LES MINISTRES DES CULTES SALARIES SONT-ILS DES FONCTIONNAIRES PUBLICS
10 septembre 1881.
Pendant la session des Conseils généraux, il s'est élevé au sein de l'un d'entre eux — c'est, je crois, au Conseil général de l'Isère — un débat dont nous ne parlerons que pour citer un document officiel jusqu'ici peu remarqué et qui n'est pourtant pas sans intérêt pour le moraliste et l'historien. Il s'agissait, au Conseil général de l'Isère, de supprimer deux allocations que le préfet avait inscrites au bubget départemental, l'une en faveur de l'évêque, l'autre en faveur du consistoire protestant. Au cours du débat, les conseillers du parti qui se définit anticlérical ont proclamé une fois de plus l'un des aphorismes favoris de leur parti, à savoir que les minis-
très des cultes salariés, subvenlionnés ou entretenus par l'État, sont des fonctionnaires publics et doivent être traités comme tels. De leur côté, les conseillers catholiques ont mis au défi leurs adversaires de citer aucun document législatif où les membres du clergé reconnu fussent qualifiés de fonctionnaires. Les anticléricaux sont restés bouche close.
Je commence par avertir mes lecteurs que personnellement je n'admets pas que le prêtre ou le pasteur soit on puisse être défini fonctionnaire public. Une loi qui les définit ainsi renverse tout ce que je puis avoir de notions et de doctrines invétérées sur le droit public, sur la liberté politique, sur la liberté religieuse, sur la constitution de l'État, sur la nature foncière de l'Église chrétienne, catholique ou réformée, sur le développement historique de la France. iMais les faits sont les faits. Quoi qu'on ait dit au Conseil général de l'Isère, il existe au moins un document législatif qui qualifie, soit directement, soit indirectement, les évêques, prêtres et pasteurs, de fonctionnaires publics. C'est un article de loi électorale dont voici le texte :
« Art. 8. — L'exercice des fonctions publiques rtinbuées sur les fonds de l'État est incompatible avec le mandat de député.
» En conséquence, tout fonctionnaire élu député sera remplacé dans ses foncliom si, dans les huit jours
qui suivront la vérification des pouvoirs, il n'a pas fait connaître qu'il n'accepte pas le mandat de député.
« Sont exceptées des dispositions qui précèdent les fonctions de ministre, d'ambassadeur..., de préfet de la Seine, de préfet de police..., d'archevêque et évoque, de pasteur président de consistoire, etc. »
Dans quelle loi se trouve cet article si favorable aux prétentions de la secte irréligieuse ? Est-ce dans une loi proposée par M. Grévy, rédigée par MM. Ferry, Le Royer et Lepère, votée par la majorité de la Chambre en 1877? Non; la loi où on lit cet article est la loi du 30 novembre 1875 sur l'élection des députés. Elle a été proposée par le maréchal de Mac-Mahon. Elle a été rédigée sous les auspices de M. Dufaure, ministre des cultes dans le cabinet du 11 mars, de plus, garde des sceaux, spécialement chargé en cette qualité de la préparation et du contrôle du travail législatif. Elle a subi l'examen préalable d'un conseil des ministres qui comptait parmi ses membres des catholiques zélés, M. de Meaux, gendre de M. de Montalembert, M. H. Wallon, M. Caillaux, etc. Elle a été délibérée et votée par la majorité catholique de l'Assemblée nationale, par cette même majorité qui avait eu l'idée, plus cléricale certainement que religieuse et plus ingénue encore que cléricale, de vouer législativement au
Sacré-Cœur de Jésus les dévotes populations de Montmartre, de Belleville, de la Chapelle, du quartier des Épinettes, de la chaussée Clignancourt.
Telle est l'inexpérience de l'Assemblée nationale, et telle est quelquefois l'étourderie de personnages réputés considérables.
Monsieur Assolant ^ à J.-J. Weiss,
Soissons 20 novembre 1852,
Mon cher Weiss, Tu sais peut-être que je suis régent de seconde à Soissons avec mille six cents francs de traitement, professeur sans élèves. On me charge, pour m'occuper, de préparer les philosophes au baccalauréat. Voilà où tombe peu à peu notre malheureuse École : et je ne suis pas le seul. Les collèges communaux se remplissent de Normaliens.
1. Assolant (Jean-Baptiste-Alfred) né à Aubusson, le 20 mars 1827, mort à Paris, le 4 février 1880. Littérateur et romancier. Ancien élève de l'École Normale. Étant professeur dans une ville de province au 2 décembre, il descendit sur la place publique pour appeler les citoyens aux armes. Il refusa le serment à l'Empire et donna sa démission, 11 vint à Paris vivre de sa plume. Son premier ouvrage est intitulé : Scènes de la vie aux Étals-Unis, 4858. Il était allé, selon le désir qu'il exprime dans cette lettre, étudier ce sujet sur place.
Pour toi, heureux agrégé, l'histoire n'a que des sourires : le doctorat t'attend, sans compter une foule d'autres prospérités. Engraisse, cher ami, pour toi, pour moi, pour F..., et pour ce tas de malheureux qui se traînent sur la grand'route du travail et de l'hôpital.
Et, à ce propos, envoie-moi, je te prie, l'adressede F... Sa mère me l'a donnée à Paris. Depuis, je l'ai perdue et j'ai écrit au hasard, ^r des indications très vagues. Il n'aura sans doute pas reçu ma lettre, quoique affranchie jusqu'à destination, car il ne m'a pas répondu. Hélas ! en ces temps malheureux, ne nous oublions pas les uns les autres.
Je ne puis rien pour ce pauvre ami, le meilleur d'entre nous, et aussi le premier frappé. Qu'il voie du moins que je songe toujours à lui comme au temps où, tous ensemble, nous étions si heureux de nous ennuyer, de remuer les théories et les raisonnements baroques, ou, comme les plus profonds, toi par exemple, de découvrir les liens mystérieux des êtres moraux, les lois divines et inconnues de la sympathie. — Sentons le coude à gauche, comme disent mes bons amis les pions.
Ici la ville est froide, peu habitée, place forte. Le pantalon rouge abonde, et, à l'œil, fait un etîet médiocre. Les modistes sont nombreuses, très passables et très lorgnées. Pour moi, j'ai trouvé une récréation
admirable qui consiste à monter au sommet d'une ancienne abbaye en ruines, qui domine tout le pays, et à regarder les gens du haut de ce belvédère improvisé. Avant-hier, j'ai voulu monter sur quelques corniches extérieures à cent vingt pieds de terre, le pied a glissé, et, sans ma main droite qui s'est trouvée de bronze, les États-Unis d'Amérique perdaient leur historien. Car tu sais qu'aussitôt tous mes examens finis, c'est-à-dire à trente ans révolus, j'entreprends ce grand ouvrage, — sur les lieux mêmes, grâce à une mission scientifique que le Gouvernement ne pourra manquer de me donner, ou que je me donnerai moi-même. — J'ai encore trouvé une distraction. As-tu jamais lu la tragédie de Jules César de Shakespeare, et te souviens-tu qu'à la fin du drame, Antoine devant le corps de Brut us s'écrie : « La nature 'pourrait se lever hardiment et dire à Vunivers: C'était là un homme ? » C'est cela même que je veux que l'on dise un jour de moi. Parmi tant de misérables à qui quelques pièces d'or ou de galon font plier les genoux, peut-être sera-t- il bon que quelques hommes se lèvent et prolestent au nom de l'antique vertu de nos pères. Si la foi en Dieu s'est éteinte, que la foi en nous-mêmes nous reste. Soyons prêts à combattre et laissons faire aux dieux. Je ne me plains plus de cette pauvreté qui seule nous ramène à la vertu et au courage. La toge de soie et de pour-
pre couvre un cœur énervé ; mais Ja loge de laine et de bure recouvre le fer et l'acier. Adieu, cher, je me fais l'effet d'un Romain, de la vieille Rome. Et toi, que fais-tu sur le bord de la mer retentissante? Adieu, tout à toi.
ASSOLANT
Saint-René Taillandier ^ à J.-J. Weiss.
Montpellier, 26 août 1856.
Monsieur et cher confrère, J'ai lu votre article, et je vous en remercie très cordialement; il est impossible d'être plus bienveillant et plus aimable. Permettez-moi cependant de vous expliquer celte incurable manie dont vous me supposez atteint. Il est vrai, j'ai attaqué plusieurs fois la révolution de Février, non que la chute de l'oligarchie parlementaire me parût chose très regrettable, mais parce que cette révolution, comprise et dirigée comme elle l'a été dès le commencement, devait être et a été en effet le Waterloo de la liberté.
1. Saint-René-Taillmdier, né à Paris en 1817, mort en 1879. Membre de TAcadémie française. Successeur de Saint-Marc GirarJin cjm'ne professeur à la Sorbonne. A'iteur de: Histoire de la Jeune Allemagne ; Histoire et philosophie religieuse ; Michel Lermontoff ; Comtesse d'Albany, etc.
Il ne fallait pas une grande perspicacité, dès le mois de mai 1848, pour prévoir que nous marchions au despotisme militaire. Je ne sais, monsieur, si je blesse vos opinions, mais il me paraît impossible de calomnier une révolution qui nous a menés si bêtement où nous sommes.
Vous me demanderez peut-être sous quel drapeau je me range ? Je ne saurais le dire, et en vérité je ne le regrette pas. Au milieu de la dispersion et de la ruine des partis, je me suis réfugié dans la morale. Je condamne les coquins, de quelque côté qu'ils viennent. La révolution de 1848 en a mis au jour un grand nombre ; les uns sont rentrés dans les ténèbres, les autres sont devenus puissants et n'en sont que plus odieux. Le ciel, en ses mystérieux desseins, m'a accordé la faculté d'aimer passionnément les honnêtes gens et de haïr de toutes mes forces les gredins et les lâches.
Si vous avez de l'influence sur la Revue de M. Hachette, engagez-la donc à tempérer un peu les éloges qu'elle fait ou qu'elle insère du ministre défunt. Il y a des noms qui salissent le papier. La Revue des Deux-Mondes dont vous vous moquez agréablement s'est bornée à mentionner la mort du personnage. Lors même que je n'eusse pas écrit à M. Buloz pour l'engager à agir ainsi, il l'eût fait certainement de sa libre inspiration.
Vous êtes jeune, monsieur, vous avez de l'esprit, de la verve, et plus d'une fois, dans vos articles, j'ai senti battre votre cœur ; ne pensez-vous pas qu'aujourd'hui, plus que jamais, il faut savoir aimer et haïr? Voilà, monsieur, l'explication de cette manie qui vous semble inexplicable. L'indifférence nous tue, mais la France se relèvera; au-dessus de tous les vieux partis, il s'organisera un parti d'hommes sincères qui aimeront le bien et détesteront le mal sous toutes les formes.
Quand ce parti existera, je suis sûr, monsieur, que je vous y rencontrerai ; en attendant, permettez-moi de vous serrer la main et de vous dire avec quels sentiments d'estime et de gratitude je suis
Votre bien dévoué confrère,
SAINT-RENÉ TAILLANDIER
Monsieur Guillaume Guizot^ à J.-J. Weiss.
l*r décembre 1856.
Je ne sais où vous prendre. Monsieur, et, cepen-
1. Guizot (Maurice -Guillaume), second fils de M. François Guizot, ancien président du Conseil, né à Paris (1833), mort en 1892, couronné par l'Académie française, pour son Étude sur Ménandre. Professeur au Collège de France. Traducteur de l'historien Macaulay.
CHOIX DE LETTRES. "ZZà
dant, je ne veux pas attendre, pour vous remercier, le hasard d'une rencontre. Quand nous nous rencontrerons, nous causerons ; je me sens tout gagné à votre finesse aimable et franciie. Vous avez fait bien plus qu'il n'en fallait pour me gagner à vous; vous m'avez gâté, Monsieur, et je suis encore trop enfant pour ne pas aimer cela. Mais pourquoi dites-vous que j'ai plus d'esprit que Sydney Smith? Je n'en ai guère, puisque je ne vous ai pas prouvé qu'il en a beaucoup. Nous nous disputerons là-dessus, ce qui sera charmant, si vous le critiquez avec autant de grâce que vous en avez mis à me louer. Seulement, je vous en prie, n'exagérez pas contre lui vos critiques autant que sur moi vos éloges; je rendrais les armes et il resterait sur le carreau. Je vais me dépécher de faire un autre volume pour redevenir votre justiciable: on prend goût à de tels arrêts. Je pense à une histoire d'Alcibiade. Vous voyez que le saut jusqu'à Plutarque ne me déplaît pas, non plus que des sujets qui exigent de la familiarité. Traduirai-je assez vraiment Plutarque à votre goût, si je dis d'Alcibiade, avec lui, et sans plus de périphrases : «Les femmes honnêtes, al cïjAvac y&/7.'.KZ(; lui faisaient la chasse. » Tant pis pour elles et pour le style soutenu : il faudra que cela passe. Si vous m'aidez, j'espère bien que cela passera. Vous devriez bien me dire où l'on vous trouve, et même j'oserai vous dire
qu'on me trouve tous les jours, de cinq heures à six
heures, 8, rue de Pour peu que vous aimiez à
bavarder, je suis votre homme. Pour peu que vous soyez fumeur, mes cigares sont secs. Pour peu que vous ayez besoin de livres, les miens sont à votre service. Vous savez trop bien rendre service à ce que je fais pour ne pas disposer librement de ce que j'ai. Croyez bien. Monsieur, je vous prie, à la sincérité de ma reconnaissance et de mon dévouement amical.