VII
LA CARRIÈRE DU PRINCE D'ORANGE (première partie)
Cette digression de M. Carlier me fournit l'occasion de traiter un autre point bien plus important encore , car, par lui, nous rentrons dans notre sujet.
(1) On soupçonna même quelque temps Catherine de Médicis d'avoir un secret penchant pour le protestantisme , à cause de ses relations avec Madame de Roye et avec la première Madame de Montpensier (Jacqueline de Longwy), qui toutes deux étaient calvinistes de cœur. Du reste Catherine était une sceptique et aurait fort bien changé de religion par politique.
Je ne crois guère aux mots historiaues et par conséquent je n'affirme pas l'authenticité de celui qu'elle aurait prononcé après la bataille de Dreux, alors qu'elle croyait encore à la victoire des Huguenots. (Eh bien ! nous prierons Dieu en français ! ) Mais cette attribution prouve du moins qu'on la croyait très-capable d'apostasier par intérêt ou par nécessité.
L'insistance de mon estimable contradicteur, le soin qu'il prend de souligner certains mots, prouvent que, dans sa pensée , il y a une parité à établir entre Condé et Orange , quant aux motifs de leur conversion au calvinisme.
Ainsi le prince d'Orange aurait changé de religion pour prendre la place de son roi, et M. Carlier m'emprunterait cette opinion pour la combattre.
Si j'ai dit cela, je me rétracte, ou plutôt cette rétractation est parfaitement inutile ,' car dans mon étude intitulée : Huit mois de la vie d'un peuple , j'ai dit absolument le contraire. (Voir à partir de la page 46 et notamment la note de la page 47.)
Oix donc aurais-je professé cette hérésie historique? J'ai beau me recueillir, scruter mes souvenirs, feuilleter mes livres , je ne trouve rien. Dans mes Considérations générales (p. 119), je trouve le passage suivant : « ...Tout « plie sous la main de fer du duc d'Albe. C'est alors que « Guillaume de Nassau comprend , avec la lucidité du « patriotisme et de la haine que l'enthousiasme religieux « peut seul lui fournir les moyens de tenir tête à des « forces écrasantes. Il se fait calviniste, sur les conseils « de Mamix de Sainte-Aldegonde' (1) » .
Voilà tout, du moins autant qu'il m'en souvienne.
Quelle analogie y a-t-il entre ces deux rôles : d'une part, — rechercher uniquement le pouvoir et viser à supplanter le souverain, et, — d'autre part, — demander à l'enthousiasme religieux d'un grand parti les moyens de résister à l'oppression, à la tyrannie, à « des forces « écrasâmes » qui pratiquent regorgement en masse ?
Poser cette question, c'est la résoudre.
(1) Ce passage est trop absolu. On y trouve le ton affirmatif du débutant. Je ne suis plus aussi exclusif aujourd'hui. Je pense au contraire que la politique n'a pas été pour tout dans une conversion dont les phases ont duré cinq ans,
Je reviens au prince d'Orange. Je rappellerai trôsbrièvement que j'ai, dans les Huit mois de la vie dun peuple, exposé les points suivants :
i* Guillaume de Nassau n'est nullement décidé à la rébellion dès 1566. H ne fomente pas les troubles et n'agite pas les provinces pour « s'y tailler une souve- « raineté indépendante ». Il ne songe, « pour son proât c personnel >, ni à la rébellion ni à la lutte à main armée, qu'il considère comme « dangereuses, impossibles et « impraticables même ».
2** Bien au contraire, il cherche à obtenir la convocation des Etats généraux, à mettre le conseil d'Etat et les chevaliers de la Toison d'or entre le roi et le peuple, trop éloignés l'un de l'autre. On le voit épuiser les voies de douceur et de conciliation, éviter soigneusement tout ce qui pourrait émouvoir la fibre populaire ou exciter la colère de Philippe, condamner les excès, en punir les auteurs (il fit pendre des iconoclastes à Anvers) ; recommander l'obéissance aux magistrats, « la soumission au « roi, seigneur naturel et légitime ».
3** C'est aussi dans cet ordre d'idées qu'on le voit chercher à modérer le mouvement national, qui a l'approbation de M. Carlier, en tant que dégagé de l'élément religieux, blâmer sans cesse Brederode, Louis de Nassau et les autres impatients.
En un mot, j'ai dit tout le contraire de ce que l'on semble me vouloir faire dire.
Les jugements portés pai* moi sur les débuts du prince dans la carrière politique sont du reste entièrement conformes à ceux exprimés par les historiens hollandais, ainsi que le prouve le passage suivant du compte-rendu que M. Wijnne a bien voulu consacrer à mon étude ci- dessus rappelée :
« L'appréciation du caractère de Guillaume d'Orange, «dit-il (Revue historique, t. VIII, 392), est particu- « lièrement remarquable. La thèse soutenue par M. Pail-
c lard que ie prince eut connaissance des desseins des « membres de Tassociation appelée : le compromis^ mais « qu*il n'en est pas responsable, n'est pas du tout consi- « dérée chez nous comme une thèse hasardée. Elle est < entièrement conforme au sentiment de R. Fruyn, J. van « Vloten, J.-A. Wijnne »,
g VIII LA CARRIÈRE DU PRINCE d'ORANGB
(SBGONDE partis)
A la page 54, je rencontre sur Guillaume de Nassau Tsn jugement plus que téméraire, qui va me fournir Toccasion de tracer l'esquisse de sa carrière jusqu'au jour de sa mort et d'achever l'œuvre commencée dans le paragraphe précédent. Mes observations s'adressent, au surplus , moins à M. Carlier qu'au docteur Reinhold Baumstark, qui représente le prince d'Orange comme t entièrement dépourvu de toute conviction religieuse, « dévoré d'ambition et d'égoïsme , menant légèr^e et « joyeuse vie. . . selon le jugement que portent sur lui t les plus récents écrivains protestants d'Allemagne et « de Hollande ».
Je n'ai rien à dire de ces historiens allemands dont on ne cite pas les noms (procédé commode ! ) , mais en ce qui concerne les historiens protestants de la Hollande , je suis tout d'abord tombé littéralement de mon haut. Gomment, me disais -je, accorder l'assertion du docteur
Bauinstark avec le compte-rendu (l) que le professeur J.-A. Wijnne, d'Utrecht, a bien voulu consacrer à mon étude intitulée : Huil mois de la vie d'un peuple ? N'est-il pas vrai que le savant professeur parle non-seulement en son nom , mais encore en celui de ses doctes confrères ? J*ai voulu en avoir le cœur net et me suis adressé à M. Wijnne lui-même, afin de connaître les noms -de ces historiens , si sévères poiu' celui à qui leur patrie doit son indépendance. Chose étrange ! le professeur d'Utrecht ne les connaît pas plus que moi. Le prince d'Orange, m'écrit -il en substance le 3 juin 1879, n'a recueilli que des témoignages d'admiration et de sympathie de Groen van Prinsterer (2)., de van Vloten (3), de J.-A. Wijnne (4) , de Backhuisen van den Brinck (5), de Borgnet (6) , etc. « Je ne me rappelle , ajoute-t-il , « avoir jamais trouvé dans les livi*es de M. Wreede « (éminent professeur d'Utrecht), ou de M. R. Fruin (non « moins éminent professeur de Leyde) , quelque passage « sur Guillaume d'Orange , qui le présente comme un « homme dépravé, menant légère vie et dépourvu de sen- « timents religieux, etc. »
Voilà pour les historiens protestants de la Hollande, et cette singulière trouvaille me porte à penser que , si j'ouvrais une enquête sur les historiens protestants de l'Allemagne, j'arriverais à un résultat identique.
(1) Revue historique de France, livraison de novembre-décembre
(2) Archives et Correspondances de la maison d* Orange-Nassau,
(3) Nederland tydens den volks opstand tegen spanje, — Schiedam, 1872.
(4) Histoire des Pays-Bas. — Groningue, 1873.
(5) Études et ébauches.
(6) l^es Pays-Bas sous Philippe IL — Trad. hollandaise.
Je serais donc en droit de dire que , pour moi , un jugement reposant sur des bases controuvées est de ^ulle valeur et de nulle autorité. Cependant , puisque j'en trouve l'occasion , je vais reprendre et discuter une à une les assertions du docteur Baumstark.
PREMiàREMENT. — GuiUaume de Nassau n'est qu'un égoïste ambitieux.
Sur ce point, il y a lieu d'indiquer chronologiquement les titres dont le prince d'Orange fut revêtu et les pouvoirs dont il fut investi. Deux parts sont à faire : la première pour la Hollande et la Zélande , noyau calviniste qui, à partir de 1572, fit, si je puis m' exprimer ainsi, bande à pai*t et entendit conserver une autonomie particulière et distincte ; la seconde, pour les autres provinces des Pays-Bas.
En 1559 , Guillaume de Nassau avait été nommé par Philippe II lieutenant-général gouverneur de Hollande, Zélande, Frise et Utrecht (stathouder). Il renonça à ces fonctions et à ce titre au commencement de 1567 , lorsqu'il refusa de prêter le nouveau serment qui lui était imposé.
Le 1*' aviûl 1572 , Guillaume de la Marck , seigneur de Lummen, de Seraing, etc., et Guillaume deBlois, seigneur de Treslong, s'emparent de La Brielle. Aussitôt l'insurrection éclate dans les deux provinces ci-dessus dénommées , dans la Frise, dans la Gueldre, dans TOver- Yssel. Le comte de Boussu, nommé stathouder de Hollande par le duc d'Âlbe , avait convoqué les États de la province en la ville de La Haye pour le 15 juillet. Guillaume de Nassau répond à cette démarche en convoquant pour le même jour, en la ville de Dordrecht, les députés des villes insurgées (Dordrecht, Harlem, Leyde, Gouda, Gorcum, Oudewater, Alkmaar, Enkhuysen, Medenblick, La Brielle, Edam, Monikendam, etc.). Personne ne répond à l'appel gouvernemental, tandis
que les députés des villes répondent avec empressement à l'appel de Paul Buys , mandataire du prince. Le 18 juillet, Philippe de Marnix, seigneur de Mont-Sainte- Aldegonde , député spécial de Guillaume de Nassau, paraît au sein de rassemblée et exhibe ses pouvoirs. Ce dernier est reconnu pom» stathouder seul légitime de Hollande , Zélande , Frise et Utrecht. Les représentants des villes déclarent qu'ils useront de leur influence pour le faire nommer protecteur de tous les Pays-Bas en Tabsence du roi. Désormais, pendant quelques années, il va, par une fiction hardie , combattre, au nom du roi d'Espagne , le duc d'Albe et ses successeurs. Toutefois , fait observer Mo tley (1), il a si peu le goût d'accroître son pouvoir personnel qu'il le limite de lui-même par un acte supplémentaire aux délibérations du congrès. Il y annonce publiquement « qu'il ne fera ni n'ordonnera
* rien sans le consentement des États , attendu qu'ils « connaissent mieux que lui la situation et le caractère c des habitants (2) ».
Un conseil est adjoint par les États au prince. Les oï'donnanoes seront rendues « de l'avis du prince t d'Orange , stathouder, du conseil siégeant près de < lui et du Conseil provincial de Hollaïide , Zélande et « West-Frise. »
« Le 17 septembre 1573 , le Conseil général avait ofifl-
* ciellement proposé de conférer à Orange un pouvoir e dictatorial et sans limites, mais, un an après, les villes « avaient commencé à sentir le progrès de leur impor- « tance et leur libéralité diminuait à mesure que leur « ambition croissait (3) ». Le 20 octobre 1574 , Orange
(1) Fondation de la République de Hollande, III, 160.
(2) Ordonnancie ende instructie van den Prince van Orange, etc., dans le Groot Placeaet Bock, D, t. III, p. 32.
(3) Motley, ibid., III, 377.
offre sa démission de tous les pouvoirs dont il était revêtu et demande aux États de se charger du gouvernement. Le 12 novembre suivant , à Delft , ceux-ci , confus et décontenancés, prient le prince de continuer c son bon c gouvernement avec le conseil établi auprès de lui » , et lui offrent dans ce but, avec le titre de gouverneur ou de régent, l'autorité absolue et le commandement souverain. Cependant certaines réserves sont faites au profit des États relativement au vote des taxes et réquisitions , à la nomination des juges de la cour suprême , des juges de la cour de TEchiquier et des fonctionnaires supérieurs. Le prince accepte le gouvernement aux conditions proposées (1).
En 1575, a lieu la première union, encore un peu vague , des provinces de Hollande et de Zélande. Voici comment elle s'opère. En mars , les États des deux provinces sont réunis à Dordrecht. Le mois suivant, six délégués dressent le plan d'union ; ce sont Jacques van der Does , Charles de Boisot , Arend de Dorp , Nicolas van der Laan , Henri Duist et l'avocat de Hollande , Paul Buys. Ils proposent de donner au stathouder « le pout voiï absolu pendant la guerre en qualité de chef et « prince des deux provinces (2) ». Le 4 juin, est signé par les députés des États l'acte par lequel ils s'engagent à se secourir et protéger mutuellement sous le gouvernement et l'obéissance du prince. Cette disposition doit durer autant que la guerre et qu'il conviendra de part et d'autre (3).
En 1576, est conclue la seconde union entre Hollande et Zélande. Le 11 mars, les États des deux provinces s'assemblent à Delft. L'acte d'union est signé par le
(1) Sic Dujardin et Sellius, Histoire de Hollande, V, 336, 337.
(2) Résolution du 18 mai.
(3) Résolution du 4 juin 1575. — Dujardin et Sellius, V, 338.
prince et les députés des villes. Le gouvernement est conféré à Guillaume sous le titre de chef et suprême magistrat , avec pouvoir d'ordonner tout ce qui concerne la défense des provinces, aussi longtemps qu'elles seront en guerre (1).
La même année voit s'accomplir la célèbre pacification de Gand, dont malheureusement les effets furent peu durables (8 novembre 1576). Il est stipulé dans l'acte de pacification que le prince demeure « amiral de la mer et « gouverneur pour Sa Majesté en Hollande , Zélande , f Bommel et autres places associées , pour y commander « en tout ainsi qu'il fait présentement et ce sur les villes « et places que Son Excellence tient à présent » . Cet état de choses doit subsister jusqu'à ce que les États généraux en aient décidé autrement.
Le 23 (ou le 29) janvier 1579 (2), l'union d'Utrecht est proclamée du balcon de l'hôtel échevinal de cette ville. Parla, la Hollande, la Zélande, Utrecht, les Ommelandes, la Frise entre l'Ems et les Lauwers, la Gueldre, le comté de Zutphen forment une union particulière et plus étroite, sans se départir de l'union générale résultant de l'édit de pacification. Guillaume accepte l'union d'Utrecht, à Anvers, le 3 mai 1579, bien convaincu, disent Dujardin et Sellius, qu'elle ne préjudicie ni à l'autorité ni à la dignité de l'archiduc Mathias. Il est choisi pour chef des confédérés. Jean de Nassau, son frère, est son lieutenant.
Dans cette même année, Philippe II et l'empereur tâchèrent, au cours des conférences de Cologne, d'acheter Guillaume ou, si l'on aime mieux, de le détacher de son œuvre. On lui offrit de lui rendre tous ses biens, de
(1) RésolQtions des 23 mars et 28 avril 1576.
(2) Dujardin et Sellius donnent la date du 29 janvier pour la proclamation. Il y a en effet des résolutions ou actes successifs qui vont du 18 au 29 janvier.
mettre son liis , le comte de Buren , en liberté , de lui accorder le droit de pratiquer le culte réformé , de payer toutes ses dettes , de rembourser toutes ses avances. Ce fut en vain. Entre les provinces insurgées du Nord et lui, il y avait pacte de vie et de mort. « Ni pour les « biens, ni pour la vie, ni pour femme, ni pour enfent, « il n'eût voulu mesler en son breuvaige une goutte de « trahison (1) » .
Le 29 mars 1580 , rassemblée des États de Hollande et de Zélande déclare qu'elle ne se prêtera jamais à une négociation avec le roi d'Espagne , tant qu'on prendra sa souveraineté comme base de l'arrangement. Par la même résolution , elle décide qu'à l'avenir on substituera dans tous les actes publics le nom et le sceau de Guillaume à ceux de Philippe IL Presque au même moment, les États d'Utrecht votent la même mesure. Toutes ces offres ayant été rejetées par le prince d'Orange, les délibérations restent secrètes (2).
Nous produirons plus loin un document établissant jusqu'à l'évidence que la résolution prise par Guillaume était contraire aux vœux du pays.
Dans la même année, nous rencontrons l'exécrable ban de Philippe II, provoquant à l'assassinat du prince d'Orange (daté de Maestricht, 1680) (3). Ce ban devait
(1) Apologie.
(2) Motley, ibid., IV, 413.
(3) « Et affin mesmes que la chose puisse estre effectuée tant plus c< promptement et pour tant plus tost délivrer noslre dit peuple de <c ceste tyrannie et oppression, veullant appremier la vertu et chasce tier le crime, promettons en parole do roy et comme ministre de « Dieu, que, s'il se trouve quelcun de nos subjetz ou estrangers, si « généreux de cœur et désireux de nostre seurté et bien publicq, « qui sache moyen d'exécuter nostre dite ordonnance et de se faire « quicte de ceste dite pesto , !e nous délivrant mort ou vif ou luy « ostant la vie, etc.. » Encore une fois, demanderons-nous à nos contradicteurs, quel est donc ce Dieu qui permet l'assassinat et est censé choisir un pareil minisire ?
avoir, en ce qui coiiGenie rélévation du prince d*Orange, un effet presque immédiat.
Plus les Hollandais et les Zélandais sentent menacée une tête si précieuse, plus ils éprouvent le besoin de sortir du provisoire et de fonder un établissement solide.
En 1581, la situation est mûre- pour « Tabjuration » de la souveraineté espagnole. Dès lors les titres et pouvoirs de Guillaume vont changer de nature , car il ne peut plus rester le lieutenant , le stathouder d'un souverain déchu. Le 5 juillet, le prince accepte la souveraineté des comtés de Hollande et Zélande. Le 24 juillet, Guillaume et les députés des deux comtés réunis à La Haye échangent leurs serments d'allégeance. Le 26, est proclamée Tindépendance des deux provinces vis-à-vis de TEspagne.
Le prince d'Orange n'avait accepté ladite souveraineté que ad tempus et aussi longtemps que la guerre durerait, mais il paraîtrait que cette clause restrictive fut abolie par une résolution des États de Hollande et Zélande prise à Tinsu du prince (1).
En 1582, la sauvage proclamation de Philippe II porte ses premiers fruits. La vie de Guillaume est menacée par le pistolet de Jean Jauréguy (Anvers, 18 mars). Cet attentat va, par un contre-coup naturel et comme par une représaille légitime , provoquer Tavénement du prince à la souveraineté définitive. Le 30 mars 1583 , est signé le projet de « capitulation » , par lequel les États de Hollande, Zélande et Frise s'engagent à le recevoir comme « comte « et seigneur, sans qu'il soit tenu d'hommage ni de ser- « vice envers aucune personne sur la terre ». Orange accepte et va devenir le successeur des anciens comtes de Hollande et de Zélande , mais alors encore il tient à marquer la différence en restreignant son pouvoir, 11 déclare donc qu'il entend se soumettre aux clauses res-
(1) Motley, ibîd., IV, 415. — D'après Kluit, I, 213, 214.
trictives du traité conclu à Bordeaux avec le duc d'Anjou (il va en être parlé) et aux dispositions encore en vigueur de la joyeuse entrée de Brabant^
Dans le mois d*août suivant, nous rencontrons, toujours dans le même sens, une remontrance solennelle des États de Hollande et de Zélande. En même temps, les États des autres provinces unies (c'est-à-dire régies par Tunioa d*Utrecht), réunis à Middelbourg, offî*ent au prince la lieutenance générale. C'est la souveraineté déguisée ou, si l'on aime mieux, un acheminement vers la souveraineté : Guillaume prend un .biais dilatoire. Il répond qu'il faut, avant de lui offrir ce titre, consulter les conseils de toutes les grandes villes, ainsi que les États des provinces non représentées à Middelbourg.
On sait du reste qu'il ne put être installé dans cette souveraineté définitive sur Hollande et Zélande. Le pistolet de Balthazar Gérard, chargé et armé par Philippe II, y mit bon ordre. Lorsque Orange se sentit frappé à mort, il s'écria : « Mon Dieu I prends pitié de ce peuple ! » Voilà l'ambitieux dénoncé par M. Baumstark !
Nous avons essayé de décrire les rapports politiques du prince avec les États septentrionaux des Pays-Bas. Nous avons montré que les étapes parcourues par lui avaient été longues et espacées. Les résultats de cette étude minutieuse et difticile sont entièrement conformes au jugement que vient de porter sur notre héros un critique-historien distingué (1) de notre pays : ■ Orange, « dit*il, repoussa toujours plutôt qu'il ne les rechercha « les dignités que lui offrirent les provinces ».
Voyons maintenant quel rôle il joue dans les provinces du Midi. Ici, la démonstration va devenir saisissante.
Que fera nécessairement un sujet qui se révolte « pour
(1) M. Auguste Laugel. — Article sur Mottley, Revue des Z)e«x- Mondes, — livraison du 15 août 1879, p. 927.
« prendre la place de son roi », car c'est bien de cela qu'il s'agit d'après nos contradicteurs ? 11 marchera vers le trône plus ou moins directement, plus ou moins obliquement, mais ce qui est bien certain, c'est qu'avant tout il s'efforcera d'écarter tout compétiteur. Or, dans la j)olitique de Guillaume de Nassau, c'est le contraire qui apparaît.
M. van Praet a, le premier peut-être, fortement insisté sur ce caractère idiosyncrasique. Nous -même n'avons eu garde de l'omettre (1). Nous allons reprendre la démonstration, de manière à la rendre, si possible est, définitive.
Les Pays-Bas, pour résister aux efforts répétés et persistants de l'Espagne, ont besoin d'un protecteur puissant à l'étranger. Il faut qu'ils le trouvent et ils le trouveront, car ils sont « comme une belle fille qui ne manque pas d'adorateurs ». Là est le nœud de toute cette politique ; il ne faut pas le chercher ailleurs.
En 1575, entre les négociations de Bréda et la pacification de Gand, Orange réussit à faire partager son opinion sur le protectorat aux États de Hollande et de Zélande. Ceux-ci réunis à Delft reconnaissent à l'unanimité qu'il y a lieu d'abjurer la souveraineté espagnole, et de laisser au prince d'Orange le soin de^ chercher un protecteur aux provinces insurgées. Aussitôt les tentatives se multiplient. La première idée qui vient est de réincorporer à l'Empire les Pays-Bas qui, autrefois, en avaient relevé. On parle de faire partir des députés avec le comte de Schwarzembourg , commissaire impérial, mais le projet n'a pas de suite, don Luis de Requesens ayant refusé un sauf-conduit à ces députés qui venaient de prendre part aux conférences de Bréda.
D'un autre côté, S^inte-Aldegonde et le docteur Junius
(1) Huit mois de Ja vie d'un peuple.
sont envoyés en France. Pour faire échouer cette négociation, Elisabeth expédie Daniel Roggers dans les Pays- Bas. Un mouvement d'opinion s*opère alors. En novembre 1575, Sainte -Aldegonde, Paul Buys et François Maalzon partent pour l'Angleterre. Le 19 avril 1576, ils rendent compte aux Etats de leur mission qui n'a pas abouti et ne pouvait aboutir, Elisabeth étant trop hésitante, trop partagée entre la crainte de se compromettre et le,désir de s'ériger en protectrice (1).
Dans le même ordre d'idées, nous devons mentionner la mission vers les cours du Nord et les princes luthériens allemands de Léonard Casembroot et d'Adrien Kromhout (2).
Le second essai de protectorat est tenté avec l'archiduc Mathias, frère puîné de l'empereur Rodolphe. Cette fois, l'initiative ne vient pas du prince d'Orange, elle procède des grands seigneurs catholiques des Pays-Bas qui, bon gré mal gré, ont accepté la pacification de Gand, mais qui tiennent Guillaume en défiance à cause de son abjuration. A l'insu du prince, ils envoient un ambassadeur à l'archiduc. Mathias sera gouverneur général et exercera le pouvoir au nom des États généraux des dix-sept provinces. En cette qualité, il prêtera serment aux États et au roi.
Quelle sera la conduite du prince ? S'il veut le pouvoir pour lui-même, il paralysera l'action de ses adversaires plus ou moins déclarés ; il interdira à soh rival l'accès des Pays-Bas. Quelle obligation a-t-il envers lui? Mathias n'a-t-il pas été appelé à son insu? N'a-t-ilpas, pour ainsi dire, été évoqué, suscité contre lui ? Si Orange le veut, il peut rester le maître. Les États de Brabant
(1) La réponse louvoyante d'Elisabeth est datée du 18 mars 1576.
(2) Dujardin et Sellius. — Ibid,, t. V, 374.
viennent de lui en fournir le moyen, en faisant de lui le » ruward (1) » de leur province (22 octobre 1577),
La conduite du prince est tout autre.
Mathias, qui rêve de grandes destinées, a accepté les propositions des grands seigneurs cattioliques. Il s* évade de Vienne dans la nuit du 1*' au 2 octobre 1^77 et mnve à Anvers à la fin du mois. C'est en ce moment surtout que son sort est entre les mains du prince d'Orange. Les députés des États généraux sont divisés. Les uns penchent vers un accommodement avec don Juan d'Autriche ; les autres vers un traité avec le duc d'Anjou (2), mais le prince a pris son parti. Il entre à Anvers à la tête de deux mille chevaux et met fm à toutes les hésitations. S'il eût agi différemment, dit Motley, Mathias aurait pu être forcé de reprendre la route de Vienne.
Tant que Mathias Testa gouverneur général, Guillaume fut son lieutenant, sous réserve de V approbation du roi, en même temps qu'il fut maintenu comme ruward de Brabant.
Quelques années après , l'archiduc, n'étant pas soutenu par l'Empire, devient impossible et doit retourner en Allemagne. Il s'était du reste comporté en galant homme, n'avait cherché à éluder aucun de ses serments, et il est bien permis de reporter, du moins pour une grande partie, à Guillaume de Nassau, le mérite de cette loyauté.
La première place est encore une fois libre. Le prince d'Orange voudra-t-il l'occuper ? Il le pourrait , il le devrait même, disent presque tous les historiens, et en effet, c'est ici que trouvent leur place des documents très-sérieux et des considérations in'éfragables.
(1) Ces fonctions de « ruward » n'étaient pas bien déterminées. Ce mot a généralement , disent les auteurs , le sens de dictateur. Dans le moyen âge, le titre de « ruward » de Brabant était généralement dévolu à rhéritier du duc.
Dujardln et Sellius, V, 448.
Le peuple des Pays-Bas n'avait supporté Mathias aussi longtemps que parce que Guillaume le voulait ainsi, mais il savait où était la véritable force, la véritable autorité, car il avait donné à Tarchiduc la qualification de « greffier du prince » . Après le départ de Tallemand, il aurait voulu substituer la réalité à la fiction gouvernementale. Orange était appelé par le vœu presque général au pouvoir suprême. « Ces provinces, é.crit le 19 avril 1580 le comte « Jean de Nassau (frère puîné de Guillaume) au comte « Ernest de Schauenbourg, sont très peu disposées à « entrer en an'angement avec le duc d'Alençon. La majo- « rite se sent beaucoup plus portée à choisir le prince « que Ton supplie journellement et sans relâche de don- « ner son consentement. Cependant Sa Grâce n*y consen- « tira en aucune façon, non par crainte des conséquences, « telles que perte de biens et accroissement de périls, « car il est plongé dans cet abîme aussi profondément « qu'il pourra Têtre jamais. Il refuse uniquement par ce « motif qu'on ne puisse pas supposer qu'au heu de la « liberté rehgieuse pour le pays, il a cherché un royaume « pour lui-même et pour son profit personnel. En outre, « il croit qu'une alhànce avec la France sera bien plus « utile au pays et à la chrétienté qu'une paix quelconque « avec l'Espagne, qu'une acceptation de la souveraineté « pour lui-môme, comme on voudrait qu'il fît (1) ».
Rien de plus grave que ce témoignage du frère, du confident du prince d'Orange. Aussi, comme nous l'avons dit, les historiens sont-ils presque unanimes pour blâmer l'abstention de Guillaume. En effet, il n'avait de raison plausible pour refuser la souveraineté qu'on lui offrait, qu'autant qu'il aurait professé des opinions répubhcaines, ou qu'il les aurait vu professer par ses concitoyens. Or,
(1) Lettre en allemand. — Groen van Prinsteror. — Archives et corresp. de la maison d'Orange-Nassau, VII, 327.
tel n'était point le cas. Nous avons vu plus haut les populations rigides et puritaines de la Hollande et de la Zélande vouloir à toute force investir Orange du pouvoir suprême. Les provinces du Midi étaient non moins monarchiques que catholiques, ce qui causa la rupture de la pacification de Gand. Enfin Orange croyait à la nécessité d'un chef exerçant le pouvoir exécutif par délégation des États. Il ne considérait même la résistance comme possible qu'à ce prix : « Quant à gouverner ces provinces « par la forme républicaine, eut-il occasion de dire publiât quement, ceux qui connaissent la condition, les privi- « léges et les lois de ce pays peuvent aisément com- ■ prendre qu'il est impossible de se passer d'un chef (1) » .
Et cependant son parti était pris. Il allait- exécuter son plan favori, faire appel au protectorat français. Pourquoi ? Parce que non-seulement il n'était pas ambitieux, mais encore parce qu'il voulait écarter toute accusation, si injuste fût-elle, d'ambition.
On négociait avec François Hercule, duc d'Anjou, depuis 1S78 (Convention de Mons, 13-20 août 1578.) (2). En 1580, Mathias était usé. Son départ ne pouvait tarder. Orange crut que le moment était venu de réaliser des projets caressés depuis longtemps. Le prince, qu'il avait en vue , n'était plus , comme l'archiduc , une ombre de souverain. C'était le frère du roi de France, un prince du sang -royal, et il devait apporter aux Pays-Bas l'alliance d'un grand pays. Guillaume , qui , ainsi que le dit M. Laugel, fut, dans son rôle , tantôt conscient et tantôt inconscient, allait commettre la plus grave des erreurs, car le misérable Valois , qu'il conviait à tîouronner son œuvre, était capable de toutes les trahisons et de toutes les perfidies.
(Ij Motley, IV, 368, d'après Bor, XIII, 93.
(2) Le duc est proclamé protecteur des Pays-Bas . — Il doit fournir 10,000 piétons et 2,000 chevaux pendant trois mois.
Quoi qu*ii en soit , les États généraux envoient en France Marnix de Sainte-Aldegonde, le docteur Hessels, le seigneur de Dolhain, le pensionnaire de Gand, le bailli de la Vere, etc. Ces députés concluent avec le duc le traité de Plessis-lez-Tours (29 septembre 1580), ratifié à Bordeaux le 23 janvier 1581. Le duc s'engage à procurer aux Pays-Bas la protection du roi de France et à maintenir entre les deux pays une alliance complète et perpétuelle, sans aucun échange ou incorporation de territoires.
Remarquons cependant que les provinces de Hollande et "Zélande, qui ne veulent pour souverain que leur ancien stathouder, se tiennent à Fécart et refusent de reconnaître le duc. Il faut, pour les décider, que celui-ci leur donne les lettres réversales du 22 février 1581 où il est dit que les deux provinces ne sont assujetties à Tunion générale qu'en ce qui concerne la guerre, les monnaies, les contributions et subsides (1), etc. Encore est-il déclaré dans le traité « qu'elles resteront en tel estât qu'elles « sont présentement, tant pour la religion que pour toutes « autres choses » .
Le Valois arrive d'abord avec l'armée qu'il a levée en France dans la partie occidentale des Pays-Bas, entre à Cambrai qu'il débloque; prend ses quartiers d'hiver vers Calais et le long de la côte, puis passe en AngleteiTe pour y poursuivre son rêve chimérique de mariage avec Elisabeth. Il quitte Londres le 1*"' février 1582, leurré comme le furent tous les prétendants de la « Vestale du Nord », débarque à Anvers le 17 du môme mois, jure la joyeuse entrée, est reconnu comme duo de Brabant et marquis du Saint-Empire (pour Anvers). Orange le reçoit, le revêt du manteau traditionnel et lui dit, en le lui attachant fortement au col : Je veux qu'il tienne si bien que
(1) C'est aussi l'objet de l'article 13 du traité du Plessis.
personne ne soit tenté de vous en dépouiller, Anjou est un véritable souverain. Il sera duc, marquis, comte, seigneur, suivant que les provinces, qu'il est appelé à gouvenier, auront été, avant leur incorporation à la monarchie bourguignonne, des duchés, des marquisats, des comtés, des seigneuries. Il est le successeur légitime des anciens souverains du pays. Seulement Orange et les États attendent de lui qu'il respecte les vieilles constitutions des provinces, qu'il observe dans leur esprit et dans leur lettre les traités signés de son nom.
Ce n'est pas ainsi que l'entend Anjou. Ces provinces, il aspire à se les approprier. Il veut régner au même titre que son frère. De là la « furie française » d'Anvers (17 janvier 1583).
Il semble, après cette criminelle échauffourée, que le parjure n'ait plus qu'à retourner en France, mais Orange est tenace. Il s'obstine à chercher un moyen de réconcî- Hation, publie en ce sens sa lettre du 17 février 1583, négocie entre Anjou et les .États généraux le traité du 18 mars (1). On négociait encore lorsque, le 10 mai 1584, le Valois mourut à Château-Thierry.
Ajoutons pour ne rien négliger, qu'en 1579, Guillaume avait refusé le stathoudérat des Flandres et qu'en 1583, il déchna de même celui de Brabant, qui lui était offert par Jacob Swerius et autres députés des États de la province (2).
On peut maintenant saisir d'un coup-d'œil toutes les étapes de la carrière de Guillaume de Nassau. Il accepte la souveraineté de Hollande et Zélande, après onze ans de luttes et de transitions. Partout ailleurs, il se dérobe.
(1) Sismondi donne la date du 18 mars au traité de Dendermonde ou de Termonde. Dujardin et SeUius donnent la date du 28. Motley, celle du 26 ou du 28.
(2) Motley, ibid, IV, 503, d'après Wagenaer.
Leurré par son plan de protectorat qu'il n'abandonna jamais, il subit les fluctuations de la politique anglaise, abandonne avec les meilleures intentions du monde le pouvoir suprême à des mains débiles ou indignes. Il se sent poursuivi par la jalousie et la défiance des grands seigneurs catholiques, qui ne veulent qu'une chose : être débarrassés des espagnols. Aussi exagère-t-il les scrupules et le désintéressement, jusqu*à ce degré où ils peuvent être funestes à la patrie (1).
Dire que Guillaume de Nassau, qui, suivant M. Laugel, « glissa de la fidélité dans la résistance plutôt qu'il ne se « précipita dans la révolte », a prémédité cette rébellion et y a persévéré pour se substituer à son souverain, c'est produire une opinion démentie par tous les faits, contredite par tous les enseignements de l'histoire.
Deuxièmement. — Guillaume de Nassau est complètement dépourvu du sentiment religieux.
Il explique lui-même en son apologie que, pendant sa jeunesse, il s'est surtout préoccupé d'acquérir de la gloire par les armes, qu'il s'est laissé distraire par ses goûts de faste et par les futilités mondaines. Ses dispositions morales changent dès 1567, lorsque l'adversité, la ruine, l'exil le frappent en même temps. Sa correspondance prend alors un caractère religieux de plus en plus marqué et lui donne une ressemblance chaque jour plus frappante avec un grand patriote, un grand chrétien, une grande victime, l'amiral de Coligny. Je ne puis entrer, on le comprendra, dans les détails et suis obligé de renvoyer le lecteur aux sept ou huit volumes de lettres publiées par M. Gacbard. Cet te. correspondance respire,
(1) CTest l'avis do M. Laugel — article précité — : « La persistance « avec laquelle il travailla pour unir les provinces sous le sceptre « du duc d'Anjou, le montre (Orange) peut-être trop désintéressé », Peut-être est, à notre avis, de trop.
surtout après les désastres de Mook et de Gemmingen, la patience, Tabnégation personnelle, la résignation chrétienne, une confiance inaltérable en Dieu (1).
Le principal argument du docteur Baumstark et de ceux qui suivront sa bannière réside, cela est facile à saisir, dans leç trois abjurations successives de Guillaume. Par malheur, elles ne signifient rien.
Le prince d'Orange avait été élevé à Dillenbourg, dans la religion luthérienne, par son père, le comte Guillaume, dit le Vieux. Charles-Quint, qui Taimait beaucoup (2) et , qui fit sa fortune en consentant à Texécution du testament de son cousin germain, René de Chalon ( blessé mortellement sous Saint-Dizier, le 14 juillet 1544 ) , le força à devenir catholique , ou plutôt à revêtir les apparences du catholicisme , mais il ne put rien sur son for intérieur et c'est pourquoi nous voyons, surtout de 1562 à 1566, après son seôond mariage avec la luthérienne Anne de Saxe, Guillaume d'Orange surveillé de près, espionné successivement par le cardinal Granvelle, par Marguerite de Parme et même de loin par le roi, « contrefaire le regnard (3) » et se conduire de telle façon que l'on était fort embarrassé pour décider s'il était catholique ou luthérien. Mais, dira-t-on, il devait confesser sa foi, subir la ruine, l'exil et s'honorer par le sacrifice de tous les honneurs humains. Il prouva plus tard qu'il était l'homme de tous les sacrifices, mais, en 1562, les temps n'étaieift pas venus. Le prince se croyait nécessaire à son pays ; il n'entendait le quitter qu'à la dernière extrémité et après avoir épuisé tous les moyens de politique.
(1) J'ai cité des extraits de cette correspondance dans mon livre intitulé : Huit Jours en Hollande, p. 51.
(2) Il s'appuya sur son épaule le jour de son abdication à Gand, en 1555. — Voir le célèbre tableau de Louis Gallait au musée de Bruxelles.'
(3) Pontus Payen.
D'ailleurs, qui faut-il amnistier de celui qui subit la contrainte ou de celui qui Timpose ?
Quoi qu*il en soit , à cette époque , les principes du luthéranisme couvaient au plus profond de sa conscience. « Quant à cens qui avoient la cognoissance de la religion, « dit-il dans son apologie, je confesse que je ne les ai ■ jamais haïs, car puisque dès le berceau j'y avoie esté « nourri, monsieur mon père y avoit vescu, y estoit mort, « qui est-ce qui trouvera estrange si ceste doctrine estoit « tellement engravée en mon cœur et y avoit jecté telles « racines qu'en son temps elle est venue à apporter ses « fruictz? »
A mesure que le temps marche et que les événements se dessinent, Orange s'avance dans cette voie, attiré vers le passé' qu'il n'a jamais oublié. En 1566, il est nettement luthérien. Il le prouve par sa condescendance pour les luthériens d'Anvers, et d'ailleurs M. Groen van Prinsterer a, dans ses Archives de la maison d'Orange-Nassau, publié des lettres adressées à cette date pai» Guillaume à des princes allemands, lettres qui ne peuvent laisser subsister aucun doute à ce sujet (1).
Plus tard il passe du luthéranisme au calvinisme. Il y a à cela deux raisons : la première c'est que la rigidité calviniste devait attirer ce caractère rigide, cette âme méditative et repliée sur elle-même par l'adversité. A cet ordre d'idées se rattachent son goût pour l'Évangile, dont il faisait sa lecture favorite, ses entretiens incessants avec des théologiens et des pasteurs réformés comme aussi avec Mai'nix de Sainte-Aldegonde. Ce serait d'ailleurs commettre une erreur grossière que de nous représenter Guillaume comme passant d'un bond, avec précipitation, sous l'influence d'un enthousiasme qui n'était pas dans sa nature, de la réformation de Luther à la
(1) Voir à la page 51 de mon élude : Huit mois de la vie d'un peuple.
réforme de Calvin. La transition fut longue et réfléchie. Ce fut seulement le 23 octobre 1573 qu'il entra publiquement dans le calvinisme. ^
La seconde raison est, je le reconnais, politique* Le prince avait son point d*appui dans la Hollande et la Zélande, peuplées d'ardents calvinistes. Le chef embrassa la religion de ses soldats, pour se les attacher plus étroitement.
C'est ici que l'historien sera forcément amené à établir un pai*allèle entre Guillaume de Nassau et notre Béarnais. Si usée que soit cette forme Httéraire, je n'hésiterai pas à y recourir , parce qu'elle donnera des résultats frappants.
Peut-on voir dans Henri IV un néophyte bien fervent, lui qui 1® avait été élevé dans le calvinisme par sa mère, Jeanne d'Albret ; 2° avait dû embrasser le catholicisme après la Saint-Barthélémy, pour sauver sa liberté et peut-être sa vie (1) ; 3** était retourné au calvinisme après son évasion de la cour de France (20 février 1576) (2) ; 4** et enfin s'est définitivement converti au cathoUcisme en 1593. Dans ces changements géminés n'y a-t-il pas plus de politique que de conviction?
Suivant moi, sans Charles-Quint et sans le duc d'Albe, le prinoe d'Orange serait resté toute sa vie un parfait luthérien ; ce fut Charles-Quint qui , parlant en maître , le força à faire montre d'un catholicisme qui ne dépassa jamais l'extérieur, et ce fut la dictature do duc d^Aibe
(1) n fut le catéchumène de Hugues Sureau du Rosier, qui, par peor aratt abjuré le calvinisme. Notons quo bientôt après, du Rosier, envoyé par le duc de Montpensier vers la duchesse de Bouillon , sa fille, qu il s'agissait aussi de convertir, ne se vit pas plutôt en liberté qu'il retourna au protestantisme. Tout cela indique ce que valaient ces abjurations faites sous le coup de la contrainte et de la peur.
(2) « Je ne retourne plus à Paris si l'on ne m'y traîne », dit Henri de Navarre après avoir passé la Loire. c< J'ai laissé à Paris la messe « et ma femme. Pour la messe j'essayerai de m'en passer, mais, ma « femme, je veux la ravoir ».
qui , par action réflexe , fut Tune des causes et peut-être la principale de son entrée dans la religion évangélique. De même, sans la Saint-Barthélémy, sans les derniers Valois, qui sont abominables, quand ils ne sont pas repoussants, Henri de Navarre serait resté calviniste jusqu'en 1593 , sans solution de continuité.
Qui oserait blâmer aujourd'hui la conversion de Hem'i IV au catholicisme? Personne, 'pas même les calvinistes les plus farouches i II ne faudrait pas avoir le cœur patriote pour protester contre cet acte , tout politique, je le veux bien, mais qui a eu pour effet de rendre la France à elle-même , de Tarracher aux étreintes de Philippe II , de faire rentrer dans le néant les ligueurs et les débris de la maison de Guise, c'est-à-dire des vendus, des démagogues de la pire espèce, des traîtres avérés.
Si je ne puis blâmer Henri IV, comment pourrais-je tenir une conduite différente vis-à-vis du prince d'Orange? Dira-t-on que l'analogie n'est pas parfaite, que Philippe II était souverain légitime des Pays-Bas. Est-ce que des atrocités comme celles commises par le duc d'Albe ne délient pas peuples et individus de leur serment de fidélité ? Est-ce que les pouvoirs conférés à Orange ne sortent pas des entrailles mêmes de la nation et ne valent pas bien un titre héréditaire? Je trouve même que, sur ce teiTain de la conversion , le Taciturne fait meilleure figure que le Béarnais. Il n'a pas dans son dossier de lettre analogue à celle où Henri écrit à Gabrielle d'Estrées : « Ma mie, ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux ». A partir de sa conversion, le roi de France resta ce qu'il était foncièrement, un sceptique de beaucoup d'esprit, sachant très-bien ce qu'il voulait, très-fin sous son apparente bonhomie, pratiquant facilement l'ingratitude mais sans l'ériger en maxime, se défiant au surplus des maximes qui sont des abstractions inutiles en politique, puisque celle-ci n'est que la science du possible, menant tout le monde par ses gausseries et se tirant des mauvais pas
avec des bons mots. Guillaume, au contraire, nous l'avons déjà dit , devient de plus en plus recueilli , de plus en plus austère , de plus en plus chrétien.
Il est inutile d'ajouter que je me refuse à voir en Guillaume un homme « dévoré d'égoïsme » . Il appartient à la race très-clairsemée des fondateurs de nations. Qu'on me montre donc l'homme qui a fondé une nation en poursuivant une œuvre factice et purement égoïste !
Troisièmement. — Il y b. aussi peu de tolérance chez les protestants que chez les catholiques, Guillaume n'est pas tolérant ou chez lui la tolérance n'est qu'un masque.
Il est parfaitement vrai que le xvi® siècle n'est pas le siècle de la tolérance. Les protestants ou réformés y sont aussi exagérés, aussi violents, aussi fanatiques que les catholiques. Calvin, qui fit brûler Servet et décréta la prédestination, n'est pas beaucoup plus « libéral », comme on dit aujourd'hui , que n'importe quel inquisiteur. Seulement, dans ce concours d'intolérance et de cruauté, je trouve que les protestants ont deux avantages sur leurs adversaires : d'abord, le nombre de leurs victimes est infiniment moins grand et, ensuite, ils n'ont fait qu'exercer des représailles. Évidemment ce n'est pas eux qui ont commencé et, d'un autre côté, les cruautés exercées en Hollande par Diederick Sonoy et Guillaume de la Marck, si odieuses qu'elles soient, ne sont rien à côté de celles imputables au duc d'Albe et même à Charles-Quint (1). Aucun parallèle surtout n'est à établir entre la persécution catholique et la persécution luthé-
(1) Depuis que Ton a reconnu que, sur le terrain religieux, Charles- Quint était aussi coupable que son fils, et même plus coupable au point de vue des principes, on a recherché attentivement le nombre de ses victimes. Il est supérieur au chiffre de 50,000 qui avait été généralement adopté. Au moment de la pacification de Gand, les Etats et Hugo Grotius évaluaient à 100,000 le nombre des victimes jusqu'à Tannée 1576.
-aérienne. Que prouve l'appareil tortionnaire de Nuremberg et autres villes ? N'était-il pas dressé surtout contre les criminels de droit commun ?
Laissons ce point de vue , car la question n'est pas là, elle doit être posée ainsi : Guillaume est-il tolérant au milieu de Tintolérance universelle ? Je réponds affirmativement et j'espère le prouver.
Je ne reviendrai pas sur la première partie de sa carrière, sur sa haine pour l'inquisition et les placards (qui lui est commune avec beaucoup de grands seigneurs catholiques ) , sur ses efforts pour trouver un terrain de transaction entre les différents cultes , sur sa poursuite de la paix de religion. Tout cela est dans les Huit mois de la vie d'un peuple. Je prends le prince d'Orange en 1572, après la prise de La Brielle.
Lorsqu'on 1567 le prince avait dû s'exiler, il avait laissé aux protestants ou réformés des Pays-Bas (luthériens, calvinistes, anabaptistes) le conseil « de réunir en • une grande unité religieuse toutes les dissidences de « détail », et de se montrer toléranUvis-à-vis des catholiques. En 1568, au moment d'envahir le Brabant, il recommande à Jean Bazius l'observation des mêmes principes et manifeste sa répugnance pour toute persécution : « Quelles que soient les villes dont nous puis- « sions devenir maîtres, lui écrit-il, respectons autant « que nous le pourrons les communautés des papistes, « convainquons-les non par la violence, mais par la dou- « ceur et la vertu (1) ».
En 1573, après la prise de La Brielle, Guillaume assume la dictature jusqu'à la réunion du premier congrès de Dordrecht. Ses instructions à Thierry Sonoy, nommé gouverneur de Nord-Hollande et Waterlande, prescrivent
(1) Gpoen van Prinleper.— Archives, III, 196-200. — 25 mars 1568. Lettre en allemand.
à celui-ci de « veiller à ce que la parole de Dieu soit « prêchée dans ces provinces, sans que cependant aucune * entrave soit imposée aux catholiques romains dans « l'exercice de leur culte (1) ».
De même le serment à prêter par les magistrats et les officiers des Ghildes contenait la clause suivante : « Ceux « de la religion ne susciteront ni ne souffriront obstacle « ou empêchement aux églises romaines ».
Tout cela, remarquons-le, procède de l'initiative de Guillaume, car le congrès de Dordrecht n'est pas encore assemblé.
.Ce congrès s'ouvre le 15 juillet 1572. Marnix de Sainte- Aldegonde s'y présente au nom d'Orange. Il déclare « que l'intention du prince estoit que la liberté de reli- « gion seroit permise , de telle sorte qu'un chacun , soit « en public soit en particulier, es églises ou chapelles, « pourroit avoir libre exercice d'icelle. — Que les per- « sonnes ecclésiasticques demeureroyent libres en leurs « états, n'est qu'ils se montrassent ennemys (2) ». — La décision du congrès est conforme à ces principes : le libre exercice et la célébration publique du culte sont accordés non-seulement à l'ÉgUse réformée mais aussi à l'Église catholique romaine. Les deux clergés doivent être protégés contre toutes les insultes (3). En conséquence Orange délivre à La Marck, accepté par le congrès comme son lieutenant, des instructions portant qu'il doit maintenir la liberté de religion, sous peine de mort contre tout contrevenant (4).
(1) Sic Motley. — Dujardin et Sellius disent seulement que Sonoy devait veiUer à la sûreté des catholiques.
(2) Meteren.
(3) Sic Dujardin et Sellius. — Ibid., V, 250. — D'après Bop, VI,
(4) Voir dans le même sens sa proclamation à ses soldats après la otley, ni, 165.
prise de Ruremonde , du camp d'Hellenrado ( 23 juillet 1572 ). M(
La Marck , seigneur de Lummen , de Beraing , amiral des gueux de mer, avait rendu un très-grand service. C'est lui qui, en prenant La Brielle, avait réveillé, ressuscité même le sentiment national qui semblait presque éteint. Le titre de lieutenant-général du prince avait été sa récompense, mais Orange et les États ne tardèrent pas à se convaincre que leur confiance était mal placée. La Marck, descendant du fameux Sanglier des Ardennes, appartenait à une race farouche et cruelle autant que courageuse. Ses instincts féroces ne tardèrent pas à se traduire par des sévices, des tortures, des supplices infligés à des prêtres ou à des moines catholiques de Hollande (1). Le meurtre juridique de Corneille Musius, curé de Sainte- Agathe à Delft, fit déborder le vase d'iniquité. Les plaintes s'élevèrent de tous côtés. « Ceux de « Hollande , dit Meteren , se plaignirent du comte de La ( Marck à cause des grandes extorsions et violences que « luy et ses gens avoient commis ; entr'autres ceux de la « religion catholicque romaine firent de grandes plaintes « touchant plusieurs personnes ecclésiastiques , tant prê- « b*es que moines , mises à mori pour venger la mort « d*Egmont (2) ».
Ces plaintes furent entendues. Guillaume de La Marck et son lieutenant, Berthold Entes, furent mis en état d'arrestation (5 janvier 1573) , puis enfermés d'abord au château de Gouda et ensuite à celui de Honingen , près La Haye. Après sa mise en liberté, La Marck fut privé
(1) Meteren cite , parmi les suppliciés , Daniel de Arendonck à Eokhuysen. — A Alkmaer, Corneille de Oiest, Jean de Naerden, Ludovic Voets, Adriaan de Naerden. — Près d'Amsterdam, Ange de Turbur et Jean de Kextel. — A Ter Goude ou Gouda, Adriaan Lambertzen. — A La Brielle, Corneille Pick. — A Gorcum, Jérôme de Weert^ Nicaise Hesius, Guillaume Damis. Theodoric Erindanus, Corneille de Bolduc (Bois-le-Duc), Corneille cte Popel, etc.
(2) La Marck, parent de Lamoral d'Egmont, semble avoir fait vœu de venger le meurtre juridique de celui-ci sur des prêtres catholiques. On ne saisit pas cependant ce que les prêtres catholiques ont à voir là-dedans, car le procès d'Egmont fut tout politique.
— Sade tout commandement. De même furent réprimées les cruautés commises contre de prétendus incendiaires catholiques par le tribunal institué au château de Schagen. Aussitôt que le meurtre juridique de Kopp Corneliszoon et de Pierre Nannings Koppezoon lui eût été dénoncé par la ville de Hoorn , Guillaume défendit au tribunal de continuer les procédures hors la présence des commissaires institués par lui. Tous les autres accusés recouvrèrent leur liberté au moment de la pacification de Gand.
On ne peut donc, sans tout confondre et sans offenser la vérité , rendre le prince d'Orange responsable de cruautés qu'il sut réprimer.
Le 3 mars 1575, s'ouvrent les conférences de Bréda (1) entre les représentants de Philippe II (baron de Rassenghien , Arnold Sasbout , Corneille Suys et Elbertus Leoninus) et les députés des États et villes de Hollande, Zélande , Bommel , Buren et autres cités confédérées. Parmi les dix députés, nous retrouvons Marnix de Sainte- Aldegonde , Paul Buys , avocat de Hollande , le docteur Junius et Charles Boisot.
Ces derniers sont chargés , au point de vue religieux, de proposer les solutions suivantes :
1** Tous les placards (édits rehgieux de Charles-Quint et de Philippe II) sont aboHs.
2** La religion réformée continuera d'être pratiquée en Hollande et en Zélande comme elle l'est actuellement. Aucun autre culte n'y pourra être exercé.
3° Si l'on ne peut pas avoir la liberté de rehgion , que du moins les consciences soient libres. — Que l'on ne
(1) Voir auparavant les conférences secrètes du prince avec Marnix de Sainte-Aldegonde , Champagney (Frédéric Perrenot), Junius de Jonge et Elbertus Leoninus, professeur à Louvain. Le prince remet aux Etats généraux le soin de décider sur les affaires de la religion, mais, ajoute-t-il, le peuple ne se contentera pas de moins que la liberté des cultes tout entière.
soit pas obligé de se marier devant un prêtre ou de faire baptiser par lui. — Qu'on puisse faire en sa maison des « prières ecclésiastiques sans en estre reprins » et enterrer les morts en telle manière et en tel lieu que chacun trouvera bon, etc. (1).
Philippe II refuse de faire aucune concession sur la question de dogme et de culte. Tout ce qu'il peut accorder, et encore pour cette fois seulement , c'est que ceux qui ne voudront pas vivre dans le catholicisme pourront sortir du pays et vendre leurs biens dans un certain délai.
Refus des députés hollandais et zélandais. Le 20 mars, ils protestent contre la qualification d'hérétiques qui leur est infligée : « Samble, disent-ils, que la présente religion « soit tenue pour hérésie et les observateurs de la mesme « religion pour héréticques , combien que ne s'y exerce « aultre religion que la catholicque et appostolicque, cor- « respondante au sainct Évangile et à la doctrine de « Dieu , en quoy uflg chascun est consolé et à repos , « n'ayant rejecté rien fors que les manifestz et grandz « abuz et mésuz desplaisans devant tout à Dieu , pour « donner à Dieu ce qui est à Dieu et au Roy ce qui est « au Roy (2) ».
Le 1*' juin 1575 , ils refusent d'abandonner leur patrie et de renoncer à la religion réformée , promettant d'ailleurs, suivant l'expression de Meteren, * toute obéissance séculière » :
« Et attendu que ausdicts prince, estatz et inhabitans « de Hollande et Zélande, avec leurs associez (parlant « librement), ne vient encoires à commodité d'aban- « donner leur chère patrie aussi bien comme l'exercice « de la religion réformée et amplectée, supplient qu'il
(1) Je résume d'après Meteren, car toutes les instructions sont en hollandais.
(2) Gachard, Correspondance de Philippe II, III, 659.
« plaise à Sa Majesté { comme à ung prince et chief « chrestien afiiert) de une fois et en parân (regardant « d'ung œil clément le grand zèle et saincte intention « de ses loyaulx subjectz , en ce faict de la conscience^ ( dont à Dieu seul se doibt rendre compte) , faire cesser « le feu et le glaive par lesquelz ses subjectz et membres « ont jusques à présent esté si cruellement déléz et mis « à mort, et promectent, ei2 k)ut mitre debvoiv séculier, « de obéir et servir à Sa Majesté tant et plus que leurs « prédécesseurs ont oncques en aulcun temps obéy et « servy aux avanciers de Sa Majesté » .
Au surplus j sur ce point de la religion , ils déclarent s'en remettre à la décision des États généraux :
« Et combien que ceulx d'entre eulx, qui ont accepté et « professent la réformée et vraye et apostolicque reli- « gion, auriont plus cher la perte de leurs corps et biens K que en façon quelconque renier ou abandonner ladicte « religion , lesdicts prince , estatz et villes , avec leurs « associez , sont néantmoins par ensemble contents que « tant icelluy poinct comme celluy des asseurances et « tous aultres poincts et diiférens... soient traictéz et < déterminez en la légittime assamblée des Estatz gêné- « raulx de tous les pays ».
L'entente est reconnue impossible. Le roi peut bien faire des concessions politiques, accorder le rappel des troupes espagnoles et la convocation des États, mais, en matière religieuse» il ne se croit pas le droit de concéder • un iota », parce qu'en montant sur le trône, il a juré de maintenir la sainte église. Ceux donc qui voudront partir auront pour cela terme de six mois, « et ce pendant ils se tiendront sans aucun scandale ». On leur accordera huit ou dix ans pour vendre leurs biens, pourvu qu'ils en laissent l'administration à des catholiques romains (1).
(1) Gachard, Ibid. III, 7â3 à 726.
En conséquence, le 24 juin 1575, les députés du prince (1), ainsi que ceux des états de Hollande et de Zélande se retirèrent. Ils revinrent quelques jours après à Bréda pour tenter un nouvel effort qui resta infructueux et la conférence prit définitivement fin vers le 15 juillet (Motley dit : le 13) (2).
Nous rencontrons en 1575, à propos de la première union de la Hollande et de la Zélande, une particularité curieuse et qui jette sur les sentiments de tolérance du prince une clarté bien précieuse. L'article 15 de Tacte d'union porte en substance : « Le prince doit protéger « l'exercice de la religion évangélique (dans les deux « provinces) et suspendre celui de tout culte contraire « à rÉvangile. Il ne peut permettre aucune inquisition « dans les croyances ou la conscience de qui que ce soit, « ni aucun, trouble , injure ou préjudice envers personne « pour cause de religion (3) ».
Or la proposition des États portait que, dans les deux provinces. Orange veillerait à l'exercice de la religion évangélique et suspendrait celui de la religion catholique romaine. Il n'admit point cette rédaction étroite et exclusive pour deux raisons, l'une religieuse, l'autre politique ; la première, parce qu'il se refusait absolument à persécuter les catholiques ; la seconde, parce qu'il voulait conserver, au point de vue de la lutte contre l'Espagne, l'appui des grands seigneurs professant cette religion.
(1) On peut et l'on doit même dire : Les députés du prince et des Etats j parce que, du côté des deux provinces, les décisions étaient prises par cinq voix :
lo Nobles et grandes villes de Hollande 1
2o Petites villes de Hollande 1
3o États do Zélande 1
4o Bommel et Buren 1
5o Le prince 1
(2) Résolution de Hollande du 16 juillet. Dans Bor, VHI, 96.
(3) Résolutions de HoHande, 12, 15, 18, 19, 20 juillet 1575.
Il demanda donc et obtînt qu'à ces mots : Religion catholique romaine, on substituât ceux-ci : Toute religion contraire à r Evangile, se réservant de soutenir, le cas échéant, que le catholicisme ne rentrait pas dans cette dernière catégorie.
Les mêmes clauses sont insérées dans le pacte de la seconde union de Hollande et Zélande (1576). Guillaume y fait insérer une fois de plus la stipulation de la liberté de conscience. « Il n'entendait pas, dit Motley, renverser l'inquisition catholique, pour qu'une inquisition calviniste s'élevât sur les ruines de celle-ci. » .
Le grand commandeur de Castille, gouverneur général des Pays-Bas, don Luis de Requesens y Çuniga, meurt le 5 mars 1576. Le gouvernement est, jusqu'à l'arrivée de don Juan d'Autriche, confié par le roi au conseil d'État reconstitué. (Arschot, Mansfelt, Berlaymont, Rassenghien, Viglius, Sasbout, Roda et d'Assonleville.)
Ceux-ci reprennent avec Orange et les députés de Hollande et Zélande les négociations interrompues de Bréda. Les pourparlers sont accélérés par la « furie espagnole » d'Anvers (4 novembre 1576). Ils aboutissent le 8 du même mois à la pacification de Gand, œuvre généreuse et prématurée qui réunit pour un instant les dixsept provinces en un seul faisceau.
Par l'édit de pacification , les placards et édits concernant l'hérésie, les ordonnances et poursuites criminelles du duc d'Albe, sont suspendus jusqu'à la décision des États généraux, lesquels doivent s'assembler aussitôt après l'expulsion des soldats espagnols (article III).
D'un autre côté, l'article IV est ainsi conçu :
« Bien entendu qu'il ne sera loisible ny permis à ceux « de Hollande et Zélande, ny à autre de quel pays, qualité « ou condition qu'il soit, de attenter aucune chose part deçà, hors desdicts pays de Hollande, Zélande et autres « lieux associés , contre le repos et paix publique et « signamment contre la religion catholicque romaine et
« Texercice d'icelle, ny à cause de ce injurier ou irriter « aucun de fait ny de paroles, ny le scandaliser, par actes « semblables, à paine d'estre puniz comme perturbateurs « du repos publicq à l'exemple d'autres ».
Nous retrouvons dans cet article la pensée qui a dirigé dans la conférence de Bréda les députés du prince et des États. Il faut distinguer entre la paix ou liberté de religion, qui suppose la coexistence publique et la juxtaposition des différents cultes, et la liberté de conscience. « Avant la signature de Tédit, dit M. Théodore Juste (1), « Jes commissaires de l'assemblée de Bruxelles avaient « insisté pour que les catholiques de Hollande et de « Zélande fussent remis, au moins provisoirement, en « l'exercice de leur culte. » Les députés des deux provinces sus- énoncées s'y refusèrent, dans la crainte que cette concession n'imtât dans leur pays la fibre populaire et n'entraînât des dangers pour les catholiques eux-mêmes. Dès lors, il est évident que la liberté de religion n'est pas inscrite dans l'édit de pacification, car, tandis que le calvinisme reste seule religion reconnue en Hollande et Zélande (2), le catholicisme reste religion d'État partout ailleurs. Quant à la liberté de conscience, elle est pleine et entière.
Après la pacification de Gand, nous rencontrons la première union de Bruxelles (9 janvier 1577). Le pacte, qui la * constate , a surtout un caractère politique et n'innove pas en matière religieuse. Les confédérés s'obligent à maintenir la religion catholique, ce qui est l'un des caractères de la pacification de Gand. Aussi les
(1) Pacification de Gand, fo 61.
(2) Cependant il est dit à l'acte d'union que les États généraux seront chargés « de mettre ordre au fait et exercice de la religion « esdits pays de Hollande, Zélande, Bommel et autres lieux asso- « ciés >» , c'est-à-dire de décider si le culte catholique continuera à y être suspendu.
députés de Hollande et Zélande assistent-ils à rassemblée, sans souscrire à une disposition inapplicable à leurs provinces (1). La seconde union de Bruxelles (11 décembre 1577) consacre la liberté de conscience, mais non celle de religion. Toutefois un certain progrès se manifeste : « Ceux de la religion catholique , dit Meteren , « reçurent ceux de la religion réformée en leur protec- « tion, promettant de ne permettre pas qu'on attentât « quelque chose contre eux (bien entendu dans les pro- < vinces autres que Hollande et Zélande) ». « Catholiques « et réformés, dit Motley (2), s'engagèrent à se respecter • et à se protéger les uns les autres contre tous leurs « ennemis. C'était un pas en plus de fait dans la voie « de la pacification de Gand. »
L'archiduc Mathias ,. nommé gouverneur général, des Provinces unies le 17 décembre 1577 , jure les trente articles qui lui sont présentés ( 20 janvier 1578). L'un d'eux maintient la pacification de Gand.
Le 22 avril 1578, les États généraux sont réunis à Anvers. Ils restent dans l'esprit de l'édit de pacification. Le 2 juin suivant, le synode des églises réformées et protestantes (allemandes, wallonnes et hollandaises) siège à Dordrecht. Il réclame le libre exercice de la rehgion évangélique dans tous les Pays-Bas , ou , en d'autres termes, la paix de religion. Deux requêtes sont présentées en ce sens au gouverneur général les 22 juin et 7 juillet. A la demande de Mathias , et sous l'inspiration du prince d'Orange, le Conseil d'État élabore le projet établissant la liberté des cultes, qui est proclamée le 22 juillet suivant. On trouve dans l'ordonnance les dispositions suivantes :
« Article 3. — A esté ordonné que la religion catholi-
(1) Digardin et Sellius, Jbid., V, 409.
(2) Ibid., IV, 191.
« que romaine sera réteblie iant es villes de Hollande « et Zélande qu'aux autres villes et places de par deçà « où Von a quitté ladictô religion, afin d'y être exercée « paisiblement et librement, sans aucun ti*ouble et empê- « chement, etc.
« Article 4. — Semble que ladicte religion réformée « pourra être exercée publiquement en toutes les villes « et places des païs de pardeça, etc. »
Des deux côtés, une seule condition est apposée. Dans les villes et grands villages, la paix religieuse devra être réclamée par au moins cent ménages y vivant depuis plus d'un an. Dans les petites bourgades, elle devra être requise par la majorité des habitants.
Dès ce moment, Guillaume aurait atteint, si les partis et les hpmmes eussent été sages, le but si bien indiqué par son frère dans la lettre que nous avons citée. Mais la liberté de religion est reçue avec des sentiments trèsdivers. Elle est acceptée dans quantité de lieux, à Anvers, à Groningue , à Leuwarden , dans la Gueldre , dans les Ommelandes, mais, ailleurs, les calvinistes exaltés résistent. L'aveuglement des catholiques n'est pas moindre. Le 28 juillet 1578, les provinces de Hainaut et d'Artois réclament contre la paix religieuse. Il en est de même à Utrecht.
Ce qui indispose les populations catholiques , ce sont surtout les exagérations calvinistes de Gand, les déclamations démagogiques de Pierre de Hembyse et de Pierre Dathenus. Orange court à Gand pour réconcilier wallons et flamands. Le 16 décembre 1578, la capitale flamande accepte la paix de religion (1).
Mais hélas ! cette bonne inspiration est de courte durée. Le 9 mars 1579, Gand, livré aux excitations de tribuns insensés, rompt la paix religieuse. Cet acte, aussi peu
(1) Motley dit qu'elle fut publiée le 27 décembre (IV, 282).
honnête qu'impolitique, entraînera la réconciliation avec le roi d'Espagne des provinces wallonnes (Hainaut, Artois, Lille, Douai et Orchies, 1579).
En janvier 1579, avait été proclamée l'union d'Utrecht dont l'article XIII porte ce qui suit :
« La Hollande et la Zéiande se conduiront sur le fait « de la religion conformément à leurs opinions. Les « autres provinces seront tenues de se conformer à la « paix de religion projetée par Tarchiduc Mathias et son « Conseil de Tavis des États généraux, en tant qu'elles le « jugeront convenable à maintenir la tranquillité et la « paix de chaque ville ou province et pour le bien-être « des ecclésiastiques séculiers , sans qu'une province < puisse à cet égard s'immiscer dans les affaires de « l'autre , à condition cependant que chacune conservera « la liberté de conscience et qu'on ne recherchera qui « que ce soit sur le fait de la religion, ainsi qu'il est « porté par la pacification de Gand (1). »
Le premier février suivant, on éprouve le besoin d'interpréter cet article, dont la rédaction n'avait pas paru complètement satisfaisante :
« On n'avait pas l'intention d'exclure de l'union les « provinces qui voudraient n'admettre que la religion « catholique et dans lesquelles les réformés ne passe- « raient pas le nombre fixé par la paix de religion. On « était au contraire prêt à les recevoir, pourvu qu'elles « se conformassent aux articles de l'union et qu'elles se « gouvernassent en véritables patriotes, l'unique but « étant de maintenir exactement la liberté des consciences « et des opinions (2) » .
(1) Dujardin et Sellius. — Jbld. — Sic Motley, ibid., IV, 308,
(2) Dujardin et Sellius. — Ibid.
En la même année 1579, les États généraux présentent au congrès de Cologne la proposition suivante (1) :
« Que Sa Majesté accordera aux supplications de ses « fidèles sujets la liberté d^exercice et du culte aux réfor- ( mes et aux protestants dans les lieux dont ils sont en « possession, à condition que les Etats veilleront au « rétablissement de la religion catholique par des voies « et moyens convenables ;
« Que les États, en présence des commissaires de Sa « Majesté, régleront les églises abandonnées aux deux « religions ;
« Que la Hollande et la Zélande se tiendront aux limites « fixées par la pacification ;
« Que les États s'appliqueront à rétablir le culte de « Tancienne religion dans un ou deux endroits de ces « deux provinces ;
« Et ce jusqu'à la réunion des prochains États géné- « raux (2) » .
Le duc d'Anjou est substitué à Tarchiduc Mathias, mais avec des différences importantes quant au droit de souveraineté. Le ti*aité de Plessis -lez-Tours contient les dispositions ci-après énoncées :
« Article XIL — Son Altesse promettra d'entretenir la « religion et la paix de rehgion èsdits pays en tel estât « qu'elle. est présentement ou selon qu'il en sera ci-après « disposé par les estats de chaque province.
« Article XIIL — Hollande et Zélande demeureront en < tel estât qu'elles sont présentement tant au regard du « point de la religion qu'autrement et ne seront soumises « aux estats généraux que par rapport aux droits réga-
(1) 18 mai. — Présentation du document dit : Des Quatorze Articles. — La religion, y est-il dit, est du domaine de Dieu. Le roi et le peuple doivent servir Dieu suivant leur conscience, etc.
(2) Dujardin et Sellius. — Ibid.y V. 509.
« liens » (tels que le droit de battre monniuei de lever des contributions et subsides), « selon les conventions faites « et à faire de Tavis des États généraux ».
« Article XIV. -^ En général, (le duc) ne permettra « pas que quelqu'un soit recherché en sa conscience sous « le prétexte de la religion, ains prendi*a Tune et Tautre « religion en sa protection »,
Lorsqu'au mois de juillet 1581, Orange est investi dç la souveraineté temporaire de la Hollande et de la Zélande, « il est chargé d'y maintenir la seule religion réformé^ « évangélique, sans cependant permettre qu'on s'ingèrq « dans la conscience d'autrui, ni qu'on fasse tort à un « individu quelconque, à cause de sa religion (1) ».
Dans la capitulation du 30 mars 1583, il est dit que le prince maintiendra en Hollande et Zélande la reUgion réformée, sans y faire de changement, sinon du consentement des États, sans cependant rechercher qui que ce soit pour raison de conscience, ni sur sa foi, ni obliger personne à changer de religion (2).
La mort d'Orange ne nous permet pas d'aller plus loin. Nul doute que, devenu souverain définitif en Hollande et Zélande^ il y eût fait prévaloir ses principes.
Nous avons dessiné les grandes lignes de notre sujet. Partout où nous rencontrons l'inspiration du prince d'Orange, nous trouvons comme minimum la réclamation de la liberté de conscience. En Hollande et Zélande, son action et son influence ne peuvent aller plus loin. Lorsqu'au contraire celles-ci s'exercent, non sur des populations animées de convictions ardentes et intolérantes, mais sur des corps poHtiques, tels que les États généraux ou le Conseil d'État de Malhias, nous voyons apparaître le but suprême, c'est-à-dire la revendication de la liberté
(1) Molley, IV, 414, d'après Bor (XV, 183, 184).
(2) Dujardin et Sellius, V, 644.
de religion. Le rôle du prince est d'autant plus beau, d'autant plus grand qu'il a à lutter non seulement contre Philippe II, mais encore contre ses propres alliés. C'est surtout en 1579 que les difficultés qu'il rencontre sont grandes. Le 28 mai 1579, il apaise le$ troubles religieux d'Anvers, et fait rendre aux catholiques l'exercice de leur culte un instant troublé au cri de « Papen uil ! (A bas les « papistes ! ) ». Le 15 juin suivant, il remplit le même office à Utrectit. En août, il rentre en Gand, en chasse Hembyse et Dathenus, met fin à la seconde iconodastie. De là, il se rend à Bruges. Dans ces deux villes, il restitue aux catholiques la paix de religion. Seulement, il leiir recommande, les esprits étant encore fort émus, d'en user « secrètement jusqu'à meilleure commodité » .
En 1580, avait eu lieu un nouveau retour de l'intolérance calviniste. L'exercice de la religion catholique avait été interdit, savoir : à Bruxelles, le 1®' mai, et à Anvers, le 1^ juillet. — Qrange fait cesser cet état de choses (pour Anvers en 1S82). Il est récompensé de ses nobles efforts par le coup de pistolet de Jean Jauréguy.
C'est l'histoire du rocher de Sisyphe,
Guillaume de Nassau n'a pas seulement à lutter contre les grands seigneurs catholiques, toujours prêts à négocier leur réconciUation avec le roi, contre les populations méridionales des Pays-Bas, contre les habitants tout dévoués à sa cause des provinces du Nord. Dans son entourage intime, parmi ses conseillers et ses confidents de tous les joui's, il rencontre d'autres résistances non moins difficiles à vaincre. C'est sur ce terrain principalement qu'il est intéressant de l'étudier.
Tous les citoyens des Pays-Bas, laïques ou ecclésias-^ tiques, avaient été astreints à prêter le serment de garder et entretenir la pacification de Gand. Les anabaptistes de la Hollande et de la Zélande refusèrent d'accomplir cette formalité, contraire à leurs principes religieux. Les conseillers de Guillaume, et notamment Marnix de Sainte-
Âldegonde, furent d'avis de les punir de ce refus en leur enlevant le droit de cité ou de bourgeoisie. Nous connaissons ravis et la réponse du prince d'Orange par une lettre bien curieuse de Marnix :
« Il m'a répondu sévèrement, écrit-il (1), que leur oui « était égal à notre serment et que nous ne devrions « pas nous appesantir sur cette question, à moins de « vouloir reconnaître qu'il était juste pour les papistes « de nous contraindre à un service divin opposé à notre « conscience. . . Le prince m'a reproché que notre clergé « travaille à obtenir la domination des consciences. Il « louait récemment le dire d'un moine qui se trouvait ici « et s'était écrié que notre pot n'avait pas été aussi « longtemps au feu que celui de nos adversaires, mais « que, lorsque le moment serait venu, il se trouverait c suffisamment noir. En un mot le prince craint qu'après « plusieurs siècles, la tyrannie ne se trouve à cet égard « parfaitement égale de part et d'autre (2) ».
Plus tard, une autre contestation s'engage entre ces sectaires et le magistrat de Middelbourg. Celui-ci veut les contraindre à prendre les armes, toutes les fois qu'ils en seront requis, pour la garde de la cité, ce qui est encore contraire aux principes de l'anabaptisme. Il les menace, s'ils persévèrent dans leurs objections, de faire fermer leurs boutiques. Guillaume écrit au Magisti^at dans les termes suivants : « . . . Nous vous déclarons que vous « n'avez pas le droit de vous inquiéter de la conscience « de qui que ce soit, aussi longtemps qu'il n'a été posé « aucun acte de nature à causer un dommage privé ou « un scandale public. Nous vous ordonnons de ne plus « molester les baptistes, de ne plus vous opposer à leur • industrie et au commerce journalier pai* lequel ils
(1) En 1578.
(2) Brandt. — Hist. der Reformatie, XI, 588, 589.
« gagnent le pain de leurs femmes et de leurs enfants, « de leur permettre d'ouvrir leurs boutiques et de se
< livrer à leur industrie, ainsi qu'ils en avaient coutume
< autrefois. Gardez-vous donc de désobéir à l'ordonnance « que nous établissons en ce jour (1) ».
Est-ce là, oui ou non, le langage d'un apôtre de la tolérance. Oui, Guillaume est cet apôtre : Il est même seul sur ce terrain contre tous, contre les magistrats des villes, contre son clergé, contre sa famille, contre son frère, l'honnête Jean de Nassau, qui accepte la paix de i*eligion, mais seulement là où les calvinistes ne sont pas en force. Combien M. van Praet est dans le vrai, lorsqu'il termine par ces mots son beau portrait du prince : « Il « s'est dévoué à la cause qu'il a jugée la meilleure , aux « dépens de sa fortune , de son repos , au péril constant « de sa vie. — Il a montré en tout temps sa générosité, « son désintéressement, sa haine de l'injustice » .
En effet, Guillaume a usé sa vie dans des luttes ingrates, dans des complications toujours renaissantes, dans des conflits incessamment suscités par les prétentions municipalistes. Que n'épousait-il les opinions à outrance de son parti ! Combien sa tâche eut été plus simple ! Il est vrai qu'il ne serait pas l'un de ces hommes rares qui prennent pour devise le mot d'un empereur philosophe : Laboremus, l'un de ces hommes qui n'ont d'autre loi que le devoir, ne connaissent d'autre inspiration que celle de la conscience. S'il eût été Hembyse ou Dathenus, qui lui jetait à la face les épithètes d'athée ou d'impie, il n'aui'ait pas écrit à sa femme : « Je suis délibéré me mettre entre « les mains du Tout-Puissant, affln qu'il me guide, où « serat son bon plaisir. Aussi bien, je vois qu'il me fault « passer ceste vie en misère et travaille, de quoy suis • très content, puisqu'il plaist ainsi à Tout-Puissant, car
(1) Motley, ibid., IV, 229, — d'après Bor, XII, 993, et Brandt, I, 609, 610.
« je 8çay que ay bien mérité plus grant chastoie. Jo le « supplie seulement de me faire la grâce de tout endurer « patiemment, oomme j'ai fait jusques ad maintenant (i).
(1) A la pag6 297 de son livre, M. Carlier me présente une objection qui, aux yeux des lecteurs ne connaissant pas cette histoire, paraîtra avoir quelque gravité. Il s'agit de la condui^ tenue par Guillaume à l'égard d'Amsterdam qu'il tient bloqué, qu'il veut affamer, et tout cela pour arriver à y établir un calvinisme exclusif. « Etait-ce là » , ajoute mon contradicteur, « cette tolérance , pré- « cjeux gaqe de concorde, que Je prince d'Orange aurait été à peu « près seul à comprendre ? »
Il est clair que mon estimable contradicteur n'a pas vérifié son espèce, qui se retourne contre lui avec une énergie singulière. Cependant l'énoncé seul des actes des Etats |:énéraux , qu'il cite d'après M. Gachard , aurait dû l'avertir qu'il faisait fausse route.
Lorsque, en 1572, eut lieu le premier congrès de Dordrecht, Amsterdam n'y comparut pas. Le Magistrat , composé de catholiques ardents, entendait résister. A la fin de 1576, la situation était toujours la même. Amsterdam continuait à faire bande à part avec Harlem et la ville épiscopale d'Utrecht ; elle n'envoyait pas ses députés aux Etats de Hollande, refusait de payer sa part de taxes et d'impositions , proscrivait tout autre culte que le culte catholique.
Cet état de choses était-iL tolérable ? Evidemment non. Les Etats de Hollande ne pouvaient souffrir dans leur province trois foyers de rébellion, trois points d'appui possibles pour l'ennemi.
Supposons que les villes du département du Nord soient amenées à former une sorte de république fédérative, avec des états provinciaux comme centre , et que l'une des villes , prétextant des dissidences politiques ou religieuses, refuse de coopérer à l'œuvre commune, n'y sera-t-elle pas contrainte, au besoin, par la force ?
D'un autre côté, quel était le droit d'après l'édit de la pacification de Gand ? Pour répondre , il suffit de relire l'article IV. Le calvinisme devait non-seulement être toléré , mais dominer en Hollande et Zélande. Ce n'était qu'en dehors de Hollande et Zélande, que les citoyens de ces deux provinces ne pouvaient rien « attenter » contre la religion catholique. Et le Magistrat d'Amsterdam persistait à empêcher tout autre culte que le culte catholique ! Il était donc en rébellion , non-seulement contre les Etats de la province , mais contre un pacte applicable aux dix-sept provinces.
Quand donc M. Carlier dit que « la province oîi l'on respectait le « moins la pacification , c'était la Hollande » , il est en dehors de la vérité historique.
Maintenant que j'ai traité la question de droit, je vais exposer la question de fait, notamment d'après Dujardin et Sellius, et l'on verra de quel côté étaient l'exclusivisme et les prétentions excessives.
Le 28 novembre 1576, les États de Hollande ordonnent la vente
Ï publique des effets appartenant aux négociants d'Amsterdam, si eur Conseil ne se réunit pas à la province ^ au plus tard le 20 décembre suivant.
De même, le quartier du Nord prohibe tout commerce avec Harlem. Les placards sont renouvelés en décembre. Dans ce mois, Utrecht fait son traité. On convient de ne porter aucune atteinte au culte catholique, de ne conférer les bénéfices ecclésiastiques
Quatrièmement. — Guillaume de Nassau est un homme * de légère el joyeuse vie ».
Pontus-Payen , qui n*aime pas le prince d'Orange , le représente comme t tenant table magnifique » ; mais de suite il indique que cette large hospitalité est jusqu'à un certain point un moyen d'influence, t où, dit-il, les petits < compagnons étoient aussi bien reçus que les grands «. Il est certain cependant que Guillaume, qui, d'après les comptes de confiscation , avait encore en 4570 environ
qu'aux catholiques romains. Harlem se soumet le 4 janvier i577. une i^ale église est accordée aux réformés y toutes les autres restent aux catholiques.
Des conventions si libérales auraient dû éclairer Amsterdam. Cependant il n'en est rien. Los Etats de Hollande et de Zélande, irrités, décrètent le siège. Guillaume intervient et leur représente que des hostilités ouvertes, un effort offensif, sont contraires à la paciûeation de Gand. 11 leur conseille de supprimer les sentences de confiscation (1). — Le blocus est maintenu.
Le 23 novembre 1577, a lieu une entreprise à main armée sur Amsterdam. Elle échoue. «< Le prince, disent Dujardin et Sellius (2), « marqua un grand mécontentement de cette entreprise. Les Etats « (de Hollande et de Zélande) s'excusèrent de ne point avoir pris « son avis sur Fenvie qu'ils avaient de le mettre à couvert de tout « reproche. Guillaume les renvoya devant les Etats généraux pour « rendre compte de leur conduite ».
Enfin les Etats d'Utrecht interviennent et cette médiation amènô le traité dit: Satisfaction d'Amsterdam (8 février 1578). Le culte catholique seu) est permis dans la ville et sur son territoire. Tout ce que les protestants obtiennent, c'est un endroit « hono- « rable » pour y ensevelir leurs morts. Ils peuvent d'ailleurs pratiquer leurs prêches en dehors du territoire urbain (3).
Le lecteur est maintenant édifié. De quel côté sont la sagesse, la tolérance, entre des magistrats qui ne veulent admettre chez eux . qu'un seul culte , et leurs adversaires qui , après les avoir soumis, leur laissent la place libre ?
Lorsque, le 20 juin 1577, le prince écrivait aux États généraux pour insister sur l'accomplissement de la pacification de Gand (4), il était dans son droit et dans la vérité. II y était encore quana il disait à Arnold Sasbout qu'Amsterdam voulait être plus sage que les autres villes auxquelles il avait donné satisfaction (5). — Led énoncés seuls auraient dû prémunir M. Carlier.
(1) Ponr tout ce qai précède, voir Diyardin et Sellios, V, 405 à 408.
18) Ibid., 433.
(3f Ibid., 435.
(4^ Alinéa 608 des Béiolutiom dn État» généraux, cité par M. Carlier.
(5) Alinéa 662, cité de ni4me.
150,000 florins de revenu, aimait la grande vie, la représentation somptueuse. Je le soupçonne même d'avoir été tant soit peu gastronome , ce qui n*est pas un tort bien grave, et si c'en est un, il fut partagé par Philippe II qui fit prier le prince de vouloir bien lui céder son cuisinier.
En ce qui concerne la question des mœurs , je connais peu de personnages aussi irréprochables que Guillaume. Un homme qui meurt à cinquante ans après s'être marié quatre fois et avoir eu onze enfants, ne paraît pas avoir recherché les facilités du célibat ou du veuvage. L'histoire connaît les épouses du prince, elle ne connaît ni ses maîtresses ni ses enfants naturels ; elle connaît les débordements d'Anne de Saxe (1), elle ignore ceux de son mari.
La discussion pourrait se terminer là , mais il est bon de la pousser à fond pour la vider.
Le seul reproche qui ait été adressé à Guillaume sous le rapport qui nous occupe , n'imphque ni la débauche , ni des passions fougueuses comme celles d'Henri VIII. Il concerne son troisième mariage avec Charlotte de Bourbon, deuxième fille du duc de Montpensier, laquelle, ayant été abbesse de Jouarre, avait depuis jeté le froc aux orties. La princesse est traitée par Philippe II de « nonnain apostate », et le prince de « bigame » , pour avoir épousé Charlotte , alors qu Anne de Saxe vivait encore.
Vraiment , pour épouser cette querelle de Philippe II , il faudrait être bien mal inspiré et surtout bien mal renseigné. .
Chai'lotte, comme sa sœur la duchesse de Bouillon, avait été secrètement élevée dans les principes de la
(1) Un des plus grands scandales qu'elle donna, ce fut sa liaison avec Jean Ruoens , père du grand peintre. Il fut relégué à Siegen sur la plainte du mari outragé, et c est pour cette raison que Pierre- Paul naquit en celte ville d'Allemagne.
religion réformée par sa mère , la célèbre Jacqueline de Longwy (la première Madame de Mohtpensier). Cependant, après la mort de celle-ci, le duc de Montpensier jeta Charlotte dans un cloître et la contraignit à prononcer des vœux perpétuels à un âge encore très tendre et notablement inférieur à celui de la majorité. Qu'attendre de vocations ainsi forcées? Il arriva ce qui devait arriver. Charlotte, toujours pénétrée de l'esprit de la réforme, sortit du cloître et se réfugia à la cour de l'électeur palatin. C'est là que Guillaume demanda sa main et certes il ne lui en fit pas accroire. « Pensez, lui fit-il dire, que « j'ai quarante-deux ans et cinq enfants ».
Quel reproche peut être adressé au prince à raison de cette union? Anne de Saxe vit encore le 12 juin 1575, jour du troisième mariage, mais le divorce basé sur l'adultère d'Anne a été prononcé par cinq ministres (Gaspard van der Heyden, Michael, Tylius, Miggrode et Jean Taffîn). L'écrit signé d'eux atteste que le prince est libre , suivant le droit divin et humain , de s'allier à une autre femme par mariage et que celle qu'il épousera sera devant Dieu et devant les hommes sa femme légitime (1) .
Dira-t-on que le duc de Montpensier, père de Charlotte, n'avait pas donné son consentement au mariage ? La consultation du ministre Capet répond : « En noz églises, « nous ne faisons nulle dificulté d'espouser ceux qui font
* apparoistre du refus du père , qui ne seroit fondé que « sur la seule cause de la religion , estant mesme éman- « cipée (Charlotte de Bourbon) par l'aage attaint et passé
* de 26 ans, auctorisée et induicte par Monseigneur « l'électeur, fortifiée des advis de la duchesse de Bouil- « Ion, sa sœur, des roi de Navarre et prince de Condé, « ses parens bien proches (2) ».
(1) Groen van Prinsterer, V, 223.
(2) Groen van Prinsterer, ibid.
Allèguera-t-on que Charlotte de Bourbon, ayant prononcé des vœux perpétuels, ne pouvait se marier même après sa sortie du cloître ? Je répondrai , en laissant de côté la question de contrainte, que plus tai*d, des conseillers du parlement, joints à des théologiens et canonistes de la Sorbonne, consultés par le duc de Montpensier lui-même réconcilié alors avec sa fille (1) , proclamèrent que ces vœux étaient nuls , comme ayant été prononcés avant Tâge compétent et contraii*ement aux règles du concile de Trente.
Remarquons du reste que ces reproches n'ont jamais été adressés au prince d'Orange que par Philippe II et par ceux qui soutiennent aveuglément sa cause (ils sont rares pour rhonneur de l'humanité ). En vérité , il n'avait pas le droit de se montrer si indigné et si prude cet homme qui, d'une de ses maîtresses, dona Isabella Osorio, avait au moins deux, peut-être trois bâtards, qui foi'çait le duc d'Ascoli à épouser une autre de ses concubines, dona Eufrasia, alors enceinte de ses œuvres, etc., etc.
Sous les paragraphes VII et VIII, j'ai en définitive esquissé la carrière entière de Guillaume. Je n'ai reculé devant aucun travail et mes recherches ont été aussi approfondies que peuvent l'être celles d'un homme qui ignore la langue hollandaise. Aurai-je le bonheur si rare et si doux de convaincre mes contradicteurs ? J'ose à peine l'espérer.
Pourtant, qu'ils veulent bien y réfléchir. Dans le sujet qui nous occupe, il faut faire un choix, prendre un parti, se prononcer pour Philippe II ou pour Guillaume de Nassau. Se prononcer pour Philippe II, pour un homme
(1) Cette réconoiliation eut lieu en 1580.
qui, s*il n'a pas commis tous les crimes, a été jugé capable de les commettre , cela est impossible , surtout à un Français ! C'est vraisemblablement la rébellion hollandaise qui, usant les forces de l'Espagne, a empêché d'aboutir les projets de Philippe sur la France et l'Angleterre. Sans Guillaume, l'entreprise de l'Armada aurait eu lieu beaucoup plus tôt, à une époque où l'Angleterre était moins prête, et combien Philippe n'aurait-il pas eu, pour succéder à notre Henri III, d'hommes et de doublons qui lui ont manqué, lui qui eut encore assez d'argent pour acheter les Guise et nombre de ligueurs, lui qui eut encore assez d'hommes pour forcer Henri de Navarre à lever le siège de Paris et celui de Rouen !
Or, on ne peut songer sans frémir au sort réservé à la France et à l'Angleterre, si Philippe eût pu les maintenir quelque temps sous sa domination. Son système a reçu un nom qui restera, celui de « vampirisme religieux « et politique ». En effet, le père de don Carlos , le frère de don Juan, couché sur l'Espagne, comprimant le cœur de celle-ci , étouffant sa vie intellectuelle , lui suçant la moelle et le sang , en a fait ce qu'elle a été pendant trois siècles. Sans la tempête de 1588, sans le génie de notre Henri IV, les destinées de l'Europe auraient pu être changées. Cela a tenu à peu de chose, et sans la diversion terrible qui durait depuis vingt ans, combien le roi d'EspaguQ n'aurait-il pas eu de chances en plus?
Guillaume de Nassau n'est donc pas seulement le fondateur d'un noble et honorable pays. Il est peutêtre le sauveur de la liberté et de l'indépendance européennes !