‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 11 sur 56 · LA JOUHNKE DU 14 JUILLET. — LA PRISE DE LA BASTILLE · texte numérisé non relu

LA JOUHNKE DU 14 JUILLET. — LA PRISE DE LA BASTILLE

17 juillet 1880

Quand j'étais jeune, peu m'importait si les lampions brûlaient pour la république, l'empereur ou le roi. J'adorais toute fête nationale parce que c'était la fête et la foule. Je voulais tout voir :

Les flambeaux, le bûcher et la nuit enflammée, Les aigles, les faisceaux et le peuple et l'armée.

Comme on devient, pourtant 1 Mercredi, rien n'a pu m'arracher de mon doux et tranquille fauteuil. Pendant que Paris s'embrasait, je me suis mis à réfléchir tout à mon aise, loin des feux féeriques, sur la prise de la Bastille et la manière d'écrire l'histoire.

Vous allez voir qu'écrire l'hisloire n'est pas une chose bien simple.

Voici d'abord, et en quelques mots, l'histoire toute nue de la journée du 14 juillet 1789; voici cette journée à l'état élémentaire ; voici le 14 juillet, si l'on veut me permettre le langage de la chimie, à l'état pur.

Le 14 juillet, dès la pointe du jour, le peuple s'en va aux Invalides, dont les portes s'ouvrent d'ellesmêmes devant lui; il y pille trente mille fusils et, ayant des armes, il se porte vers la Bastille. Cette fameuse Bastille n'avait jamais été, qcoi qu'on ait dit, la prison de la pensée : on peut citer en tout, de 1600 à 1789, cinq ou six écrivains de quelque renom qui y ont été enfermés ; la Conciergerie et Sainte- Pélagie, de 1813 à 1880, en ont vu plus que cela. A peine était-ce encore, en 1789, une prison d'État sérieuse. Sauf un très petit nombre d'exceptions, à la vérité horribles, la Bastille ne recevait plus habituellement que des hôtes temporaires. Elle était peu à peu devenue une sorte de prison domestique à la disposition des chefs de famille, et une prison disciplinaire pour les gens de cour, comme la terrible Tour de Londres était devenue, vers le même temps, une chambre d'arrêt pour les députés des Communes

et les lords turbulents. Depuis quatre ou cinq ans même — on a conservé le plan quasi officiel, — la Bastille était condamnée par les autorités compétentes à disparaître pour faire place à un quartier neuf. Tel était le monstre qu'il s'agissait de yaincre et d'anéantir le 14 juillet.

La Bastille contenait dans ses vastes flancs quatrevingt-deux invalides, qui formaient la garnison ordinaire du château -fort et trente-deux soldats suisses de renfort, qu'où y avait fait entrer le 7 juillet. On pouvait compter sur les Suisses. Le mercenaire suisse est le dernier type qu'on aura vu dans le monde du soldat professionnel complet. Quant aux quatre-vingt-deux invalides, la plupart d'entre eux, naturellement, possédaient un ménage, correct ou irrégulier, dans le quartier Saint-Antoine, et toute sorte d'amis parmi les assaillants. Leur valeur, au point de vue du combat, peut se mesurer par le fait suivant. Lors de l'enquête qui se fit sur l'évasion de Latude, l'un d'eux, qui était en faction au moment où Latude s'échappait, déclara qu'il n'avait pu rien voir parce qu'il s'était écarté pour rajuster son appareil ; un autre, également en sentinelle, avait dû, à ce moment, rentrer au poste parce que c'était l'heure de sa tisane. L'armement de la forteresse se composait de dix-neuf canons et de douze fusils à vent ; il n'y en eut qu'un dont on put se servir. Les dix-neuf

canons ne tiraient depuis longtemps qu'à poudre pour les réjouissances publiques; on ne savait pas s'ils pourraient lancer la mitraille impunément pour euxmêmes et pour leurs canonniers. A la tète de celte garnison et de cette artillerie, toutes deux également formidables, se trouvait placé un gouverneur, Jourdan de Launcy, qui l'était quasiment de naissance, qui avait hérité de la Bastille comme d'un lief et qui l'exploitait comme une ferme. Il menait les prisonniers, la nuit, chez les filles. M. Louis Ulbach, qui n'est pas seulement un romancier délicat et pénétrant, qui est encore très érudit en toute sorte de directions, a rappelé fort à propos, ici même, il y a huit jours, la grave accusation portée contre de Launey par Rivarol.

Il faut noter, comme un fait capital, que le gouverneur et ses invalides ne pouvaient raisonnablement espérer aucun secours du dehors. Depuis deux jours Besenval se tenait coi à l'École militaire, attendant de son chef, le vieux maréchal de Broglie, des ordres précis. Broglie lui-même était à Versailles, mal renseigné et mal informé ; il avait alors soixantetreize ans et tous les vacillements de l'âge; il était d'ailleurs plus que douteux, depuis Filliogshausen, qu'il eût jamais eu un caractère militaire très sûr ; et ce qu'il eût fallu avant tout, en dételles circonstances, c'était la sûreté du caractère militaire. Broglie

6i NOTES ET IMPRESSIONS,

ne sut pas envoyer d'ordres, ni Besenval s'en passer. Dans Paris même, l'autorité politique n'était plus exercée par aucun officier ni magistrat royal; elle était passée tout entière aux électeurs, qui siégeaient à l'Hôtel de Ville et y délibéraient plus qu'ils n'agissaient.

Que suivit-il de tout cela? La Bastille fit deux décharges de mousqueterie ; eLIc tira un coup de canon, un seul ; puis la garnison livra la place sur une simple capitulation verbale. Le dénouement immédiat du drame fut hideux ; malgré la capitulation, de Launey et la plupart de ses invalides furent massacrés par la foule. Ajoutons à ces traits divers la défection de trois cents gardes françaises, acoquinés avec l'habitante, qui furent poussés à la révolte par leurs liaisons parisiennes et qui exécutèrent le principal de l'attaque militaire contre la Bastille : on aura l'exploit du 14 juillet; on aura cette grande journée populaire; on en aura du moins tous les traits extérieurs, palpables, positifs. Nous possédons deux récits originaux qui, par leur concordance, ne laissent aucun doute sur les détails caractéristiques que nous venons de mettre en saillie : c'est, d'une part, le Rapport de Thuriot, qui somma le premier la Bastille et son gouverneur ; c'est, d'autre part, le récit de M, de Flues, l'officier qui commandait les trentedeux Suisses introduits, le 7. dans la forteresse. Ces

deux rapports — avec le dithyrambe du sieur Cliolat, qu'a peut-être un peu trop gobé M. Taine, — ont fourni le fond de tous les récils de seconde main qui ont eu pour objet de réduire l'histoire de la prise de la Bastille à sa plus simple expression. Sur cette base se sont édifiés notamment le tableau tracé par M. Taine dans ses Origines de la France contemporaine, le remarquable petit écrit de M. Léon de Poncins, la Prise de la Baslille, publié par la librairie de la Société bibliographique, un récit plus récent et aussi fort curieux de M. A. Buchon, publié par le journal le Gaulois.

Ces récits du 14 Juillet et tous ceux qui se font et qui se feront sur le même type sont exacts d'une exactitude absolue. 11 n'y a rien à y reprendre, sinon que ce n'est pas du tout le 14 Juillet. Ainsi l'orchestre et la troupe chantante de X**=% dont je vous parlais l'autre jour, rendaient avec une exactitude et une perfection merveilleuses chaque note écrite du Domino noir, et pourtant ce n'était plus du tout le Domino noir, mais du tout, du tout. Spiritus intus alit, a dit le poète en parlant de la nature. Il y a un esprit des choses. Qui ne sait pas le saisir et qui ne sait s'en imprégner peut faire de la physiologie historique, de la micrographie historique, de l'embryogénie historique; il peut même faire de l'histoire spécialement politique; il n'est 'pas dans le grand

courant de l'histoire. Il n'écrit pas l'histoire. Les arbres lui cachent la forêt.

En quoi consiste la méthode de ceux qui content ainsi le 14 Juillet ou tout autre événement historique ? Ces écrivains commencent par isoler le 14 Juillet de tout ce qui le précède et de tout ce qui le suit, comme en chimie on dégage et on isole un corps; après avoir isolé l'événement lui-même, ils mettent en saillie deux ou trois traits qui, dans la réalité, ont été écrasés et noyés sous le torrent de l'événement et qui , dans l'œuvre de l'historien, émergent arbitrairement sur tout le reste. Et ils disent : « Voilà l'événement lui-même, tout l'événement, rien que l'événement. » Prenez M. Taine, que j'ai nommé tout à l'heure; relisez son court récit de la prise de la Bastille; fermez ensuite son livre ; recueillez- vous et contemplez intérieurement les images qui vous restent fixées dans le cerveau. Ce qui reluit en grosses couleurs, ce qui vous emplit les yeux, ce qui vous ébranle les nerfs, tout ce que vous gardez, en un mot, du 14 Juillet, c'est le détail atroce et bête ; c'est le cuisinier sans place, venu là en badaud, qui reçoit de M. de Launey un coup de

pied dans le ventre et tout bonnement lui scie le cou, « en homme qui sait travailler les viandes », avec un petit couteau à manche noir. Car M. Taine, ce block-notes de l'histoire, n'a eu garde d'oublier le manche noir du petit couteau. Est-il possible que ce manche noir, avec sa lame de couteau à un bout et son cuisinier à l'autre bout, soit le grand événement du 14 Juillet? Est-ce le trait entre tous que l'historien, en me quittant, doit me laisser enfoncé dans l'esprit? Je ne crois pas. Il faut que je cherche ailleurs le 14 Juillet.

Et d'abord, oii est, dans ces sortes de récits, le sentiment des beaux délires parisiens? Où est le soleil, ce complice nécessaire des tumultes de Paris? Où est ce soleil qu'un faiseur de vers, grand poète un jour, sans le savoir, sous le souffle du peuple, a ramassé et condensé en ce cri d'un retentissement impérissable :

Oli ! quand un lourd soleil chauffait les grandes dalles Des ponts et de nos quais déserts,

Quand les cloches hurlaient, quand la grêle des balles Sifflait et pleuvait par les airs?...

Où est le peuple parisien lui-même?

« Sot peuple », dit l'Estoile, qui le connaissait bien ; et nous, qui pouvons nous vanter aussi de le connaître, nous disons : Oui, ce sot peuple, si vous voulez, à de certains jours et en sa tenue familière ;

mais nous disons en même temps : Ce peuple-prophète, ce peuple qui croit qu'il y a un Droit éternel et un idéal universel du genre humain, qui a toujours été prêt à prêcher ce droit et à mourir pour cet idéal ; ce peuple qui n'est politique que par crises, mais qui l'est alors autant qu'un Richelieu et un Bismarck ; ce peuple qui, le 14 juillet 1789, était depuis trois mois sur le trépied; ce peuple qui, sans avoir compté la garnison de la Bastille et sans rien connaître du chitfre de l'efïectif, vit et sentit d'intuition que la Bastille était en carton, que ses murailles de pierre épaisse n'étaient que des spectres de murailles, et que, pour enfanter le monde nouveau, c'est à ce fantôme qu'il fallait marcher ; ce peuple qui surgit et s'éleva contre l'autorité royale au juste moment oîi il fallait que l'autorité monarchique absolue fût brisée, parce que ce puissant outil de civilisation était désormais hors d'usage ; ce peuple qui d'un coup réussit, en effet, à briser l'absolutisme, ce que n'avaient pu faire ni les bourgeois et les prêtres sous la Ligue, ni les gentilshommes et les magistrats, avec Retz pour eux, sous la Fronde ; ce peuple enfin qui, communiquant sa frénésie sacrée à la Convention et au pays, devait, dans un accès invraisemblable d'héroïsme, unifier la nation, faire tomber toutes les bastilles féodales dans l'Europe centrale, et porter la France ou la confédération française à ses

limites naturelles, le Rhin et la mer du Nord. Où estil, dans les récils photographiques du 14 Juillet, ce peuple parisien et son génie ? Est-ce que par hasard M. Taine se figure l'avoir mis tout entier dans le manche noir du couteau du cuisinier sans place? Un écrivain, un seul, a raconté, telle qu'elle fut dans la conscience du peuple parisien et dans la conscience de l'Europe, la journée du 14 juillet. Il est vrai que celui-là, ce n'est pas seulement un historien; c'est le dieu même de l'histoire, c'est le seul historien en soi qui ait vécu depuis Hérodote : Michelet !

« ... Le 13 juillet. Paris ne songeait qu'à se défendre. Le 14, il attaqua.

» Le 18 au soir, il y avait encore des doutes, et il n'y en eut plus le matin.

» Le soir était plein de trouble, de fureur désordonnée. Le matin fut lumineux et d'une sérénité terrible.

» Une idée se leva sur Paris avec le jour, et tous virent la même lumière. Une lumière dans les esprits, et dans chaque cœur une voix : « Va, et lu prendras la Bastille ! »

» Cela était impossible, insensé, étrange à dire... Et tous le crurent néanmoins. Et cela se fit.

» L'attaque de la Bastille ne fut nullement raisonnée, Ce fut un acte de foi.

70 NOTES KT UimESSIONS.

» Personne ne proposa. Mais tous crurent uL tous agirent. Le long des rues, des quais, des ponts, des boulevards, la foule criait à la foule : « A la Bastille !... à la Bastille !... » Et dans le tocsin qui sonnait, tous entendaient : « A la Bastille! »

» Personne ne donna l'impulsion. Les parleurs du Palais-Royal passèrent le temps à dresser une liste de proscription, à juger à mort la reine, le Polignac, Artois, le prévôt Flesselles, d'autres encore. Les noms des vainqueurs de la Bastille n'offrent pas un seul des faiseurs de motions. Le Palais-Royal ne fut pas le point de départ...

» Encore moins les électeurs qui siégeaient à l'Hôtel de Ville eurent-ils l'idée de l'attaque... Les électeurs ne trahissaient point, comme ils en furent accusés, mais ils n'avaient pas la foi.

» Qui l'eut? Celui qui eut aussi le dévouement, la force, pour accomplir sa foi. Qui? Le peuple, tout le monde,

» Les vieillards, qui ont eu le bonheur et le malheur de voir tout ce qui s'est fait dans ce demi-siècle unique, où les siècles semblent entassés, déclarent que tout ce qui suivit de grand, de national, sous la république et l'empire, eut cependant un caractère partiel, non unanime, que le seul 14 Juillet fut le jour du peuple entier. Qu'il reste donc, ce grand jour, (^fu'il reste une des fêles éternelles du genre humain,

non seulement pour avoir été le premier de la délivrance, mais pour avoir été le plus haut dans la concorde ! »

Et Michelet, pour conclure, arrête l'esprit du lecteur sur ce fait, qu'atteste le comte de Ségur, ambassadeur en Russie (cette folie, dit Ségur, que j'ai peine à croire en la racontant...) :

« En Russie, dans cet empire du mystère et du silence, la nouvelle de la prise de la Bastille arrivait à peine que vous auriez vu des hommes de toule nation crier, pleurer sur les places ; ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre en se disant la nouvelle : « Comment ne pas pleurer de joie ? La Bastille est prise! »

C'est sur ce trait que nous restons avec Michelet. C'est ce trait qu'il fixe en notre esprit. Il suit l'inspiration; et, plein lui-même de l'ivresse qui poussait la foule parisienne, il met là le summum du 14 Juillet. Ne voyez- vous pas, en efïet, de l'œil du voyant, que le 14 Juillet est là bien plus certainement que dans le manche noir du couteau du cuisinier sans place de l'exact et minutieux M. Taine.

Cependant, selon les idées régnantes, M. Taine est dans le progrès. Il est naturaliste et positiviste. Toute

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la jeune école historique considère avec lui l'histoire comme une science naturelle, comme un dérivé de la physiologie. Il se pourrait que la jeune école se trompât, et que, pour bien écrire l'histoire, l'intuition fût aussi nécessaire et plus nécessaire que l'observation. Avec le pur empirisme des positivistes, je démontrerai quand on voudra que le roi Louis IX est un fakir nauséabond et François d'Assise un fou, comme je démontrerai que la prise de la Bastille est une farce. Il me faut l'intuition pour percevoir la sainteté adorable de Louis IX, la divine compassion pour l'être qui était en François d'Assise, l'ivresse d'humanité et de justice dans laquelle s'est abîmé, il y a cent ans, pour raffranchissement du monde, « le sot peuple de Paris ».

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