Il Suicido. Milan
grec et une caserne du rite prussien où ne pénétraient aucuns germes sporadiques venus du dehors. Tout à coup, sous Alexandre II, la frontière s'est ouverte toute grande. Des influences de tout ordre ont pénétré par masses. Il s'est produit alors un phénomène historique dont on n'a pas d'autre exemple. La combinaison slavo-tarlare est passée en un instant, de l'état de corps cristallisé, à l'état de corps en ébuUition. C'était la Mongolie; du soir au matin, c'est devenu l'Amérique du Nord. Les livres, les journaux, les doctrines, les instituts, les écoles ont grouillé à Moscou en aussi grande variété et avec autant de puissance qu'à New- York et à Philadelphie. L'immense steppe de neige a éclaté comme un volcan. On en était à l'ignorance virginale des moujicks et des cosaques du Don ; l'impatience de savoir a soudain surgi; on s'est jeté sur l'instruction avec une rage d'afïamés. Des jeunes filles ont fui la maison paternelle pour s'en aller étudier la physiologie à Pétersbourg, la médecine à Berlin et le nihilisme à Genève. C'est la Russie qui possède, à l'heure qu'il est, le plus grand nombre de femmes munies de grades universitaires. Naturellement, les jeunes gens se sont piqués d'une belleémulalion. La conquête des grades, coûte que coûte, est devenue pour eux une fureur.
Et voilà qu'eux aussi en font une affaire de vie ou de mort !
Déjà, plusieurs étudiants russes se sont tués parce qu'ils n'avaient pas été reçus à leur examen. C'est bien pis maintenant : ils mettent fin à leurs jouis par peur de ne le pouvoir passer. C'est ce qu'a fait, le mois dernier, à Tiflis, un jeune homme appartenant à l'une des premières familles du pays. Son suicide a causé une vive émotion en Russie. On le discute beaucoup.
Ce déplorable événement marquera-t-il un terme à la manie du bourrage? Ou bien va-t-on, jjour r amour du grec, laisser les étudiants russes se brûler la cervelle et se pendre?
us non
Combien les étudiants de notre pays sont pi philosophes! Ce n'est pas qu'on se fasse faute, n plus, de les vouloir bourrer. Mais, diantre! ils se défendent. Le récent rapport de M. Beudaut est là pour le prouver. Ce rapport traite de l'état des éludes à la Faculté de droit de Paris, dont .M. Beudant est le
doyen.
Il paraît que les études baissent à la Faculté d'une façon progressive et merveilleuse. On ne s'est pourtant pas privé d'ajouter ^u plan primitif conçu par le premier consul, auand il a réor anisé les Écoles de
14i NOTES ET IMPRESSIONS.
droit el de médecine. On s'est attaché à perfectionner ]a distribution de l'enseignement et les programmes. On a multiplié les chaires. On a créé les conférences. On a institué l'agrégation et les agrégés. On a établi des prix de Faculté en attendant les bourses d'études. On a inventé le concours du doctorat. Sous M. Bardoux, à moins que ce ne soit sous M. Waddington, on a rendu l'étude de l'économie politique obligatoire pour les aspirants à la licence. Sous M. WaddingtoD, à moins que ce ne soit sous M. Wallon, on a remanié le plan triennal d'études et augmenté les heures de cours, afin que les jeunes gens apprissent avec plus de détail le droit criminel et le droit commercial. Uésultat, constaté par M. Beudant : les études baissent. Les étudiants savent moins le droit romain; mais ils n'en savent pas mieux le droit commercial et le droit criminel. Ils piochent moins le code civil; mais ils se soucient de l'économie politique comme de l'art d'élever les lapins. Le nombre des concurrents qui visent à obtenir les prix de Faculté est sensiblement diminué. Et quant aux candidats pour le concours du doctorat, va-t'en voir s'ils viennent, Jean! Ils se raréfient tellement qu'on n'est pas sûr de trouver, l'an prochain, plus d'un ou de deux amateurs à la Faculté de Paris.
Mais, dira-t-on, pourquoi les professeurs ne maintiennent-ils pas le niveau de l'examen? Pourquoi ne se
montrent-ils pas plus féroces? La férocité ferait régner parmi les étudiants une terreur salutaire aux éludes.
Ail bien, ouiclie!
Ils sont plus malins que ça, messieurs les étudiants de Paris! Ils savent fort bien que, bon an, mal an, la Faculté est obligée d'offrir à la consommation sociale une quantité à peu près fixe de licenciés; qu'on ne peut accroître au delà d'un certain chiffre le nombre des refusés, et que, en définitive, ce qui règle le niveau de l'examen, ce n'est ni le législateur avec ses programmes, ni le ministre avec ses circulaires, ni le professeur avec son érudition; c'est l'examiné avec la somme de connaissances telle quelle qu'il lui plaît d'acquérir. Et ils s'en donnent d'envoyer promener l'économie politique et aussi le droit commercial et, par-dessus le marché, le concours pour le doctorat!
Ah! ils se défendent contre le bourrage, les gaillards! On trouve même, en lisant le très intéressant et lumineux rapport de 31. Beudant, qu'ils commencent à se défendre un peu trop! 0 législateurs qui rédigez les programmes, législateurs des Chambres et du Conseil d'État, législateurs du Conseil supérieur de l'Instruction publique, voulez-vous de bonnes études? Faites-les simples. Ne bourrez pas; ne bourrez pas. Car que produit le bourrage? Ici réchauffement cérébral et le suicide, et là une paresse philosophique.
LA NÉVllOSIi:.
IS décembre 1880.
Voilà encore un ingrédient malsain, la musique, particulièrement la musique de flonflons et d'ariettes. L'aimable compositeur Cœdès vient d'y passer. Il faisait vibrer le piano du matin au soir. Il mellait tout en mélodies, même les notes de sa blanchisseuse. Lundi, on l'a conduit chez le docteur Blanche. 11 a le délire des grandeurs doublé du délire de la persécution. Il est atteint de paralysie générale.
Il y a un mois, la névrose d'Aubryet ; aujourd'hui la névrose de Cœdcs. Messieurs, à qui le tour?
NOTES ET IMPllESSlOiNS. 147
La paralysie générale, avec ses sœurs la parésie et xa polyparésie, est une maladie parisienne. On n'en entend presque pas parler, passé la banlieue. Les départements nous ont pris l'anémie. Jusqu'à Saint- Flour où l'on rencontre de bonnes grosses faces auvergnates qui se donnent des airs d'être anémiées à l'instar de Paris I La paralysie générale, avec ses dérivés et ses congénères, reste à peu près ignorée de la province, à ce point que j'ai vu en des villes de vingt mille âmes des médecins habiles et expérimentés ne pas même connaître le nom de polyparésie. La paralysie générale est pourtant une des maladies dont la nosologie, devenue plus rigoureuse et plus scientifique qu'autrefois, a le mieux défini les caractères et décrit la marche. Elle sévit surtout sur les cerveaux d'élite. Le délire, quand il éclate, n'en est que l'épanouissement. Elle couvait depuis longtemps, reconnaissable seulement à des phénomènes qui frappent l'œil exercé des alicnistes, mais qui sont imperceptibles pour les laïques.
Au printemps de 1868, nous nous trouvions une demi-douzaine de gens de toute opinion à deviser entre nous, à Sainte-Pélagie, dans la grande chambre
Ii8 NOTES ET IMPRESSIONS.
du Pavillon des princes, qui a ses regards vers le Jardin des plantes. C'était un salmigondis. Il y avait là, si j'ai bonne mémoire, Tridon le maratisle, celui qui fit plus tard, avec Blanqui, au mois d'août 1870, le coup de la Villette; Louis Combes, l'hébertisle érudit, aujourd'hui membre du Conseil municipal et bibliothécaire au ministère de l'Intérieur; l'interne Regnard, jeune homme de grande espérance, qui a été depuis quelque chose dans la Commune ; Lariche, professeur libre de droit, l'un des types à ce moment, et l'une des célébrités du quartier; deux ou trois autres encore, et votre serviteur. On parlait politique et je vous assure que sur ce sujet ce n'était pas le professeur libre qui débitait le plus d'extravagances. Il nous quitta le premier. Quand il fut parti : « Vous voyez Lariche, nous dit Regnard; il sera fou avant di.K-huit mois. » Tout le monde se récria. Tout le monde dauba sur les aliénistes, qui voient des fous partout. « Il deviendra fou, reprit Regnard; sa lèvre inférieure bat de temps à autre, sur l'extrémité gauche, d'un petit battement que vous ne pouvez apercevoir et qui ne trompe point la science. » Du diable si nous nous étions doutés que la lèvre inférieure de Lariche fût autrement combinée que les nôtres ! L'an d'après cependant, on menait le pauvre Lariche à la maison de santé. Il se croyait dictateur. La paralysie générale, je l'ai dit, couve longtemi)s.
C'est d'abord, pendant des mois et môme des années, une suite de signes à peu près inapparents : un peu de flux de salive nocturne de loin en loin et dont les répétitions se rapprochent, plus on va; une légère incontinence de la vessie, si légère que ce n'est pas la peine d'en parler; quelque désordre dans le fonctionnement de l'intestin ; en un mot, la muqueuse qui se relâche partout de l'exercice de sa charge. Puis arrive ce traître de battement sur la lèvre inférieure. On devient irritable ; on hurle les cochers de fiacre; on se fait des affaires, au théâtre, avec ses voisins de stalle ; on parle tout seul dans la rue. La voix s'altère. La mémoire s'affaiblit. La troisième circonvolution frontale de gauche n'agit plus avec la même précision vigoureuse pour l'articulation des mots, pour le maniement de la plume ou du pinceau, pour la touche du clavier. On passe par des alternatives de prostration et de contentement. Tout à coup une illumination se fait en vous : vous nagez dans la gloire et dans la richesse. Vous allez tout courant trouver un ami, vous lui apprenez que vous venez de gagner trois millions à la Bourse, ou bien que, sur la recommandation de Rochefort, vous avez été nommé ambassadeur et que vous aurez bientôt fini d'arranger la querelle du Turc avec le Grec. Cette fois, ça y est. Votre méninge s'est embrouillée pour toujours avec votre cerveau, qu'à l'état normal elle
devrait envelopper sans y adhérer. C'est la paralysie générale progressive qui a accompli son œuvre. C'est la folie des grandeurs.
Les gens qui veulent faii'o les clairvoyants disent : « Je lui trouvais depuis quelque temps l'air égaré. »
Quoi qu'ils se figurent, il n'y a aucune transition entre les prodromes insensibles et la catastrophe brutale. La folie palpable arrive brusque et foudroyante.
Guyot-Montpeyroux était, le soir, chez mademoiselle T***, de l'Opéra, en tôtc-à-tôte au coin du feu ; il conlait tranquillement fleurette; la jolie Berthe souriait et ne lui trouvait rien du tout d'étrange. Soudain il prend un diamant qui était sur la cheminée; il le jette au feu; elle pousse un cri. « Penh! dit-il, n'allez-vous pas faire une affaire de ce caillou? Montpeyroux, qui est riche, vous en enverra demain une demi-douzaine qui seront d'un autre prix. Savezvous, ma chère, que j'ai une combinaison financière qui fera sauter Rothschild, Péreire et Soubeyran. »
Un matin, Delprat arrive chez moi ; il vient me demander ma collaboration pour un journal qu'il fonde. Il m'annonce que des Anglais, qui l'admirent,
ont versé entre ses mains un million afin que ce futur journal défende la paix de l'Europe contre les projets de l'empereur Napoléon ni. « Ils ont en moi, ajoutat-il, une confiance qui ne se peut imaginer ; ils me donneront, s'il le faut, un milliard. » Ses gestes n'étaient point nerveux; son regard n'était ni trouble, ni brillant de fièvre ; il raisonnait son affaire avec clarté. Je crus à son million; et ce million, c'était la paralysie générale !
Quand le mal prit Forcade, il alla partout disant qu'il venait d'arranger les fiançailles du prince impérial avec une jeune princesse d'Orléans qui n'avait plus qu'à grandir. Pas si bête, je trouve, pour un homme qui faisait de la politique son métier. C'est par un mariage de ce genre que s'est terminée la longue querelle d'York et de Lancastre.
Robinet, directeur de la modeste Revue de Vinstruction publique, sous la haute surveillance de la maison Hachette, possédait tout ce qu'il fallait pour diriger souverainement une grande Revue: beaucoup d'instruction; le discernement des bonnes choses ; un acqui varié ; un grand goût pour le commerce des écrivains. A la Revue de l'instruction publique, il se sentait trop restreint et comme sous un joug qui lui pesait; il ne pouvait s'espacer ni se donner de l'air. Comment se déclara la folie? De la façon la plus bourgeoise. Une dizaine de reviewers et d'artistes
reçurent de lui une lettre d'invitation autographe, par laquelle ils étaient priés à dîner pour tel jour, chez Calelain,au Palais-Royal. Une rédaction de lettre simple, banale, correcte; rien de heurté dans la calligraphie des mots, ni dans la direction des lignes. Nous arrivons au Palais-Royal à l'heure dite. Catelain nous apprend qu'on ne dîne pas, que Robinet, après avoir invité dix personnes, en a invité cent, et qu'il était occupé à inviter tout Paris, quand on l'a mis en traitement.
Et Lariche ? savez-vous ce qui a précipité la catastrophe de Lariche? C'est la gloire soudaine de M. Gambetta.
Lariche possédait une voix sonore et d'infatigables poumons ; il pérorait dans les cafés du quartier ; il s'était surmené le cerveau pour devenir un phénomène de science juridique, et il se berçait de l'idée que M. Gambetla, son camarade et son ami, moins bourré de Dalloz, ne marchait qu'après lui. L'émotion qu'excita le discours sur la souscription Raudin, à la fin de 1868, le bouscula légèrement; il fut achevé par la tournée triomphale de M. Gambetla à travers les clubs de Belleville, pendant la période électorale de l'année 1869. C'est à ce moment que le délire des grandeurs s'abattit sur lui. Il arriva, vers trois heures de l'après-midi, dans la salle commune d'un journal oi^i je me trouvais avec cinq ou six
autres personnes, dont une seule le connaissait. Il entre et il s'assied, le chapeau sur la tête. « Messieurs, dit-il, enregistrez la nouvelle que je vous apporte. Pour une nouvelle, c'en est une. Je sors d'un club où j'ai tombé Gambetta, N, i, ni, Gambetla ! en morceaux ! Je l'ai tombé. » Et il se lève, et il sort comme il était entré. L'un de nous dit : « En voilà un original! D'où sort-il? — Ça, réplique celui d'entre nous qui le connaissait : c'est Lariclie. — Attendez donc, Lariche? fis-je à mon tour, Lafiche, Lariche ! Mais je connais ce nom et cette tête 1 — Oui, Lariche, reprit l'autre, répétiteur de droit. — Ah ! le malheureux I Regnard avait donc raison ! Il devient fou, votre Lariche ! Il va l'être ; il l'est. » Et, en effet, il l'était.
La folie des grandeurs n'est qu'un moment dans le progrès de la paralysie générale. On jouit quelque temps de sa gloire imaginaire; puis on est saisi de mélancolie ; puis on s'exalte jusqu'à la fureur. La semaine dernière, à Ivry, le pauvre Guyot-Montpeyroux cherchait avec des cris de rage à briser la porte de sa cellule pour s'en aller à la Chambre prononcer un discours d'où dépendait le salut delà France. Après la période de fureur arrive l'idiotisme définitif; on tombe dans un état au-dessous de celui de l'animal et du végétal ; et voilà la fin de tout ce talent que nous avions, de tout cet esprit, de tout ce génie,
agitation à la recherclie da bonheur 1
Quand cessera l'adorable Sarah Bernhardt d'ébahir les populations ? Au cours de sa tournée en Amérique, elle est allée visiter l'électricien Edison dans son établissement de Mento-Park. Elle lui a pris la main, elle l'a contemplé en silence et elle a dit : « Oui, c'est un grand homme; il a une belle tête. » Elle lui a ensuite expliqué l'électricité. Les auditeurs étaient plongés dans l'admiration.
Mademoiselle Sarah Bernhardt devient plus universelle que ne l'était iM. Thiers lui-même. C'est avec une aisance semblable que M. Thiers indiquait la manœuvre au pilote et au commandant du navire, quand il traversa la Manche pour aller assister aux obsèques de la reine Marie-Améhe. M. Thiers n'ignorait rien, ni les vents, ni les flots, ni Neptune. Le capitaine était comme les auditeurs de Sarah Bernhardt à Mento-Park : fasciné, ébloui, stupéfait. M. Guizot se trouvait sur le même paquebot que M. Thiers. Tandis que celui-ci discutait sur la force de la machine, il dit de sa voix grave : « Quand va-t-il grimper au grand mât? »
LA NOUVELLE LOI SUR l'iN STRUCTION .
7 janvier 1881.
Après de longs débats, la Chambre des députés a voté la nouvelle loi sur l'instruction primaire, qui n'attend plus que la ratification du Sénat, mais qui, selon toule apparence, l'attendra quelque temps. L'article premier de la loi détermine les matières de l'instruction primaire. Il est ainsi conçu :
« L'enseignement primaire comprend : l'instruction morale et civique ; la lecture et l'écriture ; la langue et les éléments de la littérature française ; la géographie, particulièrement celle de la France ; l'histoire, particulièrement celle de la France jusqu'à nos jours ; quelques notions usuelles de droit et d'économie politique ;
» Les éléments des sciences naturelles, physiques et mathématiques ; leurs applications à l'agriculture, à l'hygiène, aux arts industriels; travaux manuels et usage des outils des principaux métiers ;
» Les éléments du dessin, du modelage et de la musique ;
» La gymnastique ;
» Pour les garçons, les exercices militaires ;
» Pour les filles, les travaux à l'aiguille.
» L'article 23 de la loi du 15 mai 1850 est abrogé. »
Je laisse de côté Vinstruction morale et civique substituée à Vinstruction morale et religieuse de la loi de 1850. Ces deux formules impliquent un débat tout aussi politique que pédagogique, auquel ce n'est pas le lieu de toucher en ces Notes. Abstraction faite de l'instruction religieuse et de l'instruction civique, l'article premier suggère encore bien des observations. La Chambre a fait grand ; je me demande si elle a fait juste.
C'est de six à treize ans que la Chambre veut envoyer les enfants à l'école ; c'est les enfants de toute condition, de toute fortune, de toute aptitude et de toute vocation, que l'école recevra. Et la Chambre se figure qu'ils vont tous apprendre tout ce qu'elle a fourré dans son article premier. On pourra bien le leur enseigner ; ils ne l'apprendront pas, et ils ne sauront rien. La loi de 1850 était plus modeste et,
par conséquent, plus sage sur ce point, plus appropriée à un sérieux succès. Catéchisme religieux et catéchisuie civique mis à part, la loi de 1830 comprenait dans les matières obligatoires de l'enseignement primaire la lecture, l'écriture, les éléments de la langue française, le calcul et le système des poids et mesures. L'article premier de la loi nouvelle remplace l'expression : le calcul, par l'expression : les éléments des sciences mathématiques, et l'expression : les éléments de la langue française, qui était déjà bien ambitieuse (c'était tout bonnement grammaire qu'il eût fallu dire), par l'expression : la langue et les éléments de la littérature française.
La substitution n'est pas heureuse. C'est un très beau résultat pédagogique quand un enfant de notre pays, âgé de douze ans, sait prononcer distinctement sa langue, l'écrire correctement sous la dictée et la lire avec intelligence. Ce résultat, dans l'état actuel des choses, n'est atteint que par une élite et dans certains lieux. On devrait être très fier du progrès de l'instruction primaire si on pouvait l'obtenir dans toutes les communes de France, d'une façon définitive, vers le commencement de la douzième année au plus tard, je ne dis pas pour tous les garçons, mais simplement pour la plus forte part d'entre eux. J'ai dit : d'une façon définitive, car ce n'est rien qu'un enfant sache lire, prononcer, écrire avec aisance et
intelligence à douze ans, s'il ne le sait pas assez fortement et assez solidement pour que rien ne lui puisse plus faire perdre l'usage de l'aptitude acquise. Un grand nombre d'enfants, en effet, sont obligés d'entrer de bonne heure dans les ateliers, ils n'ont plus alors l'occasion de s'exercer aux choses d'école, si ce n'est le dimanche, et encore pas toujours. S'ils ne sont pas ferrés pour la vie, que se passe-t-il ? Après être sortis des mains de l'instituteur, à douze ou treize ans, sachant lire et écrire ou ayant l'air de le savoir, ils arrivent à l'année de la conscription sachant à peine signer leur nom et épeler les enseignes. Voilà cinquante ans qu'on observe ce phénomène dans les centres manufacturiers. Laissez donc là vos éléments prétentieux de langue et de littérature française. Dites avec le vieux Lhomond que dans les écoles primaires on apprendra à lire, à parler et à écrire correctement en français. Si, à ce talent, l'unanimité des jeunes Français joignait, à douze ans, la connaissance des définitions de la géographie et de l'astronomie et se trouvait capable de se servir en gros de la sphère, de la mappemonde, et des cartes plates, je ne leur interdirai certes pas ensuite les éléments de la littérature française, quoique je ne sache pas bien ce que cela veut dire ; mais visons d'abord, s'il vous plaît, à ce qu'ils possèdent bien, et pour toujours, le nécessaire.
Quant aux éléments des mathématiques, ils me font rire. La masse des hommes, dans la vie, a besoin avant tout de calculer et de mesurer; cela d'abord, il le faut ; le reste après, si l'on peut. Combien je connais de gens qui ont rempli dans l'Étal de hautes fonctions, qui sont docteurs m utroque jure, agrégés pour les classes de lettres, médaillés des expositions de peinture, et qui ne sont pas seulement des êtres susceptibles de réduire des fractions au même dénominateur, à plus forte raison d'établir la très simple équation qui leur dirait tout de suite, quand ils placent un capital en rentes sur l'État, quel intérêt pour cent de la somme placée rapporte le 3 0/0 acheté 84 fr. 75 c. I Et vous songez pour les enfants des écoles primaires aux mathématiques ! Pardon du peu ! Mettez les enfants en état, pour toute la vie, de faire couramment les diverses opérations de l'arithmétique sur les nombres entiers, les nombres décimaux et les fractions, d'établir et de résoudre les termes d'une lègle de trois et des équations usuelles, de mesurer une surface, de se démêler dans le système métrique, ce sera assez ; ce sera beaucoup ; c'est tout ce que vous pouvez obtenir jusqu'à l'âge de douze ans du plus grand nombre d'entre eux.
Ce que la loi de 1850 avait totalement oublié ou qu'elle n'avait rangé que parmi les matières facultatives, ce que la loi nouvelle introduit avec raison
parmi les matières obligatoires, ce sont les exercices qui ont pour objet l'éducation du corps, de l'œil, de la main, de l'oreille et de la voix. Dès que l'enfant sait tenir à peu près une plume, on doit lui mettre à la main un crayon et un marteau. Dès qu'on lui a appris à ôter sa casquette pour saluer, on doit lui donner des leçons de maintien. Dès qu'il s'est fait battre par un petit camarade ou qu'il l'a battu, il faut lui crier en garde et l'habituer à jouer de ses bras pour l'attaque et la défense. Tout cela rentre dans l'indispensable; tout cela est, par loi de nature, l'éducation primaire générale, nécessaire à tous les hommes. Malheureusement, en ce point encore, la Chambre des députés a visé haut. En ce pointencore, elle s'est faite grandUoqua. Elle aurait dû dire : les exercices du corps, le dessin pratique et usuels le maniement des outils usuels, le chant. Et encore le chant? Si possible. L'utilité ni la salubrité de la musique ne sont aussi incontestables que celles du dessin. La Chambre n'a pas songé à cette gradation et elle a bien dépassé celle simplicité. Elle a dit : la gymnastique, les éléments du dessin, du moulage et de la musique, les travaux manuels et l'usage des outils des principaux métiers. D'après cet énoncé, j'ai peur que la Chambre et moi n'entendions pas la même chose par l'enseignement du dessin, l'usage des outils et les exercices corporels. Je veux le dessin à l'école
primaire, je l'y mets parmi les matières obligatoires et même les plus extrêmement obligatoires; mais ce n'est pas pour cultiver chez l'enfant le sentiment de l'art et le goût, c'est pour former son œil et sa main. L'œil de l'homme qui ne sait pas dessiner est un œil incomplet et mutilé, à qui manquera toujours la conception et le sentiment des distances, des volumes et des capacités. La main qui ne sait pas tracer des lignes ou un croquis est pour toute œuvre de délicatesse et de précision tellement maladroite, que c'est une patte et non pas une main. Je veux, à l'école primaire, le maniement des outils usuels ; mais ce n'est pas pour préparer les enfants à l'apprentissage d'un métier ; tous ne seront pas ouvriers manuels. Je veux le maniement des outils usuels comme je veux le dessin, pour rendre la main adroite et parce que c'est une infirmité presque honteuse, à l'âge d'homme, de ne savoir point manier en gros la lime, le rabot, le marteau, la vrille, le tour, la hachette, la serpe et la bêche. Je veux des exercices du corps, mais c'est pour que l'enfant garde ou réacquière les dons corporels de nature, la grâce, l'élégance, la souplesse, l'adresse et la force, sans aucun développement artificiel ou excessif; je n'ai pas besoin pour atteindre à ce résultat de la gymnastique avec appareils, et ce n'est pas elle qui me servira le plus: l'art le plus sain au corps est celui de la danse, de laquelle nous ne
séparons pas la gymnastique de gestes, et que complète fort bien, sans aucun appareil, un peu d'athlétique.
En malière d'éducation populaire, si l'on ne commence pas par distinguer rigoureusement, impitoyablement, l'instruction é.émentaire de l'instruction moyenne, c'est-à-dire l'universel et le nécessaire du superflu et du spécial : en matière d'instruction publique, à quelque degré et de quelque genre que ce soit, si l'on ne se souvient pas à tout instant que l'homme est animal et végétal en même temps qu'esprit, que les besoins de formation du corps sont aussi légitimes et aussi pressants que ceux de l'intelligence, que l'intelligence elle-même, tout esprit qu'elle soit de substance et d'essence, a pour siège et pour organe un cerveau fait de matière — d'une matière insensibilisable et frangible à proportion de ce qu'elle est sensible et élastique, — on s'expose à tomber en des erreurs pédagogiques capitales. Ces sortes d'erreurs, dans un pays où l'instruction publique est centralisée comme en France, agissent universellement; par conséquent, elles deviennent vite une cause de dégénérescence pour la race et de décadence pour l'État.
Pendant qne mademoiselle Sarah Bernhai'dt, passez-moi l'expression, épate les fils de Guillaume Penn, M. Coquelin ne perd pas son temps non plus à Paris. On raconte que le général de Gallifïel l'a fait se rencontrer à dîner ave le duc d'Aumale et le duc de Chartres. Je n'en sais rien ; je n'étais pas du dîner ; je dis ce que Ton conte. M. Coquelin a d'abord assez bien gardé l'air froid et digne qui convenait à un personnage do sa gravité. Non seulement M. Coquelin est républicain dans l'âme, mais encore il connaît l'importance de sa situation dans la république ; ça ne lui revenait pas de se frotter avec des Bourbons et des Capets !
Il paraît cependant que M. le duc d'Aumale et M. le duc de Chartres ont su, par une infinité de tours délicats, rendre à son rang ce qui lui est dû. M. Coquelin s'est dit : Tiens ! tiens ! — Puis il a pensé en lui-même, comme Giboyer : « Il n'y a que ces gens-là. Il n'y a encore que ces gens-là I » Il s'est détendu, il s'est adouci, et finalement il s'est montré tout à fait bon prince à leur égard. L'entretien qu'il a consenti qu'ils eussent avec lui a roulé sur les choses politiques et militaires. C'a été un entretien
d'étendue et de conséquence. Depuis, M. Coquelinne cache pas sa satisfaction sur le compte de ces deux seigneurs. — Mais ce n'est pas du tout ce qu'on croit, les princes d'Orléans ! Qu'est-ce qu'on disait donc? Ils sont très bien, très bien ! Ils savent se tenir à leur place. Chartres, surtout ! Très gentil, le petit duc, et bon républicain, je vous assure. Pourquoi diable ne le fait-on pas passer plus vite général ? Il faudra que nous le fassions général. — Et vous verrez que le jour où M. le duc de Chartres obtiendra les épaulettes de brigadier, M. Coquelin dira, la main dans son gilet : « Oui, oui ! nous n'avons pas cru que le cousinage avec Chambord dût être un obstacle éternel ! Nous l'avons fait général ! Il ira, le petit duc ; on le poussera. »
Une chose qui m'étonne et dont je ne trouve pas l'explication dans les Maximes de la Rochefoucauld, c'est l'amitié et la considération méticuleuse qu'affichent l'un pour l'autre mademoiselle Sarah Bernhardt et M. Coquelin. Ils devraient, ce semble, selon les règles ordinaires du cœur humain, se haïr et se déchirer à belles dents. Car, enfin, ils sont rivaux sur tous les terrains. Ils ont le même art à jouer la comédie et le même entrain à la donner. Ils se font une concurrence enragée dans l'abracadabrant. Par ce temps de matchs, c'est un match d'inouïsme engagé entre elle et lui.
m. duguk de la fauconneiue. — l'exposition du cercle des mirlitons. -
BARBEY d'aUREVILLY.
26 février 1881.
-M. Dugué de la FaucoDnerie, qui vient d'échouer dans le déparlement de l'Orne, a une quarantaine d'années. C'est un rural devenu parisien. Grattez chez lui le membre du Petit-Cercle, vous trouverez le gentleman farmer. Civilisé jusqu'au bout des ongles et rustique des pieds à la tête. Ce soir, il est au foyer de la danse, où il marivaude avec Fonla et Montaubry ; demain malin, il prendra le premier train pour le Perche ; il passera une grossière blouse grise pardessus sa jaquette façonnée de la main de Sins, et il s'en ira, par la pluie et par les chemins défoncés, vendre ses élèves à la foire prochaine, où il n'y a si bon maquignon qui puisse l'attraper. Tout en lui annonce
le rude et fort vivant: sa structure ramassée, son visage haut en couleur, sa robuste moustache à la Dix-Décembre, que l'échec de dimanche dernier ne défrisera point. Il est toujours en l'air et toujours en train. Il a fait des journaux et des chemins de fer. On l'écoute à la Bourse ; il est grand connaisseur en meubles et bibelots, dont il a peuplé son hôtel de la rue Fortuny, conçu par lui et qu'il a dû regretter de ne pas bâtir lui-même. Quel dommage qu'il n'ait pas été commissaire-priseur ! Avec sa voix retentissante et ses finesses commerciales de Bas- Normand il eût été l'oracle de la compagnie et l'orgueil de l'Hôtel des Ventes! 11 a du moins été sous-préfet de l'empire au bon temps, quand c'était l'âge d'or des candidatures officielles. « Donnez-moi, disait-il, l'homme le plus bêle de l'arrondissement ; je me charge de le faire acclamer comme un génie par les électeurs. » Il eût fait élire un libre-échangiste à Bolbec et un protectionniste au Havre. Le phénix des sous-préfets, je vous dis 1
Depuis, il a usé pour lui-même de son habileté à manier la gent électorale. Il a siégé sur les bancs du Corps législatif, au beau milieu des Mamelucks. 11 a manqué le coche en 1871 ; mais il l'a rattrapé en 1876 et en 1877. Nul ne sait toucher comme lui toutes les cordes sensibles du naturel campagnard, dont il a les préjugés et les passions. Prononcez son
NOTES ET IMPRESSIONS. IQl
nom devant le premier paysan venu d'entre Remalard, Morlagne et Bellème, vous verrez comme ce nom est populaire. Quand dans ces quarliers-là le paysan a dit : « Monsieur Dugué », il a tout dit. Un malin, M. Dugué, et qui ne se laisse pas mener par les nobles ni par son curé !
Cependant « Monsieur Dugué » a échoué ! Uue voulez- vous? C'est la guerre et ses hasards. Mais cela ne compte pas, et « Monsieur Dugué » le fera bien voir à la première occasion, c'est-à-dire cette année, au mois d'octobre.
Qu'est-ce qu'on reproche à M. Dugué? Il est élu, en 1877, en qualité d'impérialiste. Cependant la réflexion l'amène à reconnaître que l'impérialisme est passé peu à peu k l'état de chimère, que l'agitation monarchique n'a plus de but ni perceptible ni avouable; qu'il faut ou renoncer à faire de la politique honnête et patriotique, voire simplement de la politique réelle et objective, ou commencer par accepter sans arrière-pensée le fait fondamental de la république. 11 prend donc le parti d'adhérer formellement aux institutions républicaines. Mais, comme il n'a pas reçu mandai, pour ce faire, du
corps électoral, il donne sa démission ; il provoque sur sa conduite Je jugement de ses électeurs ; il leur vient dire : « Croyez-vous toujours que l'œuvre urgente qui s'impose à la France est de préparer une restauration impériale ou monarchique ? Eu ce cas, je ne suis plus votre homme. Pensez- vous, au contraire, que dix ans écoulés ont périmé votre allégeance à l'égard d'une dynastie que vous aimiez, et qu'il est temps de vous servir de ce que vous avez au lieu de courir après ce que vous n'avez pas? En ce cas, rangez-vous sans équivoque sous la loi de la république, et sachez que me donner vos voix, c'est faire œuvre républicaine. » Ainsi a parlé et a agi M. Dugué de la Fauconnerie. N'est-ce pas bien parler? n'est-ce pas agir correctement?
Ce qui effarouche le public, c'est une brusquerie apparente qu'il trouve à une action qui, loin d'être aussi brusque qu'elle le paraît, a été longuement méditée. Le public a devant lui un impérialiste des plus militants ; il est habitué à le considérer depuis de longues années sous cet aspect ; il le tient plus que jamais pour tel dans le moment même où celui-ci rejette nettement l'impérialisme. C'est là, de la part des spectateurs, une illusion d'optique qui vient de ce que leur champ de vision est trop borné. On ne voit en effet que la démarche éclatante par laquelle un homme politique rend sensible pour
tous, au moment donné, le travail d'esprit qui s'est opéré en lui. On ne peut rien connaître de ce travail, qui a été lent et progressif, et on néglige par légèrolc la série, bien facile pourtant à reconstruire, des circonstances de nature diverse qui ont préparé et mûri l'évolution finale. Le fait est que M. Duguc de la Fauconnerie s'est ouvert, il y a déjà près de trois ans, à quelques-uns de ses amis, du dessein qu'il a exécuté seulement le mois dernier. Trois ans de réflexion, voilà ce que l'on appelle une poussée d'humeur fantasque, par précipitation à parler de ce qu'on sait mal ou pas du tout ! Naturellement toutes les épithètes que peut fournir la dramaturgie politique tombent d'autant plus dru sur la tète de M. Dugué qu'il a eu le tort de ne pas réussir. Il en a pour au moins quinze jours encore à être traité dans les feuilles de traître, de transfuge, de parjure, de renégat et d'apostat.
Renégat de quoi, s'il vous plaît? Transfuge de qui? Apostat de qu'est-ce ? On serait bien fort en peine de l'expliquer. J'admire les candides lecteurs de gazettes qui confinent les gens pour toujours dans un parti, fût-il imaginaire, et qui décident en leur âme et conscience qu'il suffit de vouloir solidement être et rester de ce parti pour en être en effet et pour y rester. Même du vivant de Napoléon III, alors qu'en dépit des catastrophes de 1870 un courant napo-
léonicn régnait encore au sein des masses populaires, n'était pas aussi commode qu'on le croit, pour les hommes d'initiative ou de doctrine, de travailler au maintien ou au développement d'un parti où tous les moyens d'union se trouvaient concentrés, par la volonté de l'empereur vieilli, entre les mains d'un lieutenant aussi mal choisi que M. Rouher. Esprit sans ressources pour la lutte, tempérament inerte à la politique, chef de parti plus soucieux de. se subordonner les hommes qu'habile à les mettre en valeur, M. Rouher a condamné de propos délibéré l'impérialisme à rester, comme il était lui-même, inactif et stérile. Toute la destinée qu'il, a faite aux impérialistes, c'a été d'attendre des morts pour instituer des messes
Étes-vous allé à l'exposition du Cercle des Mirlitons, place Vendôme? Non? Dépêchez-vous d'y aller ; suivez la foule ; elle vous mènera tout droit devant le portrait de M. Barbey d'Aurevilly, par M. Emile Lévy. Plus ça va, plus le portrait fait fureur. Ni la déhcieuse image de la baronne X***, par M. Cot, ni le savoureux épanouissement d'exubérante beauté fixé sur la toile par M. Carolus Duran,
ne peut plus lutter contre le portrait de M. Barbey d'Aurevilly. Même en peinture, Barbey d'Aurevilly fascine le bourgeois, sa bêle noire. Cette redingote à revers serrée à la taille, cette cravate de satin noir agrémentée de dentelles or et blanc qui tombent fièrement sur la poitrine bombée, ce buste sanglé, cette tête en relief, ce maquillage, moitié grand seigneur et moitié truand, c'est à renverser de stupéfaction toute la rue Saint-Louis-au-Marais avec tout le faubourg Poissonnière. Des familles entières, le père, la mère et les deux filles, s'arrêtent là devant, écrabouillées et suffoquées.
« Qu'est-ee que c'est que ça? s'écrie la mère. Regarde donc, Anatole. Ce n'est pas possible, ce n'est pas arrivé, n'est-ce pas, ce costume et cette tête? Anatole, mon ami, vois donc le catalogue. »
Le père prend le calalogue et il lit : Barbey d'Aurevilly, portrait.
« Comment dis-tu cela, Anatole? Barbet de quoi? C'est un Barbet? Qu'appelle-t-on un Barbet?
— Attends donc, réplique le père. C'est peut-être Barbéï qu'il faut prononcer. Tu vois le costume : moitié français et moitié turc. On dit, je suppose, Barbet ou Barbéï, comme on dit Heydilque, Pandour, Esclavon, Zaporogue ; c'est sans doute quelque peuplade du côté de la Bosnie.
— Mais non, papa ! interrompt la fille aînée. Ce
n'est pas un Turc ni tout ce que tu dis. C'est quelqu'un de Paris. C'est même quelqu'un de très connu. Je le sais bien ; Claire et moi, nous le rencontrons, deux fois par semaine, rue de Vaugirard, quand nous allons au cours.
— Ce Barbet, de Paris ? s'exclame la mère. Petite sotte, va! Ne vas-tu pas me faire croire qu'on promène à son cou de pareils chiffons de dentelles dans une ville convenable? Tu l'as vu? Il marche? Il est vivant ?
— Que tu es drôle, maman ! Puisque que je te dis que Claire et moi nous le connaissons !
— Eh bien ! alors, qu'est-ce qu'il fait, ton Barbichet?
— Claire dit que c'est un modèle qui fait le service dans les ateliers, rue Nolre-Dame-dcs- Champs. Moi, je dis que non, j'ai pris des renseignements sûrs. C'est l'ancien jeune premier de Bobinot. 11 porte toujours le costume qu'il avait dans la Poudre de Perlimpinjnn, où il a eu beaucoup de succès ; et ça lui a monté à la tête... >>
Mais que fait tout ce papotage de famille au portrait et à l'original du portrait? M. Emile Lévy a composé et dessiné avec une habileté remarquable une tête d'expression. C'est de la peinture psychologique, forte et sobre. Sous un pinceau riche, libre, truculent et inspiré comme celui de M. Carolus
Duran, le masque de M. Barbey d'Aurevilly fût devenu une débauche de mascarade romantique. De ce masque vigoureux, M. Emile Lévy a dégagé un idéal. Il a peint M. Barbey d'Aurevilly tout ensemble comme il paraît aux passants ahuris et tel qu'il veut être lui-même et qu'il est réellement.
Le voilà bien, ce tableau d'ancêtre, ce dandy cristallisé dans son dandysme de l'an 183o, où il défie les yeux du profane vulgaire de le troubler jamais. Le voilà, ce bel esprit matamore dont la superbe littéraire ne fléchit devant rien ni devant personne! Le voilà, ce capitàn de lettres et cet amirante de Grande-Bohême qui dispose contre Tcnnemi d'une effroyable artillerie de périodes meurtrières, d'associations de mots explosibles, d'adjectifs pleins et creux dont la trajectoire est incalculable et immanquable ! Et l'ennemi, c'est les bourgeois de plume, les pieds-plats de tribune et de chaire, les cuistres de salon, les prud'hommes ès-vers, les épiciers ès-prose, tous les académiciens et académiques généralement quelconques. Costume de 1835 et posture cornélienne des vrais hommes de l'ancienne France ! Ne dirait-on pas, à le regarder, grave et provocateur, qu'il est à Fontenoy, debout sur un tertre, qu'il commande la maison du roi et qu'il vient de jeter aux mousquetaires et aux gendarmes le cri de Chargez! Imperturbable dans le
17i NOTES ET IMPRESSIONS.
carnage : telle est la tête que M. Emile Lévy a réussi à reproduire. Ah 1 je sais ce que vous allez dire. 11 manque les gants. Faute capitale contre l'exactitude. Qui peut les oublier jamais, après les avoir vus une seule fois, ces gants crève -les-y eux de Barbey d'Aurevilly. Mais le peintre a été tenté par la main. 11 fallait à son art ce nu puissant, large et délié.
Heureux Barbey d'Aurevilly ! Il a maintenant deux chances de passer à la postérité: son flamboyant récit le Chevalier des Touches, une merveille d'exercices en prose, et son portrait flamboyant par M. Emile Lévy.
LE BARON SAN-MALATO, MAITRE d'aRMES.
12 mars 1881.
Je me suis rencontré, ces temps derniers, avec le baron de San-Malato, dans la maison d'un amateur, où il montrait des spécimens de son art.
11 est prodigieux, ce spadassin de Sicile. Car pourquoi ne prendrions- nous pas le terme propre, spadassin, de spada, qui signifie homme d'épée, et qui, d'après l'étymologie, peut s'employer en bonne part? M. de San-Malato tire avec tout son corps. Il bondit en avant et en arrière, il se ramasse, il se détend, il se disloque, il se dilate, il se resserre ; quand il est en ligne, il ne présente pas plus d'épaisseur qu'une feuille de papier. A chacune de ses parades et à chacune de ses bottes, il jette un cri de bête fauve triomphante qui est si adapté et qui tombe si
d'aplomb, qu'on dirait que c'est sa voix qui tient son épée et qui bat sur celle de l'adversaire. Ce qu'il a de plus étonnant, c'est la lucidité magistrale avec laquelle il analyse et démontre les coups qu'il exécute. Je crois qu'avec lui un disciple qui aurait la vocation pourrait apprendre l'escrime d'une façon toute abstraite, sans se donner la peine de s'ajuster un masque et de manier un fleuret.
M. de San-Malato n'est pas un maître d'armes vulgaire. C'est un philosophe de l'épée. Il composerait, s'il voulait, un Espiit de l'escrime, comme Montesquieu a composé un Esprit des lois. On serait tenté d'envoyer à son école nos modernes réformateurs de l'enseignement secondaire, qui prétendent jeter tout de suite l'enfant ou le jeune homme dans l'instruction technique, pratique, professionnelle et spéciale. M. de San-Malato suit d'autres maximes. Qu'il s'agisse, en dernière analyse, dansl'escrime, déformer spécialement le poignet de la main droite au maniement de l'épée, cela est certain. Mais, pour arriver à ce but, M. de San-Malato ne croit qu'à l'éducation générale et théorique du corps. Ah! s'il avait été le maître d'armes de M. Jourdain, ce n'est pas lui qui eût disputé la prééminence au maître à danser. A Florence, où il tenait école, quand un jeune homme se présentait pour suivre son cours : « Signor, disaitil au jeune postulant, vous voulez apprendre l'es-
crime; mais connaissez-vous seulement les principes de la danse? Possédez-vous la gymnastique élémentaire? Non! Eh bien, bonsoir, signor! Suivez six mois l'académie de danse ou l'école de gymnastique, et puis vous repasserez ».
L'élève reparaissait à la salle après six mois, friand de l'épée et avide de s'en saisir : « Doucement, signor, doucement, disait le baron de San- Malato; on n'aborde pas ainsi le contre de quarte. Voyons la révérence sans armes, comme vous la faites? Pas mal 1 Qui a été votre maître de danse? Pas mal du tout. Eh bien, jeune homme, un peu de patience; je crois que vous arriverez. Nous allons faire ici, pendant quelques semaines, de la gymnastique encore, et encore de la danse, mais cette fois appliquées à l'escrime. — Sans fleuret? — Oh! pas de fleuret, signor. Le fleuret, ça ne signifie rien! » En vain le jeune homme alléguait qu'il était pressé, qu'il avait bien assez des exercices préparatoires du jarret, du biceps, et du thorax, qu'il réclamait tout de suite une épée. Le baron maître d'armes restait inflexible.
11 prenait son meilleur air de gravité fine et souple, et il se mettait à débiter sa discipline ex professa.
« Eh! que voulez faire de l'épée, signor, si vous ne savez pas bondir comme le chamois, pelotonner votre corps comme une balle élastique, en faire, delà
plante des pieds à la racine des cheveux, une ligne aussi droite que le fil à plomb et aussi mince, crier à pleins poumons comme le Cimbreà la bataille d'Aix? Oh! crier; vous dites que vous saurez toujours bien assez crier. Il ne s'agit pas, signor, d'aboyer de chic, à la façon d'un chien que la lune inquiète. Il faut jeter ses cris en mesure, avec le degré précis d'intensité et au juste moment où le son doit être donné pour dégager le poumon. Ah! quand il m'arrive des élèves qui savent solfier, croyez-vous que je ne les dislingue pas bien des asthmatiques? J'aurais rêvé de former à l'escrime Mario de Candia, Capoul ou Maurel. En quarante-cinq jours, je les aurais mis en état d'embrocher mon meilleur prévôt, un sauvage qui ne sait pas le solfège. Car, signor, je vous le dis : l'épée est rythmique ; elle agit d'inslinct, selon des rythmes... Joignez un peu vos talons , pourvoir, et tournez la pointe des pieds en dehors. Bien; ce n'est pas difficile, cela; mais ce n'est pas tout. Pliez le jarret sans desserrer les talons et formez avec vos jambes le parfait losange. Hum! quel losange de magot chinois! Pour atteindre seulement à la perfection du losange, il vous faut au moins deux heures d'exercices par semaine... Faites deux sauts en arrière... Vous appelez cela sauter, vous!... Jetèzvous à plat ventre. IN'ayez pas peur, que diable! Le parquet de la salle d'armes est propre. Étendez-vous
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bien; soulevez- vous, lout étendu, sur les deux mains que vous appuierez solidement au sol. Hé! làbas, la pointe des pieds... Elle n'a pas le droit de toucher terre. Seulement les deux mains I Paf! voilà que vous vous cassez le nez... Allons, allons! je vois que nous nous exercerons sans épée encore quelques semaines...
» Regardez-moi, signor, quand je suis en garde I Faites descendre par le milieu du corps, de la pomme d'Adam au point de jonction des membres abdominaux, une ligne idéale qui me partagera en deux moitiés exatement pareilles. Remarquez-vous tout ce qu'a à faire ma moitié de droite ? 11 faut qu'elle tienne mon épée et ne perde pas une seconde de vue celle de l'adversaire; qu'elle attaque et qu'elle défende, qu'elle s'efface et qu'elle couvre, qu'elle parte à fond et qu'elle se dérobe. Voulez-vous qu'elle fasse tout cela sans être assurée d'un point d'appui, d'un auxiliaire, d'une réserve? Quand vous seriez de première habileté à manier l'épée, si votre moitié gauche n'est pas aussi instruite que votre moitié droite, vous voilà paralysé; vous êtes, passez-moi le mot, un hémiplégiste très fort à l'épée. Et comment formerez-vous à l'escrime votre moitié gauche? Avec l'escrime ellemême ? Mais l'escrime n'est que la science propre do l'épée 1 C'est la gymnastique de mouvement et la danse qui, des deux moitiés de vous-même, feront deux
moitiés également bien douées et un tout aussi alerte et aussi vigoureux que chaque moitié prise à part. Soignez-moi voire côté gauche! Le côté gauche, c'est la catapullequi doit précipiter d'une façon foudroyante votre côlé droitsur l'adversaire ; c'est la grue qui doit ramener instantanément votre côté droit en arrière. Le côté gauche, c'est la base d'opération. Une fois que votre épée saura bien que votre côté gauche n'est pas une lourde masse apathique et imbécile, elle ira toute seule. Donnez à votre épée l'intelligence et le soin de combinaisons réfléchies; et, chez le côlé gauche, cultivez l'instinct et l'habitude. Voilà pourquoi, signor, sans vous commander, nous allons faire aujourd'hui, demain, après-demain, un tout petit peu de gymnastique, et remettre le maniement du fleuret à la prochaine saison. Ça ne signifie rien, le fleuret, voyez-vous; ça ne signifie rien. »
Que dites-vous de ces préceptes? Beaucoup de gens, dans Paris, savent tout ce qu'on doit savoir « pour être sûr de tuer son homme sans avoir du cœur, et de n'être point tué ». Bien peu sont capables d'enseigner cet art exquis et d'en raisonner les principes. Ici, justement, réside le talent particulier de M. San- Malato, grand professeur en la doctrine de l'épée. Jii souhaite bien vivement qu'il se décide à ouvrir une école à Paris. Il appartiendrait à de riches amateurs de l'y encourager et de l'y aider.