CHAPITRE TROISIÈME
Je n'ai rien à dire du chapitre XVII du livre de M. Carlier (le siège) , sinon que c'est une esquisse intéressante. Mais ce n*est pas là Thistoire définitive du siège. On ne se doute pas de la quantité de détails qui sont encore à cette heure enfouis dans la poussière des archives. Cette histoire ne pourra être entreprise que lorsque j'aurai trouvé le moyen de publier encore deux ou trois volumes de documents.
Si donc j'ajoute quelques lignes à cette étude, ce n'est pas pour donner des indications nouvelles ; c'est bien plutôt pour indiquer mes desiderata, pour signaler les points sur lesquels je désirerais voir M. Carlier et ses émules jeter enfin quelque clarté.
Je vois par exemple à la page 208 qu'Egmont avait approuvé le plan de la Cressonnière. Ce n'est pas assez dire ; il faut ajouter qu'Egmont descendit dans le fossé pour reconnaître la place de la brèche. Pontus-Payen l'avait déjà dit. Strada prétend même qu'Egmont fit deux explorations, l'une seul, l'autre en compagnie de la Cressonnière. Enfin un passage du procès du comte lève tous les doutes. Le voici :
« Et à ceste fin il alla- en personne recognoistre le fossé « et par où Ton pourroit battre et entrer en la ville, selon « qu'il est notoire à Madame de Parme, à Mons' de Noirci carmes, etc., tellement que, suyvant son rapport, ladicte « ville fut assaillye et prinse >.
Un autre point, qu'il faudrait aussi résoudre, est celuici : au moment de la reddition, la brèche était-elle praticable ? Les versions sont contradictoires.
D'Oultreman s'exprime ainsi :
« L'artillerie offensa principalement le boulevard et la porte « Montoise. Une autre tour, appelée de Saint-Nicolas , en fut « aussi fort deschirée à cause que les assiégez y avoient « monté quelques pièces d'artillerie , etc. La ville fut canon- « née trente heures continuelles et sans relâche. On y tira « 3,000 coups de canon, dit Strada, ce qui fit tomber un grand « pan de muraille ».
Ce passage n'est pas décisif. Un pan de m^uraille peut tomber dans le fossé, sans que la brèche soit praticable.
Strada est en efTet plus affirmatif. Ainsi il dit qu'en moins de quatre heures la meilleure fortification fut ruinée, et il ajoute « que le canon avoit fait de si grandes brèches
< que le fossé rempli des ruines présentoit déjà au soldat « un passage ouvert jusque dans la ville ».
Mais Pontus-Payen est d'un avis complètement contraire et il pourrait fort bien se faire qu'il ait vu la brèche, car d'Arras à Valenciennes il n'y a pas loin. Suivant lui, l'artillerie espagnole, aurait seulement < rompu le devant
< d'une tour et gasté le parement de la muraille *.
« Je suis esmerveillié, dit-il, qu'aucuns historiens de nostre « temps ont escript que la bresche estoit si grande et spa- « tieuse que les souldarts pouvoient par icelle monter aisè- « ment par la ville, car elle n'estoU non plus ossaillaMe qu*aur « paraoant la baiterie , et si les Yalenciennois eussent tenu
< bonne mine ung jour ou deulx, eussent obtenu pour le « moins aussi advantageuses conditions que celles que Mon- « seigneur d'Egmont leur avoit présenté de la part de Ma* « dame. >
Il y £1 certainement moyen de savoir de quel côté est la vérité. Tous les détails relatift$ au siège , le pla^ de la batterie, celui de la brèche même se trouvent aux archives de Simancas. Si Jamais quelque Valenciennois dirige ses pas de ce côté, il rendra un gi-and service à Thistoire de sa ville natale en copiant les documents relatifs au siège.
Beaucoup d'historiens o»t rapporté qu'une dep causes de la prompte reddition de la ville, c'avait été le découragement succédant à la croyance enracinée çfeez les assiégés que, d'après les ordres du roi, le câQon ne ^erait pas tiré contre leur ville. Cette version serait conforme au passage où Pontus-Payen nous montre les volées de l'artillerie espagnole abattant les cheminées et les tours et remplissant les rues de décombres et de bruits sinistres. Je soupçonne qu'il y a une part de vérité, peut-être considérable, dans cette tradition, car il y eut au sujet du siège de Valenciennes des tiraillements entre Philippe II , toujours indécis, et sa sœur plus résolue. Strada, qui avait sous les yeux les documents de la bibliothèque Farnésine, nous a laissé l'analyse de plusieurs dépêches dont les originaux reposent, à l'heure qu'il est, dans les archives espagnoles ci-dessus citées (1). Une lettre du roi, sans doute la première, est du 26 janvier 1567 :
« Bien qu'il ne désapprouvast pas ce siège , dit Strada , il < tesmoigna toutesfois qu'il eust été bien aise qi^on ne l'eust « pas commencé, mais, puisqu'on en étoit venu jusque là , il « importoit à sa gloire et à sa réputation de continuer ; que ¥ néantiïioins il estoit de sa clémence et de Tamour qu'il « avoit pour ses sujets, de ne point battre la mile avec le canon « et de ne la point prendre de force ny par assautt, de peur « que la fureur des soldats animez au carnage n'enseveht « sous les mêmes ruines les innocens et les coupables. , . . .; « que s'y l'on ne pouvoit vaincre l'obstination des rebelles « que par la force et les armes , il ne vouloit point qu'on
\i) M. Qachard les y a vuas. Voir Correspondênee de Philippe IJ, tome I, p. 504, note.
« donnast Tassault sans sçavoir auparavant sa volonté et « qu'il n'eust fait venir deux régimens d'Allemagne ».
La duchesse répond à son frère qu'elle est d*un avis contraire. Tout retard ne peut que favoriser les diversions des Gueux ou des Français.
Philippe prend son parti mais avec toutes sortes de réserves et de tergiversations :
« Il seroit d'avis que Ton différast encore et que Ton con- « tinuast d'attaquer cette ville par la craincte plustost que « par la force. Peut-être elle se rendroit quand elle se verroit « abattue par les travaux et les fatigues d'un siège. Que, s'il « y avoit apparence qu'on n'en pût venir à bout autrement « que par les armes, il falloit tenir cet ordre au siège de la « ville : premièrement que l'on se contentast de faire les « tranchées et de mettre les canons en batterie, comme pour « menacer les assiégés de ruiner la ville, que cependant on « leur laissast le temps de se repentir et de se recon- « noitre, etc. »
Ces tiraillements furent probablement divulgués par des membres du Conseil d'Etat , devant lesquels on lut les lettres du roi. Peut-être même Arschot et Egmont parlèrent-ils de celles-ci au cpurs de leur mission, pour montrer aux Valenciennois la répugnance que Ton éprouvait à les soumettre par la force. Seulement, comme le peuple ne tient pas compte des nuances et accepte volontiers ce qui est conforme à ses passions ou à ses intérêts, le populaire valenciennois s'arrêta à cette idée que Philippe II s'opposait à la mise en action de l'artillerie. Ainsi s'expliqueraient l'effet moral produit dès les premières volées de projectiles et la prostration qui a frappé tous les historiens. Mais c'est là encore une question à élucider.
Enfin, ce qu'il y aurait de plus intéressante faire, ce serait de déterminer l'emplacement *ydie la batterie de siège. M. Carlier dit qu'elle fut étabhe « un peu en arrière « de la chapelle des Ladres, sur un point élevé de la
« chaussée de Saint - Saulve » . Assurément la batterie n'était pas loin de là : je ne crois pas cependant que la détermination soit exacte.
D*Oultreman seul , du moins à ma connaissance , a montré quelque précision à cet égard : « La batterie fut « assise, dit-il, près la porte Montoise, sur un tertre « qui estait en une ruelle derrière la maison des La- « dres (1) » , La chaussée de Saint-Saulve se trouve donc dès l'abord complètement écartée et je n'y reviendrai plus.
Restait à fixer l'emplacement de la chapelle Saint- Michel-Archange ou des Ladres, et je crois pouvoir dipe que la chose n'était pas facile , car la question n'aurait pu être tranchée au moyen d'aucun des plans se trouvant soit aux archives, soit à la bibliothèque communale de Valenciennes. Il en est de même du plan, pourtant très-minutieux , contenu dans Touvrage de Louis Guichardin. Heureusement j'ai trouvé à la bibliothèque de Bourgogne de Bruxelles, un très-beau plan de Valenciennes et de ses abords dressé en 1550 par l'ingénieur Jacques de Deventer. Cela me permet de risquer une interprétation nouvelle.
Les abords de la porte de Mons ont été tellement modifiés depuis trois siècles , notamment par la démohtion du faubourg existant de ce côté et par les fortifications de Vauban, qu'il est bon d'indiquer quelle était, au milieu du XVI® siècle, la configuration des lieux.
Après la porte Poterne et à égale distance entre cette porte et celle de Mons , s'élevait une tour en pierres blanches que l'on distingue parfaitement sur le plan. C'est sans doute celle à laquelle avait été autrefois appli-
(i) Et il ajoute : Vis-à-vis d'un boulevard qu'on avait çeu auparavant commencé, mais, comme on ne sait pas au juste ou était ce boulevard, j'élimine ce détail qui ne servirait qu'à compliquer la discussion.
que le quatrain rapporté par d*Oultreman (1). Elle fut ruinée par lé feu de l'artillerie espagnole.
Venait ensuite la porte Montoise avec son poht-levis à\ir le fossé, et deux avancées surmontées d'échaugUfettes.
Se présentait ensuite la tour Saint-Nicolas, entre la pot'te Montoise et la porte Kardon. Son nom seul indiqué qu'elle était placée à la hauteur de Téglise Saint^Nicolas, qui partageait eh biais la gi^ande place Verte actuelle, son portail étant tourné vers la ville. — D'après le plan de Jacques de Deventer, cette tour s'élevait dans Taxe de la riie des Chartreux.
Le plan , si heureusement retrouvé , va m'aider également â déterminer remplacement de la chapelle des Ladres , ce qu'il serait impossible de faire d'après d'Oultreman oïl d'après VHisloire ecclésiastique de Simon Leboucq.
Tous les Valenciennoîé savent qu'à la âortie des avancées de la porte de Mons, la grand'route conduisant en Belgique et la vieille route de Saint-Sâulve forment urt angle trèâ-àigu. C'est dans cet angle, et à un en-droit fort rapproché de l'avancée qu'était érigée la chapelle Sâint- Micheli M façade toufnée vers là vieille route» Elle était placée dâtts un îbl qui obstruait l'amorce de.k grand'* riôute actuelle de Mons, laquelle ne commeiiçait alors qu'un peu au-delà et était misé en commutiioâtion avec la vieille chaussée au moyen d'un Chemin fort court place aU-delà de la chapelle et se rehaut avec la grand'route en faisant un angle obtus. L'îlot (Texpi^ession que j'ai choisie l'indiqua assez ) était délimité de tous côtés par dès chemihs cm ruelles ( â).
(1) Quand chacun sera satisfaict Et ia justice régnera,
Le boulevard sera parfaict Et ]a Muette parlera.
(2) J'ai tâché d'être clair, mais rien ne remplace la vue du plan.
C'est dans tiné dé ces méltes ou chemiùs de oempagne placés dérriéi^ë la chapelle (et par conséquent dans la direction de ce qu*on appelle aujourd'hui la plaine de Mons) que fut assise là batterie de siège. Deux choses semblent le prouver.
ï3*abofd la position que j'indique est .centrale et permet de battre tout à la fois la preiïiîêre tour, la porte Montoise et la tour Saint-Nicolas. Plus au contraire on recule là batterie Vers la vieille chauéséè, plus on l'éloigné de là tôur Ôaînt-Nicolaé.
En second lieu, *-- et ceci me paraît considérable, — Pontus-Pàyen dit que Noircarmes fit tirer àveô douze ôônons « contre la muraille joindant la porte de Mons, « qu*iî avait à sa maiii droite *. Evidemment il s'agit de la main droite de l'assiégeant qui, pour avoir la porte à droite, devait lui-même avoir établi la batterie à gauche ( en regardant la ville ) , c'est-à-dire à ce point central d'où elle pouvait battre tout à la fois la porte et les deux tours.
En troisième lieu, Meteren dit que la batterie fut assise entre la porte de Berges et la porte Kardon. Cette porte de Berges ne peut être que la porte Montoise, et en tout cas, on voit que les canons étaient placés dans l'espace compris entre deux portes, dont l'une était la porte Kardon.
J'ajouterai que cette hypothèse est confirmée par des papiers qu'a bien voulu me confier notre savant et obligeant concitoyen, M. Louis Boca, archiviste du département de la Somme. Dans ces notes que je n'ai plus sous
Je préviens donc les personnes qui portent quelque intérêt à l'histoire locale, que je joindrai la partie de ce plan représentant la porte Montoise et ses abords à l'exemplaire du présent Mémoire offert à la bibliothèc|ue communale de Valenciennes. Elles pourront l'y aller consulter, si elles le jugent convenable.
Ce calque a été pris pour moi par M. Charles Ruelens, conservateur de la bibliothèque de Bourgogne (section des manuscrits de la bibliothèque royale de Bruxelles).
les yeux, Fauteur du renseignement (un officier du génie en garnison à Valenciennes vers 1780) dit que la batterie de siège était placée entre la porte Montoise et la Rhonelle. Gela me paraît bien vague et en tout cas cette batterie devait être assise bien plus près de la porte Montoise que de la rivière. Toutefois cette indication, dont j'ignore la source, tend à prouver que la batterie n'était pas placée sur la chaussée de Saint-Saulve , mais assez notablement à gauche (en regardant la ville).
Je ne crois pas du reste avoir tranché la question. J'espère seulement avoir introduit un élément nouveau dans la discussion. Il serait à désirer que ce point fût repris et résolu par M. Garlier qui, je crois, joint à sa connaissance de l'histoire locale celle des détails se rapportant à l'artillerie et à la balistique.