STATISTICIENS MORALISTES. — AVIS AUX CÉLIBATAIRES
19 juin 1880.
« Si l'on apprenait que sur le tiers du territoire français existe une population tellement misérable que chaque âge est frappé par une mortalité une fois et demie à deux fois plus forte que sur le reste du territoire; que ses naissances ne réparent pas seulement la moitié de ses pertes ; qu'en outre cette partie de la population française, comparée à l'autre, compte annuellement deux fois plus de cas d'aliénation mentale, deux fois plus de suicides, deux fois plus de crimes contre les personnes, deux fois plus d'attentats contre les propriétés; que, par suite, l'administration doit pour elle entretenir deux fois plus de gendarmes, deux fois plus de tribunaux, deux fois
plus de prisons, deux fois plus de croque-morts; certes, si l'on apprenait que le tiers de notre territoire est frappé de lant de maux, ce serait un grand émoi .
« Eh bien, ce peuple misérable existe sur noire sol; seulement, au lieu d'occuper un territoire à part, les deux peuples sont mêlés intimement sur toute la surface, et, ostensiblement, une àeule chose les dislingue: l'un vit sous le régime du mariage, l'autre sous celui du célibat. »
C'est le peuple célibataire dont vous venez de lire cette belle descriplion. Et moi qui vous la mets sous les yeux, je suis célibalaire! et j'ai passé l'âge où l'on peut cesser de l'être ! Je n'ai plus même la ressource d'aller chercher femme pour échapper à tant de maux et à tant de crimes. Et cependant, je n'hésite pas à vous dire : Voilà ce que sont au plus jusle les célibataires! Convenez que je suis de nature impartiale et que je n'ai pas le patriotisme du célibat.
La peinture que vous venez de lire est de M. Bertillon père, article Mai-iage dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Je la trouve citée dans un livre de M. Bertillon fils, dont
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elle résume les conclusions principales. Ce livre a pour titre : La statistique humaine de la France.
M. Bertillon fils, M. J. Bertillon, est démographe comme son père. Démographe aussi était son grandpère maternel, M. Achille Guillard, l'auteur d'un essai général sur la statistique humaine; c'est même M. Guillard qui a imaginé le nom de démographie pour désigner et défmir la science originale et féconde créée par Quételet et que Quélclet avait laissée anonyme. Nous avons dans M. J. Bertillon un phénomène bienfaisant de l'hérédité: trois générations attachées à la même œuvre intellectuelle, à la création et au progrès d'une science qui deviendra de plus en plus importante à mesure qu'on se persuadera davantage que la politique est susceptible de règles exactes, comme la physique, et que la législation, au lieu de se mouvoir uniquement dans une sorte d'algèbre juridique, doit se donner pour solide substratum la connaissance vivante des faits vivants.
Le fils est comme le prophète du père et du grandpère. Ceux-ci ont établi les vérités et il les vulgarise, La première de ces vérités, démontrée par les
recherches les plus variées et les plus'complètes, c'est que l'état de mariage est infiniment plus favorable que l'état de célibat pour le bien-êlre des individus, pour le développement de leur fortune, pour l'affermissement de leur santé et de leur moralité. Quand un homme prend femme, il ne partage pas ses ressources, il les double. Il ne se met pas une chaîne au pied qui l'empêchera de courir après la fortune; il s'ajuste des ailes. Il ne se condamne pas à un surcroît de travail qui épuisera ses forces; il s'assure un régime doux et sage qui prolongera sa vie. Voilà' la loi générale du mariage comparé au célibat. Elle n'est plus ni contestable ni contestée.
Ce qui étonnera beaucoup de lecteurs, nourris des affirmations par à peu près du journalisme, c'est que la France n'est pas un des pays de l'Europe où il y a le moins de mariages . On s'y marie beaucoup plus qu'en Belgique, en Hollande, en Suède ; à peu près autant qu'en Prusse et en Autriche. Seulement la France est le pays de l'Europe où les mariages sont le moins féconds. Les causes de cette infécondité relative des mariages sont multiples. On en peut imaginer qui sont peut-être plus à l'honneur des Français que ne le croit M. Bertilion. On a beaucoup plus d'enfants en Allemagne et en Angleterre ; est-il sûr qu'on les aime autant et qu'on les élève avec autant de soin et de dévouement qu'en France?
En ce qui concerne les n.'iissances illégitimes, la France tient une situation moyenne. Sur ce point encore, le livre de M. Berlillon dissipera ou corrigera plus d'un préjugé. Il semble à ceux qui regardent grosso modo, que Paris soit et doive être la principale usine de naissances illégitimes. Les nombres, exactement recherchés, ne confirment pas cette opinion. Savez-vous combien, sur cent naissances, Paris en compte d'illégitimes? Vingt-six. Et savez-vous combien on en compte à Olmiitz, en Moravie? Soixante-dix sur cent. Pour le remarquer en passant, la recherche de la paternité, qu'elle soit ou non digne d'approbation en soi, n'apporterait qu'un palliatif bien insuffisant au mal des naissances illégitimes, si l'on en juge par ce qui se passe à Olmtitz. La rechercl^e de la paternité existe en Autriche.
La constatation combinée des mariages, des naissances légitimes et des naissances illégitimes dans une même province de France rend bien perplexe sur les causes matérielles et morales d'où dérivent ces divers faits. Prenons la Bretagne : c'est un des rares laboratoires d'hommes et de faits humains qui se trouvent encore placés en des conditions nette-
ment déterminées et, pour ainsi dire, compactes. La Bretagne est unanimement catholique et universellement pauvre. Résultat : on s'y marie peu ; les mariages y sont extraordinairement féconds et les naissances illégitimes très rares. La pauvreté, qui paraît ailleurs un stimulant au mariage, n'influe pas ici contre le célibat ; la religion catholique semble avoir tout le pouvoir nécessaire pour refréner les entraînements irréguliers ; elle est impuissante à propager Je mariage. Elle ne peut pas rendre les mariages nombreux, et elle sait les rendre féconds.
Comment diminuer le nombre des célibataires en France? Comment encourager ou provoquer le développement de la natalité dans le mariage ?
Avec ces deux questions, on sort de la démographie pure pour entrer dans le domaine de la science politique et de la science législative. M. J. Bertillon n'a pu s'empêcher cependant de toucher ces deux points, li l'a fait avec beaucoup de discrétion. Il ne se joint pas aux législateurs ridicules qui réclament des lois contre les célibataires. Il lui suffirait que notre système fiscal ne fût pas une prime au célibat. Dans les mêmes conditions sociales, mettez d'un côté
un célibalaire, de l'aulre une famille de quatre personnes: le père, la mère et les deux enfants; les impôts de consommation, si lourds en France, pèsent une fois plus sur chacun des deux époux que sur le célibalaire. Est-ce juste? et ne faudrait-il pas se défier plus qu'on ne le fait de l'impôt indirect?...
Est-ce parce que M. Sarcey est célibataire? Mais toutes les mésaventures, et des mésaventures bien bizarres, tombent en ce moment sur lui.
M. Sarcey, sans faire tort à personne, est le plus brillant, le plus solide et le plus infatigable paladin de la libre pensée. Or, depuis quelques jours, il a une querelle sur les bras; et qui la lui fait? Un libre penseur. M. Sarcey ne peut pas voir un congréganiste en peinture; il souhaite à toutes les maisons rehgieuses la fermeture, la ruine, l'incendie, la peste et la démolition. Or une des premières maisons congiéganisles de Paris va disparaître ; et, du fait de cette disparition, voilà M. Sarcey dans le deuil.
Connaissez-vous son petit hôtel de la rue de Douai? Un paradis d'air et de lumière. En face s'élève un mur qui atteint à peine la hauteur d'un entresol. Derrière ce mur sont les jardins délicieux du Sacré-
Cœur. M. Sarcey en avait seul la jouissance, jouissance visuelle s'entend ; car les pauvres religieuses n'osaient guère y paraître, de peur de se trouver sous le regard audacieux et terrible de ce Turc, de ce sultan Saladin, de cet Antéchrist ; c'était pour les yeux de M. Sarcey une solitude enchanteresse dans laquelle ils se promenaient incessamment et dont ils se repaissaient. M. Sarcey répétait tout le long du jour à tout venant : « Ne suis-je pas le philosophe le plus heureux de l'univers ? N'ai-je pas la plus belle maison du plus beau quartier de la plus belle ville du monde ? D'autres que moi dans Paris n'ont pas de concierge; mais quel autre est, comme moi, sans visà-vis? Voyez ce jardin charmant. Il est de mainmorte ! il ne sera ni bâti en aucun temps par les dames sybarites du Sacré-Cœur, qui connaissent le prix d'un jardin, ni aliéné par elles à qui le bâtirait. Ah! comme on respire ! quelle pure clarté ! et c'est pour toujours ! » Oui mais l'imprudent Sarcey faisait trop d'articles contre le Sacré-Cœur et l'éducation du Sacré-Cœur. C'est ce qui a donné l'éveil au Conseil municipal de Paris. Tout à coup ce Conseil a conçu l'idée diabolique de rectifier le boulevard Clichy et de le faire passer à travers le jardin cher à Sarcey. La chose est résolue : les dames du Sacré-Cœur vont être expropriées. Plus de pensionnat et partant plus d'ombrage. Une horrible maison d'exploitation à six
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étages va s'élever là où les arbres, les fleurs, les pelouses de l'hôtel de lAI. Sarcey se baignaient dans l'air et la lumière. Adieu l'oxygène et le soleil! M. Sarcey aura des vis-à-vis qui l'ofTusqueront et le guetteront ! Sa maison sera de verre ; et il n'y verra pas plus clair pour cela. Bien au contraire 1
S'il s'était donné une femme, l'enragé misogame Sarcey, je connais ces créatures célestes, sensées, positives, gardiennes prévoyantes des intérêts du commun ménage! Du matin au soir la douce personne lui aurait murmuré aux oreilles avec une mansuétude implacable : « Ami, plus j'y pense, plus je trouve que rien ne doit être aussi sacré que le Sacré-Cœur. Songez donc, mon cher Francisque ; nous n'avons pas des mille et des cents, et ce jardinlà augmente d'au moins quinze mille francs la valeur de notre immeuble ! »
Hélas ! M. Sarcey n'a pas de femme, et il est démontré par trofi générations de Bertillon, plus Quétclet, que le célibataire court à sa perte d'un pas deux fois plus rapide que l'homme marié.
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