‹ Notes et éclaircissements sur l'histoire générale des Pays-Bas et sur l'histoire de Valenciennes au xvi siècleChapitre 8 sur 20 · EN FACE DES LETTRES DE SÉGOVIE · texte numérisé non relu

EN FACE DES LETTRES DE SÉGOVIE

M. Cai'lier (p. 126) me ramène encore une fois à Guillaume de Nassau.

J'ai dit dans mon livre : Huit mois de la vie d'un peuple (p. 13 et 14), qu'après la l'éception dans les Pays- Bas des dépêches de Ségovie (des 17-20 octobre 1565) (1), et notamment lors de la communication qui en fut faite au Conseil d'État, le sentiment dominant avait été la stupeur, contre laquelle Orange , Egmont et Hornes n'avaient pas tardé à réagir par leurs protestations.

Le Conseil d'État ne savait à quel parti s'arrêter, et le Conseil privé, plus spécialement chargé de faire exécuter les décrets , résolutions ou lettres royaux , fut obligé de venir lui rappeler que l'exécution des dépêches de Ségovie ne pouvait être différée.

Alors , ai-je dit , se passa un phénomène singulier. Le président Viglius (2) proposa de surseoir à l'exécution des résolutions royales, déclarant être prêt à assumer les conséquences du délai.

Son avis ne prévalut point : « Nous n'avons plus le

(1) Rappelons , pour les personnes qui n'ont pas lu mes autres ouvrages , que ces dépêches prescrivaient d'appliquer les placards avec une extrême rigueur.

(2) Président du Conseil privé des Pays-Bas.

c choix, dit le prince d*Orange, qu*6nti*e Tobéissance et « la rébellion ouverte. Pour moi je m'en lave lès mains ».

M. Carlier n'adtoet pas cette expression de « phénomène singulier » qui , d'après la contexture de la phrase, ne peut s'appliquer qu'à la conduite de Viglius, et croit que le prince d'Orange fut enchanté de voir le roi s'engager dans des difficultés inextricables.

Je ne puis admettre cette opinion à aucun degré, surtout après les recherches aussi approfondies que possible que je viens de faire.

J'ai cru un instant que je parviendrais à trancher la question , rien que par l'examen d'un seul manuscrit des archives de Bruxelles : je veux parler des Notules du Conseil d'État , tenues par le secrétaire Baptiste Berty. On comprend de suite que ce manuscrit, qui est le plumitif des audiences dudit Conseil, a une importance capitale, car un plumitif constitue le plus impassible et le plus véridique des témoins.

Je m'étais trompé. J'ai pu constater que les lettres de Ségovie avaient été communiquées au Conseil d'État dans la séance du 14 novembre 1565 (1), et que les résolutions à prendre sur la dépêche royale, impliquant un retour aux mesures d'extrême rigueur en matière religieuse, avaient été discutées dans les séances des 30 novembre, 1*', 11, 13, 18, 20, 22 et 24 décembre 1565. Mais les procès-verbaux n'analysent pas les opinions produites, comme ils le font généralement dans les circonstances importantes. Malgré cette regrettable lacune, je n*ai pas perdu ma peine , car j'ai la conviction que le débat dont il est parlé plus haut, s'ouvrit dans la séance du 1*' décembre au matin. Voici en effet comment s'exprime le procès-verbal :

(1) L'on leul les lettres du Roy tant en matière d'estat touchant religion , finances que pensionnaires allemans , toutes de Sygovia, du xviie d'octobre.

« Sur le ressentiment du conte d'Egmond de quelques « ordonnances (1) contre ce que Sa Majesté luy avoit dit de « bouche en Espaigne (2) ».

« Se reverront les premières lettres escriptes par le roy « après le retour dudict Seigneur conte ».

« Que Tinquisition se face comme dois le temps de Tem- « pereur et du roy jusques à maintenant s'est faicte, et « comme selon droictz divins et humains il appartient. . . ».

« Se respondra à Sa Majesté que son commandement s'en- « suyvra , contre lequel ces seigneurs (3) n'ont voulu adviser, « mais que toutesfoix ceulx du Conseil privé ont représenté « que seroit bien revisiter les commissions et instructions « des inquisiteurs, pour veoir si elles sont suivant droict « divin et humain , ce que toutes/ois Son Altesse n'a voullu « sans son consentement (4) ».

Ce procès - verbal recevra de singulières lueurs des documents que je vais produire. Je pourrais citer la Vita Viglii , de Joachim Hopperus (présent à la délibération), les Mémoires latins de Viglius, et les Mémoires en français d*Hopperus (5). Je me contenterai de citer les derniers. Voici ce qu'on lit aux pages 287 et seq. :

(1) Les ordonnances de Ségovie.

(2) Nous rappelons que Egmond avait été indignement leurré dans sa mission de 1565. Du reste Philippe était coutumier du fait. Voir la lettre de son secrétaire d'Etat Gonzalo Ferez, dans nos Considérations générales, etc.

(3) Présents , outre Madame , Orange , Egmont , Hornes , Arschot , Beriaymonl, Viglius, Hopperus.

(4) Et le procès-verbal se termine par un paragraphe significatif: « Anabaptistes prisonniers dont Son Altèze avoit escript à Sa

« Majesté.

« Se commandera à ceulx {le Magistrat) de Middelbourg, Utrecht « et Armentières , oîi lesdicts prisonniers sont , d'ensuyvre le com- « mandement du roy (de les faire périr), remectant à eulx de le « faire en publicq ou secrettement , selon qu'ilz verront ou point « verront apparence de tumulte ».

Voici comment les inquisiteurs ou les Magistrats, suivant les cas, procédaient secrètement : on liait le condamné, la tête sur les genoux, et on le noyait dans un baquet rempli d'eau.

(5) Publiés par M. Alphonse Wauters , dans la collection des Mé^ moires de la Société d'histoire de la Belgique.

« Les lettrés (de Ségovie) veues par Madame la Duchesse « et ceulx du Conseil d'Ëstat , que fust au mois de novem- « bre 1565 , les princes d'Oranges et de Gavres , conte « d'Egmont (1), et admirai (2) se monstrarent fort mal « contens et ennuyés (3) , mais , comme c'estoit matière de « grande importance , fust dict de la faire veoir et examiner 4c par ceulx du Conseil privé , pour, eu sur ce leur advis , la « traicter plus meurement audict Conseil d'Estat ».

Le Conseil privé , étant saisi , discute tous les points des lettres de Ségovie , la doctrine à inculquer au peuple, la réformation du clergé , « Tinstitution des enffans et de « la jeusnesse » , la stricte mise à exécution des placards et enfin Texercice de Tinquisition. Sur ce dernier point , « comme le roy ne vouloit introduire aucune nouvelleté » , le Conseil est d*avis

€ De reveoir et examiner les commissions et instructions « des inquisiteurs , tant pour sçavoir sy du passé se soient « conformez à icelles comme aussy de pourveoir qu'à Tave- € nir ainsy se face ».

L'affaire revient alors au Conseil d'État :

« A cest advis de ceulx du Conseil privé se conformarent « aulcuns du Conseil d'Estat en tout et partout, mais lesdicts « trois seigneurs , estant tousjours conformes et de mesme « opinion entre eulx , ne voulurent donner leurs voix au « poinct de Tinquisition (4) , disans que , puisque le coniman- « dément de Sa Majesté estait si absolut et exprès , qu'il n'y « avoit à traicter sur icelluy ou veoir aucunes commisse sions et outres choses, oins tant seullement d'exécuter et € ad ver tir aussy de ce les consaulx et aultres avec le surplus

(1) Le comte d'Ëgmont et le prince de Gavres no font qu'une seule personne.

(2) Le comte de Homes.

(3) Voilà pour les protestations des trois seigneurs.

(4) Ainsi ila adoptèrent tous les autres points , et c'est seulement sur celui de l'inquisition qu'ils déclarèrent ne pas vouloir opiner, les ordres formels du roi ne laissant point de place à la discussion.

< de la résolation de Sa Majesté , vêuillans totUesfots bien € adûertir qu'ils craindoient foré de grans inconoêniens qui € bierUost pourraient succéder à cause dHcdle résolution.

€ Quoy voyant, le président (Viglius) dict que, puisque on € craindoit cela , qu'il sepoit bon de Fempescher et prévenir € et non accélérer le mal , ce que sans doute adriendroit , si

< aulcune chose s'escrîvoit ou s'enchargeoit aux gouverneurs « des citez et villes et principallement ad ceulx d'Anvers à € Tendroict de l'inquisition, et que ce n'estoit le service du € roy ni le mandement ou intention de Sa Majesté , requé- « rant avec un très long discours de non entrer en ce pour 4c éviter esmotion ou scandale, et sy d'aventure Sa Majesté « ne l'eust pour agréable , qu'il recepvroit l'indignation à sa

< seule charge.

€ Tout cecy nonobstant, fust dict et conclu que, considéré € l'expresse volunté de Sa Majesté , U ne se pouooit faire « autre chose que d'exécuter ses mandemens ».

Voilà les textes. Il reste maintenant à les interpréter.

Quel était le caractère du président du Conseil privé, Viglius de Zuychem ab Ay tta ?

J'ai dit à la page 80 des Considérations générales, etc. que le vieux jurisconsulte frison était aussi intelligent que faible de caractère, aussi savant que servile^ qu'il ne cessait de s'associer à des mesures qu'il désapproavait &ï de trouver des textes à l'appui d'actes qu'il condamnait dans son for intérieur.

Ce n'est pas tout et, puisqu'il s'agit de l'inquisition^ il faut rappeler quel était son système en matière de répression religieuse. A ce point de vue, je trouve trois faits culminants , dont deux fort rapprochés par leurs dates de la délibération dont il s'agit :

1^ Viglius était le principal rédacteur du grand édit sur l'inquisition du 30 mai 1550. Il tenait à son œuvre et s'était élevé plusieurs fois contre ceux qui critiquaient ce placard et le trouvaient trop rigoureux.

2® En juin 1565, la duchesse prend, avec l'autorisation du roî, une résolution qui, si elle eût été pratiquée sérieueement et avec persévérance , aurait pu porter de

bons fruits. — Il s'agissait de déterminer les adoucissements* que Ton pourrait apporter aux placards. Furent convoqués pour le 8 juin à Bruxelles :

Trois évêques : Martin Rithovius (Ypres), Antoine*- Joseph Havet (Namur ) , et Gérard d'Hemricourt (Saint- Omer).

Trois théologiens : Jodocus Tiletanus, Cornélius Jansenius , et Volmar Bernaert , professeur de droit canon.

Trois jurisconsultes laïques : Jacques Martins , président de Flandre , Hippolyte Persyn , président de Hollande et Meulenaere , conseiller au grand Conseil de Malines. L'assemblée fut présidée par Viglius (1).

Ces trois derniers furent d'avis de supprimer la peine de mort en matière d'hérésîe dogmatique (2) , mais les prélats et les docteurs furent d'avis contraire et Viglius , les appuya avec beaucoup d'animation. Comme ils étaient les plus nombreux, ils l'emportèrent (8).

En conséquence il fut déclaré qu'il n'y avait rien à changer aux édits qui , depuis trente-cinq ans , étaient appliqués à la satisfaction de tous. Cependant quelques personnes , à raison de leur âge et qualité , pourraient être punies avec moins de rigueur que d'autres. Les peines furent, par exemple, adoucies pour ceux qui, sans être hérétiques ou sectaires, viendraient à contrevenir aux édits par curiosité ou nonchalance.

3® A propos de cette conférence et avant qu'elle ne fût commencée, Viglius écrivait au cardinal Granvelle : « Ne

(1) Voir sur ce point la lettre d'Alonzo del Canto au cardinal de Granvelle. (Papiers d'Etat, IX, 408.)

(2) Eran desleparecer todos eatos aenores que sejuntaron aqui para esto solo,

(8) Los perlados y dotares fueron de contraria opinion , y el présidente (le président Viçlius) les faborecio mucbo y respondio con mucbo animo contra la tal opinion , de tal manera que mû pudieron hazer nada de lo que tenian acordado.

« me plaist point Topinion qu'il ne faille plus user de « punition contre les héréticques et c'est ce que plusieurs « chercent. S*ilz gaignent ce poinct , aetiim est de reli^ « gione catholicê, car, comme la plus part du peuple sont « sots et ignorans , les héréticques feront bientost la plus « grande partie, si, pai» les loix et craincte des paines, ilz ■ ne sont tenuz en droict chemin » .

Et voilà l'homme qui , le 1*' décembre 1565 , venait s'offrir en holocauste à la colère du roi !

Que durent penser le prince d'Orange , Egmont et le comte de Hornes ? Ils durent se dire : t Viglius , que t nous connaissons à fond, nous tend un piège. Lorsqu'il t nous y aura entraînés, il se retournera et nous aban- « donnera suivant sa louable habitude. Fût-il sincère, il « ne courrait pas les mêmes dangers que nous. Grâce à « son dévouement, grâce aussi à ses services tant publics « que secrets, il rentrera en grâce et nous encourrons, « seuls, nos amis et nous, la colère du monarque ».

Je n'imagine pas de raisonnement plus plausible , plus correct.

Il m'est impossible dès lors de comprendre comment j'ai pu encourir la moindre critique.

Ai-je blâmé Viglius de son intention de temporiser? en aucune façon ; j'ai dit au contraire que c'était là pour le vieux t Palinure » une noble façon de terminer sa carrière.

D'un autre côté , il faudrait supposer un regrettable parti-pris chez ceux qui soupçonneraient les intentions de Guillaume de Nassau, des comtes d'Egmont et de Hornes.

En même temps que ceux-ci refusent de voter sur le point de l'inquisition, ils expriment leurs craintes, ils parlent « des grans inconvéniens qui bientost pourroient « succéder ». Est-ce là le langage de gens qui voient avec un secret plaisir des ennemis s'empêtrer ? Et puis, le blâme, si blâme il y a, tomberait non-

seulement sur les trois seigneurs , mais encore sur des conseillers dévoués , tels qu'Arschot et Berlaymont (1) ; il tomberait notamment sur la duchesse de Parme ; car, ne l'oublions pas, le procès-verbal ofdciel porte : • Ce « qiie Son Altèze n'a voulu sans le consentement du roi » .

Dernière remarque. — D'après les documents officiels, la résistance ne vint pas du prince d'Orange seulement, mais encore des comtes d'Egmont et de Homes.

Je crois avoir prouvé jusqu'à la dernière évidence que les critiques qui m'ont été adressées sur ce point ne sont nullement fondées.

Page 1