IV
«AfeACitÈtlÉ DE MIC&RL ÔÊRLm, IM PÈRE
J*ai à redresser mon opinion , du moins sur un point où non seulement je me suis trompé, mais oii j*ai eu le taialheuï* dHnduire en erreur M. Garlier. Celui-ci^ en effets sans tenter de dessiner un portrait, s*est contenté de toér par antithèse de mes prémisses ert'ohées une conséqtieilce qui tombe d^elle-même*
J'ai dit dans la préface des Mauhruslez , je crois , que Michel Heriin s'était, à l'exemple de Guillaume de Nassau, fait calviniste, le jour où il avait cru que cela était nécessaire pour résister à l'Espagne.
Cette assertion doit être abandonnée.
En effet, Michel Heriin était calviniste depuis bien plus longtemps que je ne le croyais et, s'il fallait le comparer à quelqu'un , ce serait plutôt au prince de Condé qu'au
« leur corps ? dict quMl ne sçaupoit juger de leur intention ». (Cècî rentrerait assez dans l'hypothèse avancée par M. Louise, que la révolte aurait eu un caractère de généralité.)
« Interrogué, diôt qu'il y avoit aulcuns commis (pour recepvoir << les) bléz qui se amenoient en ceste ville, députez (par le) conseil « d'icelle ville, lesquelz avoîent les (clefts des) lieulx où estoienl « lesdicts bledz, et le soing de (faire battre) lesdicts grains et les « faire porter es halles de la ville, (où se) distribuoient aux povres « gens par pbîommel, mais ne sçait que furent commis à la dicte « garde ne aussy à ladicte distribution, autrement que, en chascun « ruaige, il y avoit certains personnaiges qui advisoient le Magistrat « de la nécessité et cherge des pôvres gens estans en leurs rues, « mais entend C[ue ladicte distribution se faisoit en payant aux « mesureurs qui en avoient la charge, lesquelz délivroyent l'argent « à Pierre Horin, commis ad ce, comme il a entendu, ayant de luy
seul reçeu argent pour les ouvraiges, etc. v>.
prinoe d'Orange, car je suis certain que TinfluencQ de Marie Leboucq, sa fenarne, fut pour beaucoup dans ce changement de religion (1).
Pès 1545, on trouve Michel Herlin compromis à la suite des prédications de Pierre Brully. Sans doute jl n'est désigné par les commissaires que latéralement et à propos de Tinstruction suivie contre un de ses parent^, avocat à Arras, Toutefois il n'y a pas de fumée sans feu et il est probable qu'on avait trouvé dans les papiers de l'avocat quelques indices contre notre Michel.
Mais il y a bien autre chose. Il est avéré que les trois fils de Michel, à savoir Michel (le jeune), Philippe et Jacques firent leurs études à Genève (8). Or, en 1866, le fils aîné , établi comme marchand , marié à une femme originaire de Liille , devait avoir une trentaine d'années. Supposons qu'il ait été envoyé à Genève à 16 ou 17 ans, cette éducation calviniste remonterait donc à l'aimée 1553 ou 1554. On voit par là qu'il était tout aussi inexact de dire , comme je l'ai fait , que l'abjuration de Michel avait eu un motif politique, que d'avancer, comme M. Carlier, qu'il s'était fait calviniste, le jour où cette secte lui avait paru être la plus forte. Suivant toute vrair semblance, les choses se passèrent autrement et Mijchel Herlin dut sans doute , pour excuser le séjour de ses fll3 à Genève , déclarer qu'il les y envoyait pour y faire leur éducation commerciale. On voit en effet qjie les marchands valenciennois, penchant vers la réforme, prenaient ce détour, et c'est ce à quoi il est obvié par les placards spéciaux à Valenciennes, à partir de 1561,
(1) C'est ce que Ponlus-Payen dit à plusieurs reprises : Marit Leboucq était, dit-il « la plus opiniastre et séditieuse huguenote qui « fût au Pays-Bas », et ailleurs il dit « qu'Herlin se laissoit gou- « verner de Marie Leboucq, sa femme ».
(2) Philippe et Jacques sont inscrits sur le livre du recteur ou catalogue des étudiants de l'Académie de Genève de 1559 à 156^ (Louise, Conseil de Sang, 27).
L'assertion qui m'a échappé, non dans un livre sérieux , il est vrai , mais dans une étude d'imagination et même de fantaisie et d'humorisme , est insoutenable pour une autre raison. On comprend parfaitement qu'un chef d'état ou le chef d'un grand parti change de religion par politique. Ainsi cela peut être dit de Henri IV, de Guillaume de Nassau, de Henri VIII d'Angleterre, des princes luthériens d'Allemagne. Mais qu'est-ce que pouvait faire l'abjuration de Michel Herlin, même pour Valenciennes ?
J'ajouterai , pour en finir sur ce point , que les documents que je viens de consulter, présentent Michel Herlin comme plus calviniste que je ne le pensais. Ainsi, en ne voyant jamais Michel assister aux grands prêches de juillet et août 1566, auxquels sa femme, ses fils et ses domestiques se montraient si assidus, je m'étais figuré qu'il n'était qu'un religionnaire assez tiède et que ses convictions, comme celles de beaucoup de confédérés, étaient plutôt politiques que religieuses. Je vois aujourd'hui qu'il en faut rabattre.
La délibération du 26 août 1566 , relatée à la page 404 du tome V des Mémoires, ne comprend pas Michel Herlin parmi ces sectaires qui vont sommer le Magistrat de faire briser en menus morceaux les reliquaires de Notre-Dame de la Gauchie ; du reste cette pièce ne nomme personne. Mais le besogné des commissaires royaux est plus minutieux et nomme ces bourgeois. Ge sont Nicolas Machon , Antoine Morrenart , Philippe Muchet, François Voisin, Vincent Resteau et Michel Herlin, « Vaisné » . J'avouerai même que j'incline à attribuer à François Voisin et à Michel Herlin, deux chefs militaires habitués à commander, cette menace adressée au Magistrat et au Gonseil : « Que s'ils ne cèdent pas, ils y seront « contraints par sept cents ou huit cents hommes ». Ce propos indiquerait chez Michel une exaltation sur laquelle je ne comptais pas , et c'est ainsi que de nou-
velles découvertes amènent sans cesse les historiens à modifier leurs points de vue (1).
Quant à son absence des prédications, elle ne me paraît plus aussi certaine, car Jehan Crespin dit qu'il y fut au contraire fort assidu. D'ailleurs, elle pourrait s'expliquer facilement. Chaque jour de prêche, les compagnies bourgeoises étaient convoquées, par ordre exprès de la gouvernante, pour garder la maison échevinale et surtout les portes de la ville. On craignait en effet que des Français ne se mêlassent aux auditeurs de Guy ou de Pérégrin et ne tentassent, au retour, un coup de main sur la ville. Dès lors , Michel Herlin , le père , devait rester avec sa compagnie.
Je crois avoir dit l'essentiel. Tenterai-je maintenant de faire le portrait en pied de Michel Herhn? Ce serait, je crois, se montrer bien ambitieux. Gomment, après plus de trois cents ans, restaurer la figure d'un homme qui n'a pas laissé après lui une ligne d'écriture ! Nécessairement cette « composition » serait conjecturale , et la part de l'imagination y serait grande. Essayons néanmoins de rassembler quelques traits épars, qui peut-être serviront plus tard à des historiens mieux informés par suite de nouvelles découvertes. Au surplus, je ne m'écarterai pas sensiblement des travaux de mes devanciers. '
Je m'imagine d'abord que Michel Herlin devait être légèrement « glorieux » . Gette expression de « bourgeois « magnifique », due à Arthur Dinaux, est heureuse. Elle ne veut pas dire seulement que sa grande fortune permettait à Herlin de déployer à l'occasion de la magnificence. Elle signifie aussi qu'il était porté « ad pompam
(1) Une autre coïncidence qui ne peut être négligée, c'est que Herlin fit justement partie des deux lois ou magistratures, qui furent suspectées au point de vue religieux, à savoir : la loy do 1562-1563, ayant de Lattre le père, pour prévôt, et celle de 1566-1567.
« et ostenlationem ». Pontus-Payén (1) nous parie de ces riches bourgeois qui suivirent les gentilshommes confédérés , moins par conviction que pour paraître se confondre avec une caste privilégiée dont ils enviaient les titres. Ces bourgeois n'étaient pas %e\j\emexii magnifiques ; ils se rapprochaient du type du bourgeois « gentilhomme » depuis immortalisé par Molière. Cette faiblesse est de tous les temps. On est riche ; cela ne suffît pas > on veut être noble.
Celui qui pourrait dire avec assurance pourquoi Michel Herlin , qui eut la faculté de se retirer dans sa famille à Arras, qui en fut même sollicité au dire de Pontus-Payen, resta à Valenciennes jusqu'au moment où il fut arrêté pour être envoyé à Téchafaud , celui-là , dis-je , pourrait tracer un portrait avec sécurité. Mais tout caractère humain est complexe, et j'entrevois pour mon compte bien des mobiles eu face desquels j'hésite.
M. Carlier reproduit l'opinion de Pontus-Payen , à savoir qu'Herlin se tenait pour assuré du succès de sa cause V d'où sa réponse à ses parents qu'ils feraient mieux de venir le rejoindre à Valenciennes que de l'éttgager à les suivre à Arras. — Cela est possible , mais seulement dans une certaine mesure. Herlin pouvait croire au succès le 6 avril 1566, jour de la pré* sentation de la première requête ; le 30 juillet suivant, jour de la présentation de la seconde requête, dite de Saint-Trond ; il pouvait même persévérer dans cette opinion après le bris des images , lorsque tout paraissait s'abîmer dans le chaos; mais, malgré les propos attribués au donate de Hornes et au seigneur d'Audre-
(1) Ponlus Payen serait assez disposé à dépeindre Michel Herlin comme un « naïf». Tantôt il le montre comme « esblouy par la « favour populaire » et comme « ignorant en matière d'Ëslat ». A. un autre «ndroit, il nous dit que notre « magnifique » était «libéral <de ses biens » et « bon simple homme », c'est-à-dire de ces hommes qui se laissent mener par la gloriole. .. et par leurs femmes.
gnies, propos dont rien ne garantit TauthentiGité , il lui était difflcile de s'obstiner dans son optimisme a la fin de novembre 1566, alors que le blocus commença, et surtout cet optimisme serait devenu insensé après les défaites de Lannoy et de Wattrelos, qui enlevaient à Valenciennes Tespoir d'un prochain secours. Cependant, en oe moment même, le blocus n'était pas tellement étroit que Herlin ne pût quitter la ville. On est dès lors amené à supposer que cette obstination a dû avoir d'autres motifs, tels que l'attachement à sa ville natale, le point d'honneur miUtaire. Herlin a sans doute considéré comme une lâcheté d'abandonner à leur sort les soldats bourgeois qu'il commandait depuis quelque temps dégâ, et qu'il connaissait pour la plupart depuis longues années. Ce point de vue ne peut être négligé , quand on voit combien cet optimisme aurait été peu partagé par les compagnons les plus intimes de Michel. Etait-il un optimiste, ce Simon Logier, comme lui capitaine de compa-^ gnie et calviniste, qui, jugeant la partie perdue, s'esquiva dans les circonstances que nous avons retracées ? Etait-il un optimiste, ce Roland Leboucq, qui, dans son interrogatoire, déclare qu'il n'a jamais compté sur une diversion extérieure « mais luy qui parle, ayant hanté les Alle- « maignes et veu le monde, ne eut oncques espoir d'ung « secours, s'attendant que l'attente d'un secours yroit en « ftimée et que les gens se entretenoyent d'ung espoir « vain (1) ».
{i) M. Carlier devait bien montrer un peu d'indulgence pour Roland Leboucq, car tous les documents s'accordent pour le dépeindre comme un chrétien fervent, secourant les malades, visitant les pauvres. Le caractère exclusivement évangélîque de la nouvelle religion a pu le séduire , et sans doute il a dû ambitionner une de ces places de diacre qui le mettaient en contact journalier avec les misérables et les sauiTrants, Une phrase de son interrogatoire jette une viv<e lumière sur ce côté de son caractère. Il dit qu'il ae s'est jamais occupé que de ses fonctions consistoriales, « qui ne se consistoyent en Bultre chose sinon de remonstrer aux
Consultez d^ailleurs les interrogatoires des principaux bourgeois calvinistes. Vous y verrez qu*ils n'étaient nullement rassurés (1). A chaque instant ils se rendaient chez Guy de Bray et chez Lagrange et leur demandaient à voir les lettres par lesquelles Orange, Hornes, Brederode, Louis de Nassau, se seraient obligés à les secoui^h*. Or, ces lettres, les ministres ne les montraient point par la raison fort simple qu'elles n'existaient pas (2). Tout au
« mal vivans leurs faultes, disant s'estre acquitté de remonsirer « au menu peuple les inconvéniens où ilz pourroyent tumber. . . ad « cause qu'ilz ne vouloient recepvoir gendarmerie ». Roland resta certainement pur de tout excès^.
(1) On n'en peut pas dire autant du populaire d'ailleurs fanatisé par Pérégrin. Dans ses plaisanteries rapportées par d'Oultreman et par Pontus-Payen , je reconnais la bonne grosse gaieté valenciennoise, légèrement portée à l'inoffensive hâblerie. Ainsi le peuple dit que Philippe II ne viendra pas dans les Pays-Bas , parce qu'il est occupé à bercer sa fillette (l'infante Glaire-Isabeile-Eugénie qui fut gouvernante des Pays-Bas). 11 avait donné le nom des « sept « dormans » (à cause de la longueur du blocus) aux sept chefs
Ërîncipaux de l'armée assiégeante (Noircarmes, — Maximilien de [énin, comte de Boussu, — Gaspard de Robles, seigneur de Billy, — Jacques de la Cressonnière, gouverneur de Gravelines et maître de l'artillerie, — Antoine de Goignies, seigneur de Vendegies-au-Bois, capitaine du Quesnoy, — Charles de Largilla, capitaine de Landrecies, et le seigneur de Brias, capitaine de Philippe ville). — Enfin le passage suivant de Pontus-Payen est caractéristique dans le même sens : « Les bourgeois de Valenciennes avoient fiché sur leurs rem- « parts du côté de Douay, de fort longues piques , et au bout » d'icelles de fort grandes lunettes aiantes un pied en diamètre « pour le moins, et quand on leur demandoit à quoy elles servoient, « respondoient joyeusement que c'estoit pour descouvrir l'artillerie « que les papistes d'Arras dévoient envoyer de bref pour battre « la ville de Valenchiennes »». — S'ils avaient eu des espions à Arras, les Valenciennois auraient été moins joyeux, car une partie de l'artillerie, qui devait battre leurs murailles, passa l'hiver sur le marché de ladite ville.
(2) Pontus-Payen dit qu'il a vu des lettres du comte de Hornes et du prince d'Orange, adressées aux Valenciennois et pleines de courtoisie et d*offres amiables. On connaît la valeur de ces formules polies et de là à une promesse de secours il y a un abîme. Orange ne fit jamais transmettre aux Valenciennois que deux conseils : demander l'intervention des chevaliers de l'Ordre, membres du Conseil d'Etat, et, plus tard, la médiation du comte d'Egmont et du duc d'Arschot, qui appartenaient à cette catégorie. Je révoque formellement en doute que jamais Orange ait écrit à Valenciennes. Je possède en effet l'enquête faite après la prise de la ville et tous ceux qui viennent témoigner disent simplement qu'ils ont entendu dire qu'on pouvait compter sur Orange, Egmont, Hornes, etc.
plus, purent-ils, à la fin de janvier 1567, exhiber la lettre écrite d'Anvers le 24 janvier, par laquelle les deux émissaires valenciennois, Jacques Gellée et Antoine Morrenart, alléguaient que la question de secours allait être résolue et qu'avant peu ils auraient à donner de bonnes nouvelles.
Il reste à examiner deux points de vue qu'on peut résumer ainsi : 1° Herlin a cru qu'il était couvert par le Magistrat ; 2*» la révolte de Valenciennes a eu un côté municipaliste, auquel n'a point dû rester insensible un homme si attaché à sa ville natale.
Jehan Crespin dit formellement qu'Herlin, après la prise de la ville (dimanche 23 mars 1567) , ne voulut pas fuir comme son fils, disant qu'il n'avait fait que suivre les ordres du Magistrat. En effet , quelque équivoque a pu exister à cet égard. Nous avons vu plus haut le Magistrat réclamer l'aide des trois compagnies les 23 et 24 novembre 1566 , nonobstant le « cassement » du 20 et déclarer qu'elles ont évité à la ville les plus graves désordres. Plus tard encore , Noircarmes admet le fonctionnement de ces compagnies. Dans le même ordre d'idées, nous rappelons tous ces passages du besogné des commissaires (pièce assurément non suspecte), qui nous représentent le Magistrat comme insistant auprès des bourgeois afin qu'ils paient les taxes de rébellion, ou bien auprès des capitaines de milice, pour qu'ils acceptent leurs grades. Pour beaucoup de gens, l'illusion était d'autant plus plausible que le Magistrat restait à la tête du conseil extraordinaire, car ces mots qui ouvrent les délibérations: « A esté remonstré », etc., signifient « a esté remonstré par le Magistrat » qui était en permanence et recevait les réclamations pour les transmettre au Conseil. Enfin , dans les pièces de l'enquête qui eut lieu après le siège, je vois quantité de gens exerçant des fonctions municipales venir dire qu'ils en avaient été investis lors du renouvellement de la loy en mai 1566, et
qu'ils n'ont fait que continuer à las exercer sur l'i^joncn tion du Magistrat (1).
A la vérité, celui -r ci jouait un double jeu, pour sauver la vie de ses membres. D'un côté, il restait à la tête du Conseil extraordinaire , multipliant d'ailleurs les exhortations à la modération , à l'obéissance ; de l'autre, il ne cessait , dans ses lettres à François d'OuItrenian , qui résidait à Gondé auprès de f^oircarmes, de s'excuser, de solliciter des sauf-conduits qu'il obtint , mais dont il ne put user, parce que le guet des portes l'aurait empê^ ché de sortir. Nous savons tout cela, mais les contem-î porains ne le savai^nt pas, M. Gachard, M. E. Quinet et autres ont insisté sur ce point que, par l'exhumation de tous les documents inédits faite depuis trente ans, nous connaissons souvent mieux leurs affaires que ne l'ont fait les hommes du xvi* siècle.
Il est même probable que cet argument tiré de la responsabilité du Magistrat (2) fut pour quelque chose dans l'hésitation que montrèrent les conseillers royaux à condamner nombre de gens qui n'avaient pas participé au sac des églises, mais qui avaient trempé plus ou moins volontairement dans la rébellion, Je ne comprenais pas pourquoi, alors que les Herlin, les ministres et Jehan Mahieu avaient été exécutés dès le 31 mai 1567 , nombre de bourgeois n'avaient reçu la mort qu'en janvier 1569. Le dernier paragraphe du « foe^ogné * des commissaires explique tout cela et nous croyons rendre un réel service à l'histoire de Valenciennes en le transcrivant ici ;
« Ce faict, comme la reste des prisonniers et pareillement « les fugitifz , contumacéz et aultres se trouvoyent chargez
(1) C'est ce que dit Conrart dans sa déposition ci-dessus citée.
(2) Cette responsabilité ne fut pas complètement illusoire, car, après la prise de la viile, Pierre Rasoir et les échevins restés à Valenciennes furent déposés et reçurent ordre de « garder la ville « pour prison ». Et cependant Noircarmes savait à quoi s'en tenir sur la part qu'ils avaient réellement prise à la rébellion.
4t d« div^r» délkto iitipôrtans les ungz plus grande peine que « les aultres> lesdicts commissaires renvoyèrent ledict de « Bruines (le procureur général du Conseil de t'iandre) vers « Son Altéze (la duchesse de Parme) pour sçavoir de quelle € correction Ton debvoit punir chascun délict, et, aprô* « avoir débattu la matière au Conseil privé et depuis au € Conseil d'Estat, le toutfust renvoyé vers Sa Majesté en « Espaigne pour avoir l'ordonnance d*icelle. Ad raison de « qUoy, lesdicts commissaires ne Ont procédé plus avant au « faict desdicts prisonniers et aultres fugitifz, joinct que Son « Excellence (le duc d'Albe) leur auroit depuis interdict de « procéder au deffinitif d'iceulx et enjoinct qu'ilz euissent à « faire recueuil de leur besoigné et Tenvoyer à Son Excellence « par Tung de leur collège. A quoy est ftirny et aatisfaict « par ces présentes (1) »^.
L'intervention directe de Philippe II et du duc d'Albe explique pourquoi Valenciennes fut épouvanté par le spectacle de tant de supplices. Vraisemblablement, si les commissaires eussent été libres , la répression aurait été moins rigoureuse et ne resterait pas , même après trois siècles, Tobjet d'une légitime réprobation.
Enfin il est incontestable que la révolte de Valenciennes eut un côté municipaliste, qui n'est point toutefois le principal, le fanatisme religieux y tenant le premier rang.
Quel fut le signe manifeste de la rébellion ? le refus de recevoir garnison.
D'oii vint ce refus ?
1° Des calvinistes qui prétendaient, non sans raison, que cette garnison ne leur était donnée que pour les empêcher de pratiquer leur religion.
2® De nombreux catholiques qui voulaient éviter le retour des exactions, des pillages, des viols, qui avaient signalé le passage de la précédente garnison. Cette répugnance n'était pas sans motif. Si, au xvi® siècle, les ravages des gens de guerre sont considérables partout
(1) Ce besogné ti*est pas daté, mais il doit être des derniers jours de 1567, car il n'y est parlé que de l'exécution du 81 mai 1567.
et en tout pays, nulle part ils ne sont aussi atroces que de la part des troupes espagnoles. La furie espagnole d'Anvers est là pour le prouver. A la fin de novembre 1566, les piétons de la Hamaïde, entrant à Saint-Amand, ne se contentèrent pas de poursuivre les habitants à coups d'arquebuse, de chercher partout le ministre Jehan Catteu pour le pendi'e. Ils allèrent jusqu'à dépouiller de leurs vêtements des femmes et des filles qu'ils exposèrent toutes nues sur le marché et qu'ils se vendirent entre eux « au son du tambourin » . La perspective de pareils traitements entraîna dans la résistance beaucoup de catholiques valenciennois. Il est certain que parmi les supphciés il y eut beaucoup de gens appartenant à l'ancienne religion (1) et cela suffît pour donner à la rébellion un certain caractère municipaliste.
Je ne rappellerai pas les derniers moments d'Herlin, sa suprême entrevue avec sa femme, sa tentative de suicide, son courage et son sang-froid sur le hourt. Tout cela est connu. Combien ces hommes étaient vigoureusement trempés ! Voilà le plus riche citoyen de Valenciennes sur l'échafaud. Il a perdu tous ses biens dont il était peut-être trop fier, il est encore tout mouillé des larmes de sa femme , son fils aîné va mourir avec lui, ses autres fils sont en fuite. Affaibli par la perte du sang, il est assis sur une chaise sans dossier et tend le cou au glaive du bourreau. Et c'est en un pareil moment qu'il jette à la face du greffier son mot : « Vélà la sauce ! » (en parlant de la confiscation de biens ajoutée à la peine principale). Une telle attitude devant la mort doit préserver la mémoire d'Herlin contre des sévérités outrées !
(1) Voir dans Jehan Doudelet ( publication de M. Robaulx de Soumoy) les noms de tous ces gens qui meurent catholiques et réclament terre sainte. Jehan de Hollande lui-même, dont il a été déjà tant parlé , mourut catholique, et son corps fut porté aux Carmes de la rue de Lille « avec flambaux ».