‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 14 sur 56 · ROYAN. — LA STATUE DE PASCAL A CLERMONT · texte numérisé non relu

ROYAN. — LA STATUE DE PASCAL A CLERMONT

11 septembre 1880.

C'était dans la matinée du lundi 30 août.

Neuf heures sonnaient à Saint-Pierre de Royan.

On voit que je suis précis.

Je me promenais dans le jardin du Casino.

Une femme lisait sous la charmille. Quelle était cette femme ? mademoiselle Marie Bière, l'héroïne du drame de la rue Auber. Quel était le livre qu'elle dévorait avec passion? La Question du divorce, par Alexandre Dumas II.

Je m'informai discrètement. Il n'est que trop réel : mademoiselle Marie Bière appartient, elle aussi, au parti du divorce, parti chaque jour grandissant.

Mademoiselle Marie Bière tient pour le divorce; et

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elle a déchargé naguère trois jolies petites balles de revolver sur un malheureux qui prétendait divorcer d'avec elle !

0 inconséquence des femmes ! 0 abîmes du cœur humain !

Royan n'est pas une ville de plaisance et de high- Ufe comme Deauville, ni un bourg de pêcheurs comme le vieux Trouville. Royan est une plage avec des maisons bourgeoises agréables et modestes . L'aspect des rues ressemble à celui d'Eaux-Bonnes et de Cauterets. C'est la station balnéaire type, où toute la bâtisse a été aménagée en vue d'exploiter les gens qui viennent faire une cure de mer de vingt jours. Ni dans les hôtels ni dans les maisons particulières les prix ne sont beaucoup plus doux que dans les stations de la côte normande les plus recherchées des Parisiens. Le télégraphe, le chemin de fer et le journal, qui établissent des rapports instantanés entre toutes les villes d'eaux, y créent l'uniformité de la cherté. Quand le loueur de garni du lieu le moins à la mode apprend qu'un lit à Deauville coûte cinq francs par nuit, il se croit volé s'il continue de donner le sien pour deux francs ; il met son prix à

quatre francs cinquante centimes, et la demande ne diminue pas pour cela. En général, on ne recherche pas une station de bains de mer parce qu'elle est plus ou moins à la mode ou parce que la vie y est plus ou moins économique : on s'y porte à raison de sa proximité. Comme l'aisance et la richesse sont partout en France, il n'y a pas sur la côte, de Dunkerque à Saint-Jean-de-Luz, une baie, une conche qui ne regorge de baigneurs. L'impudent hôtelier règle partout ses prix sur la mercuriale de Deauville, et le baigneur se soumet.

Royan reçoit peu de Parisiens; mais Bordeaux, Angoulème, Périgueux, Poitiers, Saintes et Limoges y versent chaque jour, pendant trois mois, des flots sans cesse renouvelés de population. Je ne sais pas s'il y a sur l'Océan une plus belle plage éclairée d^ne teinte de lumière plus douce. Sur la côte normande, le ciel est trop souvent gris et chargé de nuages. De l'autre côté de la Gironde, à Arcachon et à Biarritz, le ciel est déjà trop foncé de bleu. Ici, le bleu est à peine bleu; c'est un bleu transparent. La lumière est blanche et limpide. Je regardais tout à l'heure une gabarre dans la petite anse de Royan : le moindre cordage se détache sur ce ciel net avec une pureté inouïe. La plage n'a pas, à Royan, l'aspect de bal travesti qu'offre la plage de Trouville- Deauviiie. Elle n'en a pas moins de plaisance. Je

donnerais sans hésiter toute celte mascarade du high-life féminin, habillée par Worlh et Laferrière, qui s'étale devant la Maison normande et les Roches- Noires, pour le seul peuple des femmes de chambre d'Angoulême, de Bordeaux, de Bergerac et de Nérac, qui fourmille, à la tombée de la nuit, sur la promenade de Royan, en robes dMndienne blanche à pois, avec un nœud de foulard sur la tête. Quels yeux ! quelles dents ! quels cheveux ! quelle plénitude et quelle insolence de vie ! Quand on tombe en droite ligne de Maximilianslrasse à Munich au milieu de ce grouillement de gentillesse et de pétulance, on croit avoir changé de planète et découvrir pour la première fois des femmes.

Le succès croissant des stations balnéaires, des hôtels splendides perchés à la limite des neiges éternelles, ne tient pas seulement aux vertus curatives des eaux minérales, de la mer et de l'air de montagne. Il tient à une passion éternelle de l'âme humaine, qui est la soif du bonheur. Cette passion est de tous les temps ; mais elle est devenue dans notre siècle la passion dominante et universelle. Elle n'a jamais été aussi raffinée, aussi impérieuse, aussi

consciente de soi que de nos jours et dans toutes les classes de la société. Le bonheur existe-t- il? peut-il exister? Je ne sais. Ce qui existe, ce sont les moments heureux; c'est un état passager d'harmonie profonde entre notre cœurs, la nature et les circonstances sociales, qui nous fait croire à la vie heureuse. Cet état, pour si peu qu'il dure, rejailUt pendant des mois en action bienfaisante sur l'hygiène de l'âme et du corps. Les médecins allemands en sont venus à inventer sans plus de circonlocutions et à recommander la cure d'auberge. Ni cure de raisin, ni cure de lait, ni cure de fer, de soufre ou de sel, ni cure d'air. Cure d'auberge; et c'est tout. Cela veut dire : cure de tranquillité et d'oisiveté et de jouissance de la vie pour la vie, loin des lieux où l'on gagne son pain à la sueur de son front; cure de félicité absolue; cure de paradis terrestre. Ce que l'on va chercher sans se le dire à Luchon, à Dinan, à Royan, à Roscoft, à Carlsbad, à Ragatz, au bord des lacs alpestres, sur les cimes de l'Engadine et, sans courir si loin, au pavillon Henri IV, à Enghien, à la Grenouillère de Rougi val, qui est aussi une station balnéaire, c'est la vie heureuse; et on l'y rencontre.

C'est qu'on a laissé chez soi la servitude du métier et le joug des règles quotidiennes. On y a laissé aussi les haines, les colères, les désirs extravagants, les ambitions disproportionnées et jusqu'aux soucis

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raisonnables, qui sont les pires de tous. Pendant les ving:t jours ou les six semaines qu'on se donne, on n'a plus qu'à vivre et à se laisser vivre dans un séjour où l'on rencontre le spectacle de la nature toute simple avec tous les plaisirs de la vie sociale. Que le bonheur est facile tandis qu'on n'a ainsi d'autre occupation que d'être heureux et qu'on ne s'empêche pas de l'être! Chaque soir, à Royan, quatre musiciens ambulants, venus d'Italie, donnent un concert en plein vent sur la promenade. Ils s'intitulent le quatuor florentin. Un harpiste, un premier violon, un second violon, un alto; voilà l'orchestre, qui vous joue chaque soir avec une égale délicatesse de louches et de tons la valse des Cloches, le menuet de Boccherini et la gavotte de Resch,//e///i/i'c//€ Liehe. C'est un moment délicieux. La nuit est venue; les phares rouges, bleus et jaunes brillent à l'horizon ; les becs de gaz de la promenade et les lumières des marchands forains scintillent de distance en distance; ils éclairent à demi sur les balcons des formes vagues et élégantes; les couples passent et repassent, murmurant les dulces sub nocte susui^ros; la brise de mer vous enveloppe de ses caresses ; et à vos pieds rOcéan apporte la vague expirante, dont l'harmonie se mêle aux prestigieuses fusées de notes lancées par les violons et la harpe. Cependant Valto, qui est aveugle, et le premier violon, qui est borgne, s'eni-

vrent peu à peu de leurs propres accords ; le joueur de harpe se penche sur son instrument céleste comme un homme qui succombe sous l'amour de la lyre ; une extase plane visiblement sur eux, sans doute l'extase de leur vie errante et libre à travers les monts superbes et les villes bordées de palais, avec la Muse pour compagne, pour guide et pour reine. Ils ne se sentent plus ni borgnes, ni aveugles, ni pauvres, ni ballottés de ci et de là, sans lendemain et sans asile. Ils se sentent beaux et ils le sont. Ils communiquent de frissonnantes voluptés et ils les reçoivent. Ils goûtent et ils font goûter celte sensation qui n'est faite de rien et qui n'est pas moins que la sensation de la vie heureuse, ce moment qui ne consiste en rien et qui n'est pas moins que le moment du bonheur.

On a inauguré, le dimanche 5 septembre, la statue de Biaise Pascal à Clermont, avec force discours. Le maire de la ville, trois délégués de l'Institut, deux poètes et le directeur de la Banque hypothécaire de Paris se sont distribué le malheureux Pascal après l'avoir coupé par tranches. Les messieurs littéraires et les dames beaux esprits dont Clermont ne

chôme pas (à ce que dit Fléchier dans ses Grands jours) ont eu successivement : 1° Pascal politique et tombeur des jésuites ; 2° Pascal écrivain ; 3° Pascal philosophe et théologien ; 4° Pascal mathématicien ; 5° Pascal en famille; 6° et 7° Pascal mis en vers. Et un soleil de plomb, trois heures durant, dardait sur la tête des orateurs, des poètes, du public et des autorités. Et, après chaque tranche de Biaise Pascal servie à l'auditoire, tn avant la musique des pompiers! Est-ce vraiment là une fêle littéraire? C'est une distribution de prix de comice agricole. Je me figure autrement les fêles en l'honneur du génie. Au lieu de ce défilé de harangues et de compliments hachés menu, j'eusse voulu qu'un de nos contemporains, choisi parmi les plus diserts et les plus nourris de bonnes lettres, prononçât un seul discours ex professa, qui fût un jugement à la fois neuf et définitif sur Pascal. C'est ainsi qu'en Suisse, lorsqu'on a voulu célébrer le centenaire de Rousseau, un professeur de Genève, M. Marc Monnier, fut chargé par les admirateurs du grand écrivain d'en retracer le portrait et d en fixer le génie. Ce discours de M. Marc Monnier est l'un des ouvrages d'histoire littéraire et de psychologie historique les plus élevés et les plus profonds qu'on ait composés de nos jours. J'en dirai autant du beau discours sur Spinosa que M. Renan a écrit pour une circon-

stance analogue. Ce Spinosa de M. Renan possède la perfection de style qui manque au Rousseau de M. Marc Monnier. C'est le modèle de ce genre d'apologies à l'occasion d'un centenaire ou d'une statue. De telles œuvres sont elles-mêmes la plus pure et la plus noble image du grand homme qu'on veut honorer.

Mais que voulez-vous que soient une demi-douzaine de harangues prononcées, comme à Clermont, toutes à la suite et précédées par le discours de M. le maire? On y met ce qu'on peut et l'on y met parfois des choses qui sont aventurées. L'un des délégués de l'Institut, par exemple, s'est engagé dans une comparaison entre Condé et Pascal qui n'était en elle-même qu'un etîet oratoire, sans doute permis pour une cérémonie réglée à la façon de celle de Clermont, mais qui a entraîné l'apologiste un peu loin : « Pascal et Condé! a-t-il dit... Tous deux, à quelques années de distance, créaient deux des forces qui ont le plus contribué à la grandeur de la France. L'infanterie française date de Rocroi ; la prose française date des Provinciales. »

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