M. ROCHEFORT
31 juillet 1880.
Voilà M. Rochefort revenu à Paris et dirigeant de nouveau un pamphlet quotidien comme fut, en 1870, la Marseillaise. S'il est un événement parisien au monde, c'est la rentrée de M. Rochefort. L'auteur de la Lanterne et l'éditeur de la Marseillaise a été pendant trois ans, de 1867 à 1870, l'enfant gâté de Paris. La Lanterne se dévorait au Jockey-Club et même aux Tuileries comme chez le marchand de vin ; elle ornait à la fois le salon de la duchesse, la mansarde de Jenny l'ouvrière et le boudoir de la belle petite.
Paris adore et exalte sans mesure. Ses idoles font toujours penser au mot du chroniqueur du xvi^ siècle sur le second Guise : « La France était folle, c'est
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trop peu dire, amoureuse, de cet homme -là. » Mais les idolâtries de Paris passent d'ordinaire assez vite. L'idolâtrie pour M. Rochefort a duré. M. Kochefort a entretenu le zèle parisien par les événements de sa vie et par ses actions : des événements qu'on ne peut pas dire grands, mais où il y avait une pointe alléchante de romanesque; des actions qu'on ne peut pas dire absolument viriles — la virilité est incomplète quand elle n'est pas féconde, — mais oîi il y avait une vigueur d'un goût étrange et quelquefois de l'héroïsme. Ses duels, ses procès, ses coups d'épée et de pistolet réveillaient la foule oublieuse. Et son évasion de Nouka-Hiva,' si adroitement concertée avec Edmond Adam, si fraternellement combinée avec son fidèle Pylade, M. Olivier Pain, exécutée avec tant de sang-froid, de courage et de précision ! Vous rappelez-vous la matinée du 31 mars 1874, à Paris, quand éclata l'étonnante nouvelle : « Rochefort est évadé, Rochefort est à Sydney » , et que nous le savions tous, et que les bonshommes de ministres d'alors ne le savaient pas! Quelle joie sur les visages populaires ! Quel frétillement de moquerie le long des boulevards ! Moi, dans mon coin, cela me vengeait délicieusement de vivre sous un ministère aussi dévoré d'intrigants et aussi stérile que le cabinet du 2o mai 1873, rabiboché le 26 novembre. Pourquoi ne le dirai-je pas? j'ai été deux ou trois fois dans ma vie rochefortisle
con furore, jamais autant que ce jour-là. Un vrai mousquetaire de Duinas, ce Rochefort! un vrai batteur d'estrade de l'an 1780, roi sur le Pont-Neuf, au café Procope et au parterre de la Comédie ! un chevalier La Morlière de la politique ! Seulement la doctrine politique lui manque; et la politique est bien plut(M sa folie et son erreur que sa passion raisonnée et son goût véritable.
Regardez son masque : il y a sur ce masque du Méphistophélès cristallisé et du don Quichotte figé, avec les traits moroses et pédantesquesdu républicain de l'an 1832 qui déclame contre « les gensduchàteau » . Ce qui domine, ce qui est vivant, c'est la tristesse. M. Rochefort est un mélancolique, un blasé, un dégoûté. Fils légèrement prétentieux d'un père dénué de prétentions, qui fut l'aimable contemporain et l'émule de Scribe et de Paul de Kock, né et élevé dans le vaudeville et parmi les dîners de gens de théâtre, en cet âge d'or de la vie parisienne où chez le traiteur on sablait le Champagne pour cinq francs par tête, sa vraie vocation était de continuer son père en le transformant. S'il eût été d'âge, au lendemain de 1852, quand le soldat avait renversé la tribune aux harangues, quand le policier avait mis son bâillon sur la bouche de l'orateur et ses poucettes à la main qui tient la plume, quand il n'y avait plus d'autre journal possible que le journal de coulisses, d'anecdotes
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et de mœurs, il n'aurait pas eu besoin de chercher longlomps sa voie ; il eût fondé quelque Figaro hebdomadaire, plus substantiel, plus âpre et moins gai que celui de Villemessant ; de temps à autre, il aurait écrit des vaudevilles qui eussent été à ceux de son père, ce que la comédie de M. Dumas fils est à la comédie de Scribe et le roman de M, Zola au roman de Paul deKock; sur ce chemin-là, il eût récolté tout autant de duels à éclat ou à esclandre et tout autant d''aventures que sur celui où les événements l'ont jeté; il y aurait acquis tout autant de réputation et de fortune; et l'empire, sans lui, n'en eût été ni plus ni moins renversé. Toute la différence, c'est que M. Rochefort aurait vécu ainsi selon ses goûts et dans un cercle à sa convenance ; avec la fortune, la réputation, les duels et les aventures, il eût connu aussi le bonheur qui lui a manqué; sa figure serait aujourd'hui moins triste, sa physionnomie moins tragique. Malheureusement pour lui, vers 1864, quand il eut atteint l'âge de prendre le plein vol, la discussion politique dans les journaux quotidiens reprenait la suprématie sur tout le reste. La loi de 1852 sur la presse avait cessé d'être la porle de fer, scellée du triple sceau, qui arrêtait tout. Elle n'était plus qu'un composé de cerceaux en papier, que crevaient tous les jours d'intrépides et adroits gymnastes : Prévost- Paradol et Weiss, Assollant et Frédéric Morin, Louis
Ulbach et Laurent-Pichat, Chaudey et Pelletan, Mangin et Lavertujon. Ce bataillon de la première heure, où chaque combattant avait l'esprit bien muni de doctrines, do notions et d'idées, la main solide, alerte et hardie, l'humeur sobre et désintéressée, le caractère dévoué et décidé, ce bataillon avait fait sans grand bruit le plus fort de la besogne; il avait plus qu'à moitié brisé l'empire absolu; il avait ouvert la carrière politique toute large à qui voudrait s'y engager. Le temps n'était plus aux seuls journaux de commérages; pour se faire lire désormais dans une feuille quotidienne, le plus sûr était d'y saisir la politique à plein corps. M. Rochefort assez longtemps tâtonna. 11 prenait pour conseiller, aujourd'hui, le directeur du théâtre des Variétés, et, demain, le vieux républicain Etienne Arago. Il admirait consciencieusement les discours de Jules Favre et il enviait le sort de Commerson. Le soir, à minuit, après le spectacle, assis au café Véron, entre M. Gambetta qui fulminait une philippique, et M. AurélienScholl, alors en sa fleur, et qui venait d'écrire le poème scabreux et exquis de Z)enwe, il restait pensif entre cet épanouissement d'esprit parisien qui éclatait sous le nom d'Aurélien SchoU et ce je ne sais quoi d'mconnu qui couvait sous le nom de Gambetta. La tendance politique, à la fm, l'emporta. Il lisait, pour un vaudevilliste, trop de journaux et d'aventures politiques.
comme le pauvre Don Quichotte lisait trop de romans de chevalerie pour un petit rentier de village. Il prit la lance et l'écu, et il partit en guerre. Loyal et intrépide chevalier comme Don Quichotte, mais fébrile et décharné comme lui; condamné, je le crains bien, par l'effet de ses qualités autant que par l'effet de ses lacunes, à rester, à devenir de plus en plus un chevalier de la Triste-Figure.
M. Rochefort n'a pas le feu sacré des foules. C'est surtout devant elles que tout à coup il fait paraître invinciblement le mélancolique et le dégoûté qui sont en lui. Il va présider une conférence chez le peuple : à peine le conférencier radical a-t-il prononcé trois phrases que M. Rochefort s'excuse auprès de la multitude idolâtre : un devoir impérieux l'appelle en un autre endroit de Paris où il n'entendra pas de conférences. C'est là agir en homme de goût ou je ne m'y connais pas. Est-ce agir en démagogue?
Deux fois le peuple de Paris a voulu le porter sur le pavois, le jour de l'enterrement de Victor Noir et le 12 du présent mois. Deux fois il s'est dérobé, non par faiblesse de cœur — il ne craint ni la mort, ni la prison, ni l'exil; — non par faiblesse de tête — il a
tout bravé de sang-froid, et l'empire, et Versailles, et la Commune, — mais par un secret instinct qui l'avertit des limites de son être. Il sent que, ce n'est ni son plaisir ni sa vocation de livrer sa personne aux ivresses de la foule. Il sent que, si de par la foule il était roi pour un jour, il ne saurait rien tirer de son jour de royauté; il ne serait ni Michel Landau, le cardeur de laine, ni le sergent Dalliousie; il serait tout au plus Mazaniello et peut-être le général Dubourg plutôt encore que Mazaniello. Et, comme il a beaucoup d'esprit et de llair, il se méfie de tels rôles.
Certes, M. Rochefort est de Paris, mais de ce Paris restreint et raffiné qui est borné à l'est par le Gymnase, à l'ouest par l'hôtel de 31, Dumas fils, au nord par l'Hôtel des ventes, au sud par l'Institut. Il n'est point du Paris des masses ni de l'universel Paris. Si on le menait rue Chariot ou rue Chanoinesse, il croirait qu'on lui fait entreprendre un voyage de découvertes. L'autre jour, au lac Saint -Fargeau, n'at-il pas avoué tout naïvement que c'avait été pour lui une délicieuse surprise de faire connaissance avec ce coin du monde! Eh quoi! Une connaissait pas le lac Saint -Fargeau; il ne connaissait pas l'île d'Amour! Et il prétend soulever Paris contre M. Gambetta! Il n'est pas adapté à cette tâche. M. Gambetta a trop d'avantages sur lui. M. Gambetta est en même temps de tous les Paris. M. Gambetta est au cœur du
Paris populaire et au cœur du Paris académique ; il soupe au café Anglais, mais il dîne à Saint-Fargeau ; il tend la main droite à M. le général marquis de Gallifet et la main gauche à M. Ranc, condamné à mort. On l'a vu se retirer au bout d'un quart d'heure d'un salon où l'entouraient des ministres, des ambassadeurs et des princes de la banque ; quand il est chez le Roi- Peuple, il y reste jusqu'à la fin; rien de plus important ne l'appelle ailleurs. Il est probable que rintramigeant, contre M. Gambetta, ne fera pas feu qui dure.
Si M. Rochefort veut devenir sérieusement un agitateur populaire, je lui conseillerais volontiers de demander quelques leçons à mademoiselle Sarah Bernhardt. Voilà une personne divine que sa divinité n'attache pas au rivage et qui n'a pas envie de s'éclipser devant les multitudes! A Bruxelles, où elle réside en ce moment, tous les journaux publiaient l'autre jour l'avis suivant :
« Le public est prévenu que mademoiselle Sarah Bernhardt visitera demain le Musée, à deux heures de l'après-midi. »
Et le lendemain, à l'heure dite, on voyait au Musée
la grande artiste. Derrière elle, tout Bruxelles, avec une fanfare qui jouait la Marseillaise! 0 déesse, que ne haïssez-vous un peu plus le profane vulgaire! ô fille d'Apollon, que ne laissez-vous la lyre vous célébrer, sans appeler pour vos concerts le sax-horn, le tam-tam et le chapeau chinois !