a l’air d’être enragé; nous faisons des bonds dans la voiture à nous démolir le crâne, la poussière nous aveugle. Nous arrivons a huit heures et demie du soir à Malaga, à la Fonda de la Alameda, bien saupoudrés de poussière.

10. — Malaga. — Je fais un petit dessin d’un Combat de taureaux que le Prince m’a demandé. Le lendemain je dessine une Selle andalouse.

12. — Je fais un tour dans la ville. Je visite le couvent de femmes de San Bernardo. Je vais à la Cathédrale, dessin d’un Enfant de chœur. Le soir, je vais dessiner au couvent de San Bernardo, là travers les grilles, pendant que les nonnes chantent, mais je suis tellement dans l’ombre que cela est très-difficile.

13. — Je me lève à cinq heures. Je colle deux feuilles, je^descends dans la rue, je dessine un Chanteur , une Selle et Un mors andalou.

14. — Je dessine une Femme. Je vais dessiner la Fuente d'Ottelas , le Cimetière de Malaga. Je reviens à deux heures chez le Prince pour voir des tableaux qui sont fort laids. Je viens, après cela, visiter jle lit de la rivière Guadalmedina. Elle est habituellement sans eau, et l’hiver, c’est un torrent furieux qui menace d’engloutir Malaga. Je reviens, car le Prince m’a donné rendez-vous. C’était fête à San Bernardo, et l’intérieur était fort bien décoré : le chant des nonnes était très-beau. Le soir, couché fort tard pour finir ma malle.

iy. — Nous partons de Malaga pour Ronda, à quatre heures du matin. Nous avons une escorte composée de quatre miquelets, huit gardes civils et un brigadier. Nous sommes à cheval, nous avons des vivres comme

pour une expédition ; c’est très-pittoresque à voir. Nous traversons un pays pierreux. Nous arrivons sur des mamelons, d’où nous voyons le Retiro; je fais un croquis, nous repartons. Le chef politique, Don Melchior Ordonez, a accompagné le Prince pendant une heure. La route que nous traversons est des plus pittoresques. Nous montons, nous descendons, nous suivons longtemps le lit d’un torrent, et enfin, après une traversée assez difficile, nous arrivons à Santicios ; mais le guide des bagages s’est égaré, et nous l’attendons près d’une heure et demie. Après avoir envoyé du monde à sa recherche, on le retrouve enfin, et nous pouvons nous livrer à un modeste repas. Nous sommes arrivés à Santicios à dix heures, nous en repartons à trois heures. Le pays que nous parcourons maintenant est tout à fait grandiose et toujours sauvage; il y a peu d’habitants. On traverse souvent des lits de torrents sans eau. Vers cinq heures, nous commençons à monter, nous arrivons dans des montagnes d’une imposante sauvagerie, et, vers six heures, nous entrons à Caratracas. Toutes les maisons, tous les chemins sont couverts de monde pour voir le Prince. Nous faisons presque une entrée triomphale; c’est à peine si nous pouvons circuler dans les rues. Nous allons voir des bains ferrugineux; nous visitons les autorités de la ville. Le Prince est reçu à merveille. Nous dînons, et nous allons nous coucher très- fatigués.

16. — Nous quittons Caratracas. C’est le même empressement pour voir le Prince; il y a un monde énorme dans les rues. Les autorités nous accompagnent près d’Alcete, à la grotte de la Mina, que nous descendons visiter. Les stalactites que l’on y voit sont très-remarquables. Je n’en avais jamais vu; je trouve cela très-curieux, surtout éclairé par des flambeaux. En sortant de cette grotte, nous partons pour Ronda. Le chemin est des plus accidentés, si toutefois on peut appeler cela un chemin. Nous sommes quelquefois au fond d’un ravin profond, et dans d’autres moments sur la cime de montagnes très-élevées. Je trouve cette manière de voyager charmante, et j’espère qu’elle me laissera des souvenirs. Le soir, je "m’arrête près d’un immense rocher, au pied duquel est une Venta ; c’est un endroit où l’on attaque souvent les voyageurs. Le Prince désire que je lui en fasse un croquis. Il me laisse deux gardes, mais il m'a fallu près d’une demi-heure, et malgré notre diligence, nous ne pouvons rattraper le gros de l’escorte. Cette dernière portion de pays que nous traversons est on ne peut plus sauvage, et accidentée d’une manière bizarre. La nuit nous surprend au milieu de ces rochers, et nous voilà isolés, moi et mes gardes qui sont à une demi-lieue de moi, quoique nous allions au grand galop. Je faisais bien attention à suivre la partie du chemin qui me paraissait battue; je la perdais quelquefois, je la retrouvais ensuite. Nous donnons enfin, l’un après l’autre, dans un immense troupeau de chèvres, dont les gardiens, qui sont d’énormes chiens, nous poursuivent. C’est peu après cela que j’ai vu le plus beau crépuscule possible; c’était à en rester ébahi. J’en ai fait tant bien que mal un Petit croquis , ce qui a donné à mes gardes le temps de me rattraper. Nous cheminons toujours, et comme nous avons soif, nous allons frapper à un petit bâtiment, où il y avait de la lumière. La porte reste fermée, rien ne bouge, mais au nom de Guardia civil, on ouvrit et nous bûmes chacun une pinte d’eau. Nous demandons notre chemin, la paysanne nous l’indique et nous repartons par une nuit noire. Je ne sais pas où nous sommes passés. Quelquefois nous étions sur le bord d’un torrent; dans d’autres moments nous clapotions dedans, ou bien nous traversions d’énormes fourrés d’épine au risque de nous éborgner. Enfin, nous arrivons sur un immense plateau, sur un sable doux. Des odeurs très-parfumées nous arrivent au visage; je suppose que nous traversons un bois de citronniers. Au débouché de ce bois, je vois une très-haute colonne carrée ou aqueduc mauresque; il y a un abreuvoir où nos chevaux, qui n’en peuvent plus, se désaltèrent. Nous nous croyons près de la ville, mais il nous faut courir près d’une demi-heure. Enfin nous voyons les lumières, nous entendons les chiens aboyer et nous entrons dans Ronda. Là était autrefois la tribu des Gomères, dont les fortifications existent encore, mais ruinées. La ville est illuminée comme un jour de fête; c’est qu’en effet les autorités sont sur pied depuis l’arrivée du Prince. Il est logé chez un membre de l’ayuntamiento. Je retrouve tous mes compagnons qui étaient un peu inquiets.

17. — Ronda. — Je mets au net quelques croquis. Je vais avec le Prince voir le cirque qui est un des plus grands de l’Espagne; la cathédrale qui est très-curieuse j car une partie est mauresque et l’autre moderne, où il y a de très-belles sculptures sur bois. Nous allons visiter le Tajo, le Pont-Vieux jeté dessus et les arches mauresques qui descendent jusqu’au fond du gouffre ou torrent. Le soir, je vais à l’Alameda, d’où l’on a une superbe vue.

18. — Le Prince part pour Gibraltar; il nous laisse ici pour trois jours. Je le quitte à la porte de l’ancienne fortification des Gomères. Je prépare mes effets, car nous quittons la maison de 1 Alcade pour aller loger à la Nueva Fonda, café dos Pupilos das cuatro naciones. Je vais dessiner à la Cathédrale , puis à V Église de Sainte- Cécile. Le soir, croquis d’une Femme du peuple.

19. — Je dessine Deux portes de l’ancienne ville mauresque, puis le Pont du Tajo, et le soir, une Jeune fille en mantille.

20. — Je dessine des Paysans dans la ville et des Blanchisseuses dans la rivière Guadalvin, qui traverse Ronda à travers le Tajo. Je vais au sud de la Ville dont je fais un petit croquis. Je vais déjeuner à la Fonda; je retourne à la Cathédrale finir un dessin. Je vais dessiner un Prêtre en habit de ville. Je fais ensuite un Ane, bâté pour porter une dame. Je fais le croquis d’une Jeune fille en mantilla de tira. Je copie le soir Deux hommes avec leurs manteaux.

21. — Nous partons de Ronda, escortés par deux chasseurs. Nous sortons par la porte du sud; le pays que nous traversons est très-rugueux. Les personnes que l’on rencontre à quelque distance de la ville ont toutes l’escopette pendue à leur côté. Il semble que ce pays est privé de toute police, car chaque habitant est forcé de la faire lui-même. Le pays est, du reste, d’une sauvagerie admirable. Nous avons de grandes difficultés à monter et descendre ces montagnes, qui semblent avoir été remuées par un tremblement de terre. Nous arrivons à Gaucin. Il y a là un fort mauresque planté sur un rocher qui traverse toute une vallée : de là, on voit Gibraltar et la mer. L’alcade nous conduit chez une dame qui veut bien nous loger, et où nous sommes très-bien; nous y buvons de l’eau, la meilleure que j’aie jamais bue. Nous allons ensuite dîner à la Venta , dont l’intérieur est fort pittoresque : j’en fais un croquis.

22. — Nous partons à cinq heures du matin. Nous descendons la montagne, par des chemins peut-être plus rugueux encore que ceux que nous avons déjà parcourus. Nous arrivons enfin dans le lit d’une rivière ou torrent extrêmement large, le Rio Guadiaro, et nous suivons cette route, au milieu des lauriers-roses et des plantes de toute sorte. C’est charmant. Nous déjeunons dans une venta très-pittoresque, et sous un grand arbre; je fais un croquis de l 'Escorte. Nous continuons notre voyage par une chaleur excessive, et arrivés à un certain endroit de la rivière, nous la passons à gué, mais la mule des bagages veut se rouler dans l’eau. Mon sac de nuit, mes dessins ont failli prendre un bain. Cependant, grâce à quelques coups de trique bien appliqués sur la croupe de la mule, elle passe rapidement l’eau. Nous marchons encore longtemps, et nous arrivons enfin sur le bord de la mer. Nous trottons sur un sable très-fin et à travers des plantes marines. Nous voyons enfin Gibraltar qui projette une grande ombre dans la mer, mais on la voit de loin, et nous marchons encore plus de quatre heures avant de pouvoir atteindre la ville. Vers trois heures, nous apercevons deux cavaliers; c’est le Prince et le colonel Maule du 79e régiment écossais qui viennent au-devant de nous. Nous entrons avec eux dans Gibraltar, et pour la première fois, je vois de près des Ecossais; c’est un superbe régiment. La ville de Gibraltar est très-pittoresquement placée sur le flanc ouvert de la montagne. Nous allons à l’hôtel Club-House. Je vais le soir voir la retraite des Anglais; elle ne ressemble en rien à toutes celles que je connais.

23. — (Gibraltar). — Nous allons visiter les batteries couvertes du rocher de Gibraltar. Ce sont de très-longues

galeries taillées dans le roc et qui, dans plusieurs parties, ont une grande régularité. Je ne crois pas que cela

soit d’une grande utilité. Les Anglais le jugent probablement ainsi, car ce n’est pas très-bien entretenu, et les pièces qui garnissent ces galeries sont pour la plupart des caronades de vaisseau d’un très-petit calibre; mais de loin cela fait figure. Comme on ne voit au dehors que les bouches des canons, c’est d’un grand effet moral, mais c’est seulement de l’effet. Nous montons au sommet du rocher, d’où l’on a une magnifique vue de la Méditerranée, de l’Espagne, de l’Océan. On voit Ceuta et le Mont-aux-Singes, mais, quoique le temps soit

très-beau, la brume est assez épaisse pour nous empêcher de bien voir.

24. — Je vais montrer mes dessins au colonel Maule. De là, je vais avec le prince chez le Gouverneur, qui nous accueille assez bien, puis après chez le consul de France. A trois heures, je vais dessiner chez le colonel. Le soir, nous dînons à la table des officiers du 79" écossais.

23. — Je vais chez le colonel Maule, à huit heures et demie, dessiner les détails d’un Costume écossais. Le soir, à cinq heures et demie, je vais voir la pointe d’Europe qui est très-loin. La route est très-pittoresque, surtout lorsqu’on arrive près de la côte. Les fortifications de ce côté sont très-nombreuses et en bon état; c’est là que s’est heurté *le Primera Gaditano. Le soir, je vais avec ces messieurs dîner avec les officiers du 79e écossais. J’ai reçu ces jours-ci une lettre de ma femme qui me dit avoir lu dans la Presse que le Primero Gaditano s’était échoué le 3 août devant le phare de Gibraltar. Il n’était pas parlé des voyageurs. Grande inquiétude. Elle écrit à MM. Pochez et Bry. M. Chardon se charge de faire des démarches avec M. Furne. Le lendemain, heureuse visite de M. Furne, qui vient de voir arriver une lettre du Prince dans laquelle il est dit que les voyageurs avaient quitté le Primero Gaditano à Malaga, et que tout le monde se porte bien. -

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