ACQUITTEMENT DE MADEMOISELLE BIERE
QDEL DOMMAGE
QUE M. COQUELIN IS E SACHE PAS l'alLEMAND.
10 avril 1880.
Nous avons eu celte semaine Nordenskiold, la lettre du prince Napoléon et mademoiselle Bière ^ Dans le combat pour le bruit, qui est aussi un combat pour la vie, mademoiselle Bière a tout éclipsé et étouffé. Mercredi soir, on ne s'occupait pas plus de Nordenskiold que s'il avait découvert le passage des Panoramas, et de la lettre du prince que si c'eût été une circulaire de la Banque orientale sur l'emprunt turc. Dans les cercles, dans les salons, sur les houle-
1. Marie Bière, artiste dramatique, plus connue sous le nom de Marie Beralrti, acquittée par la Cour d'Assises le 7 avril 1880, pour avoir tiré trois coups de revolver sur son amant M. Robert Gentien.
vards, on iie discutait que l'acquittement de mademoiselle Bière. On était pour ou contre avec acharnement.
A l'audience môme, il n'y avait pas eu de parti contraire; on avait été unanime en faveur de l'acquittement. Là, tout le monde avait pour mademoiselle Bière les yeux que n'a pas eus M. Gentien. Ce n'est presque pas le président des assises qui a conduit le débat, ni le jury qui a rendu la sentence : c'est le public. Quel précepte admirable que celui d'Horace : Si vis me flere!... Mademoiselle Bière avait la passion et elle l'a fait partager. Elle n'a pas bronché dans le sentiment qu'elle nourrissait de la légitimité de son action, et elle a communiqué sa foi à tous ceux qui l'entendaient. Elle s'est fait voir, elle a montré l'infortuné M. Gentien; cela a suffi. D'un côté, cette créature vraie, vivante, exaltée, ravagée; de l'autre, ce correct modèle en cire, affaissé et ahuri,
Bel homme, et puis v'ià touti
comme dit la chanson ; l'une ayant réfléchi et prémédité son acte, et s'en parant; l'autre, ballotté au hasard, incertain de soi et ne comprenant pas pourquoi tant de cheminées lui tombaient successivement sur la tête à propos de cette chose si simple, dont il avait fait dix fois l'expérience sans aucun inconvé-
nient pour lui : être présenté en voyage à une artiste lyrique, la prier et l'obtenir.
De la mise en présence et du choc de ces deux êtres au grand jour devait sortir l'acquittement. Il n'y avait pas d'autre moyen de condamner M. Gentien que d'acquitter mademoiselle Bière.
Mademoiselle Bière va devenir l'héroïne et la sainte de toutes les filles délaissées ou perdues qui se débattent au milieu des difficultés et des douleurs de la civilisation parisienne : c'est là une conséquence inévitable du procès. Je demande seulement qu'elle ne devienne pas l'héroïne de la pauvreté honnête. Elle a vengé son honneur outragé et son orgueil blessé par un oisif qui se plaisait aux amours de coulisse et qui, pour son malheur, a rencontré dans une troupe chantante ce que probablement il ne cherchait pas, une femme chaste encore, passionnée et fière. On a acquitté cette femme avec acclamation; soit! Il n'est pas nécessaire que les acclamations continuent. Mademoiselle Bière s'est donnée en faisant inconsciemment le calcul qu'il y a de certaines conditions qu'une fille pauvre et aux inclinations belles fait plus aisément accepter après qu'avant par un homme de sentiments nobles qui possède quatre-vingt mille livres de rente. Elle n'a pas trouvé des sentiments nobles et par là elle a perdu la partie d'ambition qu'elle a jouée sous le nom d'amour. Elle a été dupe
d'elle-même autant que de son fade vainqueur. Bien d'autres jeunes filles de divers mondes jouent comme elle, d'instinct et sans calcul précis, la même parlie, et elles la gagnent. Combien il y en a d'exemples dans Paris! Mais bien d'autres aussi auraient horreur de chercher dans de tels moyens les chances d'un mariage subséquent, même avec un galant homme qui leur apporterait l'aisance ou la richesse et qu'elles aimeraient. Celles-là passent leur vie sages, solitaires, pauvres et tristes. Ou bien elles font, par esprit de sacrifice, le mariage de raison et de résignation qu'aurait pu faire mademoiselle Bière et qu'elle a dédaigné; et elles s'exposent ainsi quelquefois à bien des peines, qu'elles supportent bravement, afin d'avoir des enfants dont leur père ne rougisse pas. Voilà leur fierté, à elles, qui vaut toute celle de mademoiselle Bière, et qui n'a pas besoin, pour briller, de l'éclat qu'on y ajoute par le revolver et le guet-apens. Cette fierté est celle de la vertu, restée intacte parmi les déceptions et les amertumes de la vie. On n'encourage guère la vraie vertu lorsqu'on prodigue de si bruyantes démonstrations à une jeune personne malheureuse qui mérite peut-être qu'on lui pardonne, mais non pas qu'on la glorifie.
Yeul-onme permcUre de passer d'une artiste lyrique à un comédien qui a été, de son vivant, un personnage de haute saveur?
Quel dommage que M. Coquelin ne sache pas l'allemand! 11 pourrait lire Aus meinen Lehen, de Louis Schneider, et il en tirerait pour le boulevard des Capucines une conférence délicieuse et tout à fait à sa décharge sur la douce manie qui le possède de vouloir être à la fois comédien, chevalier de la Légion d'honneur, député et chef de cabinet de M. Gambetta.
C'est exactement tout ce qu'a été Louis Schneider, comédien berlinois dont on a récemment publié en Allemagne les Mémoires posthumes.
Un vrai homme, par exemple! Un gaillard dur à la détente, soldat du 20*^ régiment de landwehr. Pas du touf une de ces caillettes d'artistes que la moindre critique met au lit et qui mourraient d'un coup de sifflet I
II était acteur comique, comme M. Coquelin; auteur, comme M. Coquelin; chéri de la ville et de la cour, comme M. Coquelin, et il avait pour son roi le cœur de M. Coquelin pour M. le président de la
Chambré des députés. Étant encore comédien et devenu soldat de la landwehr, il avait conçu et réalisé l'idée de fonder un journal pour les camarades, le Soldatenfreund, exclusivement réservé aux simples fantassins et aux simples cavaliers, rédigé par lui avec tant d'humour et de savoir modeste, d'une influence si saine et si patriotique sur les troupes à pied et à cheval, que petit à petit cette feuille est devenue comme l'une des institutions militaires de la Prusse. Cela le mit du dernier bien, tout comédien qu'il fût, avec le vieux Frédéric-Guillaume III et un peu plus tard avec le czar Nicolas. Celui-ci, après l'avoir vu jouer la comédie, lui dit un jour ce mot épique qui fera venir sans doute l'eau à la bouche de plus d'un directeur de journal : « J'adore votre journal; /e m'y abonne pour vingt-cinq ans. » En mars 1848, pendant la tourmente berlinoise, il tint pour le roi, qui était alors Frédéric-Guillaume IV, le frère aîné et le prédécesseur de l'empereur Guillaume I^"". On voulut lui faire arborer la cocarde tricolore allemande. Nix, nix! On prétendit débaucher, au profit de la démagogie, la compagnie de landwehr dont il était. Nix, nix! Il réunit des conciliabules de landwehr pour y prêcher le loyalisme. Aussi dut-il quitter Berlin pendant le court triomphe des révolutionnaires et des libéraux. Il s'en alla donner des représentations à Hambourg, ville paisible entre toutes. Mais les libéraux avaient
la main longue. A peine parut-il en scène qu'il y eut une pluie d'invectives tombant sur sa tête. « Expliquez-vous, ennemi du peuple! Dépêchez- vous d'expliquer votre conduite à Berlin! » Il n'expliqua rien du tout. Il s'avança sur le bord de la scène, et à haute et intelligible voix : « Le peuple ! j'en suis tout comme un autre. Puisque le public à présent mêle le théâtre à la politique, je renonce à l'art pour toujours. Seulement, je reste encore toute une semaine à Hambourg, à la disposition de quiconque voudra venir me trouver, histoire de régler un compte. Je m'appelle Louis Schneider, soldat au 20^ » Personne ne vint.
Il renonça au théâtre, comme il l'avait dit; c'était le plus clair de son revenu qu'il sacrifiait. Cependant son royalisme était devenu légendaire. Le roi Frédéric-Guillaume IV se crut en conscience obligé de dédommager ce fidèle landwehrmann. Il le nomma lecteur de la cour, cinq cents thalers d'appointements, soit mille huit cent soixante-quinze francs! Pas très fructueuse, cette charge de cour! Dam! Le Hohenzollern est comme la fourmi : son grand défaut n'est pas la dépense. Mais Schneider vivait avec son roi comme M. Coquelin voudrait bien vivre avec M. Gambetla. Il était de la cour, tandis que M. Coquelin n'est pas encore du o Palais » ! A force de savoir se rendre utile, il devint persona grata^ puis véritable
42 NOTKS ET IMPRESSIONS.
favori. On le fit tour à tour bibliothécaire, intendant des largesses, chef de la correspondance privée ; on l'employa même à des missions ou commissions diplomatiques, et un beau jour il s'éveilla geheimlicher Hofrath. Conseiller intime! Pas moins que conseiller d'État!
Voilà le modèle qu'on peut proposer aux méditations de M. Coquelin. Et voilà l'exemple qu'il pourrait citer lui-même aux philistins qui n'admettent pas qu'un comédien de son mérite devienne chef de groupe au parlement.
DE l'excès de culture INTELLECTUELLE DANS LE TEMPS PRÉSENT.
8 mai 1880
Les élections pour le Conseil supérieur de l'instmction publique sont achevées. Si nous prenions prétexte de l'événement pour causer un peu entre nous de l'instruction, de l'instruction pure, de l'instruction en soi?
Mais, dira le lecteur, c'est un sujet bien rebattu et bien banal! Tous les journaux en sont pleins.
Rassurez-vous, chers lecteurs; j'ai un moyen de rajeunir le sujet. Je vous dirai tout le contraire de ce que vous pensez.
D'ailleurs, je ne disserterai pas ex professa et je prendrai soin de ne pas m'en tenir à un seul point de vue. Je procéderai par maximes, par théorèmes,
par anecdotes; je jetterai les idées sur le papier comme elles me viendront. Tantôt pédagogue, tantôt philosophe, tantôt sociologue.
Vous dites, chers lecteurs, j'en suis bien sûr : « L'instruction est un bienfait; il faut la répandre à profusion. » Mais si quelqu'un se levait et vous disait : « L'instruction est un mal ; il faut s'en défier comme de la peste », il se pourrait que ce quelqu'unlà eût autant raison contre vous que vous contre lui.
La vérité est entre ces deux extrêmes ; ou plutôt elle est dans l'acceptation hardie et l'union de ces deux extrêmes. Il n'y a guère eu de siècle, dans l'histoire de l'humanité, où l'on ait tout à fait oublié les avantages de l'instruction; dans le temps où nous vivons, on ne songe guère aux inconvénients qui peuvent naître de l'excès du travail intellectuel.
Peu de choses, dans le monde, sont absolument bonnes et absolument mauvaises.
Yoici le suc d'une plante : l'abeille l'eflleureet elle en tire un miel délicieux ; le moineau y trempe son bec et tombe foudroyé. Le suc est-il fait de nectar ? Est-il fait de poison? — Voici un appétissant quartier de bœuf, cuit à la broche dans les cuisines du
château; il a été taillé, sans qu'on le sache, sur un animal atteint du charbon ; j'en prends ma part ; c'est un morceau succulent : je sors de table vigoureux et réconforté; mon estomac se moque du microzoaire pestiféré qui donne le charbon ; il l'a digéré et assimilé. Le garçon boucher qui a apporté celte pièce au château était parti de grand matin ; nous sommes au mois de juin; il faisait chaud; la route était longue et montueuse ; il s'est débarrassé de sa chemise ; il a mis la viande charbonneuse sur son épaule nue : il rentre chez lui avec un malaise, il se met au lit et il meurt. C'est que les pores de la peau laissent pénétrer l'insecte pestiféré dans le corps ; le sang ne le noie pas; il lui sert de véhicule et c'est l'infection totale des tissus.
Il en est ainsi de bien des choses : l'usage et les effets en varient selon le mode d'emploi, la température, les milieux, les sujets, les sexes, l'âge, les classes d'êtres. Question de moment, de degré et de mesures. 11 en est ainsi certainement de l'instruction et de ia lecture. Il en est même ainsi souvent d'un seul et même livre. Le jeune homme qui lira Candide à seize ans restera flétri et souillé pour sa vie. Quel viatique cependant que Candide pour l'homme fait qui ne l'a lu qu'à trente ans! Quel trésor inépuisable de sagesse et de force !
Culture cérébrale et pathologie cérébrale !
Je me défie de la culture cérébrale quand je lis les statisticiens.
En France, il y a excès anormal de la mortalité des jeunes hommes de vingt à trente ans. Chaque année, il y meurt dix mille jeunes hommes de plus que dans les autres pays. Le tribut mortuaire annuel, la loi universelle qui règle la mortalité est pour cet âge dépassée chez nous d'un chiffre de dix mille. C'est M. Bertillon qui a fait cette découverte peu plaisante. Je conviens que les causes de ce fait social morbide peuvent être bien diverses; l'adolescent de la lie de nos grandes villes, qui fume avant l'âge, boit avant l'âge, fait tout avant l'âge, ne se prépare pas une longue vie. Mais je ne puis m'empêcher aussi de songer que si la France est peut-être le pays d'Europe où la lie de l'adolescence est le plus précoce au vice, c'est aussi certainement le pays d'Europe où l'élite de l'adolescence s'instruit le plus en serre chaude. Nul autre peuple n'est afïligé autant que nous de la maladie des examens et des concours. Nul autre peuple ne s'est attaché aussi constamment à élever sans cesse le niveau des examens. Nul autre peuple ne possède
l'équivalent de notre concours général entre les lycées, de nos concours d'agrégation, de nos concours pour le commissariat maritime et l'inspection des finances, pour l'École normale et l'École polytechnique. Dans ce chiffre énorme de dix mille victimes du plus bel âge que la mort nous fait payer chaque année, à nous autres Français, au delà de son dû, qui pourra jamais calculer quelle est la part que dévore le Minotaure de l'instruction intensive ?
Et la loi des suicides !
Un professeur italien, M. Marselli, vient delà JSxer.
Plus on va vers le Midi, baigné de soleil et d'ignorance, plus les suicides sont rares ; plus on monte vers le Nord, dans les régions et chez les peuples où le soleil pâlit et où se développe la haute culture, où n'est plus la lumière, mais où régnent les «lumières», plus les suicides sont fréquents. Le nombre des morts volontaires croît en raison inverse de la lumière du soleil et en raison directe des lumières de l'intelligence.
0 sancta simplicitas / 0 ignorance! 0 Soleil, divin Soleil, qui animes et nourris les errantes planètes et ceux qui les habitent, Soleil, père des végétaux et des animaux ! Quel hymne à votre gloire que la loi des suicides I Et quel chant d'amour aussi en l'honneur de la vie toute végétale et de la vie toute animale!
J'entends l'objection.
Mes contemporains, que M. Jules Simon a nourris de ses livres sur l'instruction et la réforme de l'instruction, vont s'écrier en chœur : « Mais nous ne sommes pas des animaux ! Mais nous ne voulons pas être des végétaux! »
Non! certes, non, je ne vais pas jusque-là.
Je ne veux rappeler qu'une chose et je demande qu'on se la rappelle sans cesse quand on raisonne sur l'éducation, l'instruction et la culture intellectuelle : c'est que la nature ayant commencé par la vie végétative, celle-ci est le substmtum nécessaire de la vie animale ; c'est que la vie animale ayant précédé l'intelligence dans l'histoire de la création des espèces et continuant de la précéder dans l'histoire normale des individus et de leur développement, l'intelligence ne doit pas absorber la vie animale.
L'homme est un microcosme. Bipède mammifère, conduit et servi par un cerveau, il est à la fois végétal, animal et esprit. Par accumulation et indigestion de pensées et de notions dans sa tête d'enfant et de jeune homme, ne détruisez pas l'équilibre entre la vie végétative, l'animale et la spirituelle. Que l'homme
ne devienne pas trop un esprit, et une intelligence, si vous voulez qu'il vive, qu'il soit reconnaissant à la vie et qu'il fasse œuvre d'homme ! Qu'il reste la plante se délectant sans pensée au soleil ! qu'il reste ou redevienne le plus souvent possible le jeune animal, alerte à courir i^tà bondir parmi les joies saines delà création, le faon inculte dans l'inculte forêt I
Prenez garde, quand vous faites des programmes de collège, à l'hypertrophie du cerveau! Prenez garde à la surcharge des circonvolutions! Prenez garde à l'inflammation et aux adhérences!
Trop de culture excite trop la pensée. Le trop penser ne vaut rien.
La pensée, même en son jet le plus haut, n'est souvent qu'une maladie de l'homme, comme laperleune maladie de l'huître.
Gœlhe, Jean- Jacques, Voltaire, trois grands esprits sans doute et qui pensaient librement et qui sont restés jusqu'à la fin de leur vie altérés de science et
de lumière, tous trois, en leur maturité, ont conclu de même. Tous trois, dans le siècle qui a le plus usé et abusé de la vie intellectuelle, ont conseillé le refoulement vers la vie animale et végétative, vers les jabeurs physiques.
Voltaire a dit : « Oui; mais il fautcultiver son jardin. » Gœthe a dit : « Veux-tu te rajeunir? va aux champs; vis comme une bête au milieu des bêtes, et ne manque pas de fumer de ton propre fumier le champ que tu moissonnes. » Rousseau, lui, a dit : « L'homme qui pense est un animal dépravé ».
Quel est l'objet de la vie? C'est de jouir de la vie honnêtement et de la mettre honnêtement en valeur. Quel est l'objet de l'éducation? C'est de munir le jeune homme pour la jouissance honnête et l'honnête exploitation de la vie ; c'est de l'instruire en vue de ce but, selon ses aptitudes.
Nous ne croyons pas qu'on résoudra le problème en appliquant les maximes aujourd'hui en possession de la faveur croissante du public, qui peuvent toutes se résumer en cette formule : Inculquer dans le moindre espace de temps possible le plus de notions possible au plus grand nombre possible de cerveaux.