CIVILISÉE, BARBARE ET SAUVAGE
Je suis inventeur du calcul matliématique des destinées, calcul sur lequel Newton avait la main et qu il n'a pas même entrevu; il a déterminé les lois de l'attraction matérielle, et moi, celles de l'attraction passionnée, dont nul homme avant moi n'avait abordé la théorie.
L'attraction passionnée se trouve être l'Archétype sur lequel Dieu a réglé toutes les modifications de la matière, l'ordre du mouvement universel et du mouvement social des humains dans tous les mondes.
Tant qu'un globe oublie de calculer les lois de l'attraction par analyse et synthèse, sa raison marche de ténèbres en ténèbres; il ne peut pas acquérir la moindre notion sur les lois dirigeantes de l'univers, sur les destinées sociales, le but des passions, etc..
(1) Dans ses ouvrages, Fourier partageait l'histoire antérieure de l'humanité en quatre périodes successives : édenique, sauvage, patriarcale et barbare. Puis venait une cinquième période, la période " civilisée » , celle où nous sommes aujourd'hui.
La théorie des destinées peut se diviser en trois branches principales :
1» La théorie des créations, c'est-à-dire la détermination des plans adoptés par Dieu pour les modifications de la matière, depuis la cosmogonie des univers et astres non aperçus jusqu'aux développements les plus minutieux de la matière dans les trois rèj^nes; les plans suivis par Dieu dans la distribution des passions, propriétés, formes, couleurs, saveurs, etc.. aux diverses substances;
2" Le mouvement social, c'est-à-dire les destinées futures et passées des sociétés humaines dans les divers globes, leur ordonnance, leurs révolutions, leurs caractères, etc.. ;
3° L'immortalité ou le destin futur et passé de Dieu et des âmes dans les divers mondes qu'elles ont parcourus et parcourront pendant l'éternité.
Vous jugerez, citoyen ministre, que l'achèvement de cette immense théorie serait une tâche beaucoup trop forte pour une seule tête et même pour plusieurs; aussi me suis-je arrêté spécialement au calcul le plus urgent, celui du mouvement social et de la destinée sociétaire des nations industrieuses. J'ai déterminé dans les plus petits détails tout le mécanisme de l'harmonie, depuis les procédés de l'administration centrale jusqu'aux minuties des relations domestiques, qui s'exercent dans un ordre diamétralement opposé au nôtre.
Quant aux calculs autres que celui du mouvement social, je me suis borné à en prendre la clef, en faire des ébauches dans chacune des sciences fixes, même dans les arts fixes comme la musique; je livrerai cette clef aux savants; ce sera une proie qui leur fournira amplement les moyens de s'illustrer; je ne garderai que l'honneur de leur avoir ouvert la voie, mais j'aurai tout entier l'honneur de l'invention des lois d'harmonie universelle.
Il est entendu que si cette harmonie prochaine ne flattait pas violemment les passions des grands et des souve-
rains, il serait inutile et ridicule de l'annoncer; s'ils n'y trouvaient seulement qu'un avantage ti'iple de celui de leur situation actuelle, ils opineraient à rester dans la civilisation. C'est ce que je dois avoir prévu. Mais leurs jouissances dans ce nouvel ordre seront tellement immenses qu'ils en deviendront les plus vifs enthousiastes, parce qu'ils ont l'ame et les sens plus exercés que ceux du vulgaire, plus aptes à jujjer et à savourer le bonheur.
Les lois de l'harmonie devraient être découvertes depuis deux mille trois cents ans; elles sont restées ignorées par l'inadvertance et l'orgueil des trois sciences métaphysique, politique et morale. Ces sciences ont oublié de déterminer les fonctions et devoirs de Dieu. Elles auraient reconnu que Dieu doit une loi sociale aux humains; que, pour la découvrir, il fallait mettre en question : quel est le moyen de révélation que Dieu emploie pour nous interpréter ses vues? L'attraction, qui explique déjà les vues de Dieu aux astres et aux animaux, est encore l'organe de Dieu auprès des humains. Sa svnthèse forme le code de l'harmonie sociale qui va durer environ soixante mille ans; après quoi, le luxe déclinant fortement par le refroidissement du globe, le genre humain retombera en subversion par la chute du luxe qui est le pivot de l'harmonie ; et la carrière humaine finira comme elle a commencé, par les sociétés civilisée, barbare, sauvage et autres qui sont de l'ordre subversif.
L'annonce de cette découverte devant influer plus ou moins sur la pacification selon le degré de confiance qu'elle obtiendra du Gouvernement, je devrais, citoyen grand juge, vous remettre une note détaillée à ce sujet; mais, ayant la main droite foulée et peu en état d'écrire, je ne puis m'occuper en ce moment d'aucun mémoire de longue haleine. Les détails sur l'harmonie sont si extraordinaires qu'une explication superficielle est trop peu satisfaisante. Si vous le désirez, j'entrerai dans quelques détails, mais,
vu l'état de ma main foulée, je ne puis guère promettre plus de deux grandes feuilles comme celle-ci.
Étant seul possesseur de la théorie du mouvement social, je ne dois pas la livrer au public, mais communiquer seulement la superficie du calcul avec les précautions convenables, pour que le fond et la solution des problèmes soient réservés au gouvernement français. Parce moyen, le Premier Consul ne poun-a être devancé par aucun prince dans la fondation de Tharinonie universelle. Il s'assurera sans compétiteur le grade de primat ou empereur du globe, grade dévolu de droit au fondateur. Il n'y a ni importance ni charlatanerie, puisque le calcul est régulier, mathématique et invariable.
Ne croyez pas, citoyen grand juge, que cette invention puisse devenir un point de ralliement pour des sectaires et pour des intrigants. C'est, au contraire, un m.oyen sûr de déconcerter les brouillons civils et politiques de tous les pays. Car, puisque la terre entière va passer à un meilleur sort, puisqu'il y aura extirpation absolue de la pauvreté et métamorphose graduée de la classe pauvre en classe médiocre, de l'état bourgeois en état opulent, de l'opulence en splendeur, et ainsi de suite, cette perspective, bien confirmée et étayée de toutes les preuves imaginables, doit amortir tous les germes de discorde civile ou politique et rasseoir les têtes les plus turbulentes.
Permettez inoi quelques lignes de raisonnement.
La pauvreté est la principale cause des désordres sociaux. L'inégalité, tant blâmée par les philosophes, ne déplaît point à l'homme ; au contraire, le bourgeois se complaît à l'ordre hiérarchique, il aime à voir le cortège des grands bien chamarrés. Le peuple les voit avec le môme enthousiasme; mais, s'il manque du nécessaire, il prend en aversion les supérieurs et les usages sociaux. De là les troubles, les crimes et les gibets, triste appui de l'ordre civilisé. Il est aisé de prouver que tous les crimes
172 UNE LETTRE DE FOUUIEll
sociaux commis par l'ambition proviennent de la pauvreté du peuple, des efforts qu'il fait pour s'y soustiaire, de l'inquiétude que répand dans le corps social l'aspect de cette pauvreté, la crainte d'y tomber et la répugnance des mœurs odieuses qu'elle traîne à sa suite.
Il n'y a donc dans la science sociale qu'un problème à résoudre, celui de la métamorphose {jraduée dont je vous ai parlé, je veux dire l'art d'élever chacune des classes de la civilisation au sort de la classe supérieure. Alors l'indigence et le mal-être seront extirpés, puisque la classe populacière sera devenue classe médiocre et jouira d'une honnête aisance comme nos petits bour^jeois, qui sont les gens du monde les plus éloignés de l'esprit séditieux. Dés que le peuple jouira constamment de l'aisance et d'un mim'iniini décent, toutes les sources de discorde seront taries ou réduites à très peu de chose. L'administration deviendra un badinage; aussi, dans l'harmonie, le gouvernement du globe entier sera-t-il bien moins compliqué que celui d'un empire civilisé.
Pour parvenir à cette extirpation de l'indigence, il fallait inventer un ordre industriel plus productif que le nôtre. Telle sera l'harmonie universelle qui donnera des produits au moins triples, oui, sans exagération, au moins triples de ceux que donne Tordre civilisé sur un empire bien cultivé (1). D'après cela, l'harmonie, tout en augmentant beaucoup la fortune des grands, pourra accroître excessivement celle du peuple et lui assigner en salaire ou en vétérance un minimum décent au-dessous duquel il ne puisse pas tomber. Cette bienfaisance sera d'autant plus
(1) C'est déjà l'itlt'c qu il développera dans sa Fausse iiiihislrie, publiée en 1835-6 et dont le titre entier est celui-ci : La fausse industrie, morcelée, répuqnante et mcnsonqère, et l'antidote, l'industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique, donnant quadruple produit.
facile que l'humanité, dans cet ordre social, pullulera beaucoup moins que dans la civilisation.
Ceci est bien éloigné des théories philosophiques, dont les unes, les démagogiques, ont pour but de prendre aux grands pour donner aux petits ; les autres, qu'on nomme économiques, n'ont aucune vue en faveur du peuple et ne songent qu'à enrichir un empire sans s'inquiéter du sort de l'individu; et, pour preuve, les théories économiques ont fortement enriclii l'Angleterre sans enrichir les Anglais; aussi trouve-t-on dans la seule ville de Londre cent quinze mille misérables, prostituées, voleurs, mendiants et gens sans aveu (selon le tableau de Londres) ; dans l'Ecosse, il règne une misère épouvantable parmi les ouvriers : voilà pourtant le résultat des systèmes modernes qui prétendent adoucir les malheurs des peuples.
Au reste, toute théorie philosophique tombe, comme Ta pressenti Stewart, par le vice de Texcessive population. Les civilisés multiplient beaucoup trop, produisent très peu et font une déperdition effrayante de subsistances, d'hommes, de temps, de peines, etc.. Je n'ai trouvé que MM. le comte de Rumford et Cadet de Vaux <jui aient entrevu le vice des sociétés civilisées. Elles doivent faire dégrader le peuple à la plus affreuse misère hors des contrées neuves et dépourvues de bras comme les États- Unis ; et la source de cette indigence populaire, c'est la puUulation immodérée. Cependant l'humanité pourra encore multiplier sans bornes pendant l'espace d'environ quatre-vingts ans pour porter le globe au complet de trois milliards d'habitants. Mais, parvenue à ce nombre, la population se fixera dans l'harmonie. A quoi serviraient les fourmilières de populace quand la guerre n'existera plus? Elles seront tellement inutiles que la France, pour sa part, dégorgera environ cinq millions d'habitants qui verseront sur l'Espagne, l'Ukraine, etc..
Résumons le problème que je viens de me poser : c'est
de prouver que trois milliards d habitants or{;anisés en Drdre d'harmonie donneront le même produit que neuf à dix milliards organisés en ordre civilisé. Encore ce monstrueux accroissement de richesse ne serait-il qu'une illusion, si riiarmonie n'extirpait pas divers germes de discorde, tels que la guerre et autres, qui neutralisent les efforts et absorbent les produits de l'industrie, quelque énormes qu'ils puissent être.
Observons bien que je n'établis pas la perspective du bonheur de l'harmonie sur cet énorme accroissement de richesse, car un Lucullus peut être fort malheureux si ses passions dominantes ne sont pas satisfaites. L'opulence de l'harmonie ne sera qu'un agent de bonheur, qu'un moyen de développer et satisfaire sans obstacle une énorme quantité de passions brillantes qui sont inconnues aux civilisés et qui se développent dans l'harmonie. Car en quoi consiste le bonheur, sinon à ressentir et assouvir une immense quantité de passions non malfaisantes? Tel sera le sort des humains lorsqu'ils seront délivrés de l'état civilisé, barbare et sauvage; leurs passions seront si innombrables, si bouillantes, si variées, que l'homme opulent passera sa vie dans une sorte de frénésie permanente et ne trouvera qu'une heure dans ses journées qui sont aujourd'hui de vingt-quatre heures.
Vous iu{;erez par cet aperçu, citoyen grand juge, que l'annonce de la découverte sera un germe de concorde, un baume versé sur les plaies du genre humain. La certitude d'une si brillante métamorphose glacera les ambitieux, jettera les brouillons dans l'apathie; elle inspirera un profond dédain pour le fracas, les tourmentes, les perfidies et les injustices de la civilisation; le seul sentiment général qu'elle excitera sera celui de la charité. Chacun sentira qu'il faut se concerter pour adoucir le sort des misérables jusqu'à l'organisation de l'harmonie qui les mettra à l'abri du besoin. Cette charité sera d'autant plus spontanée que
la hiérarchie spiiérique devra rembourser, dès qu'elle sera constituée, toutes les aumônes qui auront été votées sur l'espoir de sa fondation prochaine.
Il est nécessaire, citoyen grand ju^fe, de vous pi'évenir d'un incident comique qui résultera de la théorie du mouvement social. Elle va porter un coup mortel aux deux philosophies politique et morale, et, de plus, une blessure incurable à la métaphysique. Ces trois sciences ont engendré et entretenu la pauvreté, la perfidie et l'ignorance des destins. C'est l'antipode de leur tâche; elles ont dû s'attendre à la catastrophe; aussi la prévoient-elles, depuis Socrate, qui espère que la lumière descendra, jusqu'à Voltaire qui s'écrie :
Mais quelle épaisse nuit voile encor la nature !
Cette lumière, sollicitée depuis Socrate jusqu'à Voltaire, doit être un coup de foudre pour ceux jnêmes qui l'ont désirée; car, en la demandant, ils avouent leur ignorance. La disgrâce de ces trois sciences sera un bien petit malheur. On ne peut pas, disent les militaires, /««Ve fomelette sans casser des œufs; ainsi, dans le choc de la vérité contre le sophisme, il faudra bien que quelque science reste sur le carreau. L'humanité perdra beaucoup de livres, mais elle gagnera le bonheur, l'opulence et la paix pour l'espace d'environ 60,000 ans; voilà de quoi se consoler.
La religion ne peut pas être offensée dans ce débat. Elle ne nous a pas leurrés; elle ne nous a point promis le bonheur en civilisation; au contraire elle a enseigné la bonne vérité en disant que les lumières des philosophes ne sont que ténèbres. Aussi l'ode sacrée dénonce-t-elle l'ignorance de la philosophie en disant :
Montrez-vous à tout l'univers;
Daignez dissiper les ténèbres
Dont nos faibles yeux sont couverts.
On peut sV'tonner que j'aie tardé quatre ansà publier ma découverte. Voici Tiiistorique de ce détail. A l'époque de l'invention, j'étais commis à Marseille, que je quittai pour aller à Paris m'instruirc sur les sciences fixes et les appliquer toutes au calcul de i attraction passionnée. J'étudiais avec ardeur, et, en trois ou quati'e ans, j'aurais appliqué toutes les sciences; mais, au bout do buit à neuf mois, des revers vinrent me traverser; il fallut interrompre mes études et rentrer dans mon travail de commis marchand à Lyon où je trouvai de l'emploi. Désespéré de ce contretemps, je voulus (jarder mon invention jusqu'à ce que le retour de la fortune me permît de reprendre mes études. J'avais l'amour-propre de ne laisser aux savants aucune portion de la gloire. Mais j'ai essuyé depuis tant de disgrâces et d'affaiblissement, que je renonce aux projets d'étude; et je ne jalouserai plus aux physiciens et naturalistes l'honneur des accessoires, l'honneur de broder sur le fond de ma théorie par les analogies démonstratives dont je donnerai la clé pour chaque science. Par ce délai, le calcul aura subi l'épreuve d'Horace : Notium prematur in annum. C'était bien inutile, car l'attraction passionnée est fixe comme la physique; s'il y a sept couleurs dans le rayon, il y a sept passions primitives dans l'âme; s'il y a quatre courbes dans le cône, il y a quatre groupes d'attraction passionnée, dont les propriétés sont les mêmes que celles des sections coniques. Rien ne peut varier dans ma théorie.
Pour me former, au moyen de cette invention, un abri contre l'indigence qui me poursuit, j'ai imaginé de demander une souscription, et il ne faut qu'une faveur du Gouvernement pour me la procurer : qu'il me permette seulement d'ébruiter l'invention dans les journaux de Paris. Les journalistes hésitent à cette idée de réunir les trois sociétés civilisée, barbare et sauvage et de les fondre en un seul ordre inconnu. Ignorant quel sera ce bel ordre qui
succédera au chaos, ils craifjneut le désaveu du Gouvernement. Leurs doutes sont fort excusables. Pour les rassurer, il faudrait leur livrer la théorie. Quand ils verraient qu'un des mille résultats brillants sera d'élever le Premier Consul au trône du {jlobe, ils seraient plus ardents que moi à tympaniser Tinvention.
D'après mon intention de ne point communiquer le fond du calcul, le Gouvernement sera rassuré d'avance sur tout ce que je pourrai en divulguer. En livrant les solutions des problèmes, je trahirais le vœu de la France et le mien. Je fournirais à tout prince étranger le moyen d'atteindre à la gloire de fondateur de l'harmonie, gloire qui revient de droit au Premier Consul, ainsi que les avantages immenses qui y seront attachés et qui seront transmis à perpétuité aux descendants les plus proches du fondateur.
J'ose donc solliciter le Gouvernement d'autoriser les journaux de Paris à insérer les articles que je leur adresserai sur l'harmonie, sauf à eux à revoir et à corriger mes écrits, mots, phrases, etc., dans le cas où je n'aurais pas rencontré les intentions de la censure, sur quoi ces messieurs me transmettront des instructions pour me servir de règle. Sans votre autorisation, citoven grand-juge, ma souscription sera manquée, les journaux ne voudront point s'entremettre dans cette nouveauté ; et j'ose espérer la protection du Gouvernement, puisqu'il aura la certitude que je ne livrerai point les solutions et que les curieux se rompraient la tête à vouloir pénétrer ce que je laisse en suspens. Si l'on ne tient pas le fil du dédale, on se fatiguera vainement. D'ailleurs il n'y a pas sur le globe deux personnes qui aient le tact pour des problèmes d'attraction passionnée ; ils sont trop désolants par leur immensité et leur effrayante simplicité.
En vous faisant entrevoir le bien de l'humanité entière, la paix perpétuelle, la cessation prochaine des misères du peuple et des crimes sociaux, l'exaltation du Premier Gon-
sul à la suprématie, je suis assuré, citoyen {jrand-juge, d'exciter, non pas vos doutes, mais vos vœux pour la véracité du calcul annoncé. S'il avait été révélé plus tôt et si le Premier Consul connaissait dès à présent les lois du mouvement social, il pourrait jouer complètement 1 An^jleterre dans un traité de paix calculé sur la révolution prochaine, et cette humiliation d'un cabinet afjitateur serait une brillante facétie pour la clôture de la civilisation.
Parmi les bienfaits sociaux dont je vous ai offert la perspective, je ne dois pas oublier d'annoncer que, dans deux ans après l'établissement de l'harmonie, on verra cesser toutes les maladies accidentelles, peste, épidémies vénériennes, varioliques, fièvre jaune, etc.. Dès que la hiérarchie sphérique sera constituée, elle établira quarantaine universelle sur les maladies syphilitiques; en même temps, le primat du globe lèvera environ vingt millions de pionniers pour assainir promptement les régions méphitiques. Ainsi l'extinction des maladies accidentelles s'opérera dans deux à trois ans.
Toute découverte brillante expose aux traits de l'envie. Si l'on put faire excommunier Colomb, Galilée et autres grands hommes, pour avoir vu plus clair que leur siècle, on pourrait essayer aussi de me noircir. Mais nous ne sommes pas aux siècles de superstition. Le vainqueur du destin ne craint rien sous le règne du vainqueur de la fortune.
Je me résume, citoyen grand-juge, à deux sollicitations sur lesquelles j'ose vous demander réponse :
1" L'autorisation de faire insérer des articles détachés dans les journaux de Paris, en leur laissant la latitude de corriger à volonté selon les intentions de la censure que je saurai bien pressentir.
2» La communication de ma lettre ou d'une copie au Premier Consul. Je ne saurais comment lui en faire tenir une en main propre; j'espère sur votre complaisance pour
cet envoi. Il ne peut manquer d'être ému à l'idée de tirer le genre humain du chaos social, d'extirper à jamais de la terre entière l'indigence et les crimes, et de devenir sur la terre le bras de Dieu qui conduira le genre humain à sa destinée. Il ne se méfiera point de l'homme qui lui montre une telle carrière.
Les extrêmes se touchent ; si je suis inconnu et misérable, je m'attends à exciter la confiance du premier des hommes par l'excès même de mon obscurité.
J'ai l'honneur de vous saluer respectueusement.
Signé : Fourrier.
« Par adresse chez M™^ Guyonnet, marchande, « rue .Saint-Côme, à Lyon. »
Comme ce titre l'indique, le fragment qui suit n'est que la réunion de quelques notes. Puisées en partie dans la Correspondance de Napoléon I" et dans plusieurs des Mémoires publiés, elles l'ont été surtout dans les papiers de la Secrétaire rie d'État conservés aux Archives nationales. Peutêtre en est-il, dans le nombre, qui auront aux yeux du lecteur le mérite de l'inédit. Ces notes ne portent, au reste, que sur des points de détail touchant soit au caractère de Napoléon, soit à l'évolution et aux procédés de sa politique. Encore, dans ce court travail, ai -je moins considéré l'homme que le souverain et, dans le souverain, l'ambitieux fondateur d'une dynastie. C'est dire qu'on n'a voulu ici que marquer quelques traits d'une figure qui, malgré tant d'écrits mis au jour, ne cesse d'attirer le psychologue et l'historien.
On connaît cette anecdote que Joseph Bonaparte a rapportée dans ses Mémoires. Quelques jours avant le dix-huit Brumaire, le futur roi de Naples se trouvait à dîner chez Sieyès avec Cabanis et d'autres hommes marquants. Le coup d'Etat était alors décidé, et l'on devait instituer un gouvernement provisoire formé du général Bonaparte, de Sieyès et de Roger-Ducos, revêtus tous trois du titre de consul. « Après dîner, raconte Joseph, Sieyès nous dit l'un à l'autre : >< Je veux marcher « avec le général Bonaparte, parce que de tous « les militaires c'est encore le plus civil; mais je « sais ce qui m'attend. Après le succès, le géné- « rai, laissant en arrière ses deux collègues, fera le « mouvement que je fais. » Passant alors précipitamment derrière Cabanis et entre nous, qui fûmes acculés à la cheminée par l'effet de deux bras qui nous rejetaient en arrière, il se trouva au milieu du salon, au grand étonnement de ceux de ses convives qui étaient moins familiarisés avec sa brusque vivacité provençale. »
Ainsi à peine était-il question de l'entrée de Bonaparte dans le gouvernement, qu'on prévoyait que non seulement il prendrait la première place, mais qu'il refuserait de partager le pouvoir (1). Déjà, lors de la campagne d'Italie, les relations de Bonaparte avec le Directoire n'étaient pas celles d'un général avec le gouvernement auquel il doit obéissance. Tandis que tous les généraux, dans leurs lettres au Directoire, accompagnaient leur signature de la formule en usage : Salut et respect, le commandant en chef de l'armée d'Italie terminait les siennes par ce seul mot : Bonaparte. Il lui arriva même, durant cette campagne, de se comporter moins en chef d'armée qu'en souverain. Le traité de Gampo-Formio, qui livrait Venise à l'Autriche, s'écartait si ouvertement des conditions prescrites par le Directoire, que celui-ci ne voulut pas d'abord le ratifier et ne céda que par crainte de l'opinion qui était tout entière pour le domina-
(1) La constitution du 22 frimaire an VIII, qui nomme Bonaparte « Premier Consul » , contient à cetégard deux articles très significatifs. Il est dit, à l'article 41, que le Premier Consul promulgue les lois, nomme le Conseil d'État, les ministres, les ambassadeurs, etc. ; et, à l'article 42, que, « dans les autres actes du gouvernement, » le deuxième et le troisième consul ont voi.x consultative, qu'ils signent le registre de ces actes pour constater leur présence, et que, s'ils le veulent, ils y consignent leurs opinions; «après quoi, la décision du Premier Consul suffit. »
teur de l'Italie. Une particularité qui se lattaclie aux incidents de ce traité, et qu'ont rappelée les Mémoires de Mme de Rémusat, révèle déjà toute l'ambition de Bonaparte. Dans la salle des délibérations, on avait disposé, selon la coutume, un fauteuil vide pour l'empereur d'Allemagne : « Faites ôter ce fauteuil, dit Bonaparte au ministre autrichien; je n'ai jamais vu un siège plus élevé que le mien, sans avoir aussitôt l'envie de m'y placer (1 ) . » Si, en Italie, Bonaparte, excédant ses attributions, s'était dans certains cas comporté en souverain, on peut dire qu'en Egypte les circonstances lui en donnèrent l'autorité. Loin des yeux du Directoire et sans communications régulières avec la France, il ne dépendait que de lui seul et exerçait en fait tous les pouvoirs. Parti en apparence pour faire échec à l'Angleterre et ruiner son commerce, il était en réalité allé chercher sur le sol des Pharaons les brillantes destinées dont il avait le pressentiment. « Un grain de sable arrêta ma fortune, disait-il plus tard; si Saint-Jean-d'Acre fût tombé, je serais aujourd'hui empereur de tout l'Orient. »
(1) Un mois après, comme il traversait Turin pour se rendre à Rastadt, se plaignant à Miot de la sourde hostilité du Directoire : <i Je ne sais plus obéir, disait-il; mon parti est pris; si je ne puis être le maître, je quitterai la France. »
Revenant à cette pensée, il ajoutait : « Saint- Jeanci' Acre enlevé, l'armée française volait à Damas et à Alep ; elle eût été en un clin d'œil sur lEuphrate ; les chrétiens de la Syrie, les Dru ses, les chrétiens de l'Arménie se fussent joints à elle. Toutes les populations eussent été ébranlées. Nous aurions été renforcés de plus de six cent mille hommes. J'aurais atteint Constantinople et les Indes, et j'imprimais au monde une autre face. » Ce grain de sable n'arrêta pas sa fortune, mais changea sa destinée.
Revenu d'Egypte avec le prestige de nouvelles victoires, il comprit, à l'accueil qu'il reçut des populations, qu il deviendrait aisément le maître de la France. Lorsqu'il fit le coup d'Etat du dixhuit Brumaire, ce ne fut pas seulement avec la secrète complicité d'une nation qui, déchirée au dedans par la guerre civile et menacée au dehors par l'étranger, appelait de ses vœux un homme capable de lui x^endre l'ordre et de la défendre; ce fut aux applaudissements des " patriotes ", qui espéraient du héros d' Aréole l'affermissement de la République. Lui-même ne donnait-il pas comme un gage public à ces espérances, quand, au lendemain de son avènement au consulat, il faisait porter à toute l'armée le deuil de Washington?
« Vous VOUS souvenez du dix-huit Brumaire, écrivait l'un de ces patriotes à un ami qui avait d'abord, comme lui, applaudi à cette journée. N'avons-nous pas entendu, à plusieurs reprises, de la bouche du général, ces mots qui resteront à jamais gravés dans ma mémoire : i' Vous aurez la République. « Il y a des hommes qui me compareront à César « ou Cromwell ; mais, si j'avais eu l'intention de u m'enfoncer une couronne de fer dans la tète, « j'aurais été à même en d'autres temps (1). » Ces paroles prononcées par Bonaparte étaient peutêtre, à cette heure encore, l'expression de sa pensée; elles attestaient du moins que l'idée de la royauté avait traversé son esprit.
Les bienfaits par lesquels, au début, se marqua son gouvernement, en augmentant sa popularité, affermirent son pouvoir, que consacra définitivement la victoire de Marengo. Il entreprend alors le grand ouvrage du Code civil et entame les négociations d'où sortira le Concordat. Mais déjà, en toutes choses, il parle et agit en maître qui veut être obéi. Son allure, son langage, sa physionomie même, se sont transformés. Dix-huit mois ne s'étaient pas écoulés depuis le coup d'Etat de bru-
(i) Arch. nat. F^ 3i65«.
NOTES son NAPOLEON 187
maire, que l'on prévoyait l'empereur dans le premier consul. Le 19 mai 1801, Fontanes, le futur grand maître de l'Université et qui dut à ses constantes adulations pour Napoléon une partie de sa fortune, écrivait à Lucien Bonaparte, ambassadeur en Espagne : « Je me réserve pour rédiger lliistoire du nouvel Empire, quand Gliarlemagne le fondera; l'histoire sera bonne (1). " Un an après, au mois de mai 1802, sir John Macpherson, dans une lettre adressée au ministre de la République française à Londres, considérait l'éventualité où " la nation française, par un motif de gratitude et pour éviter les convulsions politiques, voudrait proclamer dans la personne du premier consul et dans sa famille une nouvelle dynastie (2). » A la vérité, cette idée était agitée ouvertement dans l'entourage de Bonaparte. Ses frères et, avec eux, les personnages qui paraissaient le plus jouir de sa confiance, le pressaient de relever la monarchie. Soit que Bonaparte fût encore hésitant, soit qu'il attendit de nouveaux événements, il se contenta, cette fois, du consulat à vie. Mais tout homme
(1) Lucien pensait aussi à se faire l'historien du règne qui s'annonçait, et il (îcrivait vers la même date à son frère : « Si la France a un Auguste, je veux qu'elle ait un Tacite; et, si j'ai de la vie, elle l'aura. « Arch. nat. AFiv = 138^ 1" doss.
(2) Ibid. AF IV = 1377, p. 67.
188 NOTES Sun NAPOLEON
réfléchi sentait c[uc ce ne serait que pour un temps. On le sentait si bien que, clans des écrits répandus à l'étranger et dont copie fut envoyée à Bonaparte, on examinait s il lui serait possible de fonder une dynastie durable. « La postérité décidera, élisait l'auteur de ces écrits, si un liomme de génie devait reproduire l'ombre des anciennes institutions... Trompé par son ambition, Bonaparte devient, sans le savoir, le précurseur du roi légitime; il aplanit ses voies (1) ". Ainsi, tandis que les uns prévoyaient l'empereur dans le premier consul, d'autres, derrière le futur empereur, prévoyaient Louis XVIIL
Dans le même temps que, par le consulat à vie, Bonaparte se rapprochait visiblement du trône, le Concordat, qui rétablissait en France le culte catholique, devenait une loi de la Bépublique. Le Sénat, le Corps législatif, le Tribunat, le Conseil d'Etat, les généraux, une foule d'hommes encore imbus des idées révolutionnaires, se montrèrent d'abord hostiles au Concordat. Mais Bonaparte eut pour lui la majorité des populations qui désiraient le relèvement des autels; il eut aussi le clergé dont il avait voulu se concilier l'appui, et
(1) Ces écrits sont datés des 12 et 19 juillet 1802, Aic.i. nai. AFiv = 1378.
qui devint dès lors l'auxiliaire de sa future royauté. Quant à expliquer sa conduite par un sentiment de religion, ce serait une erreur. La religion fut toujours chez lui subordonnée à ses desseins. Lorsqu'il était en Egypte, il proclamait que la religion de Mahomet était la seule sainte, la seule vraie, la seule capable de conduire les hommes au bonheur et à la vertu. Il célébra même la fête du Prophète avec un tel éclat et une telle ferveur, que, de son aveu, il passa pour saint aux yeux des musulmans (1). Ce n'était pas un homme religieux, mais bien plutôt un homme superstitieux. Gomme les anciens, il semblait croire au Fatum; et, là où les modernes disent Dieu ou la Providence, il disait volontiers le Destin ou la Fortune.
Comme tous les esprits de ce temps, il subissait l'influence de ces souvenirs de l'antiquité qui inspirèrent si souvent les hommes de la Révolution. Ce nom de consul était déjà un emprunt aux idées romaines; celui d'empereur, qu'il s'attribua au mois de mai 1804, en fut un autre. Dans le choix de ce dernier titre, il ne voulut prendre modèle ni sur l'empereur de Russie, ni sur celui d'Allemagne. Il fut empereur dans le sens où F avait été Auguste,
(1) Lettres de Bonaparte datées du Caire, 11 fructidor, an VL Cort-eap. .
190 NOTES SUR ^'APOLEO^'
impevator; et l Kmpire français parut sortir d'abord de la llépid3lic[nc, romme en était sorti 1' ('empire romain.
Lorsqu'on dut fixer le sceau dont allaient être revêtus les nouveaux actes publics, le Conseil d'Etat se vit chargé de ce soin. Voulant sans doute faire entendre et peut-être croyant lui-même que l'Empire inaugurait une ère de paix et de sécurité pour la France, il proposa un sceau dont la face représentait " un lion au repos d'or sur un champ d'azur ». Mais, soit que Napoléon repoussât par instinct tout ce qui semblait arrêter la hardiesse de son génie, soit que déjà il rêvât de promener ses étendards à travers l'Europe, comme on avait vu autrefois les aigles romaines, il rejeta cet emblème. Quand on mit sous ses yeux le rapport du Conseil d'État, il prit la plume, biffa d'un trait fort et rapide ces mots « un lion an repos » et écrivit par-dessus : un aigle éployé (1).
Au commencement, Napoléon ne sembla pas renier tout â fait son origine républicaine. Il ne changea rien en apparence aux institutions et décida qu'en tête des actes publics serait inscrit ce préambule : « Napoléon, par la grâce de Dieu et
(1) 21 messidor, an XII. Arch. nat. AFiv = 132, p. 23.
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les constitutions de la République^ empereur des Français. » L'Empire s'annonçait ainsi comme un mélange de royauté et de république, dans lequel on eût voulu concilier les avantages de l'un et de l'autre régime. Mais, en même temps, par mie contradiction qui trahissait ses projets, Napoléon renouvelait autour de lui les usages de l'ancienne monarchie. Il s'environnait de l'appareil ordinaire de la souveraineté ; bientôt il eut une cour qui, par l'étiquette, sinon par la politesse, rappela celle de nos rois. Pour en fixer le cérémonial, on fouilla les archives du dernier règne; on exhuma les règles qui établissaient des distinctions entre les fauteuils, les chaises, les tabourets et les pliants. On consulta de même les actes de Louis XIV et de Louis XV pour les formules à employer dans les décrets impériaux, et, à la suite d'un rapport qu'à ce sujet lui soumit « l'archichancelier » Gambacérès, Napoléon ordonna qu'on ne présentât plus rien à sa signature que dans le style des rois (1).
(1) Arch. nat. AFiv = 1245, 1" doss. Dans son rapport, daté du troisième complémentaire an XII, Cambacércs propose d'abord de ne plus employer dans les décrets le mot de gouvernement, qu'on employait encore comme dans les arrêtés consulaires, et d'y substituer le nom et la personne de l'empereur. Prenant pour exemple le décret du 23 prairial sur les sépultures, où il est dit à l'article 20 que les frais et rétributions à payer au ministre des cultes seront réglés par le gouvernement, il écrivait : « Outre que cette expression
Le jour où il s'était revêtu du titre de « Majesté «, le nom de citoyen, qui avait été en usa^je durant tout le consulat, avait été proscrit des documents officiels. Le lanjjafje de ceux qui approchaient le souverain dut subir aussi des modifications. Dans la première rédaction d'une adresse que, peu après la proclamation de l'Empire, les membres du Tribunat présentèrent à Napoléon, il était dit : « Le Tribunat a entendu avec émotion le discours que Votre Majesté a prononcé à l'ouverture du Corps législatif " . Il fallut corriger ces mots et écrire : « Les membres du Tribunat, vos ti^ès fidèles sujets (1) » . Les grands dignitaires, les ministres, les maréchaux, qui, dans leur correspondance avec l'empereur, n'avaient d'abord usé que du terme de « serviteur " , durent également changer leur style.
L'homme qui, dédaignant de commander à des citoyens, avait voulu régner sur des sujets, devait
n'est pas assez respectueuse, elle pourrait faire croire aux esprits peu attentifs que V. M. reçoit ces autorisations et des règles de la part d'un corps qui n'agit que par le pouvoir de V. M. et sous sa direction. » C'est après cette observation qu'il propose « d'imiter les formules dont se servaient les rois. » Napoléon approuve et dicte : « Renvové à M. Maret pour qu'il ne présente plus rien ;\ ma signature que dans ce style. »
(1) La correction est de la main du secrétaire d'Etat Maret, le futur duc de Bassano. Arch. nat. AFiv = 1252, 1" doss.
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répugner à ne tenir son pouvoir que de l'assentiment populaire. De là cette cérémonie du sacre, dont les contemporains ne comprirent pas d'abord toute la portée. Par le sacre, il retrouvait le droit divin de l'ancienne royauté. Dieu, par l'organe du chef de son Eglise, confirmait visiblement en faveur de Napoléon les hautes destinées qu'il lui avait secrètement préparées. Le clergé, reconnaissant envers l'empereur de la place qu'il lui avait rendue au sein de la société, contribuait à répandre cette idée. Il le nommait publiquement " l'homme de Dieu, l'oint du Seigneur » . Peu s'en fallut qu'on ne qualifiât de « sacrée » la personne du souverain. Si le mot n'est pas dans les actes officiels, on le rencontre dans les documents administratifs. Au mois de juillet 1805, Napoléon visitait certains départements de la France. Une femme lui présenta une pétition. Cette femme a été arrêtée, lit-on dans un rapport de police, parce qu'elle s'est permis « de prendre par le bras Sa Majestée sacrée » (1). Cette locution sera bientôt employée par les préfets dans leur correspondance. On voit même un conseiller d'Etat, Lacuée, le futur duc de Cessac, écrire à l'empereur : u Je supplie V^otre Majesté
(1) Arch. nat. F^.6251.
de croire que nul plus que moi n'a pour sa personne sacrée de respect et d'amour » (1).
Devenu, à l'instar des Bourbons, un monarque de droit divin, Napoléon ne tarda pas à en prendre le langage. Au mois de janvier 1806, il mande à son frère Joseph : « Je veux asseoir sur le trône de Naples un prince de ma maison; " et encore : " Je veux que mon sang règne à Naples. » Dès 1805, il dit couramment mon peuple. « Je n'ai pas coutume de régler ma politique sur les rumeurs de Paris, écrit-il; mon peuple sera toujours unanime, quand il saura que je suis content. " A ce moment, il venait d'ajouter au titre d'empereur des Français celui de roi d'Italie; et, peu après, la victoire d'Austerlitz consacrait, aux yeux de l'Europe, sa double royauté. Dès lors son langage devient plus hautain : a Mes peuples d'Italie ne doivent pas oublier que j'en sais plus dans mon petit doigt qu ils n'en savent dans toutes leurs têtes réunies » (2). Déjà il ne dit plus seulement « mes
(1) Arch. nat. AFiv = 1375 . Napoléon pensa lui-même à prendre cette qualitication. Après son mariage avec Marie-Louise, voyant qu'elle écrivait à son père ; A sa sacrée majesté impériale, il dit uu jour à Metternich : « Le pouvoir vient de Dieu, et c'est par là seulement qu'il peut se trouver placé hors de l'atteinte des hommes* D'ici à quelque temps, j'adopterai le môme titre. » Mettersich, Mémoires,
(2) Lettre à Eugène, 14 avril 180G. Corresp.
peuples u ; il lui arrive, en certains cas, de dire <t la populace " ; bientôt il dira " la canaille » .
En même temps que s'introduisent dans le langage de Napoléon ces locutions caractéristiques, où l'on sent le despote se substituer au souverain, on s'aperçoit que tout ce qui se rapporte à sa personne, tout ce qui tient à l'appareil et à l'éclat de son pouvoir, acquiert à ses yeux une plus grande importance. Deux mois après la bataille d'Austerlitz, en février 1806, comme l'on s'occupait de la confection du trône où il devait siéger au Corps législatif, il fait savoir à son ministre de l'intérieur " que la forme du trône ne doit pas être abandonnée à l'imagination des artistes et qu'elle doit être réglée par une étiquette invariable ". Croyant entrer dans ses vues, le ministre lui avait soumis un projet où la personne impériale était assise sous un palmier (1). Mais Napoléon le repoussa comme ayant " quelque chose de trop asiatique », et l'on adopta un modèle qui, avec les emblèmes appropriés à la nouvelle dynastie, rappelait le trône où s'asseyaient nos rois.
Ce fut également depuis Austerlitz que le clergé appliqua plus particulièrement à Napoléon les
(1) Arcli. nat. F. 1*. Lettre du uiinistre de l'intérieur à l'architecte Poyct.
dénominations usitées dans rÉcriture. Lui-même disait des mots tels que ceux-ci : " Je veux que mes drapeaux soient révérés avec des sentiments reli(jieux » (1). Mais déjà il ne lui suffisait plus que, dans les mandements des évêques, on le présentât aux populations comme « l'envoyé du Très- Haut et 1 homme de sa droite » ; il voulut qu'elles crussent en effet qu'il y avait en lui quelque chose de divin. Dans un catéchisme ordonné pour tout l'Empire par décret du 4 avril 1806, on écrivit que Napoléon était " le ministre de la puissance de Dieu et son image sur la terre; qu'honorer et servir l'empereur, c'était honorer et servir Dieu. » On écrivit même, et par conséquent on enseigna dans les thocèses, que " désobéir à l'empereur, c'était résister à l'ordre voulu de Dieu », et que cette désobéissance entraînait pour les coupables « la damnation éternelle » . Jamais les Bourbons n'avaient porté aussi loin la théorie du droit divin.
Ce n'était pas seulement par la hauteur de son langage, par les marques^de sujétion qu'il exigeait de tous ceux qui l'approchaient, par cette restauration du droit divin appliqué à son pouvoir et, en
(1) Leltrc ù Juiiol, 7 février 1806. Corresp,
cjnelqiie sorte, à sa propre personne, que Napoléon rentrait dans les voies de l'ancien régime. Quand il se vit assez puissant pour être en situation de donner à son frère Joseph la couronne de Naples et à son frère Louis celle de Hollande, il effaça les derniers et faibles signes qui pouvaient rappeler encore son origine républicaine. Dix-huit mois après la proclamation de l'Empire, on avait aboli le calendrier républicain, institué, disait au Sénat l'orateur du gouvernement, le jour où commençaient nos discordes civiles et l'hostilité de l'Europe contre la France. En 1807, le mot même de <i République » «'tait rayé du préambule des actes officiels (1). A cette même date. Napoléon supprimait le Tribunat, qui seul avait le droit de discuter les lois; encore la discussion n'avait-elle lieu qu'à huis clos. Dès lors, il fut visible que cet Empire, qui au début avait pu abuser l'opinion, recouvrait une royauté analogue à celle de la précédente dynastie. Napoléon, en supprimant le Tri-
(1) Le préambule fut des lors celui-ci : « Napoléon, par la grâce de Dieu et les Constitutions, empereur etc. » Parfois on supprime « et les constitutions, " et il n'y a plus que « Napoléon, par la grâce de Dieu, empereur, etc. ■> Avant 1807, c'est-à-dire avant qu'on eût effacé le mot de '< République >> , on l'avait remplacé quelquefois par " l'Etat )i ou encore par « l'Empire » et l'on écrivait : » Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'Etat » ou « les constitutions de I Empire. "
bimat, (lisait hii-môme : « Voilà ma dernière rupture avee la République. »
A mesure que, répudiant les formes et les idées de la Révolution, Napoléon s'enfonçait davantage dans les voies de la vieille monarchie, il semblait prendre à tâche de démontrer que cette conduite était une nécessité qu'il subissait lui-même. Faisant allusion aux décrets de nos assemblées qui avaient proclamé la République : « Les lois seules ne gouvernent pas les hommes, disait-il; la France est faite pour la monarchie et a besoin de sentir la main du monarque. » Peut-être, en effet, regardait-il comme impossible de fonder la République chez un peuple sur qui pesaient quatorze siècles de royauté. Il le disait du moins. Mais l'ambition eût suffi à lui faire tenir ce langage. En 1807 surtout, il revenait en toute occasion à cette pensée, déclamant contre toute nouveauté, répétant sans cesse « que le monde était bien vieux; qu'il était au-dessus du pouvoir des hommes d'en changer la forme » (1), et que les institutions du présent devaient toujours, à quelques différences près, être la reproduction du passé.
C'est vers cette époque que, dans les actes
(1) MC)I.L1E^, Mémoires.
publics, on commmença d'appliquer aux principales villes de l'Empire cette qualification de u bonnes villes " en usage sous nos rois. On eut soin, il est vrai, de modifier les armoiries qui leur étaient attribuées et d'y substituer les emblèmes de l'Empire à ceux de la précédente dynastie (1). A cette époque aussi apparaissent les premiers signes d'une évolution qui se marquera de plus en plus dans le système administratif. A la tête des préfectures et des municipalités, dans les conseils généraux et les conseils d'arrondissement, dans les cours de justice, on avait d'abord appelé des républicains ou des bommes qui avaient donné des gages à la Révolution. Peu à peu on les remplaça par des royalistes ou par des serviteurs de l'ancienne monarcbie ; et comme ce sont surtout les bommes qui font les institutions en y mettant leur esprit, il en résulta que, lorsque les Bourbons revinrent sur le trône, il n'v eut, pour ainsi dire, rien à cbanger dans l'administration de la France (2).
(1) On fit de même pour les autres villes, et l'on décida qu'auctine ville, quel que fût son rang, ne pourrait « jouir d'armoiries « qu'après en avoir reçu de l'empereur la concession expresse par lettres patentes. Décrets des 7 et 17 mai 1809.
(i) Voir notamment Le département des Bouches-du-Rhône de 1800 a 1810, par M. J. Fourmer, in-8°, Marseille, 1900; ouvrage presque uniquement composé sur des documents d'archives et où l'on suit très bien l'évolution du système administratif de Napoléon.
Il est remarquable, dans la conduite de Napoléon, que chaque progrès de sa puissance en Europe était signalé, dans sa politique intérieure, par un retour plus ostensible vers l'ancien régime. En 1808, dans l'année où il donnait à son frère Joseph la couronne d'Espagne et plaçait son beau-frère Murât sur le trône de Naples, il rétablissait les titres de duc, de comte, de baron et de chevalier. On sait que la nouvelle noblesse était héréditaire; on sait aussi que, par des dotations constituées en majorats et qu'on ne pouvait aliéner sans la permission du souverain, une certaine fortune était attachée à ces titres. Par la création d'une nouvelle noblesse, Napoléon ne se proposait pas seulement de faire oublier l'ancienne; il se flattait de grouper autour de sa dynastie un certain nombre de familles qui en deviendraient l'appui. C'était à la fois imiter les procédés de la vieille royauté et s'inspirer de son esprit.
On a dit, il est vrai, que cette noblesse était purement honorifique. Elle le fut, en effet, à ne regarder que le décret de 1808 qui l'avait instituée. Mais les idées de Napoléon, à cet égard, ne tardèrent pas à se modifier, et peu s'en fallut que la nouvelle noblesse ne formât, comme l'ancienne,
NOTES SDR NAPOLÉON 201
ime caste dans l'État. Dès 1810, il adressait àl'archichaneelier Cambacérès une lettre dans laquelle il disait que l'établissement de la noblesse serait une œuvre incomplète, si aux titres conférés par le souverain ne se joignaient des privilèges. Par ces mots, il n'entendait pas uniquement, observait-il, des distinctions particulières, telles que " la faveur d'être présenté à l'empereur ou admis à son lever >, mais des droits donnant une part dans l'exercice des pouvoirs publics. Il voulait, par exemple, que " dans les corps électoraux, dans les conseils généraux, dans le Corps législatif, dans le Conseil d'Etat, dans le Sénat », Hy eût un nombre déterminé de sièges appartenant à la noblesse. Cambacérès, chargé par Napoléon de développer cette idée, ne jugeait point que ce fût assez. Dans sa réponse, il proposait d'accorder aux ducs le droit de siéger dans les hautes cours de justice, « ce qui rappellerait, disait-il, le souvenir des anciens pairs >' . Il insinuait aussi que les justices de paix pourraient être confiées aux nobles de degré inférieur. Encore ajoutait-il que ce n'était là qu'un acheminement à la création de privilèges plus importants; que l'organisation politique de la France subirait vraisemblablement de prochaines modifications, et que, dès lors, il serait possible de
coiistiliioi- une Véritable aristocratie (1). Ce furent, sans aucun doute, les mallieurs des dernières années de l'Empire qui empêchèrent l'accomplissement de ces projets.
La pensée de faire de la noblesse une classe privilé(>iée s'était présentée à l'esprit de l'empereur peu après son mariage avec Marie-Louise, événement qui semblait accroître encore son prestige en Europe. Ce mariage lui-même, par les diverses formalités auxquelles il donna lieu, fut une nou- \e\\e preuve des tendances qui ramenaient de plus en plus Napoléon vers le passé. Aussitôt que cette union avait été décidée, le ministère s'était livré aux recherches les plus minutieuses pour connaître l'étiquette usitée en pareille circonstance. On copia pour l'empereur des lettres de demande en mariage émanées des rois de France et nommément de Henri IV et de Louis XIV. On ne se borna pas à consulter les pièces déposées dans les Archives. On s'informa si, à Paris et à Versailles,
(1) Arch. nat. AFiv = 1249, 2" doss. Le rapport de Cauibacérès est du 30 juin 1810. La note de l'empereur, à laquelle ce rapport fait réponse, n'a pas été publiée dans la Correspondance . Cette note débute ainsi : « Les statuts et règlements concernant les titres héréditaires ne font aucune mention des privilèges dont doivent jouir ceux à qui cette distinction est conférée. Le système serait incomplet, si l'on ne s'occupait de cette partie importante. Il faut des privilèges. >'
il existait des personnes « qui eussent été présentes au mariage de monsieur le Dauphin (depuis Louis XVI) ou à ceux de ses frères. " On les fit venir, on les interrogea. On interrogea également M. Dreux de Brézé, ancien grand maître des cérémonies de France. Bref, on s'arrêta, comme modèle, au mariage du Dauphin avec Marie- Antoinette. On rédigea tout l'événement de ce mariage, et il fut décidé que, jusqu'à « l'argent jeté au peuple >', on le suivrait de point en point.
Le prince de Neucliâtel, Berthier, envoyé comme ambassadeur extraordinaire à Vienne à l'occasion de ce mariage, a raconté, dans une lettre à Napoléon, sa première entrcAue avec l'empereur d'Autriche. Après avoir dit dans quel pompeux cortège il s'était transporté au palais impérial et comment il avait été reçu, au pied de 1 escalier, par les officiers de la couronne : « Parvenu à la salle où était l'empereur, continue-t-il, le grand maître des cérémonies a été m' annoncer. L'empereur était à l'extrémité de cette pièce et debout sous un dais... A ma seconde révérence, tous les ministres de l'empereur et les personnes de la cour se sont arrêtés au milieu de la salle. J'ai parcouru seul le long espace qui me séparait
encore de l'empereur, et je suis arrivé au pied du tapis de l'estrade où je me suis couvert. En remettant mes lettres de créance, j'ai adressé quelques mots à l'empereur, ayant soin d'ôter mon chapeau et de le remettre lorsque je prononçais le nom.de Votre Majesté et le sien. Je me suis découvert au moment où j'ai remis mes lettres. L'empereur ayant pris la parole, je me suis recouvert. Quand il a eu cessé de parler, je me suis découvert de nouveau. Sa Majesté a pris alors le ton de la conversation. . . Je lui ai présenté mon secrétaire d'ambassade, mon aide de camp et mes gentilshommes d'ambassade. Je me suis retiré avec les mêmes cérémonies qu'en entrant et me suis rendu chez l'impératrice, oùlemème cérémonial a eu lieu (1) . " • Ne se croirait-on pas transporté, par ce récit, à l'époque de Louis XIV ou de Louis XV? Par plus d'un côté, on y était en effet. On y était par tout
(1) Pour les apprêts du mariage et les lettres de Berthier, voir Arch. nat. AFiv = 1381, 8' et 9"^ doss, A ces lettres est joint un état des gratifications faites par Berthier aux personnes qui l'avaient servi à Vienne, étal montant à 56.000 fr., « y compris l'argent jeté au peuple » . Un autre état indique les cadeaux répartis à tout le cortège autrichien qui accompagna l'impératrice à Braunau, d'une valeur de 342.000 fr., " à quoi il faut ajouter une soujme de 30.000 fr. en napoléons qu'on a laissée... pour distribuer à tous les domestiques et personnes de service, ainsi qu il avait été fait au mariage de Marie-Antoinette. »
ce qui tenait à l'appareil et aux formes extérieures du pouvoir; on y était aussi, à certains égards, par les institutions. Assurément le nouveau régime, comparé à l'ancien, avait ce mérite que, sur plus d'un point, il donnait satisfaction aux idées et aux besoins du temps. Mais les deux grands principes de la Révolution, l'égalité civile et la liberté politique, s'y trouvaient ou menacés ou méconnus. On a AU comment, par la création d'une noblesse héréditaire, l'égalité avait reçu une première atteinte, et comment aussi, d'après les projets de Napoléon, elle en aurait reçu une plus grave si le temps n'eût manqué pour les réaliser. Quant à la liberté politique, on n'en avait que la trompeuse image. En supprimant le Tribunat, Napoléon avait laissé subsister le Sénat et le Corps législatif; mais l'un et l'autre n'étaient qu'un simulacre, et l'on peut dire que, sous ce rapport, l'Empire était au-dessous de la royauté. Le Sénat et le Corps législatif n'eurent ni le droit de remontrances de nos vieux parlements, ni même le droit de doléances des États généraux, et Napoléon les tint si loin de lui et si bas qu'il ne put y trouver d'appui quand la victoire l'abandonna (1). Sa volonté faisait toute la
(Ij II ne voyait pas ou ne voulait pas voir cette vérité, quand, à Sainte-Uéléne, il disait : u Si j avais été 1 homme du choix de»
206 NOTES SUR NAPOLÉOiN
loi; et afin de mieux ('toiifrcr le souvenir de ces principes de la Révolution auxquels l'Iilnipire opposait un si outrageant démenti, il y eut désormais comme un mot d'ordre pour dire, pour répéter que, durant les courtes années où la France avait été en possession d'elle-même, elle n'avait été capable que d'être insensée ou sanguinaire.
Quels qu'aient été les fautes ou les excès de Napoléon, il restera l'un des hommes les plus étonnants de l'histoire. On a tout dit sur le capitaine; on a tout dit également sin* l'administrateur qui, dirigeant dans son ensemble la vaste machine du gouvernement, en observait à la fois tous les rouages. On a dit aussi par quel merveilleux privilège, au milieu d'affaires si nombreuses et si diverses qu'il attirait à lui, il pouvait, sans distractions, sans efforts, se donner tout entier à l'affaire du moment. Mais on n'a point assez considéré,
Anglais, j'aurais pu perdre dix batailles de Waterloo, sans perdre une seule voix dans les Chambres. » Momuolo-n, Mémoires.
semble-t-il, sa puissance de travail. Cette correspondance de vingt-huit énormes volumes publiés sous le second Empire, et composée uniquement de lettres dictées par Napoléon, a certes de quoi surprendre. Le recueil n'en est cependant pas complet. Pour l'époque du consulat et les premières années de l'Empire, il n'offre que peu de lacunes. Mfds, en ce qui regarde les années ultérieures, la commission de publication, débordée par la masse des documents, a dû procéder à des choix, opérer des éliminations. Les lettres inédites en deux volumes, qui ont été récemment mises au jour, ne sont elles-mêmes que le résultat d'un choix fait parmi celles qui avaient été omises (1). Qu'à cette correspondance on ajoute des arrêtés ou décrets, au nombre d'environ cent seize mille, qu'il examinait et signait; qu'on ajoute les rapports qui lui parvenaient de toutes parts et que souvent il annotait de sa main, et l'on aura une idée de la faculté de travail de cet homme singuher. Il fatiguait ses ministres; il fatiguait ses secrétaires. Quand il dictait, on avait peine à le suivre ; quand il écrivait, on
(1) Lettres inédites de Napoléon I" (an VIII-1815), publiées par L. Lecestre, 1897, 2 vol. in-8". Les lettres que, par des motifs politiques, la comu»ission du second Empire n'avait pas jugé devoir être publiées, ne représentent qu'une partie des lettres éliminées.
208 INOÏES SUR NAPOLEON
avait peine lï le lire. Impatient de tout obstacle, de tonte règle, il eiit voidn écrire aussi vite qu'il pensait; il ne traçait qu'imparfaitement ou n'achevait pas ses mots, et se faisait par moment illisible à ce point c[u'aujourd'luii encore il est des fragments de son écriture qu'on n'a pu déchiffrer. L'orthographe était aussi une règle qu'il ne subissait qu'avec peine et qu'il violait plus d'une fois. Mais l'orthographe n'est pas le style; et, soit qu'il écrivît, soit qu'il dictât, ses lettres, fermes, nettes, concises, emportées, avec je ne sais quoi d'irrésistible et de dominateur, sont d'un écrivain de premier ordre.
Lorsqu'on examine sa correspondance, on voit que deux objets surtout attiraient son attention : l'armée et les finances (1). " Les états de situation de mes armées, disait-il, sont pour moi les livres de littérature les plus agréables de ma bibliothèque et ceux que je lis avec le plus de plaisir dans mes moments de délassement (2). » Il lisait en effet ces états avec une telle assiduité,
(1) Peut-être pourrait-on noter, comme un signe do cette double préoccupation, la coutume où il fut jusqu'en 1814 et même en 1815 de tracer, en tête ou en marge de nombre de pièces soumises à son examen et quel qu'en fût l'objet, des dessins informes de canons et de fortifications, avec des alignements et des additions de chiffres concernant le plus souvent des recettes ou des dépenses.
(3) Lettre à Joseph, 9 février 1806. Coiresp.
il en était tellement pénétré, qu'il connaissait, à un homme près, l'effectif de ses régiments, et qu'alors même que ses troupes étaient disséminées sur la moitié du continent, il savait mieux encore que ses ministres l'emplacement de ses bataillons. L'ascendant qu'il exerçait sur ses soldats ne peut être comparé qu'à celui que César exerçait sur les siens. Jamais capitaine ne sut comme lui parler le langage qui, sur les champs de bataille, exalte les courages. On peut dire également que jamais capitaine, jamais souverain ne fit autant que Napoléon pour s'attacher l'armée. A la vérité, il sentait qu'en ses soldats résidaient sa force et son prestige. Il ne leur prodiguait pas seulement les distinctions, il leur donnait la richesse. Dans tout pays conquis, il se réservait un certain nombre de domaines qui lui servaient à doter les hommes de son armée. C'est ainsi que, par le décret qui nommait Joseph roi des Deux-Siciles, il se réservait un million de rentes pour être distribuées à ceux de ses officiers et soldats « qui avaient rendu le plus de services à la patrie et au trône » . Il fit de même en Espagne deux ans après ; il fit de même aussi en Allemagne (1). Quand il créa une
(1) « Sa Majesté s'est réservé les biens de douze des plus riches propriétaires de l'Espagne, dont les fortunes réunies sont supposées
noblesse, ce lui fut un autre moyen de récompense. Des titres de prince, de duc, de comte, de baron, furent donnés à l'armée. Il bonorait d'ailleurs d'une manière éclatante les bommes tombés à son senice. Le 2 décembre 1806, il ordonnait d'ériger au centre de Paris un « temple de la gloire, » où les noms des généraux, officiers et soldats morts aux batailles d'Austerlitz et d'Iéna seraient inscrits siu* des tables de marbre, d'argent et d'or.
Les finances étaient, après l'armée, l'objet le plus constant de la préoccupation de Napoléon. Dès les premiers temps du consulat, on voit les pièces de comptabilité s'amasser autour de lui. Il
monter à deux cents millions. Elle s'est réservé en Allemagne un grand nombre de domaines et des créances considérables, notamment celles de l'ancien électeur de Hesse. Elle s'est aussi réservé dans le royaume d'Italie et dans celui de Naples des droits qui ont une valeur assez importante... » Tel est le début d'une longue note datée du 2 août 1809, où l'empereur demandait à Gambacérès « d'établir une théorie» d après laquelle on organiserait une administration des biens qu'il s'était réservés sur les pays étrangers. Cette note a été reproduite dans la Corresp., sauf la première phrase du début qui a été supprimée. Gambacérès répond le 31 août et développe des considérations qui méritent d'être rapportées. « Le droit de faire la guerre, dit-il, entraine nécessairement celui de faire des conquêtes et le pouvoir d'en disposer avant la paix. Le droit de faire la pai.x emporte celui de mettre à la conclusion du traité les conditions que le souverain juge convenables. L'empereur a donc le pouvoir de rendre les biens conquis. Dès lors et à plus forte raison, il a celui de les retenir. » Arch. nat. AFiv = 1250, 3" doss.
ne se bornait pas à s'assurer de l'exacte situation (le ses recettes et de ses dépenses. Son imagination formait à tout moment des combinaisons de chiffres qu'il prenait pour des créations de res sources, mais qui, en réalité, étaient autant d'erreurs. Ces erreurs venaient surtout de doubles emplois, difficiles à démêler d'abord dans des comptes de plusieurs milliards. Il croyait, a raconté un de ses ministres (1), pouvoir faire manœuvrer SCS chiffres à l'instar de ses bataillons; et comme il avait fait prendre au même corps plusieurs positions dans une bataille, il faisait reparaître trois ou quatre fois la même somme en lui assignant divers emplois. Il portait d'ailleurs dans l'administration des finances cette impatience de la règle et cet esprit de domination qu'il portait en toutes choses. Il lui déplaisait que les budgets des divers ministères fussent fixés, une fois pour toutes, au commencement de chaque année, comme ils le sont aujourd'hui; il prétendait disposer des ressources de son Trésor de la manière et au moment qu'il le jugerait à propos, et, selon l'événement ou le besoin, distribuer entre les différents senices pubHcs les secours nécessaires à
(i) MoLLiEN, Mémoires.
chacun d'eux. Une chose surtout lui était insupportable, les oscillations de la rente. Dans un des premiers entretiens cju'étant consul il eut avec son ministre du Trésor, il lui demanda les moyens de maîtriser le cours des effets publics. Ce mouvement de fonds, qui s'opérait en dehors de sa direction, gênait sa politique et offensait son autorité. Quand éclata la guerre d'Espagne, le 5 pour 100 qui, après Tilsit, s'était élevé au-dessus de 90, menaçait de tomber au-dessous de 80. Il ordonna que ce dernier taux fût maintenu de « vive force, " et prodigua, dans cette lutte, nombre de millions. En un mot, et malgré tous les arguments que lui opposaient ses ministres, il prétendait demeurer l'unique arbitre du prix des effets publics, disant « qu'il ne pouvait pas lui être plus difficile de gouverner le petit coin de Paris qu'on appelait la Bourse que de gouverner la France » .
Cet homme, que toute règle gênait, que toute gène irritait, exerça sur la France le plus complet despotisme qu'elle ait peut-être jamais subi. Il fit de l'obéissance une sorte de mécanisme. Ses ministres, ses généraux, ses frères eux-mêmes, devenus rois, étaient privés par lui de toute initiative. Encore moins souffrait-il que, dans le public, on discutât ses actes. " Le temps où le peuple de
Paris délibérait dans les sections est passé, écrivait-il en 1805. » Il apprend que, dans une ville de province, un comédien a parlé politique; il mande aussitôt à son ministre de la police : « Failes-le arrêter et fouetter, comme le mérite cette canaille, lorsqu'elle se mêle d'objets importants (1). » Le moindre signe de résistance à ses volontés provoquait sa rigueur. Informé que le Corps législatif italien avait manifesté quelque opposition, il défend qu'à l'avenir on lui présente aucune loi, et signifie qu'il ne le réunira plus. Inutile de dire que cette obéissance, qu'il entendait obtenir des corps politiques, il l'exigeait du clergé. Le seul point qu'il eût retenu de l'Évangile, c'était que Jésus- Christ avait dit qu'il faut rendre à César ce qui appartient à César. Nombre de fois il répète cette maxime dans ses circulaires aux évêques. Habitué bientôt à voir tout plier devant lui, il s'irrite, comme un autre Xerxès, de la résistance des éléments. Au mois d'avril 1808, alors qu'il avait résolu de s'emparer de l'Espagne, il arrive à Bordeaux. Il parut sombre et mécontent. Etait-ce que ses desseins sur l'Espagne lui donnaient quelques inquiétudes ou peut-être des scrupules? Sa mau-
(1) Lettre àFouché, 17décembre 1807. Lecestke, Lettres inédites.
ai4 NOTES SUR NAPOLÉON
vaise humeur venait d'une autre cause. Il avait décidé de prendre la mer à quelque distance de Bordeaux et de faire son entrée par la Garonne. Or le vent et la marée l'avaient contraint de continuer sa route en voiture et d'arriver par terre (1) . C'est dans cette année 1808 que fut créée ou plutôt réorganisée l'Université. On a fait honneur à Napoléon de cette mesure. Il arrive en effet que des institutions produisent d'heureux résultats en dépit de l'idée qui a présidé à leur naissance- Le seul fait d'avoir fondu entre elles ces universités distinctes et indépendantes les unes des autres qui existaient avant la Révolution montre déjà les intentions de l'empereur. En les soumettant» ainsi réunies, à l'entière direction d'un u grand maître ", il avait la main sur l'éducation publique. Dans les intentions de Napoléon, cette réorganisation de l'Université se rattachait si bien aux intérêts de son pouvoir, qu'en 180(), — lorsqu'il en communiqua la première idée au Conseil d Etat, — il cUsait : " Il ne peut y avoir d'Etat politique fixe, s'il n'y a pas un corps enseignant avec des principes fixes. " L'un de ces principes et, aux termes du décret constitutif, le premier à enseigner
' "(1) Rapport du commissaire général de Bordeaux. Arch. nul. F' 3806.
après celui de la religion, était <<■ la fidélité à l'empereur, à la monarchie impériale, dépositaire du bonheur des peuples, et à la dynastie napoléonienne (1) ". Pour ce cfui est de la liberté qu'il entendait laisser aux intelligences, sa pensée se révèle tout entière dans ce fait : quand, sous le consulat, " il réforma » l'Institut, il supprima la classe des sciences morales et politiques.
Une particularité à noter dans Napoléon, c'est que si, par sa politique intérieure, il rentrait dans les voies de l'ancien régime et semblait le continuateur des Bourbons, il se rattachait, par d'autres côtés, à des types plus éloignés, empruntés soit à l'antiquité, soit aux premiers siècles de notre histoire. Lorsqu'on regarde en lui le capitaine, l'image de César se présente aussitôt à 1 esprit. Il n'a pas seulement, à son exemple, cette foi au succès qui est déjà la moitié de la victoire; il possède, au même degré, la sûreté du coup d'œil, la rapidité dans les mouvements, avec cette prudence qui ne laisse rien au hasard. Le nom de César lui échappe, à l'occasion, quand il parle de lui-même. " Soldats, disait-il dans une proclamation à la grande armée au mois d'avril 1809, vous avez suppléé au nombre
(1) Voir le titre IV du décret dans la minute conservée aux Arch. nat. - O
par votre bravoure ; vous avez fjlorieiisement marqué la différence qui existe entre les soldats de César et les cohues armées de Xerxès. " Que si, au lieu du capitaine, on considère le souverain, maître ou protecteur de tant d'États et les réglant par ses constitutions, on croit voir parfois un empereur des temps de la féodalité. Il ne se borne pas à imiter les procédés de ces âges lointains; il en reproduit les locutions. Lorsqu'en 1805, il donne à sa sœur Élisa l'État de Piombino, il stipule que les successeurs d' Élisa recevront " l'investiture >' de l'empereur des Français et lui prêteront serment de fidélité. L'année suivante, il érige dans les États de Parme et de Plaisance trois grands « fiefs « de l'Empire, dont il se réserve de même l'investiture, et institue également six autres Il iiefs >' dans le royaume de Naples (1) . Il voudrait faire de tous les souverains étrangers autant de grands feudataires qui viendraient, en des circonstances solennelles, rendre hommage à l'empereur des Français. Parfois aussi c'est Charlemagne qui apparaît en lui. Souvent même le nom du monarque franc revient en ses discours. C'est surtout dans ses dissentiments avec la cour de Rome qu'il en
(1) Décrets du 30 mars 1806.
évoque le souvenir. Il se regarde comme son héritier; il dit de lui : « Notre illustre prédécesseur. " Il y a plus ; dans certains moments, il se nomme lui-même Cliarlemagne et s'imagine l'être en effet. Au mois de février 1806, il écrit au cardinal Fescli : " Dites bien au pape que je suis Charlemagne. " Peu s'en fallut qu'il ne s'attribuât, comme lui, le titre d'empereur d'Occident. S'il ne le prit pas, quelques-uns le lui donnèrent; et la secrétairerie d'État impériale contient des lettres avec cette suscription : « A Napoléon, empereur d'Occident. >'
Cette propension à s'approprier les noms ou à jouer les rôles de certains hommes historiques montre qu'il y avait dans Napoléon quelque chose d'emprunté et de théâtral. N'importe où il se trouvât, il semblait qu'en effet il fût toujours en scène. Tout en dirigeant les ressources de son esprit vers l'accomplissement de ses desseins, il ne laissait pas de composer sa figure, son maintien, son organe. On connaît ses colères simulées, qu'il se plaisait à répandre autour de lui comme les éclats de la foudre impériale. Ces mots de comediante, tragediante, que le pape prisonnier prononçait d'une voix tranquille, pendant que l'empereiu' arpentait d'un pas saccadé l'un des salons
de Foutaiiicbleaii, convenaient à une partie de son caractère. L'un des rôles auxquels il s'appliquait le plus, c'était à passer dans le public pour un homme extraordinaire, pour un génie universel. ])e la paît même de ses ministres, quand il les réunissait en conseil, il ne souffrait pas la contradiction; et, s'il ne forçait pas la conviction, il commandait le silence. A la vérité, lorsque, au sortir de la salle du conseil, il conférait avec l'un d'eux dans son propre cabinet, il supportait les objections et discutait avec calme. La métamorphose était subite. On eût dit, selon le mot d'un de ses ministres, « Lekain quittant le trône et la pompe d'Orosmane pour rentrer dans la vie commune et reprendre le niveau des autres hommes " - Un trait montrera à quel point, et au temps même du consulat, il était attentif à maintenir dans le public l'opinion de son infailUbilité. Il avait été initié aux secrets de la comptabilité et du maniement des finances par Molhen, son ministie du Trésor, qu'il lui ariivait souvent de mander auprès de lui plusieurs fois dans la semaine. Un jour qu'il faisait l'éloge de MolUen devant un autre ministre, lequel était sans doute quelque peu jaloux de son collègue : " Tout Paris lui rend la même justice que vous, répliqua celui-ci ; on dit qu'il est
votre précepteur en finances. '^ Ce fut assez; pendant cinq mois, le premier consul parut avoir totalement oublié ^NloUien. A ce désir d'étonner l'opinion, il faut vraisemblablement attribuer le soin qu'il eut d'éviter les guerres de surprises, où l'on est victorieux sans éclat, et de ne livrer jamais que des batailles en rase campagne, dans lesquelles des masses se lieurtent contre d'autres masses. C'est ainsi que, sous le Directoire, étant général de l'armée de l'intérieur, il refusa le commandement de l'armée de la Vendée; c'est ainsi que, devenu empereur, il ne se montra qu'une fois en Espagne, sous les murs de Madrid. Cette même attention à frapper l'esprit de la foule le portait à dater nombre de décrets des diverses capitales de l'Europe où il entrait en vainqueur. Dans cette vue, il se réservait une certaine quantité de décrets, rédigés par avance, et que, selon les événements, il datait ensuite de Berlin, de Vienne ou de Madrid. Parfois il antidatait les pièces soumises à sa signature. D'après une tradition qui avait cours dans les bureaux de la secrétairerie d'Etat, le célèbre décret daté de Moscou, le 15 octobre 1812, sur l'organisation du Théâtre-Français, ne fut signé que deux mois après, à Paris. Sur le projet de décret, un des secrétaires du cal^inct de l'empereur a même
écrit cette note si(jniFicative : " L'intention de Sa Majesté est que ce décret soit daté de Moscou. » Ce serait se tromper ([ue de supposer Napoléon arrivant au pouvoir avec des desseins arrêtés qu'il s'attacha ensuite à exécuter. Ces desseins varièrent selon sa fortune. On a vu avec quelles idées il partit pour l'Egypte. Quand il devint consul, il n'est pas à penser qu'il se crut d'aijord appelé à fonder en France une quatrième dynastie. L'idée de faire de ses frères autant de rois qui fussent comme les vassaux de son Empire ne semble s'être fait jour dans son esprit qu'après la victoire d'Austerlitz. C'est surtout dans sa politique extérieure que se révèlent les successions et, l'on peut dire, les incertitudes de sa pensée. On connaît les transformations nombreuses et parfois contradictoires qu'il fit subir à l'Italie. Parmi les souverains qu imposa aux diverses parties de la péninsule son humeur despotique, peu s'en fallut qu'on ne comptât un « roi de Venise ». A la fin de 1805 il eut en effet l'idée de donner Venise, avec ce titre, à l'électeur de Salzbourg (1). Peu s'en fallut aussi qu'on n'eût un »< roi des Iles Baléares ».
(1) Lettre à Talleyrand, 30 novembre 1805, Conesp. Ccl éleclorat, institué le 26 décembre 1S02 par le traité de Paris, fut supprimé ■en 1805.
NOTES SUR NAPOLEON 22i
D'après une coiiveution secrète passée en 180(3 entre la France et la Russie, ce titre devait être conféré au fils de Ferdinand IV dans le cas où Ferdinand, à qui Napoléon venait d'enlever le trône de Naples, ne garderait pas la Sicile (1) . L'année suivante, le 17 octobre, un traité également secret était conclu par Napoléon avec le roi d'Espagne, Charles IV, au sujet du Portugal, dont une partie, sous la dénomination de " royaume de la Lusitanie septentrionale ", devait être attribuée au petit-fils de ce prince, Louis, roi d'Etrurie, lequel, en retour, devait céder l'Etrurie à la France (2). Napoléon songeait alors si peu à s'emparer de l'Espagne, que, par le même traité, il garantissait à Charles IV la possession de ses États au sud des Pyrénées et s'engageait en outre à lui reconnaître, soit à la paix générale, soit « au plus tard dans trois ans >', le titre fastueux d'empereur des deux Amériques (3). Quelques mois après,
(1) Arch. nat. AFiv = 1408, 3= doss.
(2) Une autre partie du Portugal devait être attribuée en toute souveraineté au prince de la Paix avec le titre de « Prince des Algarves « . En fait, il n'y eut ni prince des Algarves, ni roi de la Lusitanie septentrionale. Le royaume d'Etrurie, qui avait été érigé en 1801 après la paix de Lunévilie, fut néanmoins annexé à l'Empire en 1807 et forma trois départements, pour redevenir en 1809 grandduché de Toscane aux mains d'Élisa Bonaparte.
(3) D'après un article de ce traité, toutes les possessions oulre-mcr
une révolution éclatant en J^^spa^jne, il formait aussitôt d'autres desseins, obligeait Charles ÏV à se démettre de la couronne et appelait à Madrid son frère Joseph, qu'il remplaçait à Naples par Murât. Depuis le commencement de l'I^npire jusqu'en 1810, on voit ainsi les traités, les projets de constitution se succéder par coups rapides, se modifiant, se détruisant les uns les autres. L'intérêt politique du moment, une ambition qui s'étendait avec la victoire, parfois un simple ressentiment étaient autant de causes qui jetaient Napoléon dans ces variables entreprises; et l'on ne sait de quoi le plus s'étonner, ou de l'instabilité de pensées c[ue révélaient chez lui tant de changements successifs et précipités, ou de l'ascendant de cet homme qui, pendant un temps, réussit à imposer à l'Europe ses volontés changeantes et jusqu'aux caprices de son imagination.
A voir en quels termes hautains, dans ses proclamations, dans ses décrets, il annonçait soit la fin des dynasties qu'il avait résolu de supprimer, soit les accessions d'Etats qu'il ajoutait à son Empire, on eût dit qu'il se regardait comme le maître du monde. Il le crut et, à un moment, il le fut en effet.
de la maison de Brajjance devaient être partagées entre la France et l'Espagne.
Si l'on excepte l'empereur de Russie qu'il eut le dessein d'abattre et qu'il ne put que menacer, il n'y eut pas de princes sur le continent auxquels il ne prouvât sa puissance, en élevant les uns et abaissant les autres. Aux ducs de Wurtemberg-, de Bavière, de Saxe, il confère le titre de roi; mais il contraint l'empereur d'Allemagne à ne s'appeler qu'empereur d'Autriche. Encore refuset-il de lai laisser le titre d'apostolique. « Il n'est pas plus apostolique que moi, et je suis aussi chrétien que lui " (1). Quant aux souverains qu'il privait de leurs trônes ou dont il diminuait les territoires, il ne lui suffisait pas de les déposséder; il les humiliait, les offensait dans des manifestes publics. Ses frères mêmes, devenus rois, il les tançait par la plume de ses minisres. Il ne se rendait pas compte que, par ce remuement des couronnes, par ces humiliations, ces offenses, il ôtait de l'esprit des peuples le respect des trônes et nuisait par là à la dynastie qu'il prétendait fonder, en montrant que les royautés n'étaient qu'un résultat des événements ou un produit de la fortune.
Il était d'autant plus prompt à varier dans ses
(1) Lettre à Maret, 23 septembre 1809. Correxv.
desseins, qu'il ne jugeait pas que la prol^ité fût dans la politique un élément nécessaire. On a vu, par le traité relatif au Portugal, combien vite il désertait ses engagements. Ce même Charles IV, auquel il promettait le titre d'emperem-, et qu'il forçait ensuite, — on sait par quels moyens, — d'abdiquer en sa faveur, il lui reconnut, par le traité de Bayonne, une liste civile de huit millions. Cette somme ne fut jamais payée (1) . S'il ne se faisait pas scrupule, à l'égard des souverains, de trahir sa parole, encore moins craignait-il de soulever chez les peuples des espérances qu'il était résolu d'avance à ne pas réaliser. Dans le même temps qu'il laissait croire aux Polonais qu'ils allaient redevenir une nation et fomentait chez eux des idées d'indépendance, il s'engageait, par une entente secrète avec la Russie, non seulement à « ne favoriser aucune entreprise tendant à rétablir le royaume de Pologne », mais à " n'employer dans aucun acte public les mots de Pologne et de
(1) Cette pension, stipulée par le traité de Bayonne du 5 mai 1808, était de trente millions de réaux, soit exactement de 7,500,000 fr. A la date du 15 novembre 1809, Charles IV, malgré ses réclamations, n'avait encore reçu, pour les dix-huit mois écoulés, que 2,550,711 fr. 87 c. Le 20 novembre 1809, Napoléon réduisit la pension à 2,400,000 fr., soit 200,000 fr. par mois. Quelque temps après, il la réduisit de nouveau à 150,000 fr. par mois. Arch. nat. AFiv =:
Polonais pour désigner des pays et les habitants de ces pays qui avaient fait partie de ce royaume (1) " . On a révoqué en doute qu'il eût ordonné la fabrication de faux billets des banques de Vienne et de Londres ; mais le fait est aujourd'hui avéré. Il n'est pas moins certain qu'il fit fabriquer en 1812 de faux billets de banque russes (2). A ses yeux, l'état de guerre justifiait tous les moyens, quels qu'ils fussent, employés contre l'ennemi. On connaît sa méthode à l'égard des pays conquis. Il ne se contentait pas d'y frapper d'énormes contributions de guerre, de s'y réserver des domaines considérables pour enrichir ses généraux; souvent il enlevait les statues, les tableaux, les manuscrits précieux, les livres rares, les archives. En 1814, des voitures amenaient encore à Paris une partie des
(1) Voir, dans la Corresp., la lettre à Champagny, du 6 février 1810, avec les notes. Cf. la proclamation aux Hongrois du 15 mai 1809, où il les appelait à la révolte contre l'Autriche et leur promettait l'indépendance.
(2) Lettres à Fouché des 6 et 23 septembre 1809 dans les Lettres inédites, édit. Leckstre. A ces deux lettres qui ne concernent que la banque de Vienne, on peut joindre la suivante adressée également au ministre de la police et non publiée dans les Lettres inédites : « Compiègne, le 9 avril 1810. Portez, je vous prie, une nouvelle activité dans la fabrication des billets de banque de Londres. J'attends de grands et puissants résultats de cette mesure contre l'ennemi commun; mais il faudrait se hâter ». Pour les faux billets de banque russes, voir Taixk, Origines de la France contetnp. NapO' léon Bonaparte, ch. m,
226 NOTES SDR NAPOLÉON
richesses du Vatican. Si, de la part des peuples qu'il avait subjugués, se produisait quelque effort vers l'indépendance, il ordonnait de piller le pays, de brûler les villages, de faire passer par les armes ceux qu'il appelait des rebelles. « Plaisance s'était insurgée à mon retour de la grande armée, écrivait-il à Joseph au mois de juillet 1806. J'y envoyai Junot qui prétendait que le pays ne s'était pas insurgé et m'envoyait de l'esprit à la française. Je lui ordonnai de brûler deux villages et de faire fusiller les chefs de la révolte, parmi lesquels étaient six prêtres. Cela fut fait, et le pays fut soumis et le sera pour longtemps. »
Il faut bien le reconnaître, non seulement les droits des peuples, mais les droits de l'humanité comptaient peu pour Napoléon. Dans la même année où, sous le consulat, il restaurait en France le culte catholique, il rétablissait, dans nos colonies, l'esclavage aboli par la Kévolution (1). Il n'admettait, pas le sentiment en politique. Quand il fit tuer le duc d'Enghien, il avoua lui-même n'avoir obéi ni à la passion, ni à un motif de juste sévérité, mais il crut cette mort nécessaire à l'jaffermissement de son pouvoir. Les affections les
(1) Voir, au Bulletin des lois, la loi du 30 llorcal an X. Cf. arrèlc du 2S brumaire an XI,
iSOTES SUR NAPOLEON 227
plus légitimes étaient subordonnées chez lui à ce qu'il jugeait son intérêt. >c Je ne puis reconnaitre pour parents, disait-il, que ceux qui me servent. » Comme méthode de gouvernement, il voyait d'abord la force. " Ce n'est pas en cajolant les peuples qu'on les gagne (1) . » Il mandait un jour à Joseph que le crime même, par la terreur qu'il inspire, constitue une puissance. On lui a prêté cette maxime : >< On gouverne les hommes plus par leurs vices que par leurs vertus. " Au reste, il ne se cachait pas de cUre qu'il méprisait les hommes. Ce mépris, il le portait ouvertement dans sa pohtique, comme l'atteste cette note relative à un personnage sur lequel il avait demandé des renseignements, note qui n'aurait pu être écrite si son auteur n'eût connu les sentiments du maitre : « N..., très peu de moyens d'être utile, mais attaché à la dynastie; peut être employé secondairement, si on n'exige ni talents, ni travail, ni représentation; peu de considération ; manières ignobles ; figurerait bien au Corps législatif {2). »
(i) Lettre à Joseph, 8 mars 1806. Corresp. « Il ne faut point perdre de vue que la force et la justice sévère sont la bonté des rois. 11 Au même, 6 avril 1806. Ibid.
(2) Arch. nat. AFiv = 1249, 1" doss. Cette note fait partie d'uu dossier qui parait dater de 1810 et est intitulé : Personnel du Sénml conservateur ; prcsenlation de candidats, .
228 NOTES SUll NAPOLEON
Napoléon avait, on doit le dire, quelque raison dans son mépris. Jamais souverain ne sévit l'objet d'aussi constantes, ni d'aussi basses adulations. On sait le nombre énorme de productions en prose et en vers auxquelles donnèrent lieu son mariage avec Marie-Louise et la naissance du roi de Home. Ce qu'on sait moins, c'est que ses ministres, en lui soumettant quelques-unes de ces poésies, ne craignaient pas de lui dire qu'inspirés par d'aussi grands événements, leurs auteurs dépassaient de beaucoup les meilleurs poètes de lépoque de Louis XIV (1). Lors de la fête du 15 août qui suivit le traité de Tilsit, Fouclié, le macbinateur des futures trahisons, disait qu'en ce jour « on ne célébrait pas seulement le héros, mais le monarque qu'on avait reçu des Dieux comme un présent du ciel (2) " . Au lendemain de la victoire de Wagram, Lacépède, un savant que Napoléon avait fait comte et grand chancelier de la Légion d'honneur, écrivait : < La nouvelle du passage du Danube et des deux batailles qui ont suivi a éleetrisé tous les esprits. On est dans le ravissement. On a cru, en lisant le Bulletin, entendre l'empereur dans
(1) Rapport du duc de Rovijjo à l'empereur, iC août 1811. Areh. nat. F' 3675.
(2) Ibid. AFiv ^ 1500. .
son conseil de gnerre et admirer son génie sans voile, comme les bienlienreux voient Dieu face à face (1) ". La flatterie n'avait pas besoin, pour se produire, d'occasions aussi éclatantes. En 1808, alors que Napoléon était à Bayonne, où il tenait dans ses serres le faible roi d'Espagne, un des hommes qui se firent le moins d'illusion sur l'empereur, Talleyrand, lui adressait ces mots : « Paris est dans cet état de froid et de langueur qu'il éprouve toujours quand il est privé de la présence de Votre INIajesté. (2) » Encore peut-on dire que ces adulations ne dépassaient pas le domaine de la correspondance privée. Mais quel effet démoralisateur, quelle influence avilissante ne devaient pas exercer sur les esprits des flatteries publiques émanées des premiers corps de l'Etat? Quand éclata cette guerre d'Espagne dont l'opinion s'alarma si vivement, le Sénat, qui partageait l'inquiétude générale, déclara néanmoins que " cette
(1) 15 juillet 1809. Arch. nat. AFiv = 1252, 2" doss. Ce pauvre illustre Bavant était coutumier de ces exage'rations de langage, comme le prouve cette lettre que, le 23 avril 1812, il adressait au comte Daru : « Monsieur le comte, d'après la lettre que Votre Excellence vient de me faire l'honneur de m'dcrire, j'ai l'honneur de lui adresser une lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Sa Majesté Impériale et Royale, et j'ai l'honneur de prier Votre Excellence d'avoir la bonté de la mettre sous les yeux de Sa Majesté... « Ibid. AFiv = 1245, 2" doss.
(2) Arch. nat. AFiv ^ 1386, 9« doss.
guerre ctait politique, qu'elle était juste, qu'elle était néeessaire (1) y . Le Corps législatif ne montrait pas moins de servilité que le Sénat. Napoléon lui ayant notifié l'envoi des premiers drapeaux pris en Espagne, il vit dans cette simple notification une telle marque d'honneur, qu'à l'unanimité il émit le vœu qu'un monument, « dédié à Napoléon le Grand ", fût élevé sur les hauteurs de Montmartre « pour consacrer le souvenir du témoignage d'estime et de considération que Sa Majesté avait daigné donner au Corps législatif (2) >'. Ce fut toutefois le Trihunat qui alla le plus loin dans les voies de la flatterie. Lorsqu'on y apprit la victoire d' Austerlitz, il y eut comme un assaut de discours, où les orateurs cherchèrent à se dépasser les uns les autres dans l'expression de la louange et de la servilité. L'un d'eux demanda que Napoléon, à son retour dans Paris, reçût, comme aux temps de l'ancienne Rome, les honneurs du triomphe et que la ville tout entière se portât au-devant de lui; un autre, qu'on déposât avec pompe, " dans une hasilique nationale > , l'épée portée par Napoléon sur le champ de hataille, et que cette épée, confiée à la garde de douze dignitaires ecclésiastiques, ne
(1) Moniteur, sdance du 10 septembre 1808.
(2) 22 novembre 1808. Arch. nat. AFiv = 1252, 1" dosa.
fut retirée du temple que pour être remise à l'empereur quand il s'élancerait à de nouvelles victoires (1).
Malgré les adulations de toute sorte qu'on ne cessa de lui prodiguer, malgré le prestige dont il se savait entouré, Napoléon ne s abusait pas au point de croire qu'il n'y eût point contre son autorité et contre sa personne même de secrètes hostilités. Devenu empereur, l'un de ses premiers actes vait été de rétablir le ministère de la police générale, qu'il avait trouvé institué en arrivant au pouvoir et qu'il avait supprimé ensuite dans un but de popularité. Les complots qui signalèrent les derniers temps du consulat furent le motif apparent qui provoqua cette mesure. L'Empire se présentant comme un régime propre à donner à la France la paix et la stabilité, il semblait naturel qu'on s'efforçât de prévenir, par des moyens énergiques,
(1) Moniteur, séance du 31 clcceinbre 1803. Cf. TuiBAUDEAtr, Mme de RÉmcsat, Mémoires.
le retour des conspirations ([ui pourraient être tentées contre le souverain. Ce n'était là toutefois qu'un des objets que se proposait Napoléon. Ce ministère, rétabli dans des conditions de force et d'autorité qu'il n'avait pas eues auparavant, reçut pour mission de découvrir, surveiller, réprimer tout ce qui, sous une forme quelconque, pouvait porter atteinte, directement ou indirectement, à la nouvelle dynastie. A ce titre, il devint un des rouages les plus importants de la macbine impériale. Durant tout le règne de Napoléon, les écrits, les discours, les personnes, furent l'objet de la surveillance ou des rigueurs de la police, et l'on n'aurait qu'une idée imparfaite des procédés de l'Empire, si l'on n'examinait d'un peu près une institution par laquelle on peut dire qu il rappela les plus mauvais ours de l'ancien régime, quand il n'en dépassa pas les excès.
La presse était, comme on le doit penser, l'un des principaux objets sur lesquels se portaient l'attention et l'autorité de la police. On sait quel fut le sort des journaux sous l'Empire. En petit nombre, assujettis à une censure rigoureuse, toujours sous le coup d'être supprimés, ils ne vivaient ou plutôt ne végétaient qu'à la condition d'approuver tout ce que faisait le gouvernement. Les jour-
NOTES SDR NAPOLÉON 233
naux de province — il n'y en eut J^ientôt qu'un par département — avaient, ordre de puiser uniquement dans le Moniteur leurs nouvelles politiques. Quant aux journaux de Paris, on leur avait accordé au début un semblant de liberté qu'on ne tarda pas à regarder comme dangereux, et, en 1810, le ministre de la police proposait à l'empereur de les soumettre à la censure préalable, en les réduisant à six de liuit qu'ils étaient alors, y compris le Moniteur (1). Si Napoléon laissait subsister des journaux qu'il aurait pu tout aussi bien supprimer, ce n'était pas seulement que, par un de ces mensonges qui lui étaient familiers, il voulût abuser le pays par la fausse image d'une certaine liberté de la presse ; il se servait des journaux pour agir sur l'opinion. Durant tout l'Empire, et sous le consulat même, il faisait insérer dans les feuilles publiques des articles dont il indiquait le sens ou parfois dictait le texte à ses ministres. Dans ces articles, on dénonçait et plus souvent on défigurait la politique des gouvernements étrangers, afin de préparer les esprits à de nouvelles entreprises que méditait Napoléon; en sorte que les journaux, nuls comme interprètes de l'opinion, servaient,
(1) Arch. nat. AFiv =: 1302. Cf. F^ 425.7, 8-= dossier.
sinon à l'éclairer, du moins ;i la diriger et plus souvent à la tromper.
On pourrait croire que, sur les matières étrangères à la politique, les journaux jouissaient de quelque indépendance. Il n'en était rien. Les articles littéraires étaient examinés, censurés. On ne permettait pas d'écrire, par exemple, que, sous le rapport des lettres, le dix-neuvième siècle serait vraisemblablement inférieur au dix-buitième. On ne souffrait pas même un certain accent de tristesse commandé par le sujet. « Le sieur X..., mande à un préfet le ministre de la police, publie souvent dans les journaux des articles où il règne un ton de morosité qui n'est pas sans danger. Veuillez inviter l'auteur à écrire avec plus de mesure et à mieux clioisir ses sujets. " Il y a plus; il était tels « faits divers " dont la police désapprouvait ou empêcbait l'insertion. Le Journal de Paris avait dit un jour : >< Il règne en ce moment à Gênes des fièvres inflammatoires qui enlèvent beaucoup de monde. " En regard de cette pbrase, un censeur écrit : « A quoi bon cette nouvelle? (1) » Enfin, comme s'il n'eût pas été permis alors aux Français de se trouver mallieureux, la police dé-
(1) Pour ces diverses citations, qui se rapportent à l'année 1808, voir Arch. nat. F' 3463-.
fendit plusieurs fois aux journaux de mentionner les suicides.
Inutile de dire que l'opinion n'était pas plus libre dans les livres qu'elle ne l'était dans les journaux. Soumis à la censure a^ant leur publication, la police avait encore la faculté, quands ils avaient paru, de les saisir ou de les supprimer. Inutile de dire aussi que Napoléon se servait, pour sa politique, des livres comme des journaux. Lors de sa querelle avec le pape, il fit faire des pulîlications qui, sous une forme savante, n'étaient qu'un pamphlet contre la cour de Rome (1). Il ordonna qu'on écrivit pour les lycées des " Histoires de France » où, en retraçant la décadence de l'ancienne monarchie, « on plantât l'avenue qui conduisait à l'Empire » (2) . Quant à la police, elle ne se bornait pas à surveiller les ouvrages qui, par leur sujet, pouvaient exciter sa défiance; elle surs^eillait les dictionnaires, les almanaclis, les simples catalogues. Un libraire vit tous ses almanachs d'une
(1) Notamment l'ouvrage dont fut chargé Daunou, ouvrage intitule Ifisloii-e (le la puissance temporelle des papes et de leurs démêlés avec les souverains, particulièrement avec ceux dont la puissance était prépondérante en Italie. Voir, à ce sujet, un rapport du duc de Rovigo à l'empereur, août 1810. Arch. nat. F' 4257.
(2j Rapport de Lcmontey au ministre de la police, janvier 1812, Ihid.
année mis an pilon, parce ([ue, dans la colonne (In mois d'août, il n'avait pas imprimé le nom de N^apolcon en assez {jros caractère. En 1811, un autre libraire met un jour en vente un certain nombre d'ouvrages des seizième et dix-septième siècles, dont l'un était annoncé dans le catalogue sous ce titre : Traité politique où il est prouvé par l'exemple de Moïse que tuer un tyran n'est pas un meurtre^ et un autre : La politique du temps, traitant de l'autorité et du devoir des princes; jusquoù l'on doit supporter la tyrannie, et si, en une oppression extrême, il est loisible aux subjets de prendre les armes pour défendre leur liberté. Le ministre de la police fait aussitôt corriger le catalogue, retirer les deux ouvrages, et adresse, sur cette affaire, un rapport à l'empereur, sans s'apercevoir de la maladresse qu'il commettait en paraissant, aux yeux du souverain, assimiler ce- Ini-ci à un tyran (1).
(1) Arch. nat. Loc. cit. En ce qui concerne les dictionnaires, il suftira de rappeler qu'en l'an XIII avait été mis en vente le Dictionnaire universet (le la lanfjne française de Boiste, dont l'un des articles était ainsi libellé : « Spoliateur, s. ni., qui dépouille, qui vole; spoliatrice, s. f., Buonaparle. » On lit saisir toute 1 édition, on manda l'auteur dans les bureaux de la police, et, bien qu'il eût déclaré n'avoir ajouté le nom « Buonapartc >• que pour indiquer au lecteur que le mot « spoliatrice « , alors nouveau, « était de S. M. l'empereur », on l'obliyca de mettre un carton. Ibid F^ 3841. On peut rap-
On surveillait de même les gravures, les tableaux. On défendait aux marchands de mettre en vente les portraits des Bourbons et principalement ceux des derniers rois. On interdisait même la reproduction de scènes de chasses où figuraient « des individus de l'ancienne dynastie ». En 1808, on fit saisir des médaillons qui représentaient le roi d'Espagne ou des membres de sa famille. Au plus fort des dissentiments de l'empereur avec le pape, en 1811, le ministre est informé qu'on colportait dans Paris une gravure, dans laquelle on voyait les trois Vertus théologales sur un vaisseau battu par la tempête, et Pie VII, placé au gouvernail, le dirigeant vers un port que du doigt lui montrait la Rehgion. A l'instant on saisit la planche et tous les exemplaires, et ordre est donné d'arrêter les éditeurs et les colporteurs (1) . Le théâtre attirait particulièrement l'attention de la police. Dès le consulat, on avait prohibé la représentation cV ^thalle, à cause des allusions que pouvait faire naître l'intérêt répandu dans cette pièce sur un prince légi-
pcler aussi que, dans le Dictionnaire universel de Prudhomme, la police fit retrancher, « coniuie inconvenant « , un passage où il était dit que le duc de MontcLelic avait été apprenti teinturier. Ibid. AFiv = 1029, 5-= doss.
^1) Pour ce qui est dit ci-dessus touchant les gravures saisies ou prohibées, voir Arch. nat. F^ 38V8, 3854.
time (1). A la vérité, cette tragédie fut jouée sous l'Empire, mais avec des corrections. On corrigeait tout à la fois Racine, Corneille et Voltaire. On ne se contentait pas d'interdire certaines pièces; on siu'vcillait les décors. Au mois de janvier 1811 , dans un ballet représenté au théâtre de l'Ambigu, on avait fait usage de drapeaux blancs ornés de fleurs de lis. Ces drapeaux furent aussitôt portés par ordre à la préfecture de police et brûlés (2). Tout en ayant l'œil sur les théâtres, au point de défendre qu'on y jouât des pièces où il fût question de Henri IV, Napoléon entendait qu'ils lussent encouragés. Il y voyait une distraction utile qui détournait l'attention du public de plus grands événements. Le ministre de la police avait soin, sous ce rapport, de se conformer à la pensée du maître. A la fin de mai 1812, alors que Napoléon était parti pour cette désastreuse campagne de Fiussie, il prescrivit à tous les cUrecteurs de spectacles de redoubler de zèle et d'activité. Il fit même, à cette occasion, soulever des discussions dans les journaux sur le mérite comparé de la musique italienne et de la musique française, s'imaginant, — le croirait-on?
(1) Cette défense fut signitiée à tous les préfets dès Horéal an VJil. Arch. nat. F' 3822 bis.
(2) Ibid. F' 3854.
:SOTES SUR NAPOLEON 239
— que '< cette petite guerre ferait diversion à la grande » (1).
La surveillance n'était pas moindre sur les personnes. On tenait un état exact de toutes celles qui arrivaient à Paris ou en sortaient. Ce qu'on faisait à Paris, on le faisait également dans toutes les villes importantes de l'Empire. Encore nul ne pouvait-il se déplacer, soit pour venir à Paris, soit pour se rendre d'un département dans un autre, sans être muni d'un passeport, qu'on n'obtenait pas toujours. En 1804, au moment du couronnement, quiconque, habitant hors Paris, voulut y assister, dut solUciter une autorisation qui ne fut accordée qu'à la suite de notes minutieuses recueillies par la police. De même qu'on surveillait les personnes dans leurs déplacements , on avait l'œil sur leur correspondance. On interceptait et on ouvrait les lettres; souvent on les gardait, et, bien que beaucoup des lettres ainsi retenues aient été détruites, il en reste, à la secrétairerie d'État, environ dix mille réparties en une vingtaine de basses (2).
Ce n'étaient là toutefois que les moindres sévérités de la police. Dès les premiers temps de l'Eni-
(1) Arch. nat. F^ 3302, 3321.
(2) Ibid. F' 4237 ù 4256,
pire, en 1804 el en 1805, on voit à Paris nonibi'e d'individus aiicics, mis ensuite en prison ou éloignés à quarante lieues de la capitale, pour le seul lait d'avoir tenu des propos contre le gouvernement. Ces propos étaient recueillis partout, dans les cabarets, les cafés, dans les salons même (1) . Les hommes les plus notables, s'ils parlaient trop haut, n'étaient pas à l'abri des rigueurs du ministère ou recevaient tout au moins des avertissements. En 1811, un membre de l'Institut, Mercier, auteur du Tableau de Paris ^ « prévenu de se faire remarquer par un langage et des opinions contraires au gouvernement, » fut mandé à la préfecture et dut donner sa parole de se montrer plus réservé à l'avenir (2). On sait que Chateaubriand, élu cette année à l'Académie française, ne put prendre possession de son siège, ayant refusé d'obéir à l'ordre qui lui fut signifié de corriger certains passages de son discom's de réception. Cette fois, l'ordre vint directement de Napoléon. Encore ne faudrait-il pas croire que la police ne s'inquiétât que des propos hostiles à l'empereur ou à sa dynastie. Il était des mots que, selon les circonstances, elle défendait de prononcer. Au
(1) Arch. nat. F' 3839, 3840. — .AFiv ^ 1503, 1504.
(2) Ibid. F' 3855.
mois de juillet 1808, le curé d'une des églises de Paris, prêchant sur l'excellence de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, avait nommé l'Espagne et le Portugal au nombre des pays où cette dévotion était le plus en honneur. Le préfet de police adressa au ministre un rapport où il disait « qu'un ecclésiastisque était toujours répréhensible de rattacher aux principes de la religion des idées qui leur étaient étrangères, et qu'il ne convenait pas, dans les conjonctures politiques présentes, de parler de l'Espagne ou du Portugal. " En marge de ce rapport, le ministre écrit : Le surveiller (1). Si la police se fût bornée aux rigueurs qui viennent d'être énumérées, elle n'eût été que tracassière et vexatoire. Mais elle fut tyrannique et violente. Le noml^re des individus détenus ou déportés sans jugement ou, comme on disait, par mesure de haute police, est énorme sous l'Empire. Des documents conservés aux archives du ministère de la marine témoignent que, de 1811 à 1814, on déporta des ecclésiastiques italiens par trente, quarante, cinquante ou même cent à la fois, pour le seul fait d'avoir protesté contre l'occupation des États pontificaux ou refusé de prêter serment aux
(1) Arch. nat. F^ 3848.
autorités françaises. Si le public ignora le plus souvent ces déportations, c'est que la police, conformément aux ordres de Napoléon, entourait ses opérations de mystère. On sait qu'en 1810 un décret rétablissait les prisons d'État. Ce décret, qui équivalait, a-t-on dit, à la réédification de l'ancienne Bastille, ne faisait en réalité que régulariser des procédés depuis longtemps en usage. A l'époque où il parut, il y avait des individus qui, depuis quatre, six ou huit ans, languissaient au château d'If ou ailleurs. Pour connaître le peu de cas que le gouvernement de Napoléon faisait de la liberté des personnes, il suffit de jeter les yeux sur les états administratifs qui, chaque année, mentionnaient les individus détenus par mesure de haute police. On y voit d'abord, dans une colonne à part, les individus condamnés par les tribunaux et qu'après leur peine purgée la police avait remis sous sa main; viennent ensuite, dans une autre colonne, les individus « jugés et acquittés », et enfin, dans une troisième, les individus « non jugés faute de preuves » (1).
Ces rigueurs de la police, qu'on voit se multiplier et s'aggraver à mesure qu'on s'éloigne des
(1) Arcli. nat. F^ 3435 à 3441, 3449.
premières aiiiices de l'Empire, étaient certes le signe que cette monarchie impériale n'avait aucune base profonde dans la nation. L'adhésion qu'au début de son pouvoir Napoléon avait rencontrée dans les esprits, et qui avait été ensuite soutenue et comme entraînée par ses victoires, s'était ébranlée par degrés. Ce serait une erreur de croire que les mécontentements eurent leur cause dans nos premiers désastres. Les craintes, les inquiétudes étaient nées, dès 1808, avec la guerre d'Espagne. Les rapports de police fournissent, à cet égard, les informations les plus précises. On commença dès lors à juger Napoléon, à redouter les effets d'une ambition qui ne savait pas se modérer. On sentait que tant de couronnes ôtées, données, reprises, étaient un jeu que l'Europe ne supporterait pas toujours. On commençait aussi à se lasser de la guerre. En dépit des " colonnes mobiles ", des garnisaires, des amendes, de la prison, de tous les moyens qu'employait le gouvernement pour forcer l'exécution des décrets sur la conscription, le nombre des déserteurs et des conscrits réfractaires, déjà sensible en 1805, n'avait fait qu'augmenter. D'après un rapport mis sous les yeux de Napoléon, ce nombre, en 1810, était de cent soixante mille ; et quant au chiffre des amendes
prononcées contre les familles de ces conscrits réfractaires, il s'élevait ù la somme énorme de cent soixante-dix millions (1). On se lassait même de la victoire. Il n'était pas jnsqn'anx généranx qui ne fussent, sans l'avouer, plus attachés à la conservation de leurs richesses et de leurs titres qu'à celle du ré[jime auquel ils devaient ces faveurs. Le clergé, de son côté, depuis l'occupation des Etats romains et l'arrestation du pape, était devenu secrètement hostile. Déjà, après Wagram, on disait tout bas que Napoléon marchait à l'abîme. Son mariage avec Marie-Louise, qui était comme une reconnaissance de la nouvelle dynastie par les vieilles monarchies de l'Europe, puis la naissance d'un héritier de l'Empire, hrent sans doute un moment illusion. INIais la conspiration du général Mallet, en 1812, conspiration ourdie avec de si faibles moyens et qui faillit néanmoins réussir, fut la preuve évidente que ce pouvoir, plus étonnant que solide, était attaché à la seule personne de Napoléon.
Avant que se produisît ce complot, et lorsque l'empereur ne faisait que commencer ses préparatifs pour la campagne de Russie, on voit les inquié-
(1) Sans compter près Je deux millions d'amendes infligés aux « fauteurs ou complices. » Arch. nat. AFiv =i 1297,
tudes se changer en murmures, et aux murmures succéder bientôt les manifestations séditieuses. L'état de stagnation du commerce, né de ces guerres continuelles et de l'immense folie du blocus continental, soulevait alors un mécontentement général. De tous côtés, on désirait, on réclamait la paix. Les mômes causes avaient amené la rareté et la cherté des subsistances. Pendant toute l'année 1812 et dès la fin de 1811, la correspondance des préfets ne cesse de signaler, à ce sujet, les plaintes des populations, plaintes d'autant plus vives que s'ajoutait, à ce moment, la pénurie des récoltes. Ce sont plus que des plaintes, mais des menaces. Malgré la main de fer du gouvernement, malgré les arrestations opérées de toutes parts, des mouvements insurrectionnels, provoqués parla famine, se produisent sur divers points de la France. Partout les préfets demandent du blé et des troupes. La situation était en effet lamentable. Dans le département de la Loire-Inférieure, les haljitants, en grand nombre, étaient réduits à vivre de racines. En Normandie même, on rencontrait « de vrais squelettes ambulants " . Dans le département de l'Eure, on voyait des hommes se nourrir des chairs d'animaux abandonnés. Dans la Somme, une bande «ou plutôt luie armée de cinquante mille mendiants
parcourait les campagnes, la nuit, attaquant les fermiers et enlevant le blé. Dans les Alpes maritimes et d'autres départements montagneux, on trouva des individus morts de faim. A Marseille, on vit, en quelques jours, huit mille familles se faire inscrire au bureau de bienfaisance. Dans plusieurs villes, étaient placardées des affiches telles que celle-ci : Du pain! La paix! Guerre au tyran et à ses suppôts! Peuple, réveille-toi! Aux armes! (1) Lorsqu'enfin, malgré les réticences calculées du XXIX^ Bulletin (2) et l'annonce d'une prétendue « victoire de la Bérésijia (3) » , on connut les désastres de la campagne de 1812 et qu'il fallut se préparer encore à de nouvelles guerres, les marques de mécontentement devinrent à la fois plus manifestes et plus nombreuses. Cette administration impériale, si forte en apparence, si savamment organisée, commence elle-même à se
(1) Pour tous ces faits, voir Arch. nat. F' 3544 à 3551 et 3619 à
(2) Dans ce Bulletin, daté du 3 déceuibre, il est remarquable que Napoléon parle de la perte de son artillerie et de celle de 30,000 chevaux et se tait sur les pertes d'hommes. Parlant du passage de la Bérésina, il dit ces seuls mots : « Le 26 et le 27, l'aruiée passa. »
(3) Le 2 décembre, Napoléon dépêchait de Selitché un aide de camp à Paris avec ordre de répandre sur sa route et de faire insérer dans les gazettes la nouvelle de « la victoire de la Bércsina, » où «l'on a fait 6.000 prisonniers russes, pris douze pièces de canon et huit drapeaux. » Corrcsp.
désagréger visiblement, et, eu dehors même des événements militaires, tout indique une catastrophe prochaine.
En présence de tant de signes d'une ruine inévitable et que des esprits réfléchis eussent pu discerner dès 1808, on peut se demander si Napoléon eut, de son côté, le sentiment de la fragihté de l'édifice qu'il avait élevé. Il ne l'eut certainement pas jusqu'en 1812. Il l'avait si peu, qu'au moment où il se chsposait à quitter la France pour marcher sur Moscou, reprenant des rêves qu'il n'avait jamais tout à fait quittés depii s Saint-Jeand'Acre, il songeait à une expédition dans les Indes et disait au comte de Narbonne : " Après tout..., Alexandre était parti d'aussi loin que Moscou pour atteindre le Gange (1) " . Eut-il du moins ce sentiment quand commencèrent les revers? On n'en saisit aucune trace dans sa correspondance. Il faut assurément donner place ici à la dissimulation. Napoléon qui, plus que jamais, avait besoin de raffermir les esprits et de susciter les courages, n'eût pas commis la faute de laisser paraître ses préoccupations. On se tromperait toutefois si l'on supposait chez lui de véritables craintes. « C'est le
(1) ViLLEXUiy, Souvenirs conteinpomins (mars 1812), t. I, p. 175,
froid seul qui m'a vaincu, " dira-t-il (1), et il le pensait. A peine revenu de Russie, il avait, par des levées ordonnées de toutes parts, réor(;anisé son armée, prêt à montrer de nouveau à l'Europe (|u il avait enchaîné la victoire. Il se croit, comme par le passé, le maître des événements. Il ne tient compte ni des plaintes, ni des murmures qui parviennent jusqu'à lui. Il rudoie même ses ministres qui lui parlent de paix. " Le ton de votre correspondance ne me plaît pas, écrit-il en juin 1813 au ministre de la police. Vous m'ennuyez toujours du besoin de la paix... Ces matières ne vous regardent pas ; ne vous en mêlez pas. »
Ce n'est pas qu'alors il repousse la paix; mais il entend la dicter et non la recevoir. De même qu'il croit pouvoir encore commander aux événements, il croit pouvoir aussi commander à l'opinion. Après la victoire de Lutzen, il adresse à ses soldats ime proclamation où il exalte à dessein cette victoire au-dessus de celles d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland et de la Moskova. Il va jusqu'à écrire dans son Bulletin que, si les ministres qui diri- (jeaient les cabinets étrangers eussent été présents sur le champ de bataille, ils se seraient convaincus
(1) Mettermch, Mémoires. Voir son entretien avec Napoléon le 26 juin 1813, t. I, p. 147-153.
t que les conseillers qui veulent démembrer l'Empire et humilier l'empereur préparent la perte de leurs souverains. "
S'abusant sur l'état des esprits en France, il ne s'abusait pas moins sur les sentiments de l'Europe. Ayant toujours méconnu le droit des peuples, il ne les vit pas se relever. Il ne comprit pas que, dans la nouvelle coalition qui se formait contre lui, c'étaient cette fois les nations vaincues et opprimées qui réclamaient enfin une légitime indépendance, et il ne vit d'abord que des rebelles. Avant de rouvrir les hostilités, le 5 mars 1813, il écrit à Eugène qui se trouvait à Berlin : " A la moindre insulte d'une ville, d'un Alliage prussien, faites-le brûler, serait-ce même Berlin, s'il se comporte mal. " Deux mois plus tard, informé des dispositions douteuses du roi de Saxe, il envoie lui signifier que six heures lui sont accordées pour donner satisfaction ; faute de quoi « vous lui ferez connaître que je le déclare félon, hors de ma protection, et qu'en conséquence il a cessé de régner (1). » Dans l'intervalle, apprenant que des peuples de l'Allemagne du nord, qu'il avait annexés à l'Empire, s'étaient ralliés à l'ennemi, il
(1) Instructions à M. de Serra, ministre de l'empereur à Dresde, 8 mai 1813. Conesp.
dictait à leur adresse cette violente proclamation : « Je vous avais honorés en vous élevant au rang de Français. Vous vous en êtes rendus indignes; vous avez été au-devant de l'ennemi... Les bienfaits de la Constitution seront suspendus pour vous pendant trois mois. Je rends les cinq cents principaux propriétaires de chaque canton responsables de la tranquillité publique... Je dépeuplerai, s'il le faut, vos départements; j'y placerai une autre population; je ferai ce que Gharlemagne, mon prédécesseur, fit sur les bords de l'Elbe; mais je ne souffrirai pas que votre conduite criminelle reste impunie . (1) »
Dans cette campagne de 1813, où va peu à peu
(i) Cette proclamation, datée du 10 avril, était adressée aux habitants des départements des Bouches de l'Elbe, des Bouches du Wcser et de l'Ems supérieur. Arch. nat. AFiv = 1048. D'après une note qui accompagne la minute, i! est à croire que cette proclamation ne fut pas expédiée. Les dispositions qu'elle contient furent néanmoins prescrites tant par décrets que par des lettres adressées soit à Berthier, soit à Davout nommé alors gouverneur général de la 32° division militaire. Voir les décrets du 13 juin 1813, et, dans les Lettres inédites, les lettres à Berthier, 7 et 30 mai, et à Davout, 7 et 17 juin. A côté de la proclamation, on trouve un décret de même date qui ne fut pas non plus expédié et conférait à Davout « des pouvoirs extraordinaires, » le laissant maître, selon les circonstances, » de prendre des otages, de faire décimer les habitants d'une commune qui se serait mal comportée, de livrer aux flammes toute commune rebelle qui aurait résisté ù la force armée, elc... »
s'écrouler le grand Empire, c'est pour lui-même qu'il lutte d'abord, pour ce qu'il appelle son honneur, pour le maintien de son prestige, qui serait diminué s'il perdait ses conquêtes (1). Pour les garder, il compte sur ses soldats, la plupart recrutés de force et poussés dans les rangs, mais qu'une fois sous sa main il entraînera par la magie de son nom et dirigera par son génie. Cependant il voit l'Autriche, qui se disait son alliée, s'unir à la Russie et à la Prusse contre lui. Il attribue " aux passions haineuses et jalouses » dont sont animées les puissances de l'Europe cette coalition grandissante, et c'est « pour faire échouer les desseins conçus par l'excès de la jalousie et de la haine, " qu'il exige des populations épuisées de nouveaux sacrifices (:2). Il fait écrire par le duc de Bassano à l'archichanceher que, « lorsque cinq millions de Prussiens ont fourni deux cent mille soldats, soixante milUons de Français et d'Italiens peuvent bien montrer deux millions d'hommes sous les armes. " Il ne néghge pas d'ailleurs les moyens de frapper ou de tromper l'opinion. D'après ses ordres, quand
(1) " Que veut-on de moi? Que je me déshonore?... Je ne céderai pas un pouce de territoire, » Metternicu, Mémoires, loc. cit.
(2) « Notes pour le ministre de la guerre » , Dresde, 27 septembre 1813. Corresp.
paraîtra le décret sur la nouvelle levée, « la commune (le Paris, les bonnes villes, les conseils des départements, les com's impériales " devront envoyer à l'impératrice des députations, avec des adresses où l'on dira u ([ue les Français ne seront jamais sourds à la \oï\ de leur souverain (1) ». Le prince royal de Suède, Bernadotte, venant alors de traiter avec l'Angleterre, il mande au ministre de la police de susciter dans Paris un mouvement du peuple contre lui et de faire insérer dans les journaux qu'il a sans doute hérité de la folie dont ont <^té atteints la plupart de ses proches (2) . Au lendemain même de la bataille de Leipzig, on le voit user de ces moyens scénicpies auxquels il a recouru si souvent et qu'il juge capables de faire encore «ffet sur les imaginations. Envoyant à Paris des
(1) Lettre du tluc de Bassano à Cambacérès. Arch. nat. AFiv = 1382, 3» doss.
(2) Lettre du duc de Bassano au ministre de la police, 29 septembre : Il S. M. désire que vous remplissiez les journaux d'articles bien faits et que vous fassiez publier des pamphlets sur la conduite militaire et politique du prince de Ponte-Corvo, sur la haine qu il porte à sa patrie, sur sa famille, sur la folie dont sa mère, son frère et plusieurs autres de ses parents ont été atteints et dont il ne parait pas exempt... Le jour que la déclaration de guerre à la Suède sera publiée, on pourrait avec adresse exciter le peuple contre la maison du prince de Ponte-Corvo, rue d'Anjou... Il sera convenable qu'en même temps la princesse de Ponte-Corvo se cache et se retire à la campagne pour éviter d être témoin des sentiments du peuple contre son mari. » Arch. nat. Loc. cit.
drapeaux qui clevroot être présentés en cérémonie à Marie-Louise et portés ensuite à l'iiôteldes Invalides, il règle par avance, dans une lettre à Cambacérès, tous les détails de cette solennité, et précise le sens et jusqu'aux termes des discours qui seront prononcés. " Il serait convenable, ajoutet-il, que, quelques jours après, une députation de trente invalides, parmi lesquels il y aurait plusieurs centenaires^ vinssent remercier limpératrice de ce qu'elle aura dit de la supériorité du courage de l'armée française (1) . »
Dans la défection de l'Autriclie, dans celle de la Bavière qui suit celle de l'Autriclie, comme dans la désertion des troupes saxonnes et wurtembergeoises qui, sur le cliamp de bataille de Leipzig, ont passé à l'ennemi, il n'aperçoit que " la trabison "; il ne discerne pas, à coté de la trabison, la résolution d'écbapper par tous les moyens au joug qu'il a trop longtemps fait peser sur les peuples. Sa déroute à Leipzig ne semble pas lui ouvrir les yeux. « Je suis encore le monarque le plus puissant de l'Europe, dit-il dix jours après, et les choses peuvent cbanger de face (2). " Obligé à la retraite
(1) Mayence, 4 novembre 1813. Arch. nat. AFiv ^ 904.
(2) Allocution au corps polonais de la grande armée, 27 octobre 1813. Corrcsp.
et bientôt de repasser le Rhin, il garde la confiance de vaincre (1). Il se croit encore si assuré de son trône, qu'il menace son frère Louis, arrivé alors à Paris, de le déclarer déchu de ses droits à l'Empire si, conservant des prétentions à la couronne de Hollande, il ne se présente pas uniquement comme prince français. « La Hollande est française; elle l'est pour toujours, la loi de l'Etat l'a constituée ainsi, et il n'est aucun pouvoir humain qui puisse l'ôter à la France (2). » Il renonce, il est vrai, à la possession de l'Espagne, à laquelle son autre frère, Joseph, a déjà renoncé; il rend aussi la liberté au pape, que jusqu'ici il avait tenu captif; mais il ne paraît se décider à cette double mesure que comme à un expédient et pour dégager sa situation. De retour à Paris, il dit à une députation du Sénat : « Il y a un an, toute l'Europe marchait a^ec nous ; aujourd'hui toute l'Europe marche contre nous » ; et, par les mots qu'il ajoute, on voit qu'il impute ce renversement des choses aux seuls artifices de
(1) 3 novembre. Mavence. Au duc de Rovigo : « Je battrai 1 ennemi phis vite que vous ne croyez. » A Mollien : « Je ne suis pas en peine de dissoudre cette coalition aussitôt que les autres. « A Cambacérès : « Il n'y a rien à redouter,... et, quand je n'aurai plus à craindre des trahisons,... je battrai les ennemis aussi vite que les autres. » Corresp.
(2) Lettre à « Madame mère » , Mavence, 6 novembre. Leckstiik, Lettres inédites.
NOTES SDR NAPOLEON 255
l'Angleterre. Tel rtait son aveuglement sur les eauses profondes de ses revers, que, le 18 janvier 1814, il écrivait : « Si, à Leipzig, j'avais en 30,000 coups de canon le 18 au soir, je serais aujourd'hui le maître du monde (1). »
Jusqu'à la fin, il eut cet aveuglement. En janvier, en février même, croyant encore diriger l'opinion, il faisait remplir les journaux d'articles belliqueux et jouer sur les théâtres des « pièces de circonstance (2) ». Durant cette campagne de 1814, dans laquelle il déploya toutes les ressources de son génie militaire, où, cette fois du moins, en continuant de lutter pour lui-même il luttait pour la France, et oùla France, oublianttant de sang qu'elle avait versé, fut avec lui contre l'envahisseur, il se flatta sans cesse de modifier le cours des événenements et de changer la destinée. Il ne céda que peu à peu, ou, pour mieux dire, il ne céda jamais, feignant de se prêter à des propositions de paix, faisant d'apparentes concessions qu'il retirait aussitôt, se comportant, en un mot, comme un joueur qui espère toujours se relever par un coup de dés et se ruine de plus en plus. " Si j'avais signé le
(1) Lettre au ministre de la guerre. Corresp.
(2) Rapporls du ministre de la police, janvier-février 1814. Arch. nat. AF iv = 1043.
25G ?^OTES SUR NAPOLEON
trait»!' <jiii réduisait la France à ses anciennes limites, écrivait-il à .loseph le 18 février, j'aurais couru aux. armes deux ans après. " A certains égards même, il semblait qu il vécût encore dans le rêve. On a vu que, dans sa proclamation à des peuples de rxVllemagne, il parlait de son » prédécesseur " Cliarlemagne. Lorsque, vaincu et près d'abdiquer, il n'était plus ni César, ni Cliarlemagne, son imagination le transportait dans l'ancienne Grèce. Le IG mars 18L4, mandant à Joseph de ne pas laisser le roi de Rome aux mains de l'ennemi : " Le sort d'Astyanax, prisonnier des Grecs, disait-il, m'a toujours paru le plus malheureux de l'histoire. " Rien n'indique que, même à cette heure suprême, il eût le sentiment des fautes qui l'avaient mené à sa perte; et il tomba enfin, non en se reprochant son despotisme ou son excès d'ambition, non en s'accusant lui-même, mais en accusant la Fortune.
SOITS LE SECOND EMl'IRE
SOIVKMRS DE 1870
Quelques jours après le 4 septembre 1870, le ministre de l'instruction publique, M. Jules Simon, m'avait détaché provisoirement de l'administration des Archives nationales, à laquelle j appartenais, pour examiner les archives politiques de la Préfecture de police et, à la suite de cet examen, publier les principaux documents se rapportant à l'histoire du gouvernement déchu. C était sur la proposition du nouveau préfet de police, M. de Kératry, que cette mission m'avait été confiée. Selon les instnictions que j'avais reçues, je devais de préférence porter mes recherches sur les documents propres à mettre en lumière l'action occulte du second Rmpire et à montrer l'administration de la police intervenant dans les événements comme ajjent politique.
258 LA POLICE ['OLITIQUK
Coiifoinn'iiUMit à l'objet de ma mission, je cominonçai par m'enqiiérir tlu nombre des services qui, en dcliors du eabinet du préfet où se (concentraient toutes les opérations, avaient eu un earac tère particulièrement politique. On n en comptait qu'un à proprement parler, celui qu'avait dirifjé le " commissaire spécial » La^jrange et qui, créé au lendemain du coup d'Etat du 2 décembre 1851 , avait été presque aussitôt remis entre ses mains. Le service de la police municipale, dirigé par M. Nusse, n'avait pas été, dans les derniers temps surtout, sans prêter son concours aux opérations de la police politique. On en pouvait dire autant <iu service de la sûreté générale, réuni depuis une dizaine d'années à la Préfecture de police, et par lequel l'action du préfet, limitée en principe à l'intérieur de Paris et aux environs, s'exerçait en fait sur toute l'étendue du pays.
Ce que je constatai d'abord, ce fut la disparition d'un nombre considérable de documents dans ces divers services. .le ne trouvai, à la vérité, nulle trace de destruction dans celui de la police municipale; mais les fonctionnaires que j'interrogeai au nom et avec l'autorisation de M. de Kératry m'affirmèrent que des pièces importantes avaient été anéanties. En ce qui regardait h; ser-
vice (le la sûreté générale, où je ne rencontrai non plus aucun indice de pièces disparues, on ne put me donner une égale certitude. Il n'en fut pas de même des services spéciaux dépendant soit du cabinet du préfet, soit de celui du commissaire Lagrange. De ce côté, ne me manquèrent ni les déclarations, ni les preuves.
J'appris que, chaque jour, le préfet adressait à l'empereur un rapport, dont la matière lui était fournie par des correspondances secrètes, et que cet usage, commencé en 1851, n'avait cessé qu'avec l'Empire. J'appris également que les minutes de ces rapports, comme les correspondances d'après lesquelles elles étaient rédigées, avaient été brûlées. De cette grande quantité de pièces il ne restait que des débris. Ces documents n'avaient pas été anéantis d'une seule fois, ainsi qu'on pourrait le supposer, sous le coup des récents événements. Indépendamment de destructions qui avaient lieu à des dates à peu près régulières, il en était qu'on effectuait à certains moments de crise. D'un autre côté, chacun des préfets qui, à partir du :2 décembre 1851, s'étaient succédé à la tête de la police, avait eu soin, en abandonnant ses fonctions, de ne laisser derrière lui aucune pièce compromettante. Depuis le com-
260 l.A POMCK POLITIQUE
inencemeiit du mois d'août 1870, ie dernier préfet, M. Piétri, avait été vu, à plusieurs reprises, jetant au feu des doeunients dont lui seul connaissait l'objet. Dans la nuit du 3 au 4 septembre, des pièces avaient été bridées par ses ordres justpi à trois heures du matin; et, le 4 septembre, luimême en brûlait encore au moment de quitter la Préfecture .
Pour ce ({ui était des destructions opérées dans les bureaux de M. Lafjran{^>e, je n'eus besoin, pour en être instruit, cpie d'inspecter l'état des lieux. M. de Kératry, en prenant possession de la Préfecture, avait fait apposer les scellés sur la porte principale qui donnait entrée dans ces bureaux. Ces scellés furent levés en ma présence. Dès les premiers pas, je fus frappé du complet désordre qui régnait dans les salles. Des traces de destruction ou d'enlèvement de pièces étaient partout visibles. Les armoires, les bibliothèques, les tiroirs des meubles de travail, tout était vide. Je découvris, sur des rayons, une cinquantaine de caitons d'où les documents avaient été enlevés. Sur les tables, {jisaient pele-inclc des re^jistres doiu les feuillets avaient été arrachés. Le sol était jonché de frajjments d'écrits. Ia-s bouches des poet(\s, les foyers des cheminées regorgeaient tle papiers
réduits en cendres ou noircis par le feu. Durant les quinze jours qui précédèrent le 4 septembre, M. Lagrange n'avait cessé de brider des documents. Des débris de papiers brûlés, s' élevant en partie par les conduits des cheminées ou s'échappant par les fenêtres, avaient été portés par le vent dans les cours de la Préfecture et jusque sur les toits des maisons voisines. De même que M. Piétri, de même que M. Nusse, M. Lagrange était parti précipitamment de la Préfecture le jour où la République avait été proclamée.
Les destructions de pièces une lois constatées, je procédai à la recherche des documents conservés. Il ne me parut pas nécessaire de m'enquérir des pièces d'un caractère politique que pouvaient renfermer les bureaux de la police municipale et de la sûreté générale, et qui n'entraient que pour une faible part dans les archives ressortissant à ces bureaux. L'importance des destructions opérées dans le service du préfet et dans celui du commissaire Lagrange m'indiquait de ({uel côté je devais plus particulièrement diriger mes investigations.
Les documents que je trouvai dans ces deux services formaient un ensemble encore considérable. Environ 111,000 dossiers numérotés, dont
262 l'A l'OLlCK POLITIQUE
chacun concciiiait soit un individu, soit une affaire déterniince, coniposaicnl les documents affectes au cabinet du préfet, lis embrassaient la lonjjjue période comprise entre la Révolution de 1830 et la fin du second Empire. Les documents conservés dans les bureaux du commissaire Lagrange étaient représentés par 35,898 dossiers constitués de même et s'étendant sur les vingt années écoulées de 1851 à 1870. Dans le cabinet du préfet, comme dans les bureaux dépendant du cabinet Lagrange, des répertoires alphabétiques sur fiches renvoyaient aux numéros des différents dossiers.
Je ne doutai pas de pouvoir tirer de ces dossiers d'intéressantes révélations. J'adressai à M. de Kératry un rapport, où, après lui avoir signalé en détail les destructions dont je m'étais rendu compte, je lui indiquais, avec le nombre des documents conservés, la nature des renseignements que j'y pensais recueillir, ajoutant que je croyais être en mesure d'entreprendre sous peu la publication projetée. Ce rapport, qui fut communiqué à Gambetta, alors ministre de l'intérieur, devait être inséré au Journal officiel. Mais, avant que ce rapport revint entre mes mains, un rapide examen que, dans l'intervalle, j'avais fait d'un certain nombre de dossiei-s, m'avait démontré qu'ils
n'avaient pas l'intérêt que je leur avais attribué, et j'obtins que pour le moment ce travail ne fût pas imprimé.
Un examen plus approfondi ne fit que me confirmer dans cette première appréciation. Je commençai par étudier les dossiers relatifs aux personnes et dont le nombre était de beaucoup supérieur à celui des dossiers d'affaires. .Te constatai que les hommes les plus connus qui avaient servi l'Empire n'avaient pas de dossiers à leurs noms ou n'en avaient que d'insifjnifiants se rapportant à la surveillance protectrice dont ils étaient l'objet: Je remarquai en outre que lorsqu'une personne, contraire d'abord au régime impérial, s'y était ensuite ralliée, son dossier se terminait dans l'è moment où s'était opéré son changement politique. En somme, il n'y avait de dossiers que pour les hommes opposés au gouvernement ou soup çonnés de l'être. Légitimistes, orléanistes, républicains de toutes nuances, se trouvaient là étiquetés avec soin et classés à leurs noms. Dans aucun de ces dossiers, je ne rencontrai d'indications qui pussent donner lieu à quelque publication sérieuse. Ils se composaient uniquement de notes où, avec le nom, l'âge, le domicile et la profession des personnes signalées, on mentionnait leurs
Îfi4 I,A POLICE POLITIQUE
actes ou leurs discoui-s. .le déeouvi'is, non sans un certain étonnenient, que j avais nioi-inenie mon dossier parmi les républicains. N'ayant (juère alors que commencé d'écrire dans quelques Revues et allant dans des réunions où l'on ne s'occupait que de questions pliilosopliiques, je vis pai- là avec quelle légèreté avaient dû etie constitués plusieurs de ces dossiers (l).
Des documents concernant les personnes je passai aux dossiers d'affaires, dont les intitulés m'avaient semblé annoncer des renseignements plus importants. J'examinai le contenu d'une quantité notable de cartons classés sous les rubriques : Élections, Réunions publiques, Réunions privées, Réunions électorales, Réunions plébiscitaires, Réunions antiplébiscitaires , Plébiscite , Attentats , Manifestations, Cercles et cafés, Placards et cris séditieux, Banquets, Loges maçonniques, Grèves, Sociétés secrètes. Complot de 1870, Notes à instruire. Pour que le résultat de mon examen fût
(1) Ces réunions assez nombreuses avaient lieu chez M. Fauvety, qui dirigeait une Revue philosophique où, à la vérité, étaient soutenues des doctrines d'une certaine hardiesse. I)ans ces réunions se rencontraient dos personnes qui marquèrent par la suite dans les lettres ou la politique, comme M. Massol, directeur de la Morale iiidépeiulaitte, M. Henri Brisson, Mme Juliette La Messine, depuis Mme Adam, etc..
complet, je joignis aux doeiiments de ce genre que renfermaient les bureaux de M. Lagrange ceux que, sur les mêmes matières, contenait le cabinet du préfet. Pas plus dans ces dossiers que dans les précédents, je ne rencontrai d'indications utiles dont je pusse me servir. A la place de correspondances ou de toute autre pièce attestant l'initiative du pouvoir dans les divers événements qui repassaient sous mes yeux, je ne découvris autre cbose que des rapports fournis, comme les premiers, par des inspecteurs de police et rédigés d'une manière iHialogue. On enregistrait, on commentait ce qui se disait ou se faisait; on signalait des individus, on notait certains actes, on reproduisait certains propos. Mais nul texte précis ne révélait des opérations préméditées par le gouvernement ou conduites par la police. Les événements y étaient relatés sans que la cause intime en fût jamais dévoilée, et l'autorité n y apparaissait que dans un intérêt de surveillance.
De toutes ces remarques je fus amené à conclure ou que les pièces trahissant l'initiative du pouvoir dans les affaires politiques avaient été supprimées, ou que cette initiative, dans un motif de prudence, n était point consignée par écrit. Il résulta en effet de mes informations que telle était la double
méthode oiiiployée parla police impériale : ou 1 on n'écrivait pas, ou, si l'on écrivait, les pièces étaient aussitôt détruites. Le plus ordinairement les instructions se transmettaient verbalement. Concernaient-elles un point éloigné dans l'intérieur de la France, c'était par des agents envoyés sur les lieux, plutôt que par des correspondances écrites, qu'elles étaient communiquées. Si, malgré ces précautions, des pièces d'une nature graVe avaient été conservées, elles avaient dû certainement disparaître dans les nombreuses destructions dont j'avais saisi la trace.
Je noterai ici un incident qui se passa au cours de mon travail. Après le 4 septembre, ainsi que je le sus depuis, plusieurs des hommes qui devaient former le personnel policier de la future Commune avaient réussi à s'introduire dans la Préfecture à titre de fonctionnaires. Raoul Rigault était du nombre. Il vint me trouver et me demanda communication du dossier qui le concernait. Il m'était alors totalement inconnu. C'était un garçon paraissant âgé d'environ vingt-cinq ans, petit, myope et aussi vulgaire de traits cpie de manières. Je le vois encore, assis en face de moi, levant les yeux de temps à autre de dessus son dossier et me fixant d'un air étrange à travers ses lunettes. l)ois-je
rattacher à cette visite le fait qui suivit? Je ne sais. Je travaillais, seul le plus souvent, clans le cabinet même du commissaire Lagrange, laissant la porte ouverte sur un corridor où donnaient les bureaux, devenus déserts, qui avaient dépendu de son service. Un jour, comme j'étais occupé à écrire, par un dégagement intérieur que je n'avais pas remarqué deux hommes firent irruption, dont l'un, me saisissant à la gorge, me renversa sur le sol, pendant que son compagnon s'emparait de mes papiers. L'intervention fortuite de deux soldats de la garde républicaine, qui passaient en ce moment au fond du corridor, me tira de cette situation, et les deux hommes furent arrêtés. Si Raoul Rigault fut étranger à cet incident, il ne le fut vraisemblablement pas à un autre qui eut lieu le surlendemain de la proclamation de la Commune, le 20 mars 1871. Des agents du gouvernement insurrectionnel vinrent me chercher, la nuit, à mon domicile particulier. L'administration des Archives nationales, où j'avais repris mon service, ayant été licenciée, j'avais, ce même jour, quitté Paris. J'ignore ce qui me fût advenu si l'on m'eût rencontré. Ce que je puis dire, c'est que l'officier de paix Dereste, ancien secrétaire de Lagrange, qui m'avait été adjoint par M. de Kératrv pour m aider, au besoin, dans
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mes reclK relies, fut anvtc' cl plus lard assassiné.
Depuis l'espèce (l'aj^i-cssion dont j'avais été l'objet, on plaça des factionnaires à ma porte, et je pus continuel- avec sj'cniité le dépouillement des (lossieis donf j'avais entrepris l'examen. Si, à la suite de ce dépouillement, j'acquis enfin l'entière certitude que je ne trouveiais pas en ces documents matière à une publication qui eiit montré, de 1851 à 1870, l'action occulte du gouvernement dans les événements politiques, mes recherches ne furent pas toutefois absolument stériles, et je tirai de certaines pièces des rensei^^nements qui n'étaient pas sans intérêt. Os pièces, en très petit nombre, il est vrai, et faisant paitic de résidus qu'on avait omis ou néglijjé d'anéantir, étaient des coirespondances émanées d'agents secrets, appelés indica" teins, et distincts, par l'office qu'ils remplissaient comme pai' leur dénomination, des inspecteurs de police dont j'avais lu les rapports.
Connus seulement de deux ou trois hauts fonctionnaires de la Préfecture, ces agents étaient répandus dans les diverses classes de la société et, écrivant sous des noms d euiprunt à ces hauts fonctionnaires, leur transnu ttaient des informations puisées dans l'intimité d(>s |)ersonnes avec lesquelles ils étaient en relations, (as noms supposés affee-
l.A POLICE POLITIQUE 269
talent toutes les formes. (Vêtaient tantôt des noms (les plus eommuns, tels que Martin, Perruquier, Guillaume; tantôt des noms plus reeherehés, tels que Sai nl-C/iarles, Typoijrafj/ie, Belgique, Ellados, Satan; tantôt de simples lettres de l'alphabet, comme B, G, M, O, QQQ, R, W, etc. Je me souviens de rapports provenant de l'un de ces agents qui signait Lac, les employés du cabinet du préfet, sous les yeux desquels avaient passé quelques-uns de ces rapports, avaient, par un sentiment de mépris trop justifié, traduit ce pseudonyme pai' le mot La canaille. Ces agents, tout en servant la police, étaient l'objet de sa surveillance et avaient leurs dossiers auxquels renvoyaient des répertoires alphabétiques sur fiches. Ces dossiers, où j'aurais trouvé sans doute d'utiles renseignements, étaient renfermés dans des cartons, au nombre de cinquante, sui- chacun desquels se lisaient les deux lettres A. S (1). Les répertoires avaient été laissés; mais les cartons étaient vides ; c'étaient les cinquante cartons, dé[)ouill(''s de leur contenu, que j avais remarqu(''s au début de mes recherches.
D'apiès une note oubliée par M. Lagrange dans
(i) C'est [lar ces deux initiales qu étaient désignes les agents secrets.
170 LA POLICE POLITIQUR
le tiroir de sa table de travail et relative aux tlépenses des agents secrets pour le mois d'avril 18()7, je constatai qu'il y avait de ces agents non pas seulement à Paris — et vraisemblablement aussi sur les divers points de la France, — mais dans toutes les villes importantes de l'Europe et jusqu'aux Etats-Unis. A Paris notamment, il y en avait alors dans tous les centres manufacturiers et dans les ateliers même où travaillaient les ouvriers, tels que les ateliers Cail à Cbaillot et à Grenelle, 1 usine Farcot à Saint-Ouen, la maison de MM. Gouin à Clicby, et aux chemins de fer de Lyon, du Nord et d Orléans. Il ressortait de cette même note que certains de ces agents étaient payés à raison de 1.000 francs par mois; les moins rétribués touchaient 120 et 125 francs; le plus grand nombre reccA^ait 200 francs. Une somme d'environ 20.0(X) francs, paraît-il, était laissée annuellement à la disposition de M. Lagrange pour ce service spécial. Voici d'ailleurs cette pièce, dont je remis l'original, aujourd'hui perdu, à M. de Kératry, et .-i laquelle j'ai emprunté les pseudonymes reproduits plus haut :
Note des dépenses des indicateurs placés sous les ordres de M. le commissaire spécial Lagramje dans le courant du mois d'avril 1867.
W., agentà Londres. 1000
B., — Turin... 500
G., — New- York 500
Cantoni, en Italie. . 500
Fromont, légitimiste 200
O, républicain 200
QQQ 150
Morin 225
Rivière 150
Gérard 150
Perruquier 150
Marin 200
Bernard 200
Martin 150
Belgique 175
Adolphe J 150
Typographe 200
Guillaume 200
Siméon 350
Loti 350
Antoine 250
Louis 250
Livry 300
Livry (gratification). 200
Saint-Louis 250
Dubois 175
Delabergue 125
Hervieux 125
Léon 150
Alexandre 150
Fradet
Emile
Châtelet
Joseph
Léo, en Suisse
Madrassi, agent ita-
lien
Dioli
Muller
Canetti
Ravet, auxiliaire . . .
T., chezCail. àChail-
lot
Marteau, chez Cail,
à Grenelle
Théodore, chez Far-
cot, à Saint-Ouen.
Fromentin, chez
Gouin, à Clichy. .
Bruyère, au chemin
de fer de Lyon. . .
Valéry, au chemin
de fer du Nord. . .
Pierre, au chemin
de fer d'Orléans. .
Frais de ports de
lettres et envoid'ar-
gent
Indemnités à divers
employés
Surveillances à l'é-
gard de LL. MM.
l.A l'OMCK POLITIQUE
Survi'illaïu-fs ù l'é-
(lYom illisible) ....
^ai.ldi- LL. MM.,
investigations, frais
G. à Bruxelles. . . .
de voitures, de
Ellados Sî
pia
Luidgi B .
Sile
Suivent sans orihe ,
Saint-G°.
Satan . . .
les indications ci-
après :
G. Bernardin
Victor. . .
Lainiral .
Pauly . . .
Saint-Charles
Laurent
Passementier
Casanova
Dans (;cc[ui vient d'être dit des agents secrets, je n ai parié qne de ceux dont se servait le comnnssaire Lagrange, individus le plus souvent de condition inférieure. Mais le préfet avait aussi les siens, appartenant aux rangs élevés de la société et, connue on le pense, beaucoup mieux rétribués. Parmi ceux-là se trouvaient même des femmes qui, gagées par la police, menaient un certain train de maison et attiraient à leurs réceptions des hommes politiques sin- lesquels elles transmettaient ensuite des rapports. Il y a plus; quelques-uns de c( s
(1) Si l'addition n'est pas tout à fait exacte, cela tient à ce que l'un des noms a été biffé, avant l'indication du total, par l'auteur de la note.
(2) Outre celte note, je trouvai un bordereau, signé de la main de Lagrange et arrêté au 31 août 1870, dont le montant s élevait à 17.156 francs répartis entre 62 agents secrets.
agents n'étaient pas rétribués et, par dévouement au régime impérial, prêtaient gratuitement leur concours au préfet. Un de ces agents volontaires fut peut-être l'auteur d'une lettre où je trouvai le texte entier d'une conversation que M. Jules Simon avait eue un joiu* avec deux personnes qui professaient des opinions propres à attirer sa confiance. Ayant eu l'occasion d'aller voir M. Jules Simon au ministère : « Vous souvenez-vous, monsieur le ministre, lui dis-je, d'un entretien que vous eûtes à telle date et en telle circonstance? " et je lui résumai l'entretien. Il se le rappela en effet. L'un de ses deux interlocuteurs l'avait trahi.
En se servant ainsi de la délation pour connaître ses adversaires, le gouvernement impérial ne faisait qu'user d un moyen auquel on peut dire qu'ont recours tous les gouvernements. N'a-t-oji pas vu, en des démocraties même, des hommes étrangers à la police remplir spontanément, dans ce qu'ils appelaient un intérêt supérieur, l'office de délateurs, et des ministres, dans le même intérêt, les accueilhr et les encourager, sans que ni les uns, ni les autres, égarés par je ne sais quelles doctrines, crussent faire une œuvre déshonorante? Mais la police de l'Empire ne se contentait pas d'enrégimenter et de solder des délateurs. Ainsi
tu LA POLICE POLITIQUE
tpi'on 1 (Ml accusa dans les dernières années, elle employait quelques-uns de ses secrets avixiliaires à fausser l'opinion publique à l'aide d'événements créés ou dénaturés par eux. En d'autres termes, ces agents devenaient, selon les besoins de la politique et à des degrés divers, des meneurs de grèves, des promoteurs de sociétés secrètes, des instigateurs d'émeutes, des provocateurs de complots. C'est ce que m'apprirent d'abord les enquêtes auxquelles je me livrai. Je me hâte de dire que seuls les indicateurs aux ordres du cabinet Lagrange trempaient dans ces manœuvres. En ce qui regardait les complots, la méthode était simple. Un indicateur s'insinuait, à un titre quelconque, dans une réunion où il savait rencontrer des individus hostiles à l'Empire. Feignant de partager leuis idées, il les animait par ses propres discours. Peu à peu se formulaient contre le gouvernement des vœux, auxquels succédaient des projets vagues, puis plus précis, pour les réaliser. Avertie par cet agent, la police envoyait parfois un second indicateur, qui aidait aux manœuvres du premier sans que l'un fût connu de l'autre. Des projets on passait à des commencements de préparatifs. Les rapports des deux agents, joints à ceux d'inspecteurs qui, sans être dans la confidence, avaient
ordre de surveiller la réunion suspecte, composaient bientôt un dossier étendu. On procédait dès lors à des arrestations; la justice était saisie, et des condamnations étaient prononcées.
Pour entreprendre « une affaire ", la police avait aussi les ressources du Cabinet noir, qui, malgré les dénégations faites à ce sujet à la tribune, ne cessa de fonctionner jusqu'à la fin de l'Empire. Par des lettres ouvertes, on connaissait certains projets que des agents secrets recevaient ordre de suivie et de développer. Quelquefois c'était un misérable qui de lui-même, pour une somme d'argent, trahissait des amis, dénonçait un dessein à peine formé. Façonné par la police, de délateur il devenait provocateur, et l'affaire, entre ses mains, prenait un caractère de gravité qu'elle n'avait pas d'abord. Quand une affaire, créée ou grossie par ces divers moyens, ne constituait pas un corps suffisant au point de vue de l'accusation, on en cherchait une seconde, une troisième. On établissait un lien factice entre toutes ces affaires, et leur ensemble fournissait à la fin la matière d'un procès. Il me fut affirmé qu'hormis l'affaire de la Villette, toutes les affaires séditieuses des dernières années de l'Empire furent ainsi, sinon suscitées, du moins développées par la police,
Cl que, sans son intervention, ou elles ne se fussent pas produites, ou elles n'eussent pas eu {l'éclat.
A quoi tendait ce système de provocation? On ne A'oulail pas seuleuient amener à se trahir euxmêmes les individus capables d'ourdir de criminels complots, et par là prévenir des attentats analogues à ceux dont l'empereur, à diverses reprises, avait failli être victime. On voulait alarmer l'opinion et, en lui imprimant par la peur une direction factice, l'attacher plus fortement au régime établi. La police pratiquait dans l'ombre la méthode employée si souvent à la tribune par l'un des ministres les plus considérables de l'Empire, et qui consistait à évoquer devant la Chambre les terreurs du t spectre rouge " pour rallier au gouvernement la majorité des votes. C'était dans des vues semblables que, pendant les jours qui précédèrent le plébiscite de mai 1870, des nouvelles alarmantes furent à dessein répandues dans les campagnes. Des procédés du même genre expliquent en partie les excès de langage qui retentirent alors dans les réunions ])ubliques. La présence, en ces réunions tumultueuses, d'orateurs soldés par la police, était un fait notoire à la Préfecture.
11 faut avouer que la police, en croyant ainsi
servir l'Empire, jouait un jeu singulièrement dangereux. Car, par ces manœuvres, elle contribuait elle-même à exciter les passions subversives que son but était de réprimer. Ces passions, qui fermentaient à cette époque dans les classes inférieures de la population et que depuis quelque temps attisaitV Internationale, n'avaient certes pas besoin d'être exaltées. Le « spectre rouge ', à l'existence duquel ne croyait pas peut-être, — autant qu'il le disait, — le ministre qui l'évoquait, était loin d'être un fantôme imaginaire; et quand, profitant de la défaite de nos armées, s'établit la Commune, ce spectre apparut dans sa réalité.
Il est inutile de dire que l'empereur était totalement ignorant des procédés par lesquels le servait sa police, et l'on peut même douter qu'aucun de ses ministres en ait été particulièrement informé. Il y a plus ; le préfet de police ne connaissait pas toujours ces manœuvres. Il est à croire pourtant qu'il était instruit de quelques-unes; mais, d'après une opinion accréditée à la Préfecture, il se laissait endoctriner sur ce point par M. Lagrangc, à qui l'initiative en était tout entière imputée. M. Lagrange lui-même paraît avoir été conduit à user de ces moyens détestables par l'excès de son
dévouement à l'Empire (I). Quand il n'avait pas u une affaire sur les bras », il lui semblait que sa surveillance n'était pas assez active et qu'il manquait à ses devoirs; car c'était à lui, en somme, qu'incombait personnellement le service politique de la police. Il avait d'ailleurs une opinion qui lui était commune avec plus d'un zélé partisan de l'Empire et qui se traduisait par ces mots dont il était coutumier : >< Si nous avions une bataille dans Paris, l'Empire serait consolidé pour dix ans. " Ce qui est certain, c'est qu'au lendemain du 4 septembre on parlait à la Préfecture de son intervention dans les complots et les émeutes même qui marquèrent la fin de l'Empire comme d'un fait bors de doute. A ne rappeler que
(1) M. Lagrange avait particulièrement à se louer de la bienveillance du gouvernement à son égard. Né en 1813 et Hls d un soldat du premier Empire qui devint plus tard garde champêtre, M. Lagrange entra dans la police secrète en 1833. Nommé inspecteur di.x ans après, il n'avait encore que i ,300 francs d'appointements en 1848. Inspecteur principal à 2,500 francs lors du coup d'Etat, auquel il participa, il devint officier de paix au mois de mai 1852 et fut chargé par le préfet de police du service politique du cabinet. L'affaire de la Ligue fédérale, qui eut lieu un an après, ayant mis en relief son savoir-faire, il arriva aux appointements de 6,000 francs. On créa plus tard pour lui un commissariat particulier avec un traitement de 8,000 francs,; de là, son titre de commissaire spécial. En janvier 1870, il avait 10,000 francs d'appointements et 1,500 francs de frais de bureaux. Dès 1869, il était ofhcier de la Légion d'honneur; il était décoré en outre de plusieurs ordres étrangers.
l'émeute des Blouses blanches, pas plus dans les bureaux de la Préfecture que dans le public, on ne l'avait prise au sérieux. L'officier de paix Dereste me déclara expressément avoir reconnu parmi les blousiers des agents de M. Lagrange que les sergents de ville assommaient sans les connaître. Il ajouta qu'à cette occasion M. Lagrange avait témoigné son vif mécontentement à des inspecteurs venus à son cabinet les mains vides de rapports, leur disant qu'à telle heure et en tel lieu une barricade avait dû être faite. Etonné de cette sortie, l'un des inspecteurs s'écria : « Mais c'est donc vous qui commandez l'émeute! »
Ainsi que je l'ai dit, ce fut à la suite d'enquêtes que je connus d'abord toutes ces machinations. Le résultat m'en fut pleinement confirmé par des interrogatoires que M. de Kératry fit subir à des individus soupçonnés d'avoir fait office d'agents provocateurs, interrogatoires dont on dressa des procès-verbaux qui ont été publiés. (1) Mais ni les déclarations que je recueillis en ces enquêtes, ni ces interrogatoires, si probants qu'ils parussent, n'avaient la valeur de pièces écrites où la police
(1) De Kkratry, Le -1 seplembrc et le gonverncmeiU de la défense nationale, p. 193-219. Paris, 1872.
eût elle-même lialii son intervention mystérieuse. Des pièces de ce genre, s'il en avait existé, avaient certainement été anéanties. D'un autre côté, je ne pouvais tiouver trace de cette intervention dans les correspondances émanées des indicateurs. Ils avaient ordre de ne rien dire, en ces correspondances, des instructions qu'ils avaient reçues, et de rédiger leurs rapports sur les affaires qu'ils conduisaient eux-mêmes comme s'ils n'en eussent été que les témoins attentifs. Je découvris pourtant un document que M. Lagrange avait laissé par mégarde au milieu de papiers sans importance. Ce document était bref, mais positif. Il suffisait à m' éclairer sur des procédés propres au second Empire et dont on l'avait justement accusé. Je me convainquis aussi, en le lisant, que les manœuvres dont ces agents étaient les obscurs instruments s'opéraient avec un tel mystère, qu'elles restaient inconnues aux fonctionnaires mêmes que leurs attributions rattachaient au service de la police politique.
Ce document, dont l'original est aujourd'hui perdu, consistait en de courts extraits d'un dossier relatif à l'un des « indicateurs » de M. Lagrange; et voici ce que j'y trouvai :
Le 30 décendjre ]8()8, le chef de cabinet du
préfet de police fait passer à M. Lagraiige un billet ainsi conçu :
Note pour M. Lagrange.
M. Lagrange est prié de faire prendre et de transmettre des renseignements sur le nommé Guérin^ modeleur, signalé par un rapport de son service signé Belgique en date du 14 décembre courant.
Quelques jours après, les bureaux de M. Lagrange envoyaient cette réponse :
9 janvier 1869.
Le nommé Guérin, sur lequel nous avons informé, est employé comme contremaître, gardien des modèles de la maison Farcot, depuis près de douze ans. Il est établi marchand de vin et fait tenir cet établissement par sa femme. Il est estimé de tous les membres de la famille Farcot. Sa conduite ne donne lieu à aucune remarque défavorable, lia conservé des opinions démocratiques très avancées, en faveur desquelles il fait une propagande active auprès de ses camarades d'atelier.
Le 22 janvier suivant, une note signée Belgique parvenait aux bureaux de M. Lagrange au sujet du même individu :
Saint-Ouen, 22 janvier 1869.
Guérin recevait des Lanternes (I) et les faisait lire dans tout le pays.
Belgique.
(J) C'est, comme on sait, le titre des célèbres et spirituels pamphlets que publiait alors M. lîochcfort.
Le lecteur a deviné sans peine que, sous la signature Belgique, se cachait un agent secret. Ce nom est en effet, comme on l'a vu, celui dont s'était affublé l'un des " indicateurs » de M. Lagrange. Il y avait d'ailleurs dix ans, sinon plus, que ce Belgique était au service de la police, ainsi qu'il résultait de cette autre note qui tomba sous mes yeux :
Extrait du dossier 8516, 18 mai 1859.
Rapport Celg. .. (Belgique) n" 43.
Lambert de chez Farcot, en compagnie de Virglaire, Serizot, etc., s'exprime en ternies injurieux contre l'empereur et son gouvernement, et colporte des nouvelles fausses et alarmantes.
Les extraits des rapports qu'en 1869 Belgique adressait sur Guérin au cabinet Lagrange continuaient comme il suit :
Sainl-Ouen, 8 mars 1869.
Depuis quelques semaines, Guérin reçoit des révolutionnaires des plus inconsidérés. Bachellerie a débité hier, à quatre heures, tout ce qu'on peut dire d ignominie contre l'empereur. Trente ouvriers de l'usine Farcot Font applaudi. Ils sont sortis un instant pour louer la salle de M. Gognet, à Saint-Ouen. J'ai entendu Guérin dire qu'il serait forcé d'engager tous ces orateurs à ne plus venir chez lui, car ils lui feraient fermer sa maison. Tout le quartier est ému d'entendre de pareilles horreurs.
Belgique.
Jusque-là rien de surprciuuit. Ce Belgique,
agent secret, envoyait, depuis dix ans, au cabinet Lagrange, des dénonciations sur les ouvriers de la maison Farcot avec lesquels il était en relations et notamment sur Guérin; il ne faisait en cela que son métier de délateur. Mais voici où se révélait la machination : ce Belgique et le nommé Guérin, sur lequel il donnait de perfides informations, étaient le même homme. Dans les répertoires alphabétiques sur fiches qui renvoyaient aux dossiers des agents secrets, je découvris une fiche portant cette indication :
8516. Guérin (Belgique), A. S.
Sur cette fiche, non seulement on rapprochait d'une manière significative les noms des deux individus ; mais Guérin y était désigné nettement comme agent secret " A. S. ", et de plus son dossier y était inscrit sous le n" 8516, de même que celui de Belgique. L'identité que me révélait cette triple indication me fut en outre confirmée formellement par l'officier de paix Dereste. Elle était sans doute connue du préfet de poHce, comme elle l'était de M. Lagrange. Mais on conçoit que pour toute personne non avertie elle demeurait impénétrable, et le chef de cabinet du préfet, en demandant à M. Lagrange des renseignements
sur (JiK'iin, luoiUrait par là qu'il était loin de soupçonnei' la vcrilc. (^e Guériii- Belgique ne se bornait pas à ouvrir sa maison à des révolutionnaires, qu'il dénonçait ensuite et dont il excitait les esprits en répandant des Lanternes; c'était un instigateur de complots, ainsi que le démontraient les extraits ci-après, séparés des précédents par un intervalle de plusieurs mois :
Saint-Ouen, 22 juillet 1869.
Il y aura réunion demain chez Guérin, à huit heures du soir. Guérin sait faire du nitro de glycérine, et, si nous pouvons nous réunir une vingtaine le 15 août, on s'en servira contre Tempereur.
Belgique.
Ces mots nous pouvons avaient très certainement échappé à l'indicateur, qui par ces mots se démasquait lui-même. Suivait enfin cette dernière note :
27 juillet 1869.
Guérin, de chez Farcot, a assisté à la dernière soirée de jeudi dernier, qui a eu lieu chez Dupont du Crédit foncier. Sur la demande de dix hommes faite par Dupont pour faire sauter l'empereur au moyen de glycérine posée sous les pavés, Guérin s'est offert pour l'aider dans cette entreprise.
Belgique.
Tous les agents provocateurs opéraient comme
ce Guérin et donnaient sur eux-mêmes, ainsi que sur les individus suspects qu'ils fréquentaient, des informations que la police enregistrait. Quand l'affaire se dénouait devant les tribunaux, ces agents étaient enveloppés dans les condamnations qui frappaient leurs apparents complices. Ils ne réclamaient pas contre la peine qui leur était infligée, sachant d'une part que, s'ils gardaient le silence, ils obtiendraient vraisemblablement la libération de leur peine, et d'autre part que, s'ils eussent parlé, la police n'eût pas manqué de les renier et de les abandonner sans retour à la sévérité des lois. L'affaire préparée par Guérin ayant avorté par suite de l'amnistie du 15 août 1869, elle fut reprise par un autre agent désigné à la police sous le pseudonyme d'Ellados, et que, sans soupçonner sa qualité, Guérin introduisit, au mois de novembre suivant, chez Dupont du Crédit foncier. Cet Ellados, qui de son Arai nom s'appelait Sapia, était un Italien de vive intelligence, instruit même. En reprenant l'affaire, il la conduisit si lîien, qu'elle fut portée en fin de compte devant la haute cour de Blois. Condamné par cette cour le 9 août 1870, Sapia fut transféré, sous quelque prétexte, dans une maison de santé, d'où l'on favorisa son évasion. Quant à Guérin,
condamné également, il fut libéré de sa peine, à titre de condamné politi({ii(', lors de la Révolution <lu i septembre. Je me souviens d'avoir vu une pièce relative aux dépenses d'un voyage fait à Blois, au mois d'août 1870, par un nommé Géraux ou Géraud, secrétaire particulier de M. Lagrange, qui était allé visiter 8apia et Guérin dans leur prison. [1 ne faudrait pas croire au reste que ces agents, lorsqu'ils se trouvaient entre les mains de la justice, fussent toujours assurés d'en sortir. Au dernier moment, la police abandonnait ([uelquefois les hommes méprisables dont elle se sei'vait. On conçoit qu'en effet, une fois engagés dans ces rouages ténébreux, ces agents devenaient ses esclaves (1). Nul retour en arrière ne leur était possible. La police les tenait par leur infamie même. Ils n'arriA aient toutefois que par degrés à cette infamie, et ce n'était que lorsqu'ils étaient di'^à compromis par de premières manœuvres, qu'on leur apprenait tous les services qu'on attendait d'eux. Quelques-uns ne laissaient pas d'avoir conscience de leur honte. L'un d'eux, dont j'ai oublié le nom et (jue de mauvais conseils, la misère peut-être, avaient d'abord entraîné, fut pris de remords et se tua.
(1) Ce mot même fut prononce par l'un des agents provocateurs qu'interrogea M. de Kératry.
Ces révélations sur la besogne perfide et louche de certains agents secrets ne furent pas les seules que je tirai des minutieuses enquêtes auxquelles je me livrai et des pièces qui tombèrent entre mes mains. D'après ce qui me fut affirmé, un coup d'État, analogue à celui du 2 décembre 1851, avait été projeté pour frapper au besoin et d'une seule fois les ennemis déclarés de l'Empire. Je découvris même la liste toute faite des personnes qu'on devait, comme à cette époque, arrêter en une nuit. Il n'est guère à douter qu'une telle mesure n'eût été concertée dans les hauteurs du gouvernement et que la poUce ne fût ici que la complice du pouvoir. On se rappelle qu'au lendemain de l'exécrable attentat d'Orsini avait été promulguée la loi de sûreté générale, en vertu de laquelle on arrêta en France quatre cents anciens proscrits du 2 décembre, dont plus de trois cents furent transportés en Algérie. Cette exécution faite, la loi, sans être abrogée ouvertement, cessa d'être appliquée. Elle avait été dirigée surtout contre les démagogues révolutionnaires et notamment contre les démagogues étrangers. Mais l'Empire comptait à Paris et dans les départements d'autres adversaires que cette loi n'avait pas atteints, adversaires appartenant aux diverses classes de la société
et qui, pour ne manifester leur hostilité que par leurs opimons, ne semblaient pas moins à craindre. C'était contre ces derniers qu'un nouveau coup d' Ktat avait été préparé. L'opposition, qui, à partir de 18()l et surtout depuis les élections {générales de 18G3, alla .jjrandissant dans le pays, n'était pas pour rassurer le {];ouvernemcnt, et, pendant toute la seconde moitié du régime, on se tint prêt à sévir. La liste que je découvris ne concernait que Paris. Elle avait été établie sur fiches nominatives, et elle fut tenue à jour jusque vers la fin de 1869. Conservée dans le cabinet du commissaire Lagrange, elle était de temps à autre portée au cabinet du préfet, qui la demandait aux heures de crise politique. On la revisait alors avec soin. On biffait les noms des personnes décédées ; on biffait de même ceux des personnes qui s'étaient ralliées au gouvernement. Les hommes les plus opposés entre eux par leurs idées comme par leur condition sociale avaient leurs noms sur cette liste. C'étaient non seulement des orléanistes avec des légitimistes et des républicains, mais des catholiques et des librespenseurs, des sénateurs, des députés, des savants, des médecins, des journalistes, des artisans. Ces noms ne représentaient d'ailleurs ({u'un noyau principal autoui- duquel, le moment venu, on eût
rassemblé d'antres noms. C'était à onze ou douze cents, me fut-il déclaré, que devait s'élever le chiffre des arrestations. Si le travail de re vision, dont cette liste n'avait cessé d'être l'objet, fut interrompu dans les derniers mois de 1869, c'était sans doute que la nouvelle orientation politique, tentée à la suite des élections de cette année sous la dénomination d'^'mpj're libéral^ la fit négliger, sinon abandonner.
On trouvera cette liste à la fin du présent volume. Comme tous les documents qu'au lendemain du 4 septembre contenait le cabinet Lagrange, l'original en a disparu dans l'incendie qui, sous la Commune, détruisit les archives de la Préfecture de police. Sur la copie que j'en avais gardée, j'ai rétabli, autant qu'il m'a été possible, les noms qui avaient été biffés soit pour cause de décès, soit pour cause de conversion politique. On y verra les noms de plusieurs des hommes qui avaient déjà été victimes du premier coup d'Etat, llimporte d ajouter que, parmi les personnes inscrites sur ce tableau de proscription, il en était qui, dévouées secrètement à r Empire, auraient été arrêtées effectivement, mais relâchées huit jours après.