CONSEILS AUX JEUNES PROFESSE URS AGRKGÉS
25 septembi-c 18S0.
Voici venir octobre. Voici le moment où les élèves sortant de TÉcole normale qui ont eu le bonheur de réussir à l'agrégation pour les classes de lycée vont rejoindre le séjour qu'on leur a assigné.
Ils sont hommes désormais; ils ont charge d'âmes et une fonction propre; cette fonction est la base sur laquelle ils pourront solidement édifier une vie qui sera sans inquiétude du lendemain; sous réserve des devoirs et des convenances de leur profession, qui est douce et belle, ils sont maîtres d'arranger à leur guise leur existence matérielle et de donner à leur esprit la direction qui leur plaira. Cette première heure de liberté est délicieuse. Trois années aupara-
vant, ils étaient dansl ardeur et l'éclat de la vingtième année; par un premier concours difficile et hasardeux, ils n'ont alors acquis d'autre droit que celui d'être longuement séquestrés au plus beau moment de l'existence. Trois années auparavant, élite des lycées de Paris et des grands lycées de province, ils s'élaient inculqué déjà plus qu'il ne fallait de grammaire, d'humanités et de sciences pour ùtre dès cet instant de bons maîtres de l'enfance et de la jeunesse; avec l'instruction suffisante, ils possédaient la fraîcheur et l'avidité de l'intelligence, qui valent mieux pour enseigner que toute l'instruction du monde, et que trop d'instruction, accumulée en trop peu de temps, étouffe pour toujours; ils n'avaient plus qu'une chose à apprendre eu vue du professorat ; c'était précisément l'art du professeur, avec les devoirs, les bienséances et les maximes pratiques de la vie professorale ; comment on fait la classe, et comment on la tient; quels préceptes et quels procédés on doit suivre pour corriger une copie ou apprécier une composition d'élève; quelles règles sont les meilleures pour le choix des sujets de devoirs; quelle est la nature de l'écolier, envisagée, non pas du point de vue de l'élève, où ils ont été placés jusqu'ici, mais du point de vue du maître, qu'ils ne connaissent pas encore; quels défauts et quelles fautes sont ordinaires au jeune instituteur; comment ils se prému-
niroiit contre les uns et se préserveront des autres ; quels devront être leurs rapports avec les chefs d'établissement, avecles collègues, avec les élèves et leurs familles, avec les autorités du lieu où ils vivent; en quoi le petit lycée de province par où ils débuteront se sépare des grands lycées de Paris où ils ont été élevés ; qu'est-ce que la province elle-même ; qu'est-ce qu'une petite ville de province; qu'est-ce qu'une société de petite ville et quelle attitude ils doivent garder pour ne pas susciter de tracas ni à eux-mêmes ni au corps dont ils font partie. Est-ce pour leur apprendre tout cela, qu'ils no savaient point, qu'on leur a infligé, au printemps de l'âge, une séquestration barbare? Non! C'est pour les surchauff"er, les surmener, les surcharger et les épuiser en vue d'un concours nouveau, réglé et combiné de telle sorte que souvent il laisse passer de moins aptes et fait marquer le pas à de mieux doués.
Aussi quelle joie de ne plus porter ni les chaînes du cloître ni le fardeau de la préparation au concours 1 L'esprit du jeune agrégé, comme son corps, respire la liberté à pleins soufllcs. Je n'essayerai pas de lui donner des conseils de conduite qu'en ce moment il écouterait d'une oreille bien distraite; je ne l'inviterai pas à se faire à lui-même sa discipline, puisque son inutile captivité de trois ans ne la lui a pas faite. Mais les sujets scolaires sont ceux qu'amène naturel-
lement sous la plume la phase du calendrier ou nous sommes. J'en veux profiter pour présenter quelques remarques surle& arrangements matériels d'existence, peu convenables à leur état, qu'adoptent, dans les années de début, la plupart des professeurs de lycée, et qu'ils se croient, bien à tort, forcés d'adopter par une nécessité presque mécanique.
Ils logent en chambre garnie et ils prennent leur repas à une table de pension ou d'auberge. Ni l'un ni l'autre ne sied à leur profession. Oh ! sans doute, elle est bien diiférente par ses mœurs de l'hôtel meublé de la rue Monsieur-le-Prince et des furnished aj)artments de l'avenue Friedland, l'honnête petite chambre garnie delà ville de dix-huit mille âmes où vient d'être fondé un lycée de quatrième classe. Elle ost tranquille et chaste. Les braves gens qui l'exploitent et qui ajoutent ce modeste revenu au produit de leur labeur quotidien donnent à leur jeune hôte des soins presque maternels. Il n'y a pas plus d'une ou deux chambres dans une môme maison. Ce n'en est pas moins le garni. Les murs sont nus des livres usuels qu'un professeur sérieux est tenu d'avoir toujours sous la main. Le mobilier est triste sans être
simple ni austère. Ce mobilier quelconque a servi à un officier de dragons ou à un garde général avant de servir à un instituteur de la jeunesse. Il y a un divan où l'on peut s'étendre et paresser tout le jour ; et souvent il n'y a pas de table appropriée pour le travail. Tout indique en ce séjour que celui qui l'habite n'a pas d'assiette et ne veut pas en avoir dans une ville où cependant les familles vont lui confier l'un de leurs plus chers intérêts ; tout dit et annonce qu'arrivé avec l'hiver, il s'en ira avec l'automne, et que même, s'il fait sa classe avec exactitude, zèle et habileté, rien au fond ne doit êlre plus indifférent à son cœur que son collège et ses élèves.
C'est bien pis de la pension ou de la table d'hôte d'auberge. Le professeur vit là en pleine promiscuité. Il faut qu'il entende les propos de tout venant et qu'il s'y mêle. Comme il est encore bien inexpérimenté et qu'il subit les entraînements de l'inexpérience, il se laisse aller à prendre le ton qui règne ; c'est celui de jeunes commis ou de jeunes fonctionnaires appartenant à vingt administrations diverses et qui ne sont pas obligés à la même réserve que lui. En quelques semaines, c'en est fait de sa gravité et de son renom. Il n'a plus ni la tenue morale ni les relations qu'on lui voudrait voir.
Que ferais-je donc si j'étais jeune agrégé?
D'abord, et avant tout, je prendrais la ferme résolution de rester à tout le moins quatre ou cinq ans dans le premier poste, si humble fût-il, ou j'aurais été envoyé; même je n'en voudrais plus sortir que pour l'un de ces deux motifs : un très gros avancement, ou un établissement définitif dans quelque autre ville que des raisons de santé ou des convenances de famille m'engageraient à choisir pour y passer le reste de ma vie. Pierre qui roule n'amasse pas mousse. Il n'est déjà pas si dur, quand on met de côté toute ambition artificielle et qu'on se place audessus des vanités sottes, d'enseigner dans un petit lycée et de vivre dans une petite ville. Le collège qui a de quinze à vingt-cinq élèves par classe ofire bien des avantages à un jeune professeur : il s'intéresse de plus près aux esprits et aux caractères qu'il est chargé déformer; il les dirige plus sûrement; il jouit mieux de leurs progrès; il a plus de loisir pour lui-même; il se façonne avec moins de peine au métier que dans le collège où la classe contient de quarante à soixante élèves. Si la grande ville assure de plus beaux émoluments que la petite, l'entretien
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journalier coûte plus cher, les occasions de dépense y sont plus nombreuses : nous sommes persuadés que, sur une moyenne de cinq années, tout se compense au point de vue pécuniaire, entre une chaire à Lyon et une chaire àVesoul. Si la grande ville, avec ses établissements scientifiques, ses bibliothèques, ses cabinets et ses sociétés de lecture présente plus de ressources pour le travail, plus de moyens de se tenir l'esprit au courant, la petite laisse plus de temps et de retraite pour l'étude et la réflexion. Si la grande ville enfin a des plaisirs plus rafTmés et des distractions plus variées, il y a plus de bonheur dans la petite, de ce bonheur qui consiste dans les aises de la vie, dans la simplicité et la fraîcheur des sensations, dans la facilité des relations sociales, dans l'assiduité de quelques amitiés de choix, dans un commerce de tous les moments avec les bons cœurs. II n'y a point de petite ville si dénuée, ni si noire, ni si vieille que n'enrichisse et ne décore la nature qui est autour d'elle et à proximité. Ici la mer, et là le fleuve ou la rivière, plus attachante que le fleuve, du moins dans le paysage français, qui n'a ni le Danube, ni le Rhin, ni l'Elbe. Ici la montagne et là la hôtrée dans un coin de plaine, les saules le long d'une eau courante. Quelle grande ville pourra mieux occuper les aprèsmidi du jeudi et fournir plus de ces promenades solitaires, à la Rousseau, à la Werther, où le corps
se fortifie par une longue marche, où l'esprit se détend par la rêverie, où l'imagination s'enchante de soleil et de verdure!
Voilà qui est fait. Je suis ici ; j'y reste pour cinq ans, fût-ce à Mont-de-Marsan, une bâtisse pas plus grande qu'un mouchoir de poche, au beau milieu de la sapinière. Je fais mon budget des recettes. Autrefois, pour un agrégfî, c'était deux mille quatre cents francs, plus un surcroît au minimum de six cents francs qu'on se procurait par des occupations accessoires, leçons, travaux de librairie scolaire, travaux de Revues : en tout, trois mille francs. C'est bien aujourd'hui, je pense, trois mille six cents ou quatre mille francs. Bien peu de fonctionnaires en France ont les dénuts aussi riches. Je règle là-dessus mon budget des dépenses. Pour trois cent cinquante francs par an, impôts compris, dans n'importe quelle petite ville, j'aurais dans une rue paisible et convenable un bel appartement non meublé, deux ou trois pièces avec cuisine et chambre de domestique, le tout en bon air et bien en lumière. Jeunes gens, jeunes gens, vous n'y pensez guère ; mais je vous le dis et vous le crie : Cherchez toujours en votre logis l'air pur, la grande lumière et l'exposition au soleil ; c'est tout le secret de la santé, de la force et de la sérénité. Ou bien, pour cinq ou six cents francs, je trouverai vers le rempart et les faubourgs — et
jamais bien loin du collège, puisque la ville est si petite — une maison composée d'un rez-de chaussée et d'un premier étage, propre et blanche et confor table, avec un jardinet qui me donnera certainement plus de plaisir qu'il ne sera gros.
Oui ; mais le mobilier 1
A première vue, je me ferai un monstre du mobilier! Car, en sortant de ma savante École, je suis aussi neuf sur le prix des objets que sur la pédagogie. Je me figure que, pour monter mon ménage de garçon, il faudra m'endetter au moins de trois mille francs. J'ignore les prodiges qu'a accomphs depuis vingt ans la fabrication populaire et à bon marché. Je ne sais pas que le transport d'un mobilier à petite vitesse de Dunkerque à Bayonne coûte moins aujourdUiui qu'autrefois un déménagement de Paris pour Paris. Il est bien loin le temps ou l'on ne pouvait se procurer un lit avec sa garniture à moins de mille francs. Pour mille francs et quelques je me procurerai maintenant tout le mobilier dont j'ai besoin. Une couchette en fer ou en bois commun, avec un matelas et un sommier élastique ; une table de travail longue et large, en sapin noirci; deux fauteuils de paille et
six chaises ; une armoire ; une table de salle à manger avec sa toile cirée ; un joli petit service en faïence ; deux couverts en ruolz, à moins que bravement je ne les prenne en étain en attendant la pure argenterie; une lampe; des chenets avec une tête de cuivre bien luisante; le strict nécessaire en fait d'ustensiles de cuisine ; assez de bouteilles pour vider une demipièce de vin du cru ; trois paires de drap, six serviettes de table, six serviettes de toilette; des rideaux d'application de nansouk, fort élégants, ma foil pour les fenêtres : que faut-il de plus? C'est bien assez pour commencer. Je mets le tout à quinze cents francs ! Et j'ai ma petite maison, mon home, mon chez moi complet ! Dès mon entrée dans la vie, j'ai prolongé mon être d'une maison, que j'ornerai peu à peu, que j'augmenterai peu à peu de quelques rayons de livres, puis d'une vitrine à la grosse, puis d'une bibliothèque ; je me sens mieux planté et fixé en mon sol ; j'ai une assiette et une surface ; j'ai l'assurance d'où vient une autorité plus grande. Qu'importe la petitesse de mon chez moi et la modestie de sa garniture ! Je comprends et j'éprouve à toutes les heures combien un petit chez soi, qu'on se façonne et qu'on se développe par des soins continus, vaut mieux qu'un grand chez les autres. Cette pensée sera mon lest. Elle me préserve de la dissipation. C'est quinze cents francs qu'il m'en coûtera! Mais que de temps économisé, que de
dépenses supprimées, sur le seul fait que je m'intéresse à mon petit établissement intérieur et que je ne m'en vais pas au dehors bayer aux corneilles, à travers les rues et les places, sur le cours et le mail et les squares 1
Ici une voix murmure à mon oreille : « Mon ami, tu n'as pas ces quinze cents francs ! » Je les aurai; on me les prêtera; je prendraidesarrangements.il est fâcheux, sans doute, que le ministère de l'Instruction publique ne me les avance pas lui-même en première mise, quitte à se récupérer de tout ou partie par des retenues sur mon traitement qui pourraient être espacées sur un laps de temps de trois années. Je les chercherai ailleurs. Remarquez quej'ai décidé de rester cinq anslàoùjesuis et qu'en quatreansjepuis, moyennant quatre cents francs par an, éteindre presque toute ma dette, capital et intérêts.
Ainsi, pour m'établir en ma maison, il me faudra prélever sur mes recettes mille francs, au plus, par an. Reste deux mille six cents francs ou trois mille francs pour la nourriture, l'entretien et les réserves.
A partir de ce moment, je suis sauvé et du garni et de la table malséante d'auberge. Je puis pourvoir à
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l'entrelien de ma maison, selon mes ressources, par une bonne d'âge canonique ou par une femme de ménage. Je puis vivre seul à ma table ou m'entendre avec tel ou tel de mes collègues, célibataire comme moi, pour que nous fassions, chez lui ou chez moi, table commune, mais table commune, celle-là, dans un domicile privé, entre gens de même profession et de mêmes goûts. De ces méthodes, la plus coûteuse ne me reviendra pas à plus de mille quatre cents francs. Reste pour le vêtement, le blanchissage, le chauffage, l'éclairage et les menus frais, mille deux cents francs par an, si mes recettes sont de trois mille six cents francs, et mille six cents francs si mes recettes sont de quatre mille francs. Je ne les dépenserai pas. Je pourrai faire un voyage dans mes cinq ans et me trouver encore au bout de ce temps avec deux mille francs d'économie.
En tout cas, j'aurai vécu, je n'aurai pas perché. J'aurai vécu tout de suite comme il convient que se mette à vivre tôt ou tard un homme de mon état. Ma demeure et ma façon de vivre auront eu la dignité simple qui est commandée par mes fonctions. J'aurai commodément labouré le champ et cultivé la vigne qui m'ont été assignés. On m'aura vu tout entier à ma vocation, chaque année plus habile et plus autorisé dans mon art ; mes élèves me seront des témoins; quelques-uns auront eu le temps de devenir
mes amis ; je serai écouté dans leurs familles. Il est évident que ce quinquennium, qui se sera écoulé sans beaucoup de soucis, parmi les jouissances d'une habitation où je serai maître, aura décidé de ma carrière et fondé mon caractère et mes mœurs. Je puis maintenant rester ou partir. Si je pars pour occuper une chaire plus importante, je laisserai des regrets, des souvenirs et un exemple. Si je reste, je serai devenu, sans sortir de ma sphère, quelqu'un de très hautement considéré, et presque considérable dans ma petite ville. Beaucoup d'avantages de toute sorte suivront. Là oîi l'on s'attache et où l'on persévère, tout le bien arrive. Vaut- il pas mieux cela que de courir les départements, poussé par une ambition vaine, ou de s'en venir chaque année à Paris, faire dans les bureaux le métier rabaissant de solliciteur et de courtisan?
Tel serait mon rêve de jeune agrégé.
Ce rêve, il est vrai, suppose deux choses : c'est que le jeune maître a l'amour de son état et qu'il n'existe plus d'administrateur scolaire capable de l'en dégoûter. Il ne suffit pas qu'on se résigne à rester dans son lycée de quatrième classe, ni qu'on pense sagement qu'il y a
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plus d'honneur à être professeur accompli de rhétorique à Mont-de-Marsan qu'à être médiocre orateur de Faculté et d'Académie; il faut encore que la bureaucratie scolaire et ses agents daignent vous laisser dans le lieu où vous avez résolu de fixer votre vie et votre dévouement. Je ne sais s'il est toujours de mode de faire voyager les professeurs, bon gré mal gré, d'un bout de la France à l'autre, et de ruiner ainsi l'esprit sédentaire dans un corps où il serait si important de l'encourager et même de l'imposer : tout ce que je sais, c'est que des maîtres vagabonds sont des maîtres stériles et sans crédit. On énerve l'enseignement et on en ruine l'autorité quand on subordonne à des convenances bureaucratiques la destination de ceux qui le distribuent. Il faut, avant tout, au professeur, la considération publique sans laquelle son zèle tombe et devient inefficace. Les supérieurs de tout degré qui ont pouvoir sur lui doivent être bien persuadés qu'ils n'obtiendront pas pour lui des familles plus de considération et d'égards qu'eux-mêmes ne lui en témoignent.