UN HOMME HEUHEUX DANS PARIS
27 août 1881.
Là I qu'est-ce que je vous disais la dernière fois ! Le grand parti qui devait se composer: l"* de M. Rouher ; 2° de M. le baron Haussman ; 3° de personne, est dès à présent dissous. L'échec de M. Haussmann à Lesparre a brisé celte puissante combinaison.
C'est avec sa belle taille des grands jours que M. Haussmann était parti pour Lesparre. Il faisait sonner sur ses afïiches électorales les bois et les vignes qu'il possède dans l'arrondissement, sa dignité de grand officier de la Légion d'honneur ou de grand-croix, je ne sais plus lequel des deux, ses titres de baron, d'ancien préfet de la Seine, d'ancien
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sénateur, de député sortant, plus la fameuse lettre de recommandation de M. Rouher. Le tout : prestige de M. Rouher, baronnie, grand-cordon, sénatorerie d'antan, bois et vignes, lui a rapporté 2.462 voix. M. le baron est ballotté, avec la douce espérance de n'être pas élu au second tour de scrutin. Son concurrent républicain, M. Lalande, a obtenu 5.000 voix, son concurrent impérialiste, M. Pascal, 3.070 ; vous pouvez être sûr que si M. Haussmann ne se retire pas devant M. Pascal, candidat du prince Napoléon, le prince engagera tout crûment les électeurs de M. Pascal à voter pour M. Lalande ; c'est sa méthode. Plutôt cent fois la république, dit le prince, que de prétendus impérialistes en révolte contre moi, l'empereur. Et mettez-vous à sa place ; il n'a pas tout à fait tort.
Aussi M. Haussmann a du vague à l'âme contre M. Rouher. Les écailles lui sont tombées des yeux ; il s'en va ballant de sa grande taille et gémissant dans le sein de ses amis que s'il est maintenant sans gîte électoral, c'est parce qu'au lieu de se mettre tout bonnement du parti républicain ou du légitimiste, ou du fusionniste, ou de l'impérialiste, il est venu augmenter d'un deuxième champion le parti de M. Rouher ; qu'au surplus M. Rouher, depuis cinq ans, n'a fait que lui donner de perfides conseils et lui jouer, tranchons le rnot, des tours pendables.
Baron, vous êtes enfin dans le vrai ! Baron, à présent, vous voyez clair ! 0 innocent baron que vous êtes, comment n'avez-vous pas soupçonné la situation aussitôt après i8"l ? Comment n'avez-vous pas senti que dès que M. Rouher verrait pointer de nouveau dans le parti impérialiste votre haute personne avec ce nez en avant qui est à la fois si génial, si fin et si musard, il n'aurait qu'une idée : écarter ce nez-là de ses affaires. Vous étiez grand officier comme lui ou grand-croix, comblé autant que lui de dignités et d'honneurs, illustre autant que lui sous le défunt empire, le second de l'empereur Napoléon III dans l'œuvre de la réédification de Paris comme lui-même dans la construction des six grands réseaux. Cela ne se pouvait souffrir qu'avec ces antécédents impérialistes et cet attirail de titres dont M. Rouher tirait, pour ce qui le concernait, sa principale autorité, vous devinssiez encore comme lui député. Vous rappelez- vous, baron, les élections générales de 1876 ? Il y avait un arrondissement de Paris, le VHP, qui semblait taillé tout exprès pour vous, vous n'aviez qu'à vous en emparer. On vous en a dissuadé ; et vous êtes allé vous présenter dans le P"" arrondissement où vous avez été si magnifiquement battu, vous, baron, vous, grand officier, vous, ancien sénateur, vous, ancien préfet de la Seine, par M. Tirard, petit bijoutier 1 Qui vous avait écoulé en
douceur vers ce piège à loup? Vous répondez aujourd'hui : Rouher ! Bien répondu, mais un peu tard. Vous rappelez-vous aussi les élections de 1877? La VHP circonscription allait redevenir vacante ; c'était plus que jamais votre affaire ; et qu'avez-vous fait? Vous vous êtes présenté à Ajaccio contre le prince Napoléon. Cette fois, vous avez été élu ; mais à quelle condition? A la condition d'être désormais irréconciliable avec le titulaire présomptif de l'empire, si quid acciderel. Le quelque chose est arrivé, la tragédie du Zoulouland s'est accomplie ; celui qui est maintenant l'héritier de Napoléon vous a mis au ban du napoléonisme, et vous voilà courant et errant d'Ajaccio, où l'on ne veut pas de vous, à Lesparre, où l'on demande d'où vous sortez. Qui a eu l'art, en 1877, de vous précipiter dans l'abîme de la Corse? 3L Rouher; toujours M. Rouher! Ah! baron, que je vous plains !
Mais aussi pourquoi cette ingénuité d'aller ces jours derniers solliciter une lettre de recommandation de M. Rouher en faveur de votre candidature et vous faire ainsi, vous, baron Haussmann, grand officier de la Légion d'honneur, ancien préfet de la Seine, ancien sénateur, député sortant, le dernier confesseur du rouhérisme expiré ?
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Est-il trop tard pour parler encore du discours de l'Elysée Ménilmontant ? Il y a au moins un homme dans Paris que Gambetta a rendu extraordinairement heureux en promettant de perturber de fond en comble la magistrature : c'est M. Sarcey. L'éminent écrivain a exprimé sa joie en un article vertigineux, fou, admirable. Maintenant M. Sarcey peut dire qu'il ne mourra pas sans avoir connu et goûté une heure de félicité parfaite. On ne se trompe pas à ces accents de l'âme en délire.
M. Sarcey les va donc voir là enfin sur le carreau, tous ces juges si arrogants et si légers sur le mal qu'ils ordonnent. Ah ! les Bri d'Oison ! ah ! les Perrin Dandin ! ils n'auront plus de position sociale. Ils seront nus comme de petits saint Jean. Qui sait s'ils ne seront pas contraints, pour avoir un morceau de pain à manger, à se faire à leur tour gazetiers, journalistes, libellistes et, comme ils le disent en leur langage, diffamateurs? Qui sait si M. Sarcey à son tour — M. Sarcey n'y a point pensé, mais je lui indique ce point de vue — qui sait si M. Sarcey, faisant un jour partie d'un jury, n'aura pas à juger ses juges d'autrefois, pour outrage à toute sorte de
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choses? Dans son exultation, M. Sarcey se figure la magistrature en corps, expirante à ses pieds. Et il danse autour du cadavre une pyrrhique sauvage! Et il brandit le tomahawk! et il crie : Crève donc, magistratwe ! Crève donc !
Je ne veux pas trop contrarier M. Sarcey sur ce chapitre. Cependant, si la magistrature en corps devait décidément et définitivement « crever », peut-être M. Sarcey lui-même en ressentirait-il quelques légers inconvénients. Les vaudevillistes incompris se coaliseraient pour mettre le feu à son hôtel ; les comédiennes, justement jalouses d'être délaissées de son feuilleton, le viendraient étrangler de leurs jolies petites mains blanches, et de solides lurons, descendus des Quctre-Chemins, sûrs dorénavant de n'avoir plus à craindre les immixtions indiscrètes du procureur de la république, guetteraient M. Sarcey au coin d'une rue, à la sortie des spectacles, et lui demanderaient sans façon la bourse ou la vie. Eux aussi brandiraient des tomahaw^ks! En vain M. Sarcey voudrait invoquer mon dit sieur le procureur de la république, ils lui répondraient : « Crevée, la magistrature, mon cher monsieur Sarcey I bien crevée, allez ! Qu'on s'exécute, ou sinon ...» Et comme ils taperaient, les gaillards !
Toute réflexion faite, à la place de M. Sarcey je choisirais entre deux maux le moindre, et je m'accom-
modérais cahin-caha d'une magistrature. L'article de M. Sarcey est une notation du temps présent que nous devions signaler. C'est à tout le moins un grand malheur et un trouble profond quand un homme qui tient un si haut rang que M. Sarcey dans la hiérarchie intellectuelle de son pays est amené par la méditation et peut se croire autorisé par les incidents de son existence à parler en de tels termes d'un corps qui a autant d'importance dans la société et dans l'État que le corps des magistrats. Berryer, du haut de la tribune, Montalembert. en une page célèbre, Paul-Louis Courier, qui a écrit en fragments impérissables la comédie politique de ce siècle, n'ont guère mieux traité la magistrature que ne fait M. Sarcey. La législation a malheureusement mêlé le magistrat aux luttes des doctrines, des idées et des partis et l'en a fait juge. Il devait arriver que la magistrature sortît à la fin meurtrie du combat et que l'institution judiciaire en fût ébranlée.
En 1875, avant de se séparer, l'Assemblée nationale, obéissant à de funestes conseils, a fait tout exprès une cent-unième loi sur la presse, pour rendre aux tribunaux correctionnels le jugement des délits de presse qu'elle avait commencé par leur retirer. Ici encore, le groupe des sauveurs, dont nous parlions plus haut, a bien montré sa prévoyance et son génie. Ils voulaient sauver l'ordre
moral et fortifier la magistrature! L'article de M. Sarcey, suivant le discours de l'Élysée-Ménilmontant, marque bien le point où ils ont abouti par leur bel effort.