‹ Notes et discours, 1873-1884Chapitre 26 sur 38 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LE DOCTORA.T ÈS SCIENCES MEDICALES 185

croyons que l’objection tirée de la crainte qu’on aurait de Voir supprimer l’agrégation ne doit pas être mise au premier rang.

o° Les arguments s’élèvent à mesure que nous avançons. « Si vous créez un doctorat supérieur, étant données.les idées courantes, il suppose que le candidat fait preuve à un degré plus élevé de toutes les connaissances que le simple docteur en médecine possède déjà; le docteur es sciences médicales est un docteur en médecine de premier ordre. « Vous ne trouverez pas de forme d’examen qui donne cette garantie; vous êtes docteur ès lettres, cela ne veut pas dire que vous excellez dans toutes les parties que comportent les études littéraires ; vous pouvez être latiniste et n’avoir que des notions de grec ordinaires, bon historien et médiocre philosophe, philosophe suffisant et très faible historien. Personne ne s’y trompe ; de même pour le doctorat ès sciences physiques qui ne garantit un talent spécial que dans un ordre d’études ; de même pour tous les doctorats; mais le doctorat ès sciences médicales suppose une supériorité générale dans toutes les parties de la médecine, et c’est là une difficulté sur laquelle insistent avec beaucoup de raison les adversaires du nouveau

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Ils ajoutent, parlant surtout de la clinique, que le mérite supérieur dans cet ordre n’est pas de ceux qu’un examen constate facilement; c’est à beaucoup d’égards un mérite pratique, qui s’acquiert par de fortes études, mais qui est fait surtout d’expérience, de coup d’œü, de dextérité. Une dissertation sur un point spécial, si excellente qu’elle soit, ne garantira pas que vous soyez un clinicien émérite. Il faudrait donner le grade au praticien qu’on aurait suivi dans l’exercice de son art et dont il aurait été possible ainsi de constater les hautes qualités ; il faudrait le donner pour des succès remarquables obtenus à l’hôpital et non pour de bonnes réponses sur tel ou tel sujet à un examen. Si donc vous voulez un diplôme qui ne soit que le doctorat actuel, mais plus élevé, vous voulez l’impossible. Votre grade devra trop prouver et ne prouvera x’ien ; il trompera le public : il portera un nom qui, quoi que vous fassiez, impliquera les qualités d’un médecin très distingué et ne les garantira pas. Telles sont quelques-unes des raisons que l’on fait valoir; elles sont très sérieuses ; jusqu’au moment où on les réfutera, il faut, à notre avis, laisser le doctorat en médecine tel qu’il est, et si on crée un autre grade, le faire nettement différent, surtout de titre, pour qu’aucune confusion ne soitpossible.

« 6° Vous voulez encourager les études de laboratoires aux dépens des études cliniques. »

11 est très vrai qu’aux termes mêmes de la circulaire, ce doctorat engagerait surtout les étudiants aux recherches de laboratoire qui permettent de trouver des sujets de thèse, tandis qu’on peut être un excellent interne et un praticien distingué, sans rencontrer facilement dans ses occupations ordinaires et dans la vie la plus laborieuse la matière d’un mémoire original. Un grand nombre d’observations cliniques peuvent être utiles sans conduire l’auteur à aucun résultat certain. Cette objection nous toucherait beaucoup si nous n’avions pas été amenés précédemment à reconnaître que le doctorat ès sciences médicales ne peut être simplement la forme supérieure du doctorat en médecine. Nous avons déclaré notre opinion à cet égard ; nous avons donc seulement à examiner si encourager les études de laboratoire, c’est porter atteinte aux études cliniques ; au fond, le problème se ramène à savoir si la médecine est un art ou une science, si le clinicien peut se passer de la science, si les progrès de la science n’ont pas la plus grande action sur ceux de la clinique.

Si on suppose une science médicale idéale, elle est la connaissance de la vie normale, des alté-

A PROPOS DE l’enquête

rations qu’elle peut subir, des .lois qui régissent l’action des agents extérieurs sur les phénomènes de la vie normale et de la maladie. La médecine parfaite serait donc une science qui gagnerait beaucoup à être pratiquée avec art. Il est trop évident que cette science parfaite n’existe pas, et comme la maladie existe, qu’il faut y porter remède, que leshommes supportent très impatiemment la mauvaise santé, ils s’adressent, quelque opinion théorique qu’ils aient sur ces questions, aux médecins ; ceux-ci se servent de l’expérience et des lois scientiliques connues, corrigent l’ignorance par l’empirisme, font le plus de bien possible, mais n’ont nulle prétention de savoir ce qui serait connu si la médecine était complètement constituée à l’état de science. Il y aurait beaucoup de mots célèbres à -citer ; « Le meilleur médecin est celui qui sait le mieux de quoi meurt sonmalade. —Guérir quelquefois, soulager souvent, consoler toujours... »

Les seules sciences arrêtées sont celles qui étudient des lois très simples, alors que ces lois peuvent facilement être considérées isolément. L’astronomie est dans ce cas, en tant qu’elle s’attache à connaître le seul mouvement des corps célestes. Il est plus facile de dire à une seconde près quand Yénus passera sur le soleil que de

SUR LE doctorat’ÈS SCIENCES MÉDICALES 189

dÉci’ire les lois d’évolution d’une cellule ou d’un globule du sang. — Nous savons bien que rien ne se fait dans la nature que sous l’action de lois immuables ; mais le jeu d’un nombre infini de lois se combinant pour produire des résultats très divers et agissant les unes sur les autres désespère la science et la raison. — Helmholz convie, dans une de ses préfaces, le lecteur à considérer le mouvement de la mer sur la plage, et les phénomènes si variés d’optique, d’acoustique, de pesanteur qui accompagnent ce mouvement ; il lui montre le spectacle de cette masse d’eau et il lui dit qu’il n’y a pas un de ces milliers d’atomes qui se meuve en dehors de lois précises ; en même temps, il défie le génie même le plus merveilleux de démêler et de suivre l’action de ces lois. Cette vérité est encore plus sensible quand il s’agit de la vie. Soyons d’accord avec les cliniciens : les lois de la vie sont très peu connues, et le grand remède à notre ignorance, le seul moyen de diminuer le mal, c’est le bon sens pratique, cette expérience que donne l'usage, ce tact, cette intuition même, si on veut, qu’un esprit heureux acquiert à force de voir des malades, en se tenant au courant des découvertes que font les purs chercheurs scientifiques. Il faut donc ici une cote mal taillée, il faut faire leur part à la

PROPOS DE l’enquête

clinique et au laboratoire, et, à mon sens, on exige trop peu des élèves au point de vue clinique. Le décret du 20 juin 1878 a été l’objet de critiques très justes. Deux ans de stage hospitalier sont un trop court apprentissage, surtout si on remarque que, durant ce stage, l’élève est préoccupé d’examens qui ne portent pas sur la clinique, qu’il suit les leçons du médecin praticien d’un esprit distrait et qu’il n’est vraiment tout à fait maître de se consacrer exclusivement à l’étude du malade qu’après quatre années ; la seconde partie du second examen, physiologie, se passe après la douzième et avant la quatorzième inscription, c’est-à-dire dans le premier semestre de la qua- trième année. Encore ce stage, si insuffisant qu’il soit, et dans de si mauvaises conditions qu’il se fasse, n’est-il pas toujours exigé avec une rigueur suffisante. J’ai entendu affirmer que 60 pour 100 des élèves reçus docteurs en médecine n’ont pas vu un seul accouchement le jour où ils sont investis du droit d’exercer leur art. Cette proportion est plus forte encore dans quelques Facultés : et ce fait n’est qu’un exemple entre beaucoup d’autres. Il faut chercher les moyens de fortifier les études cliniques, mais, en les cherchant, il n’y a nulle nécessité de déprécier les recherches de laboratoire.

Là où la doctrine est tout à fait fausse, — et on en trouvera l’expression complète dans quelques-uns des procès-verbaux qui viennent d’ètre publiés, — c’est quand on exagère cette vérité que la médecine est un art et que le médecin est un artiste ; quand on ajoute qu’il ne doit pas être un savant, quand on déprécie la science, quand on ramène les qualités du professeur de médecine et du médecin à l’habileté. On va si loin qu’on supposerait volontiers que par le savoir-faire il peut suppléer à tout. Il n’est que trop vrai que le public ne comprend rien à la médecine, et comme il a sans cesse besoin des médecins, qu’il les aborde dans des c'onditions d’esprit qui ne lui laissent pas toute sa liberté, il est facile de le tromper; on voit des gens exercer la médecine durant des années sans avoir des notions même élémentaires de cette science, sans un grade, sans une inscription. Quand la justice les saisit, on est stupéfait qu’un tel charlatanisme ait pu tromper tout le monde, les clients, les autorités et les médecins eux-mêmes. Mais par cela même que la fraude est plus facile, qu’il est à peu près impossible au malade de distinguer l’homme incapable de l.’homine instruit, il faut prendre garde que l’art ne soit qu’un moyen de dissimuler l’ignorance, il faut réagir contre cette tendance

PROPOS DE l’enquête

de quelques jeunes gens, trop facilement portés à croire qu’après tout on s’en tire toujours, et autant il est important d’encourager sérieusement les études cliniques, autant il faut répéter avec fermeté que les grands progrès de la médecine se font par la science. Au fond, le bon clinicien est celui qui profite de toutes les découvertes de la science, et c’est la science même qui fait avancer la médecine, de sorte que l’histologie, la chimie médicale, la physiologie devraient bien plutôt être appelées sciences fondamentales que sciences accessoires. Il est inutile de rappeler les grandes découvertes de ce siècle; celles qui ont eu le plus d’action sur la médecine ont été bien rarement faites par des praticiens, et à cette heure même nous sommes à la veille d’une révolution dans la thérapeutique, en ce qui touche les maladies contagieuses, où ce ne sont pas les médecins seuls qui ont démontré la vérité de lois capitales appelées à modifier profondément la clinique.

Si les sciences de laboratoire ont cette importance, s’il est à souhaiter que des hommes d’élite s’y consacrent, quelle raison y a-t-il de s’opposer à la création d’un titre qui consacrerait le mérite dans cet ordre d’études ? Le doctorat ancien suffirait à la pratique ; des connaissances spéciales

donneraient droit à un autre doctorat, biologique, anatomo-physiologique qui constaterait une aptitude distinguée dans plusieurs des sciences dont la médecine pratique ne peut se passer et dont il est nécessaire d’encourager les progrès. Si on demande quelle utilité aurait ce titre, il en aurait une évidente : il marquerait l’importance que les études strictement scientifiques ont aux yeux de l’opinion, et par là il ne serait pas sans action sur les progrès de la médecine en notre pays. Il dirait hautement que l’Etat considère ces études comme de premier ordre, qu’il veut qu’on s’y consacre ; l’Etat a le droit, il a le devoir d’exprimer sa pensée, d’indiquer une direction, de déclarer au nom de l’intérêt général que les usages actuellement suivis ne suffisent pas, qu’il faut un effort de plus, et de contribuer par les moyens dont il dispose à réaliser ce progrès. C’est sans doute sur ce terrain que va se transporter la discussion dans le supplément d’enquête qui est annoncé. Les considérations de détail sont de peu d’importance. Quant au mode d’examen, il sera simplement celui de toute épreuve hautement scientifique ; pourvu qu’il prouve de fortes connaissances et un esprit original, il sera bon.

Ce qui prime tout dans une telle discussion, c’est le grand intérêt scientifique qui est en cause ;

A PROPOS DE l’enquête

il est cependant permis de penser aussi à d’autres questions qui peuvent être traitées à propos de ce doctorat. Telle est celle de la constitution des écoles préparatoires et même des écoles de plein exercice. Leur mode de recrutement par le concours donne souvent des résultats médiocres ; il est in suffisant pour que les privilèges de ces écoles puissent être augmentés ; telles qu’elles sont, elles ne peuvent vivre. C’est là un de ces problèmes qu’on no peut pas sans cesse ajourner. Il faut prendre un parti, à moins qu’on ne veuille laisser dépérir ces écoles, ce qui serait un très grand préjudice pour la décentralisation des études en France *. Un doctorat ès sciences médicales, sans détruire le concours, dont le jury pourrait être modifié, rie rendrait-il pas le recrutementplus sûr et meilleur? De même pour l’agrégation dont les épreuves sont trop longues, ce doctorat ne saurait-il entrer en compte? Les réformes à apporter à ce concours ont été mises à l’étude sans qu’il ait été possible d’aboutir. Il faudra les reprendre ; personne n’admet que l’état actuel doive être maintenu quand même. Les plus graves raisons s’opposent, en ce moment, qui est évidemment .une période de transition,

1. Lettre adressée à M. le ministre de l’instruction publique par les professeurs de l'École de Nantes, 1882.

à ce que l’agrégation soit remise à chaque Faculté qui la ferait passer sous sa responsabilité ; il faut abréger les épreuves et cependant les fortifier. Les garanties du nouveau doctorat n’aideraientelles pas à résoudre le problème ? L’importance du concours dans ies écoles préparatoires et des épreuves orales dans l’agrégation reposent en partie sur une conception du moyen âge. Neuf fois sur dix, pour bien enseigner, il suffit de bien savoir : les qualités professorales dont on parle tant, cette nécessité d’étre un artiste, un habile parleur, doivent-elles être considérées comme des conditions de premier ordre et dans le sens même où on en fait l’éloge ? Que vaut le mérite de la parole auprès d’une science sérieuse? Dans le laboratoire, au lit du malade, à la salle d’autopsie, l’homme consciencieux qui connaît bien ce dont il parle instruit l’élève sans éloquence, ou plutôt il est éloquent par les faits qu’il indique, par la A'érité, par le raisonnement. L’enseignement qui consiste à former l’élève par des indications précises et des exez’cices pratiques ne demande pas des prodiges d’éloculion. Pourquoi la médecine se mettrait-elle de parti pris en dehors des règles adoptées pour la plupart des autres enseignements?

La grande difficulté sera de faire un diplôme

PROPOS DE l’enquête

— si on le fait — qui soit accessible à quiconque s’occupe de médecine, soit comme praticien, soit comme homme de laboratoire. Pour les recherches de laboratoire, pour la physiologie, l’iiislologie, l’anatomie pathologique et l’anatomie normale, la question est très simple; elle ne l’est ni pour la chirurgie ni pour la clinique. Nous n’admettons pas dès maintenant qu’il faille renoncer a ‘priori à créer un titre supérieur pour ces deux dernières sciences, titre qui ne pourrait être confondu aux yeux du public avec le doctorat en médecine. Nous attendrons les nouvelles opinions qui seront exprimées, dans les Facultés pour revenir sur ce sujet.

Nous avons examiné seulement quelques-unes des opinions qui sont exposées dans les rapports de l’enquête ; la question comporte une étude beaucoup plus étendue, et en particulier la discussion de plusieurs projets pour des réformes de détail dont l’intérêt est sérieux. Tous ces sujets seront traités dans cette revue et dans les F acuités. Ce que nous avons voulu surtout, c’est marquer les services que peut rendre ce mode de consultation. Il est facile, en lisant ces procès-verbaux, de distinguer les raisons scientifiques de celles qui le sont moins. Nous sommes persuadé

qu’avec le temps tout ce qui est secondaire disparaîtra des discussions instituées dans les Facultés et dans les conseils, que le ton et l’esprit s’en élèveront partout, et que le seul intérêt général, l’iiitérèt de l’Uinversité et celui de la science, qui ne se séparent pas de l’intérêt public, non seulement seront toujours au premier plan, mais feront disparaître toute autre considération. Il serait téméraire de vouloir la perfection dès la première fois; plus téméraire de croire que les réformes importantes doivent se faire rapidement. Un délai de quelques ‘mois, même d’un ou deux ans, pour un changement sérieux est insignifiant. Si nous avions un conseil à donner à l’administration, nous la prierions de ne pas se hâter, et de laisser à l’opinion le temps de se préciser. Les réformes universitaires ont souvent le tort d’être trop précipitées ; il semble qu’on les improvise; c’est pourquoi elles durent si peu; il faut que les objections soient longuement examinées, et que toute modification soit le résultat d’un vœu qui, après avoir été celui de quelques-uns, est plus tard celui de tous. Il est bon aussi de penser quelquefois, quand il s’agit de l’enseignement supérieur, à la situation qui lui a été faite longtemps; il commence à peine à se développer aujourd’hui, surtout en province. Depuis la des-

PROPOS DE l’enquête, ETC.

traction des anciennes universités, il semble que Paris ait été toute la France ; il faut que l’enseignement supérieur prenne partout conscience de sa valeur, de son droit à se gouverner lui-même, qu’il justifie la liberté qui lui est acquise parla manière dont il en use; il faut qu’il se fasse une doctrine; les progrès dans cet ordre sont déjà considérables, encore ne peuvent-ils être tous accomplis dès aujourd’hui. Le temps est nécessaire; l’exercice de la liberté et de la responsabilité est une autre condition indispensable de ce mode de gouvernement. Puisse l’administration de l’Instruction publique se bien persuader qu’elle ne fera rien de bon ni de durable qu’en remettant aux membres mêmes du corps enseignant le soin de discuter les réformes qui sont nécessaires, de rechercher ce qui peut être fait de plus profitable pour l’avancement de la science et le développement de l’instruction publique.

PRONOSCÉ LE 19 AOUT 1883

PHONONCÉ LE 19 AOÛT 1883

La cérémonie que vous célébrez marquera dans les fastes de Marseille et dans Thistoire de renseignement supérieur. Vous élevez à la science, non un palais luxueux, — elle n’en a pas besoin — mais de vastes ateliers, où le luxe sera l’espace, la lumière, le bon agencement de tout ce qu’il faut pour le travail, un outillage complet au courantdetouslesprogrès. Votre institutdephysique, par une nouveauté qui Jusqu’ici est unique en France, occupera un édifice indépendant; là où vous logez une seule chaire, on eût mis, il y apeu, trois Facultés : le droit, les sciences et les lettres. Vous avez compris que. la chimie ne saurait avoir trop de facilités, trop de moyens d’expériences;

elle va de progrès eii progrès; elle est une des reines de ce temps; elle fait et défait les fortunes. Le plan de vos laboratoires multiples prévoit les recherches désintéressées des maîtres, les leçons qu’ils doivent donner aux futurs professeurs, le concours qu’ils prêteront à l’industrie et au commerce. Les sciences naturelles auront à Longchamp une partie de leur installation; le reste sera à quelques pas, dans des annexes comme les constructions que vous allez élever au bord de la mer pour la zoologie. Plus est grande l’activité des études, plus il est nécessaire de les placer dans des locaux séparés, indépendants et voisins, où la liberté est entière, sans que l’unité des Facultés ou des universités soit atteinte. Tels sont ceux de vos projets dont l’exécution est décidée et peut être considérée comme un fait accompli. Vous avez d’autres ambitions ; elles seront discutées ; l’avenir en est surtout dans vos mains. L’État n’a jamais le droit d’empêcher ceux qui ont de hautes et nobles visées de faire ce qu’il faut pour qu’elles réussissent.

Quoi que vous ayez décidé. Messieurs, l’esprit qui a inspiré vos résolutions, qui éclate dans les rapports et dans les délibérations de votre conseil municipal est encore plus digne d’éloges que ces résolutions mêmes. Vous avez exprimé des idées

DE LA FACULTÉ DES SCIENCES DE MARSEILI,E 203 qui prouvent quel progrès fait chaque jour dans notre pays la théorie de l’enseignement supérieur. Toute la France pensera dans quelques années ce que vous pensez. Ce n’est pas un médiocre honneur que de mettre en circulation des nouveautés qui paraissent tout d’abord ou des chimères ou des pai’adoxes, que le bon sens public adopte ensuite, et qui deviennent des vérités banales. Nous avons à cet égard de vives surprises et de grandes satisfactions. En trois ou quatre ans, les thèmes de nos discours sont démodés. C’est un lieu commun aujourd’hui que la République et l’instruction sont deux alliées qu’on ne pourrait séparer sans compromettre la forme même du gouvernement. Les principes que proclament à cet égard la Déclaration des droits de l'homme, la constitution de 91, celles de l’an I et de l’an III sont aujourd’hui des idées si simples que nous en vivons sans y songer. L’enseignement, selon la belle formule de nos pères, est vraiment, dans la pensée de tous, une mesure de sécurité nationale.

C’est encore un lieu commun que les trois ordres d’enseignement sont indivisibles, comme trois parties essentielles d’un même organisme ; que le mal de l’un atteint les deux autres, qu’ils ne peuvent que prospérer ensemble ou dépérir

ppiil

également ensemble. La démocratie a toujours eu le culte de l’instruction supérieure ; elle a fait plus pour elle, non seulement que les hommes les plus éclairés, mais parfois que l’État lui-même ; il lui est arrivé de le stimuler et de l’entraîner. C’est la suite de la tradition de 89. Les temps nouveaux n’ont jamais oublié qu’ils sont nés de la science, de la philosophie et de l’iiistoire, et, comme on disait autrefois, qu’ils doivent tout au progrès des lumières. Cet instinct, populaire, si juste et si puissant, qui construit partout des édifices pour les connaissances les moins accessibles à la foule, et d’autant mieux que les villes sont plus pénétrées des idées libérales, n’a pu voir dès le premier jour les phases par lesquelles passerait le long travail entrepris pour donner à la France une haute instruction qui soit digne d’elle. Il a été de l’avant, sûr qu’à chaque heure suffit sa peine, que le tout est d’êire dans la bonne voie. Nous sommes arrivés à un de ces moments où les progrès du passé même le plus récent ne suffisent plus. Vous l’avez dit mieux que personne, vous voulez commencer une étape à laquelle l’opinion généi’ale n’avait encore que vaguement pensé ; vous la parcourrez pour le plus grand bien de la France. A Fhenre où le but à poursuivre va être nouveau, et dans la ville où il a été le plus

heureusement défini, il est peut-être permis de dire ce qui a été fait et ce qui reste à faire. Il n’est pas d’hommage plus digne de Marseille, plus digne des hommes de cœur qui dans votre conseil et en dehors se sont dévoués à cette tâche.

Ce qui a été fait, depuis 1870, et surtout depuis les lois constitutionnelles de 1873, pour les Facultés, qui ne sont pas tout l’enseignement supérieur, mais qui en forment la partie principale, est jugé par quelques-uns avec dédain, par d’autres avec une satisfaction trop complète. La vérité est que l’entreprise est bien commencée, mais que nous sommes encore loin du but qu’il faut atteindre.

L’effort a tout d’abord porté sur les sciences et sur les lettres : depuis l’an III, nous possédions des Facultés de médecine, depuis l’an XII des Facultés de droit. Ces écoles professionnelles avaient des élèves : chaque fois qu’il existe des étudiants réguliers, ils empêchent l’enseignement de s’abaisser. Les Facultés de médecine étaient trop peu nombreuses, mal dotées et mal logées; du moins elles vivaient régulièreiiient; de ce côté le péril n’avait rien de pressant; de même pour le droit. Pour ces deux enseignements, la proportion des étudiants a toujours égalé, en France, ce qu’elle est dans les pays de

LA TREMIÈEE PIERRE

l’Europe les plus favoi’isés. Ce qui nous préoccupait. c’était, pour la médecine, désinstallations meilleures; pour la médecine et le droit, des améliorations dans les méthodes ; ces changements devaient se produire naturellernent avec le progrès des Facultés des sciences et des lettres.

Pour les sciences, les locaux manquaient; nous avions quelques salles souvent étroites, obscures et humides. Une Faculté des lettres se composait de deux amphithéâtres et d’une pièce pour les examens. On a peine à se figurer aujourd’hui, dans quel abandon vivaient les professeurs, privés de toute facilité matérielle d’études, sans laboratoires, sans instruments, sans bibliothèques. On n’était pas loin de considérer les Facultés comme une source de revenus. En 1869, la dépense dépassait la recette de 80,000 francs. Telle étçiit la somme que l’État consaci-ait à ce grand service. Un ministre de l’instruction publique disait, il y a longtemps déjà : « La pénurie de nos Facultés est telle qu'il faut, si nous ne voulons pas qu’elles soient privées de tout moyen d’enseignement, consacrer par année de 7 à 800,000 francs à des dépenses matérielles d’installation... » Et ailleurs : « Il serait insensé de fermer les yeux sur une situation dangereuse et de croire que cette situation provisoire peut se prolonger sans péril. »

Cette situation s’est prolongée jusqu’à ces derniers jours.

La construction des locaux et l’outillage ont été un des premiers devoirs de l’État et des villes. Toutes les Facultés seront reconstruites à bref délai; si on cite encore deux ou trois exceptions, nous sommes sûr qu’elles disparaîtront bientôt, et partout il sera fait droit aux exigences légitimes du travail. Les dépenses engagées montent à environ 70 millions; pour achever l’œuvre, en y comprenant des établissements qui ne sont pas des Facultés, comme le Collège de France, il faut encore 40 millions répartis en six ou huit annuités ; ce sont des cbilTres bien connus ; M. Ferry les a mis à l’ordre du jour de l’opinion ; des plaidoyers éloquents en ont donné le détail; nous sommes sûr qu’à bref délai nous n’aurons plus à en parler.

Les étudiants n’existaient pas, ou, s’ils existaient, on pouvait leur appliquer la devise du conseil municipal de Rome à la Renaissance :

S. P. Q. R., Si peu que rien. L’institution des bourses (300 bourses de licence, 200 bourses d’agrégation) a formé un premier noyau. Les professeurs ont parlé devant des élèves ; l’enseignement a été modifié par cela même; il s’est adressé à des auditeurs qui ne se contoniaient

pas d’être distraits ou charmés, mais qui voulaient être instruits. En cinq années, le nombre des élèves réguliers est arrivé à 2,000. Pour atteindre le chiffre des pays où les Facultés de philosophie sont le plus suivies, il nous manque encore 4,000 élèves.

On s’est parfois demandé, en voyant l’état de nos Facultés des sciences et des lettres de province, si notre génie national s’opposait à la création, dans un certain nombre de villes, de grands centres littéraires et scientifiques. La vérité est beaucoup moins grave. Si notre ensei. gnement provincial a si peu vécu, c’est qu’on l’avait oublié. Nos rares Facultés se composaient de S ou 6 professeurs; en 1830, Paris excepté, on comptait, pour toute la France, 30 professeurs de sciences et 23 professeurs de lettres; en 1830, 62 de sciences et 60 de lettres; en l869, 37 de plus. Nous avions, dans les chaires, des hommes distingués, quelques-uns même éminents ; l’enseignement régulier des lettres et des sciences n’existait pas. Grâce aux conférences, aux cours nouveaux, sans compter Alger, qui est une grande espérance, les Facultés des lettres ont à ce jour 179 enseignements, les Facultés des sciences 166. Les lacunes restent encore considérables ; les sciences naturelles doivent compter partout au

moias trois professeurs, les mathématiques également; la physiologie doit être enseignée dans les Facultés des sciences; il en est de même de la philologie dans les Facultés des lettres; les chaires d’histoire seront multipliées ; à plus forte raison, ne peut-on penser à laisser le grec et le latin à un ou deux maîtres. Tl faut plus de variété dans les cadres, des facilités pour que des professeurs nombreux enseignent à des titrés divers; il faut aussi que des tâches différentes soient confiées à des maîtres différents, selon que les élèves sont plus ou moins instruits. Les Chambres créent chaque année de nouvelles chaires; en 1884, elles nous donneront un crédit élevé pour essayer, dans les conférences de sciences et de lettres, vingt-cinq maîtres nouveaux. Nous arriverons ainsi peu à peu au chiffre normal que nous sommes loin d’avoir atteint et sur lequel nous n’avons aucune illusion.

Les locaux tous reconstruits ou sur le point de l’être, l’outillage organisé, les bibliothèques commencées, les frais de cours augmentés, les collections ci’éées, le nombre des enseignements plus que doublé, des élèves réguliers donnés aux professeurs : telle est la tâche accomplie. Si modeste qu’elle puisse paraître, elle constitue un réel progrès. Sans cette réforme, tout ce qui

Du.mont. No

est entrepris pour répandre et élever l’enseignement secondaire serait inutile; l’enseignement primaire Ini-même ne saurait comment former scs maîtres; il emprunte sans cesse à l’enseigne ment secondaire, qui s’appauvrirait si on ne lui donnait de nouvelles recrues. L’École normale supérieure ne fournit que très peu de professeurs ; le nombre des candidats aux agrégations, grâce aux Facultés, a doublé et triplé cette année, et les concours seront bons, si on en juge par celui qui vient de finir à l’École normale. Depuis dix ans, le jury n’en avait pas vu de meilleur. S’il faut des agrégés pour nos lycées, les collèges demandent des licenciés. Il serait indigne de nous de dissimuler la vérité ; nous n’avions pas, il y a trois ans, en moyenne, plus d’un licencié ès sciences, plus de deux licenciés ès lettres par collège. C’était là un état qui ne pouvait durer, sous peine de compromettre notre enseignement secondaire. Les Facultés seules formeront les 3,000 licenciés qui sont nécessaires; elles commencent à nous les donner dans des proportions que nul n’eût osé espérer. On doit aussi penser à ce que sera un personnel qui aura fait deux et quatre ans d’études supérieures. Que le programme soit suivi comme il l’a été jusqu’ici, il n’y aura pas, dans dix ans, un seul maître de

lycée ou de collège qui n’ait étudié ou à l’École normale ou dans les Facultés. Ce sera un changement considérable, et pour l’enseignement secondaire, où les leçons seront meilleures, et pour la haute culture scientifique, qui gardera des partisans et des travailleurs capables d’aller très loin, parmi ceux qui auront appris les méthodes. Il faut compter avec le temps et reconnaître sincèrement l’importance du service rendu.

Les élèves sont souvent médiocres ; il ne pouvait en être d’autre sorte. Attendons qu’ils soient formés dans les collèges par les étudiants qui sont aujourd’hui dans les Facultés; le changement sera sensible. Ces élèves sont trop peu nombreux; là encore le mal est provisoire-. Ne croyez-vous pas que cet enseignement nouveau gagnera des vocations ? Les médecins iront aux cours de sciences, les étudiants en droit aux cours d’histoire, de philosophie; les juristes d’autrefois, qui ont tenu une si grande place dans le passé du génie français, leur ont légué des exemples. Est-il défendu de croire qu’en sortant des lycées, de bons élèves, qui n’ont pas à se préoccuper d’une carrière, se laisseront séduire par la pensée de continuer à la Faculté, pour le profit même que procurent les sciences et les lettres, leurs études à peine ébauchées? L’opinion amè-

nera aux Facultés, de jour en jour davantage, à mesure que l’on saura mieux ce qu’elles sont. Les élèves se multiplieront dans la proportion même où les maîtres dignes d’enseigner deviendront plus nombreux et nous permettront d’augmenter le nombre des chaires. Le tout est de persister dans l’œuvre entreprise, de savoir ce que l’on vent et de le poursuivre sans repos, avec patience et résolution.

Mais cette réforme va tout simplement à faire des Facultés des lettres et des sciences des institutions professionnelles, qui remplissent une mission utile et cependant secondaire ? Que faites-vous de la science étudiée pour elle-même, des recherches désintéressées, de la décentralisation intellectuelle? Jamais nous n’avons perdu de vue ces devoirs. Nous avons commencé humblement; nous avons d’abord pensé aux nécessités matérielles urgentes ; nous comptions que le progrès se ferait de lui-même, et vous nous montrez. Messieurs, qu’il s’est accompli déjà dans l’opinion, du moins chez vous. La tâche que les Facultés remplissent aujourd’hui avec tant de dévouement et de succès leur sera toujours imposée. Elle est essentielle à l’instruction publique en ce pays, mais elle deviendra de jour en jour plus facile, par l’habitude, par la valeur

DE'la faculté des SCIENCES DE MARSEILLE 213 plus sérieuse des élfeves, par une organisation plus complète qui répondra aux exigences de devoirs multiples. En même temps, on verra se faire une évolution à laquelle mènera le progrès même de cet enseignement dit « professionnel ». Les études désintéressées, celles qui méritent vraiment le nom de hautes, se feront une place qui grandira sans cesse.

Certainement, nous aurions voulu créer tout de suite, si cela eût été possible, dans chaque académie de province, une école pratique des hautes études, ce complément nécessaire, cette partie essentielle de toute Faculté; mais ce rêve eût été une chimère. La France a toujours tenu un rang honorable dans le monde par ses savants, ses,lettrés, ses historiens, ses philosophes; elle a son génie propre; elle a marqué la première la voie dans bien des ordres de recherches ; il est telle science où elle a fourni des maîtres à toute l’Europe ; elle a eu, à chaque époque, des professeurs éminents, et par eux une grande part de gloire, mais cette gloire même lui a caché la vérité; elle n’avait ni sous-officiers ni soldats. C’est en grande partie la suite d’événements historiques sur lesquels il serait inutile et peu digne de récriminer. Ce qui a été fait de considérable, de vivant pour l’organisation du travail scienti-

fique en France s’arrête à 1793. Les hommes de cette génération avaient à cet égard des idées qui peuvent être discutées; ils n’en ont réalisé qu’une faible partie ; leur œuvre inachevée, interrompue au lendemain du jour où ils la décrétaient, reste encore la grande garantie de l’activité scientifique en notre pays. Le Bureau des longitudes pour l’astronomie, le Muséum magnifiquement réorganisé pour les sciences de la nature ; le Collège de France reconstitué et augmenté, l’École des langues orientales, l’École polytechnique, la première École normale, de grands enseignements pour la peinture, la musique, les arts industriels ; enfin, au-dessus de cet ensemble, l’Institut ; ce sont là autant de créations qui ont maintenu intact jusqu’à nos jours l’honneur du pays. La Convention voulait étendre à toute la France ce qu’elle faisait pour Paris; elle l’avait décidé. C’est à nous qu’il appartient d’achever son œuvre.

Ainsi maintenant, comme vous l’avez si bien vu, notre ambition s’élève; elle change d’objet; il faut créer en province, dans nos Facultés, de véritables centres d’études de plus en plus désintéressées, de plus en plus sérieuses. Et soyez sûrs que, pour les maîtres, les devoirs professionnels n’arrêteront jamais ni le génie ni même le talent; que, pour les élèves, les connaissances fonda-

mentales que les examens exigent ne sont pas un obstacle, mais la condition même de tout travail ultérieur, de toute originalité. Les programmes n’ont d’autre effet que d’obliger chacun à posséder les notions premières sans lesquelles toute recherche indépendante est chimérique. Ils sont un minimum, mais ce minimum est indispensable. Le grand nombre des élèves doit permettre une sélection de jeunes gens qui ne se borneront pas à l’essentiel classique, qui resteront dans les laboratoires littéraires et scientifiques après les grades, qui formeront des écoles au sens élevé du mot. Les Facultés doivent donner chaque année Èi l’État beaucoup de bons professeurs et quelques savants.

Est-il nécessaire de répéter une fois de plus que dans ces ambitions rien ne réussira qui ne soit très français, qu’il ne s’agit d’aucune manière d’une imitation servile de l’étranger, que cet esclavage ne nous préparerait que désillusions; que si nous voulons une application nouvelle de nos qualités, nous ne renonçons à rien de ce qui fait l'honneur de noire génie national, ni à la clarté, ni au goût, ni à l’habitude de voir en toute question ce qui est général et humain, ni à l’éloquence qui restera toujours une des parties essentielles de notre enseignement à tous

les degrés?Nous ne renonçons à rien; nous voulons davantage, et, si nous insistons moins sur les mérites d’autrefois, c’est qu’ils sont de ceux contre lesquels aucun effort, aucun oubli, aucune réforme ne peut prévaloir.

Si tel est le principe, les conséquences en sont faciles à comprendre;- il serait inutile d’édicter une série de prescriptions de détail. Vous le savez bien, le tout est d’aller de l’avant, avec bon sens et avec suite. Il faut accueillir toutes les nouveautés, en leur demandant seulement si elles vont au but à atteindre ; il faut les admettre avec variété, ne pas craindre les essais, ne pas s’effrayer des lenteurs, des insuccès même, solliciter les initiatives, provoquer les discussions dont la Société de l’Enseignement supérieur donne si heureusement l’exemple, mais qui doivent devenir plus générales dans la presse, dans les Facultés, dans les conseils où les suffrages de l’Université envoient librement ses représentants, où les lycées, les collèges et les Facultés peuvent s’éclairer mutuellement ; chercher avant tout la vie qui crée l’opinion, sans laquelle on ne fait rien.

Il faut que les corps aient de plus en plus le sentiment de leur responsabilité, celui des services rendus et à rendre, pour que tout ce qui est souhaité en vue d’assurer leur autonomie soit

plus facile à réaliser; que les différentes Facultés se rapprochent et forment d’elles-mêmes des universités; que tous les ordres de hautes études vivent dans une entière communauté, que l’action des écoles s’exerce bien au delà des étudiants, qu’elles acquièrent une oi’iginalité due en partie au pays même où elles sont établies; qu’elles groupent tant d’esprits de bonne volonté, qui désirent travailler sur les choses qui les entourent, qui s’épuisent inutilement faute d’un peu d’aide et qui cependant.peuvent, en quelques années, créer une si heureuse activité provinciale ; que les rivalités s’établissent entre les villes, qu’on tienne à honneur de se disputer les meilleurs maîtres, comme vous venez de le faire en inscrivant à votre budget une somme considérable pour constituer des traitements propres à Marseille. — Telle est la mission, Messieurs, à laquelle vous nous conviez; avec des différences de détail dans l’exécution, elle répond à la pensée même du législateur de 94 et de 95; seule elle permettra à l’enseignement supérieur de rendre les services que votre libéralisme en attend.

L’instruction supérieure coûtera toujours très peu d’argent, auprès de ce que demandent les autres enseignements et les autres services publics. C’est par des sommes très minimes qu’il

faut compter, mais encore ne faut-il ni les refuser ni même les faire attendre. Ce n’est pas pour vous, Messieurs, qu’il faut répéter cet axiome, mais il suffirait qu’il y eût encore un incrédule pour qu’il fût permis d’y insister. Le matériel de nos laboratoires rapporte au pays autant que les ports et les voies de communication; il doit être mis au même rang- dans nos préoccupations économiques ; et s’il donne autant, c’est au prix de subventions insignifiantes. Calculez, pour ne citer qu’un fait récent, combien de millions vaut à la France la dernière découverte de M. Pasteur, quelle somme minime ont demandée ces admirables expériences. Vous avez vu partir ces jours-ci avec émotion ces savants qui vont étudier le choléra d’après les méthodes nouvelles ; quel succès s’ils réussissent! Et, tôt ou tard, la science réussira 1 Cela aura coûté au pays quelques milliers de francs. Mettez en regard des bénéfices que la chimie, la mécanique, l’électricité donnent à un pays, le budget de leurs laboratoires. Examinez les exportations et les importations des grandes puissances, — quelque sérieux que soit cet examen, — et voyez quelle part a la science à l’augmentation et à la décadence de la richesse. S’il y avait des esprits hésitants à cet égard, vous leur diriez que c’est là une

question de chitlres, de doit et avoir; qu’il la faut traiter sans phrases, sans théorie, comme un bon commerçant fait ses comptes ; qu’il suffit de la moindre attention pour reconnaître que renseignement supérieur rend au centuple le peu qu’on lui donne, le peu qui lui est nécessaire; que le négliger quand tant d’autres pays le surveillent avec un soin jaloux, c’est s’exposer sur toutes les places de l’Europe aux plus terribles surprises.

Vous vous élevez plus haut. Messieurs; ce serait vous faire injure que de vous supposer capables un instant de renoncer à un seul des titres de gloire que la France s’est acquis par les sciences, les lettres et les arts; vous pensez qu’une forme de gouvernement qui n’est que le résultat du progrès des âges antérieurs manquerait à ses origines et à son principe, si elle n’était passionnée pour tous les progi’ès; que vous avez, au contraire, des ressources particulières pour les hâter et les multiplier, et vous avez à cœur de le montrer. Vous savez aussi que l’enseignement supérieur rend à la démocratie des services qui lui sont plus nécessaires qu’aux monarchies, des services dont celles-ci peuvent se passer, dont les pays de suffrage universel ne sauraient se priver sans courir les plus grands dangers ; de telle sorte que chez eux la haute instruction

largement développée est une condition même de vie.

Après la richesse et la gloire du pays, vous voulez la pacification des esprits. Vous l’attendez des progrès de la raison publique, vous l’attendez de la vérité qui rapproche toujours, de la science enseignée sous sa forme la plus élevée dans quelques écoles et de là répandant son influence jusqu’aux plus humbles villages. La démocratie, telle que vous la comprenez, fortement empreinte des idées que donnent l’histoire et la philosophie, en subissant l’action à tous les degrés, dit aux partisans du passé que la France est une, que les bienfaits dont nous jouissons sont en partie l’œuvre de leurs ancêtres qui seraient avec nous s’ils vivaient ; que nous ne venons pas seulement de 89, mais du xviii" siècle, qui eût lui-même été impossible sans le xvn“. Aux hommes des idées nouvelles elle commande la reconnaissance pour ce passé ; à ceux des idées anciennes, le respect pour leurs pères qu’ils ne peuvent renier; aux plus audacieux que leur enthousiasme emporte, qui rêvent de chimères, elle rappelle que tout est successif; que rien ne s’improvise, que l’impossible d’aujourd’hui sera le possible de demain; qu’il faut classer les problèmes, les résoudre les uns après les autres, se défier des

illusions qui compromettent en un jour l’effort et les résultats de tant d’années et, comme on vous le disait naguère, que l’avenir n’est ni aux théories absolues ni à la raison seule, « mais à la l’aison réglée par le savoir » ; à tous elle enseigne qu’au-dessus de l’esprit il y a le cœur, au-dessus des connaissances le caractère et que toute culture intellectuelle serait vaine si elle n’avait pour effet d’élever les âmes; qu’au milieu de tant de choses de peu de prix, il est une vérité immuable : la nécessité de chercher le mieux avec passion, tellement que le dernier terme de la plus haute réflexion est un acte de foi à l’obligation de la justice et du progrès, et que la vie n’a de sens que si elle est ainsi comprise, quels que soient les mystères qui l’entourent. Enfin à tous aussi votre démocratie, associée à l’enseignement supérieur, répète qu’il y a beaucoup de souffrances, que le sort n’est pas avare d’injustices; que, si le progrès a été quelquefois conquis par des révolutions, le temps est venu où la discussion et l’étude sont le seul remède, où les privilégiés du hasard doivent mettre tous leurs efforts à diminuer ces inégalités, faire de ces problèmes leur plus constante préoccupation, les résoudre les uns après les autres par la science et le dévouement ; qu’ils n’ont pas de plus sûr

moyen de conjurer la Némésis, qui a toujours poursuivi ceux que la sagesse vulgaire appelle « les heureux » et, ce qui vaut mille fois mieux, de faire leur devoir.

Il va y avoir bientôt cent ans que nos pères, à l’aurore des temps nouveaux, répétaient qu’ils n’étaient que des affranchis, mais que l’instruction ferait de leurs fils des hommes libres. Nous commençons à les comprendre et nous voyons combien ils avaient raison. En ce pays, si prompt à la critique, il est souvent de mode de reprocher aux gouvernants de n’avoir rien fait. Est-ce donc. Messieurs, n’avoir rien fait que d’avoir réalisé en quelques années la pensée la plus chère de nos ancêtres par l’extraordinaire impulsion donnée à l’enseignement? N’esl-ce rien que d’avoir déjà rempli, au moins pour moitié, le programme de tous ces politiques qui, de 89 à 9o, ont dit que sans l’instruction leur œuvre ne serait pas assurée ? N’est-ce l'ien que d’avoir affermi la liberté sur la seule base qui puisse être indestructible ? La génération actuelle n’a point à s’inquiéter; ses pères sont contents d’elle, ses fils lui rendront justice.

M. le Président du Conseil, que vous avez le vif regret de ne pas entendre et qui eût été si. heureux de se trouver au milieu de vous, disait

récemment que l’État était le gardien de l’idéal. Expression de la volonté de tous, le gouvernement n’a pas reçu de ses mandants de devoir plus impérieux. 11 n’y a rien à quoi tienne davantage ce grand pays de France; dans son histoire, déjà vieille de dix-huit siècles, il a vécu de l’idéal; il en a souvent souffert; il l’a porté et cherché à travers le monde. Ce qu’il veut aujourd’hui, il le sait ; il veut la démocratie par en haut; mais dans son désir du bien, il sait aussi qu’il peut se tromper, qu’il peut prendre des chimères pour des réalités. On ne le trompera que sous prétexte de justice et au nom d’égalités impossibles, ou au lendjemain d’un jour où la désillusion sera trop grande pour ses forces; pour être dupe de ses qualités, il n’en portera pas moins la peine de ses erreurs. C’est par un sentiment très juste du danger auquel il est exposé qu’il demande à la haute culture intellectuelle le secours que seule elle peut donner. Ses vrais serviteurs seront ceux qui auront le courage de l’avertir des périls où l’entraînent ses mérites mêmes, qui lui assureront les moyens de se protéger, jusqu’au moment où il sera vrai de dire dans la nation non seulement affranchie, mais entièrement maîtresse des forces que procure une instruction ferme et sensée, quand elle

est sans cesse vivifiée par le progrès de la pensée et des connaissances, que c’est au patriotisme de tous qu’est confiée la garde de l’idéal.

NOTES

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