‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 16 sur 56 · LA HAYE. LA HOLLANDE · texte numérisé non relu

LA HAYE. LA HOLLANDE

16 octobre 1880.

Quelle ville exquise, si seulement elle était habitable! A la vérité, j'y deviens à vued'œil grenouille, saumon, éponge, mousse d'étang, tout ce que vous pouvez vous figurer d'aquatique. J'avais à ma table d'hôte deux compagnons de voyage français. Ils n'ont pas résisté. L'un a pris la fièvre de marais. L'autre est cloué au lit par des douleurs articulaires. On s'éveille au milieu de la nuit et l'on frotte une allumette : elle ne prend pas plus que si elle était de la régie française. La pointe de soufre en est liquéfiée. On demande du pain au restaurant; le pain est une trempette . On se fait servir de la viande froide : elle est mouillée. Mais, tout de même, quelle ville exquise !

C'est de La Haye que je veux parler. Au fait, mes lecteurs ne sont pas obligés de le savoir : je suis à La Haye. Je leur ai fait défaut, il y a quinze jours. C'est la faute de la fatalité. Je voyageais à pied le long de la Meuse, dans un paysage solitaire et upre que n'ont pas encore défloré tout à l'ait Bœdeker, le club Alpin et les touristes. J'y ai rencontré des citadelles perchées à pic, qui surplombent le fleuve tranquille et vert, puis la plaine et le polder à perte de vue, avec des troupeaux de vaches et des troupeaux de moulins; mais pas un encrier ni une table à écrire. Aujourd'hui je gite dans l'une des capitales du monde civilisé; je possède un encrier.

Ce n'est pas tout, de l'encre. Pour bien rendre l'impression de cette ville unique en son genre, il me faudrait encore la plume dont Descartes a décrit jadis (dans une de ses lettres latines) Amsterdam, avec le mouvement de ses places et le bruit de ses rues.

La Haye n'est pas une ville. Ce n'est pas non plus, comme on l'a dit méchamment, un village, « le plus grand village de l'Europe ». La Haye est un parc dont les allées sont bordées de villas et de palais. Au

centre du parc, Tétang principal, le Vivier, alimenté par des centaines de canauK; au centre de chaque a'iée, un canal si vert de mousse qu'il fait l'effet d'un tapis de gazon; de chaque côté du canal, une double rangée d'arbres, marronniers ou tilleuls; le long des arbres, des maisons de briques d'une propreté extraordinaire. La maison idéale qu'on habite seul avec sa famille, pas trop petite, pas trop grande, deux étages et quatre fenêtres de façade tout au plus. Mais les proportions sont si nobles, l'aspect architectural est si élégant, qu'on dirait les temples familiers des naïades de ces eaux et des hamadryades de ces bois. La ville est le parc bâti. Autour d'elle, le bois des Scheveningue et le bois de La Haye, bordés euxmêmes par de fraîches et grasses prairies, forment le parc pur. Ombre de Mansart, ombre de Le Nôtre, pardonnez-moi ce que je vais dire. Ce n'est pas vous, Le Nôtre, qui avez dessiné le jardin français le plus majestueux et le plus simple, le plus correct et le plus poétique; ce n'est pas vous, Mansart, qui avez construit la ville xvii^ siècle la plus classique et le mieux adaptée à la vie de tous les jours ; vous n'avez pas deviné le Lange Vorhooul, le Hel Bosch, l'allée ou plutôt la charmille superbe des marronniers de Scheveningue; vous n'avez pas tracé le plan des rues et des maisons de La Haye. Cette ville est une élégie de Racine, une épîlre de Regnard, une idylle

do Racan. Et à deux pas de ses bois, au terme de leur charmante promenade, elle a encore, avec tant d'autres attraits, l'immense Océan!

Tout le monde connaît de réputation Y Allée des Mai^ronniers , qui mène de La Haye à Scheveningue. Beaucoup de mes lecteurs ont vu le tableau où Théodore Rousseau en a fixé l'image et reproduit l'efTet avec une maestria de précision et de pittoresque. On connaît moins la grande allée du bois de La Haye. Admirable galerie de grands arbres que l'architecte de jardin qui l'a conçue a poussée droit devant lui sans craindre ni la monotonie ni le borné dont on accuse la ligne droite de produire l'impression. On entre sous ces ombrages et l'on est tout de suite enveloppé de grandeur, de mystère el de paix. La ligne droite ne finit pas; elle ne borne pas les yeux; elle ne les disperse pas non plus sur un espace informe; elle les attire et les perd doucement et elle se perd avec eux sous une voûte de feuillage. Des deux côtés de l'allée, dans la haute futaie, le soleil, l'ombre, le brouillard sont comme autant de pinceaux qui se disputent le droit de peindre les groupes d'arbres avec les feuilles mortes couchées sur le sol, et qui les peignent en cent manières différentes. Allez dans ce bois le matin; allez-y à midi; allez-y à la chute du jour : ce sont des spectacles différents et toujours adorables. Dans le môme moment, on a

des ondulations de vue d'une mobilité infinie. Un jardin anglais ne lire sa variété que de la science de celui qui l'a dessiné; c'est une variété fixe et qui reste la même une fois faite. Je me mets devant les yeux le bois de La Haye, avec son unique grande allée, et le jardin anglais de Munich, qui est à peu près de même étendue, avec toutes ses allées tournantes. On se plait dans celui-ci, mais toujours de la même façon, et, à la fin, on se lasse de circuits qui ne sont que des ruses pour faire croire à une diversité qui est faciice et à un infini qui est fini. On ne se lasse pas des effets d'ombre et de lumière de l'allée droite du bois de La Haye, parce qu'ils ne sont pas prévus et que l'art, au lieu d'imiter le désordre de la nature et de composer mécaniquement un faux désordre, a créé un ordre qui ne fait que mieux ressortir les libres jeux des puissances lumineuses de la nature. C'est le jardin anglais qui, en réalité, est monotone; c'est le jardin français qui enfante les sensations changeantes et inépuisables. Le parc français est le grand art; le parc anglais n'est que l'artifice.

Je m'amuse à regarder les soldats qui passent. Le fond de la garnison est formé par le régiment

d'infanterie de la garde, qui se compose pour moitié de grenadiers, et pour moitié de chasseurs. Très beau type de soldat. Dans le rang, le soldat hollandais marche à la prussienne; dans la rue et à letat isolé, il marche à la française. Avec sa tenue droite et son allure dégagée, il rappelle tout à fait l'élite de nos soldats d'il y a quarante ans. Il n'est pas affublé de cet affreux sabre-baïonnette qu'on a infligé à notre infanterie vers la fm du règne de Louis-Philippe et qui ne sera jamais ni une vraie baïonnette ni un vrai sabre. Comme notre soldat d'il y a quarante ans, il porte au bout du fusil la baïonnette pure et simple, et au côté l'antique et sacramentel briquet, que le soldat prussien n'a pas non plus abandonné. Comme notre soldat d'il y a quarante ans, il a le schako et la veste, qui, unis ensemble et relevés du sabre au côté, ont du décorum sans prétention et de la légèreté sans débraillement. Une chaînette de cuivre à son schako et la contre-épaulette sont les seuls ornements dont il agrémente son uniforme, qui est d'un ton sévère, bleu foncé pour les chasseurs, vert russe pour les grenadiers. Nous ne connaissons plus, en Fiance, la contre-épaulette. Depuis qu'on a dû abaisser chez nous le minimum obligatoire de la taille, on a eu la plaisante idée de donner à loutes les recrues l'épaulette de grenadiers, afin sans doute de les mieux rabougrir. Rien n'est agaçant et ridicule, dans l'uni-

forme actuel de nos soldats, comme cette épaulette universelle. Les Basques trapus, les malheureux petits Landais, si résolus et si lestes, les Bretons de tant de carrure en sont écrasés; ils ne paraissent plus, sous ces deux grosses pelotes de laine rouge, que des bouts d'homme. Enfin, dernière remarque, le soldat hollandais n'a pas le sac quand il est en faction. C'était ainsi chez nous il y a quarante ans. La sentinelle est la précaution de la troupe au repos contre l'imprévu : rien ne doit être plus rapide et plus prompt qu'elle. Par conséquent, nous la chargeons d'un sac. Cette pédanterie n'est guère logique; elle nous est particulière parmi les armées européennes ; aucun de nos voisins ne nous l'envie.

J'ai entendu au bois la musique du régiment de grenadiers. Elle est renommée en Europe. Au concours des musiques militaires qui a eu lieu à Paris en 1867, elle a remporté le second prix ; on se souvient que le premier prix a été pour un régiment autrichien. Lui aussi, le musicien d'infanterie hollandais est le musicien d'infanterie français d'il y a quarante ans. II a conservé tout ce qu'on a retiré chez nous aux musiciens par une économie funeste de bouts de chandelle qui a eu puur effet d'émousser dans nos musiques régimentaires l'esprit artistique; il a l'épée, le galon d'or au collet, le trèfle d'or sur l'épaule; le fil d'or autour du chevron. Aussi a-t-il bien l'air du

musicien qui s'est fuit soldat et non pas d'un ennuyé tourlourou dont Bellone a essayé de faire, malgré Minerve, un musicien.

Du militaire à la beauté, la transition est partout de rigueur, mais particulièrement en cette ville. Dans les autres pays de l'Europe, le soldat se promène par troupes, avec des camarades. Ici, à partir de cinq heures du soir, on ne voit presque pas un soldat circuler sans avoir au bras une jeune personne ou une jeune dame fort gentiment accoutrée et d'aspect très décent. Qu'est-ce que cela veut dire? Faut-il croire que les soldats en garnison à La Haye sont tous de La Haye et qu'ils promènent ainsi leurs tantes, sœurs, cousines et fiancées? Faut-il croire au

contraire ? Je ne me suis pas engagé avec MM. les

militaires hollandais dans une conversation qui m'eût éclairci cette énigme. Je me borne à constater ce fait : nulle part il n'existe de ville où le simple soldat aux gardes paraisse aussi bien venu du sexe et où il récolte de plus tendres œillades.

La Hollandaise de La Haye est parfaite. Voilà l'idée qu'on prend tout de suite d'elle quand on n'est ici qu'en passant et qu'on ne l'a vue qu'au théâtre,

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dans la rue et au bois. Sa démarche est grave et charmante. Sa toilette est au juste point. Pas fagotée comme ia Souabe et la Bavaroise ; pas déguisée comme la Parisienne du monde ; pas criarde en ses couleurs comme la Berlinoise qui veut briller; pas parlante en son habillement comme la Viennoise. C'est la simplicité élégante qui était chez nous le ton de la bourgeoisie aisée et riche — toujours il y a quarante ans. Il est très agréable de la regarder au théâtre royal français, où elle suit la pièce sur le livret et oîi elle est absorbée par le plaisir et l'intérêt du spectacle. Elle adore le Barbier de Séville, musique de Rossini, et le Maître de Chapelle, musique de Paër. Elle est abonnée. Elle a sa stalle fixe à jour fixe. Elle vient en voisine avec ses voisines. C'est encore comme chez nous en nos villes de province, il y a quarante ans. En tout et pour tout, au moins extérieurement, celte ville semble avoir été bâtie à la française vers 1650 et s'être arrêtée aux mœurs françaises telles qu'elles étaient lorsque le Temps, sur l'horloge du présent siècle, a marqué l'année 1836. Oui ; je me rajeunis ici de quarante ans.

Mallieureusement, trop d'eau, beaucoup trop d'eau! Que d'eau, que d'eau! Ce n'est pas qu'il pleuve à La Haye plus qu'à Mortagoe ou Bernay dans la même saison; ce n'est pas que, le matin, le brouillard soit plus fréquent ou plus dense qu'à l'avenue de Neuilly en novembre et en décembre. Non ! Mais il mouille continuellement. C'est un mouillage imperceptible et submergeant. Le mouillé vient de partout, du sol sablonneux, du sous-sol canalisé et voûté, des couches inférieures de l'atmosphère saturée par les émanations aqueuses des canaux à ciel ouvert. On n'a pas froid, on n'a pas chaud. On a une perpétuelle envie de se sécher. Le bois, la pierre, la brique sont perméables. Le soleil même est humide. C'est à croire que réellement, comme le contait la Grèce menteuse, il va se coucher chaque soir dans le sein de Thétys; qu'il sort chaque matin de la grotte conjugale totalement imbibé, et que le long du jour, en secouant sur les tristes mortels sa crinière de feu, il ne leur envoie plus que des rayons liquides.

On n'a pas, décidément, la conformation nécessaire pour jouir sans inquiétude de cette ville ravissante

et originale si l'on ne tient en quelque chose du palmipède et de l'amphibie. Le Batave a dû commencer par appartenir à ces espèces. 11 est devenu par la suite du temps un Européen accompli comme vous et moi. On s'aperçoit cependant à beaucoup de signes qu'aujourd'hui, à côté du Hollandais perfectionné qui habite La Haye, Amsterdam, Flessingue, et au-dessous de lui, vit une population d'icthyophages qui sont aussi des ichtyoïdes.

Vous pouvez voir au marché de La Haye de fortes filles de la campagne zélandaise. Elles portent Is costume national ; les bras nus ; sous le bonnet de tulle, qui est plat et rond, deux plaques d'acier poli qui enserrent l'occiput; de chaque côté du front, épingles d'or longues et efïïlées, qui se dressent en ligne perpendiculaire sur l'extrémité extérieure du sourcil et qui fixentà chaque tempe une petite plaque de cuivre doré, faisant saillie en avant de la face. A vingt pas de distance, on dirait d'une langouste en cuisson échappée de sa marmite et qui marche debout. Les longs bras nus, dont la carnation est toute rouge, semblent les pattes de l'animal ; les plaques d'acier poli autour de l'occiput figurent la carapace de la tête ; les épingles avec leurs plaques représentent les antennes; les yeux lourds et défiants, percés dans la graisse roséolée des joues, sont ceux d'un crustacé. L'illusion est complète. N'est-ce

qu'une illusion? Tout est possible avec les théories qui régnent sur le protoplasma, l'évolution et le transformisme. Un darwinien n'aurait pas de peine à prouver que le parfait gentleman anglais, qui a fait fortune à Sumatra, qui est revenu se bâtir à La Haye une splendide habitation sur le Wilhelms Park, qui médite longuement Dagblad après le thé, qui se délecte à son dîner d'une fine bouteille de Champagne, n'est arrivé à cet état de perfection qu'après avoir passé, depuis le protoplasma, par trois degrés intermédiaires : avant d'être Hollandais, lia été Esquimau; avant d'être Esquimau, il a été phoque ; et avant d'être phoque, il n'y a pas à dire, il a été homard.

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