‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 19 sur 56 · M. DUFALRE. — LE MARIAGE LAÏQUE · texte numérisé non relu

M. DUFALRE. — LE MARIAGE LAÏQUE

2 juillet 1881.

Il y a eu rarement sur un homme, le lendemain de sa mort, l'unanimité d'appréciations où l'on s'est rencontré cette semaine sur M. Dufaure. Tout le monde parle avec la même estime de ses vertus domestiques et de son caractère privé; et tout le monde convient que sa vie publique, c'a été le néant.

Au début de sa carrière, un président de Bordeaux, devant lequel il prononçait l'une de ses premières plaidoiries, dit, après l'avoir entendu : « M« Dufaure ira loin, mais il ne s'élèvera jamais haut. » Ces jours derniers, dans Paris-Journal, M. Louis Teste l'a défini « le plus grand avoué de ce temps-ci », C'est ce qui a été dit sur lui de plus fin et de plus profond.

Sa vie publique et sa nature intime s'encadrent très bien entre ces deux mots. M. Louis Teste ne peut pas savoir lui-même combien sa définition de M. Dufaure est juste, puisqu'il n'a jamais eu l'occasion de voir M. Dufaure daus son milieu naturel, dans son terroir propre, parmi les paysans de Saujon et les bourgeois de la Rochelle.

D'un grand avoué, lorsque chez lui la première culture a été brillante, la probité professionnelle toujours scrupuleuse, on peut tirer soit un très bon gouverneur de la Banque de France, soit un garde des sceaux vigilant et intègre. N'eût été la révolution de 1848 et le coup d'État de 1851, M. Dufaure fût devenu garde des sceaux entre 1853 et 1858; il serait resté en charge quelques années — et il eût pu alors accomplir l'œuvre à laquelle il était apte.

M. Dufaure eût maintenu ou rétabli dans la magistrature les mœurs, l'intégrité, la discipline, l'indépendance et la dignité de caractère qui conviennent à ce corps. Il eût fait rarement de grands choix — il avait petit esprit; — il n'en eût jamais fait de mauvais. Il n'eût point tenté l'entreprise très contestable où il s'est engagé lors de son dernier ministère, et qui consiste à réformer le Code d'instruction criminelle; car ni lui ni le public n'auraient senti le besoin de cette réforme. Comme 31. Dufaure n'eût nommé que des magistrats d'un jugement posé et

d'une conscience étroite, la magistrature, sous sa direction, se fût habituée à n'ouijlier jamais que l'oirice du juge, dans une cause, est de chercher la vérité, et non de la créer lui-même et de ia décréter. On n'eût point vu se former dans le public éclairé ces partis pris contre l'instruction à huis clos, contre l'interrogatoire de laccusé par le juge, contre le résumé du président d'assises, qui n'ont acquis tant de crédit que parce qu'il s'est élevé peu à peu, sous l'empire, une race de magistrats dominateurs à l'égard du pouvoir exécutif, forçant les ressorts de l'instruction, regardant un acquittement de l'accusé comme une défaite pour eux et comme une humiliation pour leurs collègues du parquet, distinguant à ])eine la justice de la police. Il est certain qu'avec M. Dufaure la magistrature n'eût pas été bureaucratisée comme elle l'a été sous l'empire.

M. Dufaure n'eût-il pourtant rien laissé à désirer, au moins comme garde des sceaux? IN'ous n'en jurerions pas. M. Sarcey, qui en veut à nos magistrats depuis qu'un certain jour, ceux-ci ont eu la belle idée de le condamner comme diffamateur parce qu'il est myope, M. Sarcey ne cesse de répéter que les magistrats contemporains manquent d'esprit et qu'un peu d'esprit ne leur serait certainement pas inutile. La remarque est vraie. Pour bien juger, le juge a besoin de joindre un peu d'esprit à beaucoup de bon

sens. C'est là justement une nécessité que M. Dufaure n'eût point aperçue; et c'est cela qui lui eût toujours manqué pour être un garde des sceaux aussi éclairé qu'il eût été intègre.

Quant au rôle de M. Dufaure dans la politique, quant à son influence sur le développement de notre législation organique, tout ce qu'on en peut dire, c'est que M. Dufaure a été ministre; il l'eût été douze fois, il l'eût été vingt, il ne l'eût jamais été, qu'il n'en serait aujourd'hui ni plus ni moins. L'action de M. Dufaure a été faible sur les événements, médiocre sur les lois, nulle sur les intelligences. C'est que M. Dufaure ne s'est jamais distingué de la moyenne de conception politique représentée par les Chambres dont il était membre, si ce n'est par l'art de parler. Or, savoir parler et savoir écrire, c'est un instrument du politique ; ce n'est pas son essence.

Ministre au 13 juin 1849, M. Dufaure perdit le sang-froid ; sous ses auspices, les chasseurs à pied saccagèrent l'imprimerie Bouley. En brisant, à coups de crosses, les formes du journal de Proudhon, ils se firent la main à démolir, deux ans plus tard, la tribune aux harangues. Dans ces dernières années.

M. Dufaure a attaché son nom à quatre grandes lois ou décrets: la loi du 14 mars 1872 sur l'Internationale, la loi du 14 octobre 1872, portant organisation du Conseil d'État, la loi du 21 novembre 1872, sur la formation des listes du jury, le règlement d'administration publique du 29 mai 187(3, concernant l'institution des attachés à la chancellerie et aux parquets. Il s'en faut que ce travail législatif tourne à sa gloire.

Nous ne savons pas si, en se consacrant tout entier et principatement à la politique et à la législation, M. Dufaure eût pu devenir un législateur de premier ordre et un homme politique de haute valeur. Le fait brutal et indéniable, c'est qu'il ne s'est pas livré à cette vocation. Son métier réel, c'était le métier d'avocat. Les soins de cette profession ont rempli la plus grande partie de sa vie. M. Dufaure appartient à cette famille d'avocats, pour lesquels la politique n'est qu'un art auxiliaire du barreau, qu'elle rehausse et qu'elle vernit de son lustre. On est avocat; on plaide beaucoup; on devient député, on plaide plus souvent et des causes plus importantes; on devient ministre, on aura, après le passage au ministère, un cabinet d'avocat qui ne désemplira point. Non qu'on fasse des calculs intéressés; on agit d'instinct comme si on les avait faits. Calcul ou non, ce qu'on aime avant tout, c'est la profession d'avocat.

Eh bien ! il faut choisir, de la politique ou du barreau. La politique est un métier sui generis; la seule fonction de préparer le travail législatif des Chambres, qui n'est qu'une partie de la politique, exige de longues études philosophiques et historiques. Travail législatif et travail politique réclament l'homme tout entier. Ils sont incompatibles avec occuper assidûment la barre. M. Dufaure a pu marquer sa place au Palais. « Grand avoué »^ nous n'y contredisons pas. Mais en politique, en législation, M. Dufaure n'a été qu'un amateur heureux.

Nous nous attachons à mettre en relief les faits caractéristiques de l'histoire des mœurs et des idées. On ne peut, à ce titre, laisser passer inaperçue la réunion, qui s'est tenue mardi soir, 28 juin, dans une des salles de la mairie du XP arrondissement, et il faut même citer tout entier, comme un document hautement expressif de l'état psychologique d'une portion notable du peuple et de la moyenne bourgeoisie à Paris, le discours inattendu qu'a prononcé à cette réunion un sieur Perrin.

On sait que M. Denis Poulot, maire du XP arrondissement, commerçant notable et auteur d'un excel-

lent livre de physiologie sociale, le Sublime, vient de fonder une Société qui aura pour objet de rechercher les faux ménages, chaque jour plus nombreux à Paris, d'encourager les personnes qui vivent en commun comme mari el femme sans être légalement mari et femme à légaliser leur situation, et de leur en faciliter les moyens. Plusieurs congrégations ou Sociétés catholiques poursuivent depuis longtemps un but analogue; elles font les plus louables efïorts pour transformer toutes ces unions de fait en unions légitimes, tous ces mariages, qu'on pourrait définir des mariages naturels, en mariages chrétiens. Il n'est personne qui ne connaisse entre autres, au moins de nom, la Société Saint-François Régis. Nous ne pensons pas que personne ait droit d'accuser cette Société, ni ses analogues, de faire œuvre de mariage clérical ou de cléricalisme en fait de mariage, puisque le Code civil est tel que la Société ne peut marier ses clients et ses clientes devant le prêtre sans les avoir mariés d'abord devant le maire, xM. Denis Poulot a pensé pourtant qu'il n'était pas sans intérêt ni sans objet de fonder une Société qui ne se préoccuperait en aucune façon du mariage à l'église et qui exhorterait les faux ménages à se transformer en vrais, par des raisons tirées de la seule morale séculière ou civique, sans aucun mélange de morale religieuse. Il a donc créé cette Société, qu'il a appelée Société du

mariage civil, en se servant de ce mot de « mariage civil », fort répandu aujourd'hui, mais qui n'est pas aussi conforme à l'esprit ni au texte du Code que le croient M. Denis Poulot et les hommes de sa doctrine.

Mardi donc, 31. Denis Poulot avait réuni et il présidait, dans une des salles de la mairie du Xl% l'assemblée préparatoire à la constitution de sa Société. Il prend la parole et lit le premier article des statuts, ainsi conçu :

« Une Société démocratique est fondée sous le litre de Société du mariage civil. »

Aussitôt se lève M. Perrin, qui paraît être un personnage fort connu parmi les démocrates et les radicaux de l'arrondissement. Il demande qu'on ajoute à la fin de l'article les mots : et laïqv£. L'assemblée se récrie. M. Perrin insiste. Personne ne comprend sa fantaisie. M. Denis Poulot lui représente que ce qui est civil est nécessairement laïque; M. Perrin le nie. II observe que les François-Régis sont bien fins et qu'ils réussiront toujours à mener à l'église les ouailles civiles de M. Denis Poulot... Celui-ci répond que le mot laïque n'y fera rien et que, quand on aura réussi à persuader aux gens de contracter le mariage civil, il n'y aura aucun moyen de les empêcher de contracter le mariage religieux. « C'est ce que je craignais, réplique M. Perrin; nous allons travailler pour les cléricaux. » L'assemblée murmure et rugit devant

cette opiniâtreté incompréhensible. Un M. Regnault prend la parole et il accuse M. Perrin de persécuter l'assemblée de son épithète de « laïque » uniquement par des raisons toutes personnelles et toutes intimes qu'on ne devrait pas apporter dans un tel débat. « Il y a six mois, » dit M. Regnaull, « le citoyen Perrin était intéressé directement dans un mariage malheureux qui afaitquelque bruit dansle XE^'arrondissement. »

Alors se produit la scène caractéristique.

M. Perrin se lève; il éclate en sanglots; il prononce une petite harangue admirable de sincérité et d'énergie et qui fait voir au fond d'une âme. C'est sur cette harangue que je veux appeler l'attention du lecteur. J'en prend le texte ou la version dans le journal le Français :

« Le citoyen Regnaull a été bien cruel povr moi; il vient de retourner le fer dans la plaie et c'est bien méchant de sa part. (Le citoyen Perrin éclate en sanglots.) y a.\3iis élevé mon fils honnêtement, comme un républicain doit le faire. Dès l'âge de cinq ans, il était aussi anticlérical que moi, mais, en grandissant, le malheureux a mal tourné... {L'orateur pleure à chaudes larmes.) De sorte qu'à vingt ans, malgré tous mes efforts, malgré le bon exemple, il fréquentait... (Voix: les mauvais lieux!) Oui, il fréquentait les églises, et voilà comment il s'est perdu ! Voilà

comment il m'a fait l'injure la plus humiliante qu'il m'ait été donné de recevoir dans ma vie ; mon propre fils marié à réglise imr un curé. Et c'est bien cruel au citoyen Regnault d'avoir rappelé ici publiquement, au milieu de libres-penseurs, une infamie de mon malheureux fils, dontjeue suispas assurément responsable, je vous le jure. (Sourires.— Mouvement prolongé.) Il s'est marié à l'église sans ma volonté, contre ma volonté, malgré les protestations d'un père indigné et outragé! fiïires. — Sensation prolongée.) Ai-je besoin de vous dire que je ne l'ai pas accompagné à l'église? Vous voyez, ma réputation est donc sauve; on ne saurait, sans injustice, rendre le père responsable de son fils majeur. Ah! que le citoyen Regnault m'a donc fait mal au cœur! »

Ce discours est la nature toute pure. Il est tout ensemble ridicule et patîiétique. Ce que je veux faire observer, c'est que l'homme de la foule ne parle ainsi que dans les moments de grande crise morale et historique. M. Perrin, si rudement éprouvé par l'abjuration de son fils et si cruellement secoué par la confession publique qu'il est amené à en faire, le pauvre M. Perrin nous met à nu le cœur de cent autres et mille autres Perrin, dont la secte croit et se développe depuis vingt ans à Paris et dans les grandes villes. Une religion nouvelle nous est née qu'on peut appeler à volonté la religion civiliste ou l'irréligion

religieuse. Elle est froide et implacablement calculée chez M. Denis Poulot et ceux de ses amis qui ont le même degré ou le même genre de culture que lui; elle déborde avec toutes les ferveurs et toutes les souffrances de la foi chez le sieur Perrin et les gens de sa classe.

Toutes les doctrines sont libres, et je ne discute ni la religion civiliste ni aucune autre. Mais je discute et défends le Code, que les « civilistes » veulent faire dévier. Je suis pour M. Perrin contre M Poulot.

M. Perrin et les fervents comme lui sentent vaguement qu'il leur faut un autre mariage encore que le mariage devant l'officier de l'état civil, dont le caractère, la formule et les conditions sont étroitement déterminés ])ar les articles 63-7o et le titre V du livre P"" du Code. Tandis que M. Denis Poulot, l'un des chefs de la doctrine civiliste, grand industriel, homme riche et cultivé, auteur même ; de plus, maire, et chargé, en cette qualité, de lire et d'appliquer tous les jours le titre V et le chapitre III du titre II, ne s'est pas encore aperçu que ces textes traitent du « mariage sans épithète, et non d'un mariage qui serait civil en opposiMon avec un autre mariage qui serait religieux; le peuple civiliste, le peuple qui ne sait pas le Code, devine pourtant, avec l'instinct presque toujours infaillible de la foule, que le Code ne contient pas du tout le « mariage civil » tel que l'entend la

foi nouvelle. Le mariage qu'établit le Code n'est nullement le mariage particulier des libres-penseurs et des laïcistes ; c'est le mariage de tout le monde : s'il appartient à une secte, il change de caractère ou, plutôt, il n'est plus.

J'en demande donc pardon à M. le maire du XI'' arrondissement, c'est M. Perrin qui a raison contre lui. Les « laïcistes » veulent-ils un mariage qui soit bien à eux et qu'ils n'usurpent pas sur le mariage commun à tous les citoyens français, sans distinction de doctrine, de religion ni de secte? Il faut que les « laïcistes » constituent et qu'ils règlent les formes d'un nouveau mariage qui sera le mariage laïque.

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