LES TOUT-NUDS
C'est sur ce point surtout que je me trouve en désaccord avec M. Carlier, qui voit en la plupart d'entre eux des criminels ou des bannis ayant profité du droit d'asile valenciennois, leur refuse tout courage, etc.
J'apporte ici des renseignements nouveaux. Êclaîrcissent-ils la question définitivement et sans appel? Les probabilités paraissent grandes en ce sens.
On a vu plus haut que le 23 novembre , le Magistrat, contraint par la nécessité, avait maintenu et prorogé les compagnies bourgeoises y et Noircarmes , malgré le « cassement » du 20 novembre 1566, n'avait pas réclamé, tant sans doute le danger lui avait semblé imminent (1).
(1) Voir la lettre des députés valenciennois au Magistrat, de Condé, le 30 novembre 1566. (Tome VI des Mémoires, p. 261.)
Voici le langage que tient Noircarmes aux députés : Il faut « par « effect et voye de faîct et avec armes se bander contre ledict popu- « laire et faire ouverture de quelque porte , et à ceste cause Jes «c IIJc testes et aultres bons bourgeois sont soufQsantes et ont esté u. instituées ».
Noircarmes reconnut donc implicitement l'utilité et l'existence a^uelh de ces compagnies qu'il a cassées dans un mouvement de colère.
Mais ces trois enseignes ne suffisaient pas et il y avait ol)ligation de lever de nouveaux soldats.
Une autre raison , plus impérieuse encore, militait en Saveur de cette nouvelle levée. Depuis longtemps, le commerce baissait à Yalenciennes et il était devenu presque nul depuis les prêches. Les artisans, en majo-, rite calvinistes ( car ils avaient assisté en nombre considérable aux prédications) , mouraient de faim. Il fallait leur donner du pain. C'est alors que surgirent deux résolutions : employer une pai*tie de ces malheureux aux fortifications et enrôler les autres moyennant une paie modique.
Voilà ridée première, elle est claire comme le jour.
Passons maintenant à la question d'organisation et essayons de la résoudre à l'aide de documents qui voient le jour pour la première fois.
Pour lever les tout-nuds , il fallait d'abord opérer le recensement de tous les hommes valides, non enrôlés déjà. L'initiative paraît avoir été prise chez le calviniste Jacques Gellée. Puis la question fut portée au Conseil extraordinaire et résolue dans la délibération tenue le 15 décembre 1566.
Voici ce qu'on Ut dans cette délibération (1) :
« A esté assarahlé et ^ommunicquiébon et grand nombre « de bourgeois auxquelz a esté proposé et remonstré (par le
« Magistrat) Item pour entendre avec les conestables à
« mectre et renger soubz dixeniers, cinquanteniers et cente- < niers tout hommes tant maryéz que à maryer non estans « eoubs enseignes ny asultremerd pollidéa. Ont aussy çsté dé- « nommez et députez Gérard Aoustin, Claude Vivyen, Claude « Martin, Nicolas Thoillier, Pierre du Cornet, Jacques le « Conte, Jehan Verron et Simon Despretz >.
Ces mots : non aultrement poUiciéz , sont importants.
(1) Registre Actes concùrnsnt Valenoienuesi, -r- 196Ci,.aux archives de Bruxenes.
l^e mot « pollize * signifie billet, cahier, rôle (1). Il s'agissait donc de dresser la liste de ceux qui ne figuraient pas dans les enseignes bourgeoises , et dont le nom n'était pas non plus couché sur d'autres rôles , tel que celui des « bottiers » , etc.
Comme on le voit , il n'est pas question d'étrangers, mais de gens mariés ou à marier, non enrôlés ni « polliciéz » , sans distinction.
Bien plus , on pourrait jusqu'à un certain point trouver un argument à contrario dans une autre délibération du même Conseil, en date du 24 décembre 1566. Le Magistrat expose que nombre d'étrangers se sont réfugiés à Valenciennes , fuyant devant les troupes de Noircarmes, notamment des habitants du faubourg Notre-Dame , qui est cependant clos et en état de défense. Le Conseil tire prétexte de là pour décider : 1** qu'on fera retirer ceux du faubourg Notre-Dame ; 2*» qu'on fera t retrœuve des « estrangiers que pour congnoistre de ceulx qui polront « estre admis à demorer et faire rethirer les aultres. . . »
Inclasio unius exclusio alterius. Si deux commissions fonctionnent parallèlement, l'une dressant le rôle des gens qu'il s'agit de mettre sous dizeniers, cinquanteniers et centeniers , l'autre faisant « le retrœuve des estrangiers », il me semble que ces derniers ne pouvaient figui'er sur la première liste.
D'ailleurs il faut bien penser à ceci : les vivres étaient fort rai*es , le peuple affamé. Est-ce qu'il n'était pas plus naturel de donner un morceau de pain à nos natifs , que d'entreprendre de nourrir des étrangers , des réfugiés, des bannis ?
Tout cela n'est pas sans valeur, mais ce n'est en défl-
(1) Le sens est encore conservé dans certains cas , comme lorsqu on dit « une police d'assurances». L'étymologie no serait- elle pas tirée de pollex ( pouce ) ? Une « pollize » est un cahier qu'on retourne avec le pouce.
nitive que de rinterprétation , et certes je ne me considère pas comme impeccable sous ce rapport. Mais voici des textes qui nous expliquent quel usage firent les calvinistes des nouveaux rôles une fois dressés; ces textes sont tirés d*un document irréfutable , le « besogné des commissaires » :
« Et fault entendre que les in® (1) testes soldatz appeliez « toutz nudz , aux gaiges de n patars par jour, estoyent jà € levez suivant la proposition faite par aucuns bourgeois « en assemblée tenue sur aultres difficultés ». ( Ne s'agit-il pas là de la délibération du 15 décembre où Ton avait traité d'autres sujets? ) « Or, furent choisis pour cappitaines George « Le Blond et Philippes Lefebvre, absens, qui furent mandez € par un sergeant à le vergue, et pour le ni*, Jehan Mahieu, « présent en ladicte assemblée , lequel en feist difficulté. « Néantmoins il fust enfin persuadé par ladicte compaignie « tellement qu'il empreint la charge par commandement du € Prévost, comme il a déclairé. Et, quant aux deux aultres, € n'en feirent difficulté ou reffus. Depuis la mort dudict Phi- « lippes Lefebvre, Pierre Mutelier, son lieutenant , fust cap- « pitaine de la compaignie , lesquelles trois cens testes soldais € furent du commencem£nt meslées et joinctes avec les trois € compaignies bourgeoises (2) pour les soulager de guet et « garde. Depuis furent répartis soubz trois enseignes , et « avoit ledict Jehan Mahieu pour son porteur d'enseigne « Jacques Manechier, et pour sergeant de bende ou cappe « d'esquadre Franche de le Haye. Georges Leblond avoit € deffunct Anthones Valem (Valin ? ) pour porteur d'enseigne « et Jehan Turotte pour sergeant de bande, et Philippes « Lefebvre avoyt pour porteur d'enseigne Laurent Pattou et « Pierre Carpentier pour sergeant de bende ».
Pas un mot de ces proscrits, de ces criminels réfugiés
(1) Pour moi , cette expression n'a rien de décisif. De même que les trois cents têtes bourgeoises étaient au nombre de six cents, de même les tout-nuds dépassaient de beaucoup le chiffit'e de trois cents. En effet, ils se signalèrent surtout dans la sortie du 19 mars, où ils devaient être au complet, et cependant on leur avait déjà tué 200 hommes à Prouvy et à Saultain. De plus ils escarmouchaient tous les jours et perdaient sans cesse du monde. A ce compte-là, il ne leur serait pas resté un homme le 19 mars !
(2) Trois et non pas six.
dont parle mon estimable contradicteur, et certes les commissaires royaux n'auraient pas manqué de mettre en relief cette circonstance, s'ils l'avaient pu !
D'un autre côté, j'ai souligné un passage que je considère comme un véritable trait de lumière. Dans les premiers temps, disent les commissaires, les tout-nudô furent confondus avec les têtes bourgeoises et firent le service du guet et de la garde pêle-mêle avec eux. Peut- on penser que Michel Herlin, François Voisin, Jehan de Lattre et leurs soldats , appeertenant à la bonne bourgeoisie , auraient souffert d'être confondus avec des criminels, des assassins, des vagabonds , des faussaires ?
Les 'Commissaires disent ensuite que l'idée de lever les tout-nuds avait pris naissance dans un conciliabule tenu chez Jacques Gellée. Il avait été décidé en même temps que la paie de ces hommes ne serait pas supportée par la ville, mais serait couverte au moyen d'une contribution particulière et volontaire. Cette résolution fut suivie et je possède le rôle des paies. Autre détail. On voit dans le besogné que Jacques Gellée et son domestique , Jehan Muyson, faisaient le pourchas pour les compagnies Mahieu et Lefebvre, et Jehan Tistart (on Testart) pour la compagnie Leblond. .
Enfin le paragraphe suivant commence ainsi :
« Otitre les six enseignes de gens de pied, y avoit certain « nombre de chevaucheurs , dont Michel Herlin, le josne, « estoit comme le principal, et Jehan Fontaine, brasseur, € porteur de guidon , etc. ».
Voici encore la preuve qu'il n'y avait que six enseignes de piétons, dont trois de bourgeois et trois de tout-nuds.
Il me semble que le terrain est déjà bien déblayé. Qu'ai-je dit encore ? Que les tout-nuds étaient des ai^tisans valenciennois. Je répète qu'ils ne pouvaient être autre chose. Des bourgeois riches ou aisés, les uns avaient émigré , les autres , catholiques ou calvinistes.
étaient entrés dans les trois cents têtes. Restaient donc tes artisans , les gens de métier, les « méchanicques' » , comme on disait alors. D'Oultreman est d'ailleurs formel' sur ce point : « Il y avoit, Ôcrit-il, de bons soldatz entre « les bourgeois et, outre les précédentes, ilz avoient levé « trois nouvelles compagnies de bourgeois, qu*on appe- « loit tout ttuds , pour estre composées des plus pauvres « de la ville, qui n'avoient moyen de gaigner leur vie en « ce destroict » .
Maintenant vais-je prétendre que pai*mi les tout-nuds il n*y avait pas de réfugiés couverts par le droit d'asile f Je ne serai pas aussi absolu et je répéterai ce que j'ai dit en 1874, à savoir que, dans des conjonctures pareilles, on prend les bras vigoureux là où on les trouve. M. Cai»^ lier cite deux réfugiés ; je lui en concède dix , vingt , trente, mais je soutiens que la grande majorité des tout-nuds était valenciennoise. Où veut-il donc placer toutes ces bouches affamées? Veut -il prétendre que ceux-là seuls avaient faim qui étaient étrangers?
M. Carlier répugne à voir des Valencîennois dans ces « brimbeurs, ces bélistres, ces délocquetéz ». Celte répugnance procède d'un sentiment louable, mais enfin, nous ne créons pas l'histoire et nous prenons les choses comme elles sont. Ces artisans ne travaillaient plus depuis l<Kigtemps et étaient tombés dans une extrême pauvreté. Or, il n'y a pas de pires conseillères que F oisiveté et la misère. C'est pourquoi ils commirent pendant, le siège des actes qui ne leur seraient même pas venus à l'esprit, alors que le travail, ce grand moralisateur, leur était assuré.
Enfin montrèrent-ils quelque courage ? Il me semble qu'avec un peu de bonne volonté , nous devrions nous entendre sur ce point , mon contradicteur et moi. Il y a plusieurs espèces de courage : l'un vient de la nature et est comme involontaire , c'est le courage de tempérament ; l'autre a sa source dans les sentiments élevés,
dans l'amour de la patrie, dans le sentiment de l'honneur, dans le fanatisme même , qui n'est que la déviation d'un noble sentiment ; enfin il y a le courage de la faim et du désespoir. L'homme, pour qui la vie ne représente que la souffrance et les privations, fait bon marché de cette vie et dès lors il peut facilement montrer quelque bravoure. Tel est à mon avis le cas des tout-nuds, dont beaucoup aussi connurent les inspirations du fanatisme. Certes, ils « se battirent bien » dans cette sortie du 19 mars 1567 , où ils culbutèrent les soldats de Charles ^de Mansfeldt et ne reculèrent que pas à pas devant là gendarmerie. Tous les contemporains leur rendent justice à cet égard (1). Ils tinrent beaucoup moins bien à Prouvy et à Saultain , les 12 et 15 janvier 1567 , mais il faut observer qu'ils étaient occupés à faire les réquisitions dont nous allons parler, qu'ils étaient embarrassés par leurs chariots , et qu'enfin ils furent surpris. Sans doute ils se gardaient assez mal , mais quoi d'étonnant à cela? Ils n'étaient pas soldats de profession et l'on comprendra difficilement comment ils auraient pu vaincre en rase campagne les premières troupes de l'Europe : je veux dire les gendarmes d'ordonnance et les piétons wallons
(1) Voici ce que dit d'Oultreman :
« Us (les tout-nuds) firent encore plus clairement remarquer leur « valeur (si ce nom peut convenir en la défense d'une mauvaise « cause ) , lorsque la ville fùst assiégée de près. Car, au tesmoignage « des historiens estrangiers, ils firent par la porte Cardon une sortie « si brusque et résolue, qu'on les eût pris tous pour des vieux « routiers et soldats expérimentez et non pas pour des bourgeois K et artisans. De prime abord, ils forcèrent les trenchées , tuèrent K bon nombre de royaux et mirent l'épouvante jusque dans le cœur « des chefs eux-mêmes ».
Pontus-Payen est encore plus expressif :
« Les principaulx capitaines de nostre armée confessoient , dit-il , « que de vieux soldats n'eussent sçeu mieux dresser l'escarmouche » et faire retraicte avec meilleur ordre ».
Nicolas Bur^undus dit ( fo 462 ) :
« Muiti in civitate veterani erant. Quitus ferocissimus quisque « ex plèbe permixtus Cardoniâ porta in stationes erumpunt. Prse- » lium acriter nec ut cives sumpsere ».
Il n'y a donc qu'une voix sur ce point.
qui, à Muhiberg, à Saint-Quentin et à Graveiines avaient battu à plate couture les meilleures troupes de TAUemagne et de la France , conduites par des chefs tels que rélecteur de Saxe , le landgrave de Hesse , le connétable de Montmorency, l'amiral de Goligny, le maréchal de Thermes , etc,
D^ailleurs , je ne vois pas qu'à Prouvy, ils n'aient pas cherché à se défendre. On ne tombe pas mortellement blessé comme Philippe Lefeb\Te, entre les mains de Tennemi, lorsqu'on a demandé son salut à la fuite (1).
Enfin ces trois rencontres ne sont pas les seules. J'ai les mains pleines de pièces où sont relatées des escarmouches journalières , vers Anzin , au Mont de Sable (2), etc., et toujours je vois que des deux côtés on a maintenu sa position, qu'on a eu des morts et des blessés.
0 En un mot , je n'ai jamais entendu faire des héros de nos tout-nuds. J'ai dit qu'ils avaient été capables de courage et je le maintiens.
(1) D'Oultreman dit même que deux capitaines furent blessés et l'un d'eux fait prisonnier. Ce dernier est Philippe Lefèvre. Il mourut à Coiîdé , fut enterré sur la berge de l'Escaut et sa dépouille mortelle servit de pâture aux chiens errants. Toute cette histoire est singulièrement tragique.
(2) D'Oultreman cite , entre autres épisodes , l'escarmouche des moulins au tan, la sortie sur Trith. — D'après mes documents, les escarmouches étaient, je le répète, journalières.