GAMBETTA AU CAFE DU G R A N D - B ALGON , A CHERBOURG
14 août 1880.
« Cet homme a toutes les audaces ! Au café du Grand-Balcon! Devant MM. les voyageurs de commerce! Voilà où il va exposer sa politique, au lieu de s'expliquer seulement devant MM. les ducs, dans les salons de la bonne compagnie! » Ainsi devisent les journaux du bon ton.
L'excuse de M. Gambetla est peut-être que MM. les ducs ont largement prouvé que, en politique, ils n'ont ni le discernement bien fin, ni la vue bien longue, ni le cœur bien haut. Vous souvenez-vous du temps où ils travaillaient à fonder chez nous un gouvernement? Ils ne voulaient ni du comte de Chambord, parce qu'il est légitime, ni du comte de Paris parce
qu'il ne l'est pas; et ils avaient commencé par prononcer la déchéance des Napoléon! Il va sans dire que, de la République, il ne fallait pas leur souffler mot. A part cela, ils étaient bien décidés à fonder un gouvernement, mais, là, un vrai gouvernement. Diantre I je ne voudrais pas aller leur causer politique, à MM. les ducs! c'est trop difficile. Quant à la bonne compagnie, elle est infiniment respectable. Mais les hommes d'État supérieurs ne sont jamais bien sûrs de lui agréer. Richelieu n'avait pas la bonne compagnie de son côté, ni Mazarin non plus ; celui-ci n'était pour elle qu'il signore Facchino. Je ne parle pas de Louis XI, qui, en dépit de la bonne compagnie, a démoli l'anti-France de Charles le Téméraire avec des gens de la plus basse extraction.
N'en déplaise à MM. les ducs et cà la bonne compagnie, M. Gambetla à Cherbourg n'a pas fait un seul impair. Je n'en parle qu'au point de vue de l'art et non pas en homme de parti. Je ne suis guère plus de l'opinion de M. Gambetta que de celle de la bonne compagnie. Je suis de la mienne, qui m'est particulière. Étant donnés les antécédents du voyage, M. Gambetta se trouvait, à Cherbourg, dans une situation assez délicate. Parlerait-il devant le chef de l'État? Parler ! quelle inconvenance! quel mépris de la hiérarchie républicaine! Se tairait-il? Quelle joie pour ses adversaires qui essayeraient de lui faire de
son silence une humiliation ! Il ne s'est pas tu ; et il n'a blessé aucune des convenances entre lesquelles il lui fallait lancer ses paroles, comme un adroit jongleur lance et plante des couteaux pointus entre les cinq doigts d'une main tout ouverte sur le but. Tout ce qu'il a dit s'est trouvé être à propos. Ralione maieriœ, loci et. horœ. A propos dans le choix du sujet, du lieu et du moment, M. Gambetta devait inventer l'opportunisme; son grand art est d'être toujours opportun. Le dimanche soir, dans les rues de la ville, on entoure sa voiture avec des acclamations : « Mes amis, dit-il, ne criez pas Vive Gambetta! criez Vive le Président de la îîépablique! » C'est sa première harangue. Hé! hél qu'en dites-vous? N'est-ce pas là un exorde par insinuation des plus naturels et des plus heureux pour quelque discours plus ample, s'il lui plaît d'en prononcer un? l<e lundi, au banquet donné par le Président de la République, il laisse parler avant lui le Président, le ministre de la marine, le secrétaire de l'amirauté anglaise. Puis il se lève, il porte un toast au Président de la République; il rend à M. Grévy un nouvel hommage, cette fois officiel, l'hommage dû par le premier personnage de la Chambre des députés au premier personnage de la République, par le chef, toujours agissant, de la démocratie mihtanle à celui qui est, en ce nioment, l'incarnation légale de la démocratie triomphante.
Quand il s'est ainsi acquitté, de bonne grâce et avec une inspiration sincère, de son devoir public, de ce qu'on peut appeler la fonction et la bienséance de sa charge, il peut parler pour son propre compte, en simple particulier, pourvu que ce soit entre amis, devant une assemblée sans caractère olficiel ni semiofTiciel. Cette assemblée d'amis, naturellement, il a pris soin qu'on la lui ménage. Quelle sera-t-elle? Où ira-t-il? C'est ici que j'admire, là oîi « la bonne compagnie » se gausse. Les adversaires de M. Gambetta lui reprochent sans cesse le café de Madrid, le café Véron, le café Procope. Ils l'appellent avec mépris l'orateur des balcons, le balconnier. Eh bien! familièrement et négligemment, comme autrefois, il ira, pour faire son discours, au café, au Café du Grand-Balcon! Ses adversaires l'ont surnommé le Gaudissart de la politique. Eh bien! c'est au cercle du commerce, c'est devant tous les Gaudissart de la province assemblés qu'il ira dire son avis sur l'état actuel des affaires de France. Un homme politique peut-il mettre plus hardiment et plus simplement sous ses pieds les plaisanteries vulgaires et les sarcasmes pourris de l'ennemi?
Et quelle adresse dans ce discours !
M. Gambetta commence par appeler les voyageurs du commerce : « Mes chers collaborateurs... » Les voilà pris dès le premier mot! Eux, les collaborateurs de l'homme qui tient, depuis dix années, une si haute place dans la pohtique française! Jugez s'ils sont flattés! Jugez s'ils seront désormais de tièdes porte-voix pour la gloire et les desseins de M. Gambetta! Coup de maître, le discours au café du Grand- Balcon I Tout y porte. M. Gambetta y parle de la République et de la France avec orgueil, de lui-même avec modestie. Il réfute et il anéantit en quelques mots tous les reproches spécieux et toutes les accusations exagérées dont sa personne a été l'objet depuis une année. On ne sent nulle part ni un dictateur ni les préliminaires d'une dictature; chaque mot est d*un citoyen, d'un patriote et d'un politique. Heureux le parti qui a trouvé un tel chef et qui sait le suivre!
Nous ne savons si jamais aucun autre homme d'État au pouvoir a parlé de la liberté de la presse avec autant de netteté et de franchise que M. Gambetta vient de le faire. C'est au moment oîi la presse l'attaque lui-môme avec une âpreté sans ménage-
ment qu'il vient déclarer que la liberté des journaux est l'un des fondements nécessaires de la République et de l'État moderne. Malgré un ou deux incidents fâcheux, les faits sont ici d'accord avec les paroles. On ne vit jamais presse plus libre qu'aujourd'hui. Après le discours du Grand-Balcon, il n'y a plus à craindre que cette liberté ne soit que l'accident d'une heure, un hasard dû à la négligence ou à la mollesse des gouvernants du jour. La liberté de fait est aussi, dans la pensée de M. Gambetla, une liberté de doctrine et de système. Contre « ceux qui tiennent ferme le gouvernail », a dit M. Gambetta, contre ceux qui barrent droit, l'hostilité de la presse est impuissante. Il y a, de la part d'un homme d'État, assailli chaque jour par les outrages des journaux contraires, bien de la clairvoyance froide et aussi bien de la noblesse à juger ainsi l'action des journaux et à décrire de cette façon le mécanisme de la publicité.
L'attitude de 31. Gambetta, à Cherbourg, rassurera sans doute ceux d'entre les républicains qui, de bonne foi, l'accusaient de viser à la tyrannie et, en attendant la tyrannie, d'usurper sur les pouvoirs constitutionnels du pays. Mais il ne faudrait pas taxer
d'usurpation et de tyrannie la direction, selon un plan suivi et une volonté fixe, des affaires publiques et de l'opinion républicaine. Dans la République la plus libre, il est de toute nécessité qu'il y ait quelqu'un qui gouverne; dans l'assemblée la plus indépendante, il est nécessaire qu'il y ait quelqu'un qui règle l'ordre du travail et qui éclaire les voies oîi l'on s'engage. Cette vérité une fois admise, je ne m'explique pas l'intérêt que le parti républicain extrême peut avoir à miner et à détruire l'influence de M. Gambetta.
A raisonner d'après les saines règles de l'économie et de la mécanique, tout homme d'État représente une force emmagasinée, un capital acquis de notions, d'idées et d'expérience. A égalité de mérite entre plusieurs candidats possibles à la direction des choses, celui-là doit être préféré qui représente la plus grande force de direction et le plus gros capital d'expériences. Depuis plus de quinze ans, M. Gambetta fait de la politique ; il a également manié la théorie et la pratique; il a été de l'opposition et au gouvernement; il a commandé et on lui a obéi ; il a résisté et on s'est arrêté devant lui ; il a pratiqué la guerre et la paix, la révolution et les bureaux, la puissance révolutionnaire et la puissance administrative. Il n'existe pas dans les Chambres, les fonctions publiques ou le journalisme, de personnalité un peu saillante qui n'ait eu affaire à lui ou à qui il n'ait eu affaire d'une
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façon quelconque ; enfin, il est dans la vigueur de l'âge. Il nous semble que voilà une somme de circonstances avantageuses qui sont rarement unies dans le même personnage politique. Je suppose que le parti républicain enferme dans son sein un homme de plus de génie que lui à lui opposer. Cet homme d'un génie supérieur aura-t-il tant vu de choses et tant éprouvé de caractères divers? Représentera-t-il le môme coefficient de force emmagasinée et de capital acquis? DémoUssez M. Gambetta, républicains extrêmes; brûlez ce que hier encore vous adoriez; vous détruisez voire capital, vous brûlez vos magasins.