‹ Notes et impressions, choix de lettres; préf. par le prince Georges StirbeyChapitre 29 sur 56 · II. TAINE · texte numérisé non relu

II. TAINE

Son Altesse Royale Monsieur le Comte de Paris^ à J.-J. Weiss.

Damas, le 12 mai 1860.

Monsieur, J'en veux à tous les services de poste de l'Orient, car c'est aujourd'hui seulement que je reçois, avec le Courrier du Dimanche^, l'article si remarquable que vous venez de publier sur ma mère. Nous avons été profondément touchés, mon frère et moi, de la manière dont vous avez parlé d'elle, de l'hommage que vous avez rendu à cette mémoire sacrée pour nous, et, quoique je n'aie pas encore le plaisir de vous connaître personnellement, j'espère que vous ne vous

1. Louis-Philippe-Albert d'Orléans, Comte de Paris, héritier présomptif du Irùne de France. Né à Paris le 24 août 1838, mort en 1896; officier attaché à l'armée des États-Unis pendant la guerre de Sécession, dans l'état-major du général Grant. Auteur de plusieurs ouvrages remarquables : Histoire de la guerre civile en Amérique. Les Associations ouvrières en Angleterre.

2. Cet article, écrit dans le Courrier du Dimanche à propos de la publication d'un recueil de lettres de la duchesse d'Orléans par G. -H. Schubert, a été reproduit par Weiss à la fia du volume intitulé Essais sur l'histoire de la littérature française, qui parut en 1865, — réimprimé en 1891.

étonnerez pas de recevoir ces lignes : je tenais à vous diremoi-même, combien, dansée payslointain, séparés de tous nos amis et de tousnos parents, cesouvcnirde notre mère nous avait frappés et émus.

D'ailleurs, croyez-le bien, Monsieur, cet éloignemcnt momentané ne nous a pas fait perdre de vue un instant la France à laquelle nous attacherons toujours les traditions de notre famille, nos propres affeclions, et, j'ose le dire aussi, l'ambition bien naturelle de nous dévouer un jour à son service. Nous préparer, nous rendre dignes de cette tâche, tel est notre but; ce sont les intérêts de la France en Orient qui nous préoccupent avant tout dans ce long voyage; mais quelque plaisir que nous trouvions cà visiter des contrées aussi curieuses, aussi neuves pour nous, nous suivons toujours de loin ce qui se passe dans notre patrie. C'est ainsi que j'ai appris que vous alliez prendre une part importante dans la rédaction des Débats. Je vous en félicite; car, quelles que soient aujourd'hui les entraves de la presse, il ne faut pas, je crois, néghger la plus petite occasion de rappeler au pays quelques idées libérales : ceux qui marchent aujourd'hui dans cette voie, malgré les difficultés dont elle est semée, lui rendent un vrai service pour l'avenir.

Je vous prie, Monsieur, d'accepter, en souvenir des pages que vous avez écrites sur ma mère, le récit de

la Campagnedes Portes de Fer, écritsur le journal de mon père. Ma mère l'avait fait imprimer à un petit nombre d'exemplaires pour le donner à quelques amis de noire famille; en remettant un exemplaire entre vos mains, je ne fais que suivre les traditions qu'elle m'a laissées.

Veuillez croire toujours, Monsieur, aux sentiments bien sincères de

Votre affectionné,

LOUIS-PHILIPPE d'oRLÉANS.

Monsieur Jules Janin^ à J.-.J. Weiss.

25 septembre 1861.

Monsieur et cher confrère,

Il me semble, à la sympathie, à l'amitié que vous

m'inspirez, que je puis, sans être indiscret, vous prier

de tendre une main favorable au monstre que voici.

« Je ferai de toi un monstre énorme I » s'est écrié

1 Jules Janin, né le 16 février 1804, mort à Passy le 20 juin 1874. Criliqne de théâtre au journal des Débals. Appelé de son vivant le Prince des critiques, élu membi^ede TAcadéniie française en 1870, en remplacement de M. Sainte-Beuve. Auteur d une réduction du roman Clariss Harhwe; de La Religieuse de loulouse; Barnave; Histoire delà Ultérature dramatique, reproduction de ses feuilletons du lundi.

Diderot, le premier père du Neveu de Rameau^. Puis il s'en est lassé, et l'a planté là, daos la fange! Il fallait un certain courage, et, que dis-je? une hardiesse insolente pour ramasser cette épave '^... et que peu de gloire il m'en reviendra, si je réussis! Que de honte, si je succombe 1

A vous, philosophe — historien ! à me tendre une main vaillante! En cinquante lignes vous aurez fait le destin de ce petit livre exposé à tant de violences!

Je vous remercie à l'avance, et je suis bien sincèrement votre obéissant et tout dévoué,

JULES JANIN

Monsieur Jules Janin à J.-J. Weiss.

Passy, 1'» octobre 1861.

Ne soyez pas étonné, mon cher confrère, de mon insistance, et vraiment s'il ne s'agissait que des petits livres de tous les jours, je ne vous inquiéterais pas de si peu; mais le présent Neveu de Rameau devient, malgré moi, une grosse affaire, une poignée de

1. Il y avait juste un siècle qu'avait paru le Neveu de Rameau de Diderot, brillante et audacieuse fantaisie philosophique.

2. Jules Janiu venait de publier La fia d'un monde et un Neveu de Rameau.

2/b CHOIX DE LETTRES.

condres qui recèlent un tison. En vain, je préviens le lecteur qu'il s'agit ici d'une simple déclamation! — Voyez, disent les bonapartistes, le voilà, ce royaliste, qui ruine à plaisir les dieux et les autels. — Le malheureux, l'ingrat! s'écrient, de tous côtés, les adorateurs de la royaulé infaillible. En même temps, le livre a réussi — beaucoup trop — dans les brasseries, dans les tabagies où l'on me proclame un demidieu, rien que cela! Ainsi, danger de l'enthousiasme, et danger du dénigrement. — 0 l'histoire impossible! — 0 l'odieux roman ! — Quel style et quelle ampoule ! Me voilà entre Rétif de la Bretonne et le vicomte d'Arlincourt.

J'entends les objections, j'assiste aux résistances, et je m'adresse à notre historien J.-J. Weiss, pour qu'il explique aux bonnes gens qui veulent entendre un bon avis que, dans cet excès de forme... et de fonds, je reste un royaliste, un libéral, et peut-être un écrivain.

Voilà ma peine, et voilà ma prière! Si j'avais su quelque autorité plus sérieuse et plus accréditée, à coup sûr je me serais adresssé à celle-là.

Je suis tout à vous, de tout mon cœur.

JULES JANIN

Monsieur Jules Janin à J.-J. Weiss.

Passy, 27 décembre 1861.

Certes, je suis impatient d'avoir sur mon livre une opinion si considérable, et pourtant je n'ai dit mon impatience à personne. Il m'eût semblé que douter de votre intérêt pour votre ancien qui finit, à l'heure oîi vous commencez avec tant de force et d'éclat, eût été une injustice pour vous et pour moi. D'ailleurs, j'ai la patience; il en faut dans les temps où nous vivons; j'ai confiance enfin parce qu'il est du devoir de tous les honnêtes gens, de tous les factieux, à la Saint-Marc, à la J.-J. Weiss, à la Sacy, de s'aimer et de s'entre-aider.

Je suis parfaitement, tout à vous, mon cher camarade, et d'une profonde estime et d'une grande amitié.

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